I

Le square des Batignolles est un moment gravé. Ses pelouses incolores serpentent entre ses cours d’eau. Les buissons aux feuillages fatigués plantent leur volumes diffus avec les faux rochers stratifiés aux tons de cendre. Dans les bacs de sables blancs, on entend jouer les enfants, et leur rire effacé. Mais au centre du plan d’eau, émergeant de l’eau couleur de bronze, se dresse la masse sculpturale des vautours. Souvent, le bonheur du lieu, de l’odeur d’air frais et d’herbe mouillée, sous la lumière pâle qui ocelle à travers les feuillages,  stoppait net en moi à la vue de ces quatre volatiles de pierre noire, de si haute stature. Je les voyais comme une partie hostile de mon monde à moi, et de ces élans secrets qui me saisissaient, rêves d’échappées dans les passages que tracent entre eux les arbres qui me semblaient, à l’image du platane pluri centenaire, des géants. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et marchant sur les feuilles mortes, on s’en va.

II

Le square des Batignolles m’apparut soudain nu dans la froidure. La bise lente remuait avec douceurs les lignes tourmentées des arbres noirs, et posa sur les eaux de l’étang des rides translucides. Les bacs à sable étaient vides, plus personne n’y jouait. Le manège avait été fermé, on ne savait plus depuis combien de temps, combien de mois sous la lourde bâche qui recouvrait le chapiteau et les chevaux de bois peints.  Sous le ciel blanc, la masse du piédestal aux vautours apparaissait plus puissante, plus sombre ; quelque chose de la statue épousait la sévérité du lieu. Veilleurs des années qui fuient, ils étaient restés là, leur posture ramassée appelant un essor impossible.  Enfant, j’imaginai qu’à force de scruter le vide de leur yeux de pierre, ils allaient déployer leur envergure de géant, et partir ainsi, défiant l’impossibilité des rêves, captés par les hauteurs, appelés dans les lointains par la chasse des grands prédateurs. Mais l’âge avait travaillé sa matière brute, et maintenant, je ne vis qu’une lourde sculpture, d’une dimension imposante certes, mais au charme surannée qui n’agit plus sur la conscience de l’adulte.

III

Le square des Batignolles vibrait de sa plaine renaissance. Les travaux de rénovation des aires plantées et de leur sentier enfin achevés, de nouvelles aires florales réinventaient le parc. Des essences qu’on ne connaissaient pas, d’origine exotiques, chargées de tons et de couleurs, avaient remplacé celles plus conventionnelles qui avaient habitué les regards des promeneurs depuis si longtemps, depuis le temps d’Alphand au moins. J’empruntai les chemins dont le tracé, s’il était le même, sous des prunus fleuris, étaient à présent bordé de massifs de dahlias et de trémières. Des nuées de trèfles sauvages flottaient sur les pelouses, comme un air de liberté dans l’ordre de la Ville. Je vis même, dans l’ombrage du platane, pointer des pieds de muguet. Autour du vaste plan d’eau, les enfants couraient sans l’idée d’une destination, sous la seule impulsion de leur joie et de leur jeu. Je m’imaginai un fils, en culotte courte, zigzaguant avec les autres. Et son rire de cristal, sonnant au milieu des autres. La masse sombre de la statue aux vautours, inaltérable aux travaux et aux années, les veillaient, comme des gardiens sauvages et prodigieux. Il me sembla alors, par-dessus le sol tremblant , les voir bouger.

IV.

Le square des Batignolles tremblait sous la chaleur. Le long des ruisseaux bruissant dans la verdure affaiblie, des bernaches attendaient la lointaine automne pour partir vers le Sud. Les pelouses étaient en souffrance. Marchant entre les allées, je savourai le halo de très faible fraicheur que les eaux exhalaient, à condition d’en rester très proches. Comme j’allai vers la rougeur si fragile d’un coquelicot, je vis des abeilles qui tournoyaient pour façonner un petit nuage vivant. Dans les bacs à sable, on était studieux. Pas un éclat de voix. Les enfants concentrés. Sur l’étang accablé de soleil, les libellules en tout sens zébraient la lumière entre les joncs. Mais dominant de leur masse noire le plan d’eau vert et or, les grands vautours de pierre anthracite attendaient, le regard fixe, un souffle d’air, un frisson sur l’eau, un rayon entre deux nuages, pour enfin après un siècle de patience et de stupeur minérale, ouvrir leurs ailes de géants et gagner le royaume promis où ils tutoieraient le soleil.

V

Je suis au square des Batignolles. Les ruisseaux sont immobiles, les pelouses enneigées. Les rochers stratifiés semblent flotter au ras du sol. Des arbres morts à peine plus hauts que les hommes ont les yeux verts. Ils regardent vers les hauteurs. Les hauteurs où les nuages givrés en glissant s’échangent et se confondent. Où sont les enfants qui peuplaient le square jadis ? Je lève la tête vers les nuages, et bien que heurtés par la lumière, mes yeux distinguent quatre points noirs qui d’abord distincts les uns des autres, se rapprochent en tournoyant, immobiles depuis leur altitude, puis, d’un lent mouvement en virages convergents, descendent avec lenteur en grossissant si bien qu’on distingue peu à peu leur forme, et de larges rémiges qui déployées dans le soleil, tremblent à peine pour accélérer le vol, ce vol qui les porte vers le sol où je suis, où j’attends, quand leur forme se distingue assez pour que je reconnaisse au bout de leur course de grands oiseaux sombres, ces vautours gardiens des secrets de mon enfance, qui, si proches à présent et parvenus au terme de leur vol en descente, se posent les ailes déployées sur la grande roche noire de basalte, au centre de l’étang, et reprennent la pose que Monard leur a assignée il y a un siècle. Soudain, il fait froid, et comme les grands rapaces s’ébrouent encore pour réchauffer leur ailes de géants dans un éblouissement de gouttelettes , le soleil d’hiver disparaît, le manège s’anime et tourne, et l’enfance est revenue, j’ai six ans. Les grands oiseaux se sont figés à nouveau dans leur pierre. Je cherche et regarde autour de moi, je suis seul dans le parc. Dehors, c’est l’été. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et on s’en va. Je m’éveille et tout s’en va. Plus rien n’est gravé, et toutes les années sont parties. Je suis devenu un vieil homme, qui demain, retournera au square des Batignolles.

©hervéhulin2025