
Don Quichotte n’en finit pas d’interroger notre conscience littéraire occidentale. Le titre même de ce roman sonne comme un incipit, qui appelle bien des questions et des idées. Alors, une fois Quichotte mort, il se passe quoi, maintenant?
À la mort de Don Quichotte n’est pas une suite directe du chef-d’œuvre de Cervantès, mais une exploration subtile et mélancolique de ses répercussions. Le roman commence à la mort du Chevalier à la Triste Figure, mort évoquée mais non décrite. Son neveu, un jeune homme pragmatique et désintéressé par les extravagances de son oncle, hérite de ses biens, dont une bibliothèque immense et des carnets de notes. De ses notes, partent les considérations et interrogations du roman, et le récit alterne entre la narration du neveu et la lecture de ces carnets. Ces derniers révèlent un Don Quichotte post-aventure, un homme revenu à la raison, déçu et las, confronté à l’amertume et au vide. Il ne se remet pas de l’abandon de ses illusions et se questionne sur le sens de sa vie et de ses combats. Il tente de consigner ses souvenirs et de trouver un sens à son héritage. Il n’y parvient pas vraiment d’ailleurs. Parallèlement, le neveu, d’abord sceptique, se laisse peu à peu imprégner par l’imaginaire de son oncle: la lecture des carnets agit comme une révélation. Il découvre non seulement les aventures fantastiques et burlesques, mais aussi les doutes, les peurs et la fragilité de Don Quichotte. Bouleversé par la profondeur et la noblesse de cet homme qu’il a toujours considéré comme fou, il devient comme nous, lecteurs séculaires de ce chef d’œuvre: fascinés définitivement.
Le roman se termine sur une note douce-amère : le neveu, transformé par cette lecture, décide de ne pas abandonner l’héritage de son oncle. Il ne deviendra pas un chevalier errant, mais il comprend que l’idéalisme, même vaincu, a une valeur inestimable et qu’il faut le préserver. Il se donne pour mission de conserver la mémoire de Don Quichotte.
Le roman de Tapiello est une méditation sur la manière dont les grandes figures et les idées se transmettent à travers les générations. Ce n’est pas un hasard ou simple fantasmagorie de salon si Quichotte nous absorbe autant depuis sa publication. Souvent parasité par l’épisode mineur des moulins -il y a mieux dans le roman- ce monument, contemporain du « être ou ne pas être » shakespearien continue d’interroger l’ambivalence de l’âme occidentale. De ce point de vue, et en juste continuité de la morale de l’oeuvre, le neveu qu’invente Tapiello incarne la rationalité et le pragmatisme du monde moderne. Il est confronté à l’héritage d’un passé qui lui semble absurde. C’est par la littérature, la lecture des carnets, que se fait la transmission. L’œuvre de Don Quichotte, au-delà de ses combats, devient un testament de l’imagination et de la foi en des idéaux. Tapiello souligne le pouvoir de la littérature à façonner les consciences et à maintenir vivantes des utopies. De ce point de vue, l’écriture de Tapiello est un hommage subtil à celle de Cervantès. Il utilise le pastiche pour se glisser dans la peau de Don Quichotte et explorer son intériorité. Le style est à la fois fidèle et moderne, conservant une certaine solennité et une élégance classique tout en y ajoutant une sensibilité contemporaine. Cette approche permet de revisiter le mythe sans le dénaturer, en l’enrichissant d’une nouvelle dimension psychologique. Pour autant, ce roman sur le roman est une interrogation sur le pouvoir intime de la littérature. Ce neveu lecteur/critique/ auteur incarne cette société moderne – la nôtre, société des réseaux sociaux et de l’obsession du conflit critique -où la poésie, le rêve et l’idéalisme semblent avoir disparu au profit de l’urgence d’un matérialisme froid. Don Quichotte, même à la fin de sa vie, même mort et légendaire, se bat encore contre ce vide. Le roman de Tapiello est une plaidoirie pour la cause littéraire, contre la discontinuité du monde.
Ce qui fait la richesse du roman, malgré un style un peu linéaire, et assez peu imaginatif, c’est cette nouvelle facette de la « folie » Don Quichotte. Elle n’est plus seulement une aberration comique, mais une manière de conquérir un monde intérieur qui ne demande qu’à être partagé. Et tout le reste est indigne de l’âme. Tapiello fait de Don Quichotte un personnage encore plus tragique, non plus dans sa folie, mais dans sa lucidité finale. La folie était une protection contre un monde trop petit. Mais ça, ne le savions-nous pas déjà?
Andrès Tapiello. A la mort de Don Quichotte. Traduit de l’espagnol par Alice Don. Edition 10 18 (Denoël) . 455 pages.