« Watership Down » (intraduisible, c’est un lieu) est un roman assez atypique, c’est le moins qu’on puisse dire. Cela ne suffit pas à donner envie de le lire, mais ce serait dommage de passer à côté.

C’est tout d’abord, un roman d’imagination qui emprunte au conte sa trajectoire narrative : très linéaire, mais avec des moments d’approfondissement où la trame ralentit pour creuser un sujet.  Toute une mythologie y est inventée, avec des éléments de langage, de mémoire sans référence ni équivalent ailleurs. Le merveilleux y affleure dans la plupart des situations, sans jamais s’imposer comme la norme du récit.

C’est aussi un roman de fondation.  Le destin de tout un peuple en fait la matière. Suite à la vision d’un de ses membres, sorte de chaman timide, une migration doit s’engager. La prophétie hallucinée annonce que la terre sur laquelle vit ce peuple depuis toujours est condamnée, pour une raison que ne comprend pas d’ailleurs la majorité de ses habitants. Une scission s’opère et seule une minorité entreprend le voyage, sous la conduite improvisée d’un individu que rien ne prédisposait à cette mission, sauf d’être le frère du » voyant ». A la recherche de cette terre promise, condition de la survie d’un peuple, nombreuses seront les épreuves.

C’est surtout, un roman politique, voire même, ontologique. Sous toute ces aventures et leurs détours tragiques, remontent à la surface des thèmes que nous connaissons bien dans la littérature depuis le siècle dernier. La relation de l’individu avec la nature, et la difficile conciliation de la société avec cette même nature dont l’essence ne se plie pas à la seule volonté de progrès. Le totalitarisme, auquel échappe de justesse notre colonie, et cette société d’un autre groupe, d’abord en apparence bienveillant, plein de belles intentions, qui se révèle vite fanatique sur son organisation sociale et ses lois : un leader implacable en commande toutes actions. Plus loin, un autre groupement, d’abord calme et accueillant avec nos héros, apparaît très vite étrangement placide, dangereux et manipulateur. Sans cesse, le collectif des personnages est confronté à des choix, et le gouffre guette la faute, de chaque côté du précipice.

C’est un roman épique, enfin. Il y a des divinités, complices ou contrariées, des forces qui transcendent la volonté, et des volontés qui dépassent des forces contraires. Il y a le mythe de la terre promise, qui se dérobe face à l’horizon quand les vaisseaux sont brûlés. On a pu comparer « Watership » à Tolkien (Silmarillion), ou Azimov (Fondations) ; certains y ont vu une allégorie du peuple juif, de la fuite d’Égypte et de la fondation d’Israël, ou encore la destinée tragique des indiens d’Amérique. D’autres même, ont pu interpréter ce grand texte, décidément à niveaux multiples, comme une représentation, avec vingt ans d’avance, de la sclérose du communisme et sa chute.

Richard Adams, pour sa part, a toujours rejeté toutes ces théories et revendiqué le fait de n’avoir écrit qu’une histoire, une sorte de roman pur qui se nourrit de sa propre fiction. Il y a beaucoup d’humanité à chaque épisode, de l’invention, de l’humour et de l’ingéniosité. Lecture addictive garantie, on vous le dit.

Mais il convient de préciser une chose – un détail ? – pour ceux qui se serait pris de l’envie de lire Watership Down. De toutes les individualités du roman, tous ces personnages et ces peuples qui en animent l’histoire, pas un n’est humain. Il ne s’agit que de lapins, d’un monde de lapins, et de la quête d’une terre pour y vivre tranquillement et en jouir en colonie de lapins. Les humains sont absents, (on entend des pas sur un pont, mais ce sera tout, sauf erreur). Ces lapins téméraires et batailleurs, valent bien des humains.

Lisez donc « Watership Down », vous y trouverez beaucoup de plaisir, et vous ne verrez jamais plus les lapins de la même façon.

 

 

 

Richard Adams. Watership down. Traduit de l’anglais 5royaume Uni) par Pierre Clinquart.       Edition Monsieur Toussaint Louverture, 544 pages.

 

 

 

Nombreux sont-ils, qui mieux réussi leur trajectoire en société que d’autres, et nous les admirons tandis que dans leur cheminement, ils nous étonnent. Mais limitons à ça notre regard et n’allons point au-delà. Car parmi ces nombreux-là, il y en a tant qui ont renoncé à de beaux et justes sentiments, tant qui ont sacrifié les émotions attendues, qui ont vendu leur fierté pour trois titres vains ou cinq marches sur l’échelle de la gloire qui en compte plusieurs millions, qui ont écourté leurs amitiés ou les ont simplement vendues, qui ont renoncé à leurs familles et délaissé ces enfants qui attendaient bien tard le soir, et bien d’autres qui auront oublié leurs opinions pour avancer encore et encore, et tous ceux-là ne manqueront pas de s’en souvenir en secret un jour. Ils sont allés à dans la carrière comme jadis on allait au couvent, en s’inventant une vocation qui ne ferait, en s’asséchant avec âge et les désillusions, que découvrir lentement l’horizon des vies délaissées.

Tout ce qu’ils ont gagné, tout ce qu’ils ont acquis, l’aura toujours été à titre onéreux et de faible bénéfice, à un prix qu’aucun sage ne voudra donner car tout renoncement à ce qui fait la vie plus douce est d’un coût insoupçonné au moment de l’achat : ce même prix dans les vieux jours saura leur rappeler son poids. N’envions à aucun de ceux-ci la gloire de leur carrière.

 

 

 

Être un homme de mérite est toujours un agrément pour autrui, mais parfois une épreuve pour soi-même. Artémon est apprécié de juste valeur, par ses pairs et ses subalternes. Sa réputation assise avec solidité, il lui aura été facile de monter des échelons. Regardez-le, son aisance et sa réussite font envie. Voyez comme il est concentré sur cette présentation, comme il est réactif dans cette réunion. Mais que savez-vous de son visage intérieur ? Au fonds, subsiste une pâle sentine ignorée de la lumière ; Artémon, chaque seconde, doute du cheminement de sa vie. Cette invisible réalité des âmes, quand vous le voyez si attentif au travail, veut qu’il ne pense qu’à de belles choses jugées de faible prix. Les papillons, les oiseaux, les fleurs. La ligne bleutée d’une crête lointaine, un rire d’enfant sur la plage.  Quand il est seul, face à son miroir, ou dans l’instant précédent le sommeil, il lui semble être un imposteur suffisamment habile pour jouer ce qu’on attend de lui, mais toujours à la merci d’un regard ou d’un glissement qui le trahiront pour toujours. Souvent, il fait le rêve qu’il est perdu dans les couloirs familiers de ses bureaux, qu’il a loupé par inertie une importante échéance comme il était occupé à lire un poème, ou encore, face à un public noué à sa parole, qu’il ne sait pourquoi il est ici et pas ailleurs, ni ce que lui veulent ces gens. Mais aussi qu’il doit entrer quelque part où il est attendu, et que la double porte en est fermée quand elle devrait être ouverte. Pire encore, qu’il a une décision à prendre devant un auditoire pressant, de cent visages au moins, et ne sait rien faire de ce qu’on attend de lui. Artémon depuis des années est hanté par le duel intime de ces deux moitiés d’âme, et redoute leur inversion au grand jour. Il ne sait pas, Artémon que tous ceux qui l’observent et le jugent chaque jour, tous ceux qui le reconnaissent, tous ceux qui le gratifient de louanges, souffrent du même mal, partagent les mêmes songes et nourrissent la même frayeur. Il ne sait pas, Artimon, que c’est le sort commun de tous ceux dont la réussite leur a coûté une part infime de bonheur.

©hervehulin

Une nouvelle pensée humaniste de Willy Schraen, le suprême Tartarin, fameux ami du genre humain, et abonné du Conotron.

« je n’imagine pas une seule seconde qu’on puisse avoir une proposition allant dans le sens d’un dimanche sans chasse. Si on commence à interdire la chasse certains jours, cela sèmerait la graine pour d’autres interdictions, comme un jour sans VTT par exemple » (BFMTV, 5 janvier)

C’est très fort. Laisser les gens comme vous et moi se promener dans la campagne sans risquer de se faire tirer par erreur entamerait l’essence des libertés. Effectivement, nos amis les chasseurs ne pourraient plus tirer sur les cyclistes sans-le-faire-exprès. Et leur interdire ça, c’est le commencement de la fin.  Mais où va-t-il chercher de telles fulgurances.

Et si on commençait par un dimanche sans crétin ?

Ce serait un progrès pour l’homme.

 

Qui connaît Caton ?  Constamment loué grâce à la douceur de son propos et l’harmonie de son esprit, ce qu’on apprécie dans sa compagnie, plus encore que l’attention qu’il offre à tous ceux qui le connaissent, qui le fréquentent et s’en réjouissent, c’est cette façon de ne jamais heurter dans la conversation par une parole sans nuance, et cette douceur respectueuse qu’il imprime sitôt qu’il converse. Toujours en société, toujours entouré, il reste d’humeur égale et sait se mettre en phase parfaite avec les sortes de caractères que la journée lui envoie, du plus tourmenté au moins difficile. L’unanimité sur sa personne atteint les effets d’une symphonie.

Mais qui est Caton ? On ne lui connaît pas d’épouse ni de maîtresse. Liant qu’il est avec chacun, on ne voit jamais ses amis, on ne lui devine que très peu de compagnie.  Mais on ne parvient à savoir si une telle tempérance dans le monde est assorti de sentiments partagés. Quel est son métier ? Quelles sont ses passions ?

Quand vient le soir, le profil change dans cette intimité invisible du monde. Le voici qui rentre, après un long transport dans la foule soudain indifférente, à son domicile, étroit et peuplé d’un vieux chat et décoré de papier peint à grosse fleur. A peine refermé la porte qu’une nouvelle vie se détache de celle reconnue. Il est alors devant l’écran de son petit ordinateur, et l’infini des connexions avec l’univers s’ouvre à lui. Il s’active sur son clavier.  Les réseaux captent son verbe, le propulse derrière l’horizon imaginaire des applis, et diffusent dans l’univers l’électricité de ses avis. Partout ailleurs dans la Ville, dans le monde, sur des nuées d’écrans et devant des regards captifs, des vies solitaires, des esprits fatigués, ses phrases cruelles s’étirent et attaquent. Pas un évènement mineur du monde accompli dans la journée quelque part, ici ou ailleurs, qui ne rencontre son jugement, et inévitablement, sa condamnation. Les élites, les politiques, les juifs et les musulmans ; les banques et les paysans, les fonctionnaires et les patrons, les jeunes et les migrants. Les faibles et les autres. Il ne peut s’empêche de détester le monde, d’agresser les lointains. Il y trouve une joie sans épuisement, que la tiédeur des journées ne pourra jamais lui offrir. Il n’est plus celui qui tout à l’heure collectionnait les embrassades. Dans la haine et sur le net, il est enfin lui-même. Qui reconnaîtra Caton ?

 

Après une saison à peine observée, une autre qui vient. Certitude que les saisons n’ont pas de réalité dans le monde ; qu’elles ne sont que des impressions que le climat ou la lumière marquent sur nos sens ; qu’elles ne tournent jamais, mais seulement changent leur direction, comme une flamme sous le vent; et qu’à la fin, elles ne font qu’une, dont seule la couleur varie. La vie est comme l’univers : une grande courbe, très lasse, très douce et qui ne finit jamais de s’étirer.

 

©hervéhulin2023

On connait la passion féministe de Margaret Atwood, qui irrigue tous ses romans et une grande partie de sa poésie. Dans ce roman, elle change l’angle du vue sur le personnage de Pénélope de façon radicale, et même, engagée. Sa vision de Pénélope donne à cette cause millénaire un regard amer et tendre à la fois. On le devine vite, la trame d’Atwood n’est pas de se conformer à l’image traditionnelle de la reine d’Ithaque : archi-épouse presque abstraite à force d’être enfermée dans sa conventionalité. Ah, elle est fidèle, Pénélope, et patiente, et tenace, et courageuse ; la Pénélope homérique – second rôle exceptionnel de l’Odyssée, mais pas plus que son reflet inversé Calypso -n’existe que par le prisme de son Ulysse, héros par excellence dans notre représentation occidentale. Comme le lecteur le pressent très vite, Atwood situe le personnage de Pénélope à un niveau de parité dramatique avec son époux. Tout au long de ces pages – le livre est court, une presque nouvelle – elle occupe un premier plan distancé que l’absent suprême a laissé dans son sillage.

Bien des années ont passé depuis le massacre des prétendants. Car Pénélope est morte, et nous parle des enfers. Le regard subsidiaire de l’épouse s’éclaire de l’acuité transcendante de la mâne. Après la mort, l’âme évidée des passions et des tentations, montre du recul sur la folie des hommes. Ulysse et Pénélope non seulement constituent un couple d’une intelligence égalitaire mais d’une complicité sans concession l’un pour l’autre. « Depuis toujours nous étions tous deux, de notre propre aveu, des menteurs émérites et éhontés. ” Le héros homérique y est impénétrable, au caractère glissant, manipulateur et stratège. Aime-t-il  Pénélope ? On n’en sait rien. Mais cette dernière, dans sa solitude, aura beaucoup appris de lui. Lui en sait-il gré à son retour ? On n’en sait rien. Au cours de cette absence à l’échelle homérique –vingt années sans discontinuer – personne ne sait cequ’il devient, ni ce qu’il fait ; des rumeurs circulent, dégonflent l’écho vague des exploits- et si le cyclope n’était qu’un aubergiste borgne, l’île des sirènes un simple bordel etc ?.

 Atwood laisse filer un éclairage sur la vie de Pénélope qu’on connaît peu (il m’a semblé en tout cas…). Fille d’Icare, roi de Sparte, et d’une naïade (divinité mineure de l’eau), on avait prophétisé qu’elle tisserait le linceul de son père. Ce dernier n’a donc rien trouvé de mieux de tenter de noyer sa fille avant que la prophétie ne s’invite. Pas très affectueux certes, mais raté. Après un repentir presque sincère, il lui procura une situation à la cour de Sparte puis la maria à Ulysse. Mais au final, chez cette (toute) jeune fille, une défiance pour ce sexe dominant qui sous-tend le récit jusqu’au bout, et dans l’éternité de la mort. Pénélope ici en veut aux hommes. À son paternel, évidemment, c’est la moindre des choses. Son époux, qui l’a abandonnée ; Les prétendants, des oisifs immatures et lubriques qui se goinfrent des jours durant en attendant le trophée. Même Télémaque, impavide face à sa mère mais prêt à tout pour jouer au dur, et, accessoirement, sauver sa peau face au complot des prétendants.

L’Odyssée de Pénélope est un roman de femmes. Quelle que banale que semble la formule, on n’a pas tout dit avec cela. Les hommes, peu à leur avantage, sont au second plan de la narration, derrière les émotions et la voix des femmes de ce monde ancien. Un  chœur antique et obsédant, ressasse une trace sanglante tout au long des chapitres –entre chacun d’entre eux, pour rendre justice à la composition concentrée du récit. Le chœur des douze servantes qu’Ulysse impitoyable fit exécuter pour leurs accointances débridées avec les prétendants. C’est Pénélope qui leur ordonna ce comportement d’espionne sensuelle pour tout savoir de ce que ces imbéciles  tramaient. Le roi d’Ithaque n’en a cure, elles seront pendues. L’injustice accablante de leur mort, et les plaintes éternelles de leurs mânes hante l’ombre de Pénélope et en tourmente la conscience post mortem. Balayées par la loi du maître, pas tant pour intelligence avec l’ennemi, que pour avoir transgressé leur position de femmes serviles- ce qui est, dans l’univers homérique, un quasi-pléonasme- elles sont l’héroïne collective que plus personne n’entend alors même que leur plainte domine le texte, quand Pénélope n’est que leur porte-voix.

Dans ce roman tout est affaire de mensonge et de cruauté, d’ombre et d’échos. La justice des tragédies grecques nous laisse toujours pantois par sa violence. Mais c’est aussi une œuvre de tendresse pour ces femmes anonymes qui sont toujours les victimes des mythes. L’écriture de Margaret Atwood est toujours juste dans l’évocation des situations, et sa narration est tout en équilibre. Elle nous donne dans le regard de Pénélope et ses reflets sur la condition humaine, un paradigme de ce qui caractérise l’universalité bienfaisante de la femme : sa lumineuse fragilité.

 

 

Margaret Atwood. L’Odyssée de Pénelope.  Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin. Edition Robert Laffont.208 pages.

 

 

©hervéhulin2022

 

1.

Les pierres se cachent
Dernier sanglot de la mer
Un secret couvert
Sous le sable qui s’efface
Quand l’ombre approche la mer

2.

Tout autour de nous
L’hiver dévore les fleurs
L’air se fait plus doux
Si le vent tourne sa peur
Étranger dans sa torpeur

3.

Moment de fatigue
Quand tourmentée de questions
La terre navigue
Le ciel prend possession
En chantant de l’horizon

4.

Le nain prend la pose
D’un dieu au regard absent
A l’âme d’argent
Mais de son rire la rose
Tue l’amour de l’indigent

5.

Bulles de savon
Dans l’invisible lumière
D’un vent de saison
Passée l’ombre du sanctuaire
Sait-on où elles s’en vont

6.

Fleurs de cerisier
Éparpillées sous l’averse
L’air vous fait trembler
Et sous la lune disperse
Le blanc de vos secrets

7.

L’orage éclata
Le long du vent en colère
Et les acacias
Très insolents se plièrent
Sous les larmes du tonnerre.

8.

Où sont mes amis
A présent tous égayés
Où sont-ils partis
Ne découvrant que regrets
Semés dessous les pruniers.

9.

Comme un oiseau blanc
Au loin s’en vont les nuages
Un monde flottant
Semble changer de visage
Pour s’inverser dans l’étang.

10.

Dans la jarre un astre
S’abîme et déjà décline
Pourquoi ce désastre
Comme un vœu dans l’eau câline
Tout s’éteint puis se ranime.

11.

Rêve et nuit de fleurs
Du matin l’haleine blanche
Refroidit l’ardeur
Sous la nudité des branches
Le ciel garde sa couleur.

12.

Sous un ciel de flamme
Les blés imitent le sable
Tremblement de l’âme
Comme un germe insaisissable
Que l’été est périssable !

13.

Fatigue des pluies
Vapeur d’eau sur les feuillages
Le ciel se replie
Sous les fougères volages
L’argus fragile s’ennuie.

14.

L’averse soudaine
Les jeunes gens se dispersent
Tant qu’il m’en souvienne
Toujours s’enfuit la jeunesse
Dès que souffle la tristesse.

15.

Odeur d’algue ancienne
Les vagues s’en sont allées
L’étoile oubliée
Dans une flaque obsidienne
S’invente un air de sirène.

16.

Pâleur de décembre
L’automne éblouie se blesse
L’air se fait si tendre
Voici sourdre la vieillesse
Insecte figé sous l’ambre

17.

Nuages épars
Quand le jour s’effile et passe
Drôle d’avatars
Des archipels sans miroirs
Où les rivages s’effacent

18.

Quelque chose change
L’aube irisée dans la mare
Devient toute étrange
Puisque noyé sous l’eau noire
Dérive un lutin orange

19.

Le lutin de flamme
Par amour d’une chandelle
S’épuise et se pâme
Trop près du feu de sa belle
Il se change en étincelle.

20.

On le sait la vie
Ne sert qu’à bien peu de choses
Si trop tôt ravie
S’en est fanée l’énergie
Avant le cycle des roses.

21.

Un flocon s’enivre
Sur l’autre flanc de la vitre
Où vas-tu mon livre
Quand l’hiver d’un souffle invite
Le signet que tu délivres.

22.

Amère saison
Lucioles sous les prunus
Leurs feux se défont
Si pâles que l’horizon
S’estompe dans l’angélus.

23.

L’océan blotti
Sous l’ombre du coquillage
Semble rajeuni
Puis renonce à tout étiage
Désir d’y creuser son nid.

24.

Le trèfle s’étire
Vers le soleil sans retour
Superbe délire
Du bruissement d’un empire
Sous le tremblement du jour.

25.

Consumée dans l’air,
La lumière sous les feuilles
Nous vient de la mer
Goûtons cet écho si cher
Où la terre se recueille

©hervehulin2022

” Les cahiers d’Alceste”. Lettre d’information N°8. 

https://www.lescahiersdalceste.fr

“Le tout est de tout dire, et je manque de mots
Et je manque de temps, et je manque d’audace
Je rêve et je dévide au hasard mes images
J’ai mal vécu, et mal appris à parler clair.»

Paul Éluard, « Pouvoir tout dire » (1951).

Tout dire, c’est donc cela, la tentation du poème? Paul Éluard publie « Pouvoir tout dire » en 1951 ; c’est un de ses derniers recueil (mais il ne le sait pas, évidemment) car il meurt l’année suivante ; sa thématique est préoccupée par l’incapacité du poète à dire ce qui doit l’être : tout ce qui est à dire, tout ce qui est à écrire, tout ce qui est à transmettre, sera toujours dépassé par l’immensité du monde qui submerge la limitation du langage.

Méditons cela, nous autres, amateurs.

 

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Du renoncement : carrières et caractères. On observe partout le goût dévorant de l’ambition. Qu’est-ce qui pousse certains de nos semblables, comme soudain poussé par une énergie prodigieuse, dans cette obsession de ne jamais se contenter de leur position sociale ?

Qu’est-ce qui les pousse à renoncer à la douceur de vivre, pour aller en avant, ou au-dessus, ou plus loin, au détriment de l’autre ? L’autre, l’humble, celui qui ne sait ou ne veut saisir ce qui passe ? Ou reste indifférent à toute exposition, au soleil artificiel de l’ascension ?  On objectera qu’il faut que des gens avancent pour qu’une société ne recule pas. Constat peu contestable. Mais tous ceux qui se seront élevés l’auront fait en acquittant un prix : celui de renoncer aux choses simples et au temps de ne rien faire. Comme la montgolfière qui lâche son lest pour monter par-dessus les toits et les collines, ils auront lâché une part d’intimité, de conviction, de liberté ; renoncé à une part de modestie, aux amitiés anciennes, à des moments de sagesse.

Loin de libérer, cette élévation attise encore la frustration de ne pas être plus haut. Ainsi le naufragé qui se retrouve ravagé de sel pour avoir cru se désaltérer à l’eau de mer. Celui qui obtient enfin la fonction tant désirée ne sera jamais repu de ses honneurs ; sitôt perché, il est saisi du vertige de devoir rester là, et tourmenté de la peur de ne plus avancer. Et celui qui n’a pas obtenu cette même fonction pour l’avoir autant désiré, est tourmenté à son tour par sa déception, puis, malheureux, deviendra malveillant envers ceux qui continue de s’élever sans lui.

La carrière est une maladie étrange, mais qui a le mérite de bien nourrir mes « caractères ». Vivre, en fonction des autres, exige toujours une forme de renoncement. Renoncer à s’élever, pour mieux absorber le temps qui passe et s’accélère.

Vous seront livrées bientôt et encore, dans les prochaines semaines, des moralités au revers des ambitions.

Du chiffre 7 à travers Gustav Mahler. C’est un drôle de chiffre, le 7, qui suscite toutes les fantaisies et attise l’envie de mystère. Certains y voient une magie intérieure, d’autres une malédiction. Le 7 représente la maîtrise de l’esprit sur la matière et du spirituel sur le matériel. Il influence la réflexion, l’analyse et la vie intérieure.

Dans la salle de la Philharmonie (quelle salle !) il y a quelques semaines,  chantait la septième symphonie de Mahler, éclairée par la Philharmonie Tchèque, au son cristallin, qui a créé l’œuvre, sous la direction de Mahler lui-même en 1908. Cette septième n’eut alors aucun succès – malédiction du chiffre ? Elle reste encore, des dix, la moins jouée en concert, trop ardue pour les instruments, une cohésion difficile à trouver, et, pour l’éloigner encore du public, l’absence d’un adagio langoureux qui fait la marque de l’univers mahlérien pour les profanes. Mais avec pourtant plus de 100 références discographiques. Dans cet univers sonore sombre, c’est la seule des dix qui comprend un mouvement, le dernier, authentiquement joyeux de bout en bout.

Le « 7 » est aussi supposé porter bonheur car c’est un chiffre sacré dans de nombreuses religions. Dans la Bible, Dieu a créé le monde en sept jours. Les pèlerins musulmans tournent sept fois autour de la Kaaba, le grand cube noir de La Mecque. Et selon les hindous, le corps a sept sources d’énergie appelées les chakras. Les sept branches de la ménorah (le chandelier sacré) et les sept jours de la Genèse; le sacré, la lumière, l’illumination, la mystique. Il aura sans doute un peu porté bonheur à Mahler, sitôt qu’il fut frappé par ses « trois coups du destin » qui ont fait basculé sa vie. La gloire, certes, après sa mort.

C’est promis, quand les « Cahiers » auront 7 ans, on fera quelque chose de spécial. Mais pour l’instant, ils en ont deux. Les plus attentifs auront remarqué un changement d’apparence pour marquer ce nouvel âge.

 

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D’Homère à nos jours, à travers Artwood. Dans la rubrique des “lectures” vous seront données prochainement des impressions d’un roman de Margaret Atwood autour de la mémoire de Pénélope. Dont j’avais déjà évoqué le rayonnant recueil « Circé » il y a quelques mois. Les mythes homériques ne finissent pas de nous étreindre derrière notre modernité de façade. Qu’y retrouvons-nous donc de si addictif qu’on y revient toujours ? Atwood, mais aussi, lue récemment, Louise Gluck (“Meadowland”) et Valerio Manfredi (“Odysseus”). Ou encore Madeleine Miller (“Circé”). Ou encore David Malouf (“Une rançon”). Ou encore le délirant “Ilium” de Dan Simmons. Je vous renvoie au magnifique « été avec Homère » de Sylvain Tesson. Que ceux qui ne l’ont pas encore lu cessent de perdre du temps et s’y attachent dès maintenant ; ils n’en auront pas regret. Et encore et encore. La raison en est si transparente. Tout nous vient de l’antiquité méditerranéenne, que nous écrivons et réécrivons encore, de ces drôles d’inventions d’où ramifient tant d’histoires des dieux et des hommes, et si peu du christianisme. La plus quotidienne de nos postures s’en nourrit. Une récente – et érudite- visite sur les sites de Pompei et Herculanum m’ont traduit d’u trait cette vérité. Comme le disait si joliment Apollinaire, “près du passé luisant demain est incolore”… Comme si Homère, dont on connaît si peu la personne, avait déjà, à lui seul, le premier, tout reconnu de la littérature. J’étais à Pompéi récemment: tout y est moderne.

Les poèmes. À la suite de mes réflexions précédentes (Cf. lettre n °6), il convient sans doute que je m’essaie à un format plus court, un verbe plus aérien. Je m’aperçois d’ailleurs qu’il m’arrive d’annoncer sur les « lettres » des publications que j’oublie ou néglige de produire. Donc, je vous envoie – c’est une promesse de poète amateur- la suite N°3 des poèmes courts, en forme de tankas ; ça vous changera des « Nuées » et autres statures monumentales. Et sans doute un peu de symbolisme, car la poésie courte s’y prête assez bien.

A propos de poème et de verbe plus aérien, qui connaît Ingeborg Christensen ?  C’est un peu froid (c’est Danois…) mais cristallin et plein de petits éclats. Fin et inspiré sur chaque ligne. J’ai découvert par hasard, sur un étalage de la librairie Gallimard, et l’automne s’en est trouvé plus charmeur.

on peut dans le mot
reconnaître la lumière
Acte incroyable”

(Lumière, I)

Trois vers minuscules, et tout est enfin compris de la poésie, cet”acte incroyable”. On se souviendra aussi de cela:

voir la plus petite parcelle de l’amour
du bonheur, comme par un processus absurde
se confondre avec l’image de l’homme
comme l’herbe, tout comme l’herbe des tombeaux”

(La vallée des papillons, VIII)

Comme si Christensen, elle, avait renoncé à tout dire, pour se contenter de murmurer.

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Un monde prochain sans visage ? Les deux tiers de la faune sauvage ont disparu depuis cinquante ans. Voilà le constat d’une récente étude du WWF. La cause : l’expansion agressive et chaotique de l’espèce humaine. Le sort est joué : ce sera un monde vide et silencieux derrière ses lignes, sans l’envol d’une aigrette, les yeux verts de la panthère, le pas lent des éléphants, le tourbillon de vanneaux sur les champs, la pose lente du cerf en alerte, et le baiser furtif de l’abeille sauvage, et toute ces sortes de prodiges. Préparons nos enfants à vivre ça, et redoutons leur reproche féroce à venir, quand ils auront compris ce que ça signifie de pauvreté.

Il y avait une interrogation, comme un jeu, sur la dernière lettre: de qui la vanité de X.Rugiens en exergue était-elle une imitation? Personne n’a eu envie de répondre. Solution: Lubin Baugin. Un peintre français du XVIIè siècle, son art est tout en épure L’original a un joli titre: “Le dessert de gaufrette”. Le voici. Un peu de paix dans ce monde de brutes…

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Allons donc, ne désespérons pas complètement du genre humain, même si cet automne nous aura rendu cette effort plus difficile encore…Et retournons à la littérature.

En attendant, Les Cahiers d’Alceste, c’est plein de belles choses à lire, c’est par ici, nulle part ailleurs et ci-dessous…

www.lescahiersdalceste.fr 

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

hervehulin6@gmail.com

Allons, donc, amis amateurs de lettres, clôturons sur un envoi plus heureux.

D’Éluard encore :

« Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur et rien d’autre. »

 

 

Soleil et mer durcis
Hantés par le silence
La nuit veille et danse
Sur la peau du rivage
Où file l’infini
Tel un enfant sans âge

Comme la voile s’entrouvre
De l’époux quasi-défunt
L’instinct rêve et se retrouve
Dans le sable qui s’éteint

Détissant le désir et ses ors
Elle attend Fidèle et captive à la fois
Et contemple la main en visière
– Plutôt qu’une vie solitaire
Descendre sur les flots pourpres
Le rouge cyclope du soir

 

 

 

 

 

 

©hervéhulin2022

 

Il peut sembler acquis, telle une loi du bon sens, qu’on ne puisse rire que des choses comiques. Il ne serait pas besoin de disserter sur ce qui est drôle ou non. La matière du drôle est une évidence, comme un signal propre de notre espèce qui traverse les continents et rassemble dans ses effets toutes sortes d’hommes et de sociétés. Mais peut-être pas. On voit bien des gens, sans doute d’une autre espèce, qui rient des choses drôles- parfois-, mais aussi de celles qui ne le sont pas – souvent. Dites quelque chose d’amusant, ou de stupide : ils riront, peut-être plus de vous que de l’amusement en question. Dites quelque chose de grave sans même être austère, et vous les verrez qui pouffent, avec des regards appuyés. Ils riront de vous encore, ils riront de tout. N’énoncez que des choses vraies, belles, ou sages, ils riront encore.  Ils tourneront en ridicule ce qui fait du monde sa beauté ou sa gravité. Comprenons qu’ils ne rient pas des choses, mais des gens. La moquerie leur tient lieu d’espace et la raillerie de respiration. Ils railleront encore et toujours entre eux, comme saisis de l’obsession d’un chemin tracé, comme une façon pour des moineaux soudain apeurés de s’envoler. Mais de quoi donc ont-ils peur ?  D’une vérité – il faut l’avouer – malmenée au commencement de ce paragraphe : le genre humain n’a pas le monopole du rire. Il le partage avec les plus évolués des singes.

 

 

©hervehulin

Elamire est bien souvent critiquée par ses proches, ses commensaux et ses collègues. Car Elamire est jugée comme une ambitieuse; c’est un fait qu’elle aimerait bien réussir dans ses entreprises, et monter dans la société. Elle le dit, ose l’exprimer, et n’hésite pas à répondre et développer si elle en voit l’intérêt. Elle croit dans sa trajectoire. Mais c’est une ambitieuse, dit-on d’elle, et voilà tout.

On rit de la confiance qu’elle montre en elle, des qualités qu’elle s’attribue. Lorsqu’elle exposera ses idées, ses projets pour elle-même et sa carrière, on l’écoutera avec une attention fermée ; mais sitôt qu’elle aura quitté la pièce, tout ce qu’elle aura dit sera passé sous le tamis de la pire dérision. C’est une ambitieuse, répète-t-on.

C’est ainsi ; personne n’estime Elamire, car nul ne juge sa personne à hauteur de ses ambition. Ce n’est qu’une ambitieuse, dit-on toujours.

Mais voici que par une faille étrange et soudaine dans la configuration des choses, le sort bascule. Voici soudain qu’Elamire s’élève par dessus les rangs de la société telle une montgolfière par dessus l’horizon. Tout lui rit, la fortune la gratifie en toutes ses initiatives. Elle réussit, elle monte encore, les puissants la repèrent, l’embrassent, l’acceptent dans leurs rangs; ses talents, désormais justement valorisés, résonnent dans tous les espaces que le monde intelligent autorise. Le prince la reconnaît, l’appelle, la nomme et la récompense. On la presse pour des faveurs. Ses conseils sont espérés, ses interventions tellement priées.

Elamire est à présent sans cesse complimentée par ses proches, ses commensaux et ses collègues. La pertinence de ses  justes ambitions sans cesse est louée. Tous estiment Elamire à présent, et attendent sa bienveillance. Car s’ils ont changé leur avis, ils n’auront changé ni d’esprit ni de posture.

 

 

© hervéhulin

Listes de moments désagréables et pourtant familiers:

Quand la neige sur les trottoirs n’en finit pas de se changer en boue marron, en boue glissante sous la bruine qui dure.

Quand on entend  à nouveau- sans que l’on sache pourquoi – la voix des voisins dans une rumeur sourde, et qu’on ne peut s’empêcher de prêter l’oreille à leurs propos en espérant percevoir quelque chose d’indiscret qui le rendrait plus humains.

Quand il faut à nouveau se séparer et se résoudre en même temps à se retrouver d’ici peu.

Quand apparaît discrètement la petite absence dans le champ de vision, qui annonce sans faillir la migraine ophtalmique.

Quand la pluie surprend à verse et rien pour se couvrir.

Quand il faut par métier rendre compte sur un sujet qu’on ne peut trouver pertinent.

Quand, pressé par la foule dans un long trajet de métro, une foule plus dense encore rentre et vous fait plus compressé encore.

Quand on s’éveille la nuit, alors que le sommeil était doux, et la sensation soudaine d’être meurtri par l’effet d’un membre complètement ankylosé sous le poids du corps, au point qu’on ne parvient même pas avant de longues minutes, à remuer la main pour animer la circulation.

Quand l’ennui vient, alors que tout est là pour qu’il ne vienne pas.

 

©hervéhulin2022

Entre les éblouissements des sens, la mort danse éternellement autour de nous, à chacun de nos pas, comme une mystérieuse luciole trop familière pour nous captiver encore, sans que notre coeur, tout occupé qu’il est par les choses de la vie enchaînées à leur étrange cortège, la fixe un seul instant; protégée par une invisible défense immunitaire, qui seule donne goût à l’existence, notre conscience se consacre à nous faire vivre comme si ce train était sans fin. (suite…)