La Cité de la Victoire c’est un récit épique, qui se déroule au XIVe siècle dans le sud de l’Inde. C’est absolument un roman du XXIe. Puisant dans le mode narratif du mythe, Rushdie nous fait le portrait de notre modernité. L’histoire s’ouvre sur l’incinération rituelle d’une enfant de neuf ans, Pampa Kampana, dont la tragédie marque le début destinée exceptionnelle. La déesse Parvati lui apparaît dans les flammes, la choisit comme prophétesse et lui gratifie d’un destin hors du commun : celui de créer un empire, le Bisnaga, qui deviendra la ville de la victoire. a peine entamée, la lecture s’envole au fil de la narration.

Pampa Kampana reçoit donc le pouvoir de donner vie à ses paroles. Voilà, dans cette invention superbe d’écrivain, tout est dit du pouvoir de la littérature. Pampa  sème les graines de l’histoire en murmurant à l’oreille des villageois qu’ils sont en réalité les fondateurs de la ville. C’est ainsi que Bisnaga prend forme, non pas par la force des armes, mais par la magie de la narration. La ville devient un creuset de cultures, de religions et de castes, un idéal utopique où Pampa Kampana, en tant que reine, tente de maintenir l’harmonie.  On l’a compris, ami lecteur, le verbe fait civilisation, un point c’est tout.

Evidemment, tout n’est pas beau et ce royaume est marqué par des hauts et des bas.Pampa Kampana s’éprend,de deux hommes, Hukka et Bukka, qui co-dirigent l’empire sous son influence. Leur relation complexe est le reflet des tensions inhérentes à la coexistence de l’amour, du pouvoir et des idéaux. Hukka, un poète et un homme de lettres, est le symbole de la vision utopique de Pampa Kampana, tandis que Bukka, un guerrier pragmatique, incarne les réalités politiques et militaires. Leur rivalité pour l’amour de la reine et leur désaccord sur la manière de gouverner la cité mettent à l’épreuve l’idéal de la ville, fondé sur l’égalité et la tolérance. Les générations qui suivent Pampa Kampana oublient les fondements de la ville, se laissant emporter par la soif de pouvoir, la guerre et le fanatisme religieux. La cité, qui était le fruit des paroles de Pampa Kampana, devient le théâtre de son propre déclin, où les castes se rigidifient, les intolérances s’installent et la mémoire de ses origines s’efface.

Pampa Kampana vit 247 ans: elle est le témoin de la naissance, de l’âge d’or et de la chute de son empire. Elle est à la fois actrice et spectatrice de cette histoire, l’observant se dérouler avec un mélange de fierté et de désespoir. À la fin de sa vie, elle confie son manuscrit, la véritable histoire de Bisnaga, à une créature ailée, la chargeant de le conserver pour les générations futures. Ce manuscrit, découvert des siècles plus tard, est la voix narrative du roman, une histoire qui se lit comme une fable, un avertissement sur la fragilité des idéaux et la puissance de la parole.

La Cité de la Victoire s’inscrit pleinement dans le style narratif si unique de Salman Rushdie, mêlant réalisme magique et épopée historique. Mise en abyme où l’histoire se raconte elle-même, l’auteur utilise un narrateur anonyme qui se présente comme le traducteur du manuscrit de Pampa Kampana.

Le thème central du roman, plus l’histoire symbolique de la civilisation, c’est la puissance de la narration et la relation entre le langage et la réalité. Pampa Kampana ne construit sa ville qu’avec des mots. Elle insuffle la vie à ses idées: fort de la parole et pouvoir de créer des mondes, des empires et des identités. Mais ce pouvoir est à double tranchant : les mots peuvent aussi être oubliés, déformés ou détournés de leur sens initial, menant à la destruction. C’est ce qui se passe avec Bisnaga, dont l’idéal de tolérance se perd au fil des générations, remplacé par des narrations plus sombres, celles de la guerre et de la division. Evidemment, ça nous parle.

Enfin, c ‘est un roman sur la condition féminine et la place des femmes dans l’histoire. Pampa Kampana,  prophétesse, reine et historienne, est une figure de pouvoir et de sagesse; sa mission, que lui a  confiée la prophétie fondatrice, est de faire de la femme l’égale de l’homme. c’est pourquoi son influence est constamment contestée par les hommes qui l’entourent. Son histoire est celle d’une femme qui tente de modeler le monde selon sa vision, contre la vision commune des hommes, mais qui doit faire face aux limitations imposées par une société patriarcale. Sa longévité exceptionnelle lui permet de voir ses efforts se transformer en mythes, puis s’éteindre, soulignant la difficulté pour les femmes de laisser une trace durable dans une histoire écrite par des hommes.

Rushdie explore la complexité de l’utopie. Car si Bisnaga procède d’un projet idéaliste, un lieu où les différences sont censées s’effacer au profit d’un bien commun, c’est un rêve fragile, torturé par les faiblesses humaines : l’ambition, la jalousie, le sectarisme et l’oubli.

Allez lire la La Cité de la Victoire, une œuvre dense, parfois d’une lecture ardue, et polyphonique, qui allie la fable, l’histoire et la critique sociale. C’est une méditation sur la création, la destruction et le pouvoir indestructible de l’imagination.Rushdie est un des plus grands écrivains vivants, un de ceux dont le nom sera resté dans les siècles à venir, quand bien même les livres et la liberté auront disparu.

Salman Rushdie. La Cité de la Victoire. Editions Acte Sud. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal. 336 pages.