Un jour peut être…Un jour la lumière sera tendue comme un drap éblouissant, et sur elle les mots magiques apparaitront, irréels , fourmillant, les mots impossibles à ne pas lire, les mots qui nous jetteront, d’un seul coup, dans la connaissance »

Jean Marie Gustave Le Clézio. L’inconnu sur la terre.

Voilà, c’est très beau, n’est-ce pas ? Trouvé par hasard cet essai (1978) dans ses débarras où des inconnus laissent des livres à qui veut les prendre.

Le Clézio a toujours été un homme sage. L’écriture n’est qu’un effet de lumière, et « un jour peut-être » la bêtise s’effacera dans le verbe. Aujourd’hui, parlons, à défaut de sauver le genre humain qui ne demande qu’à se perdre, des passages de Paris et leur secret, des indiens d’Amérique et leur poésie, de la mode de l’autofiction, et des oiseaux du paradis. Allons-y.

Les passages aux merveilles. Une des merveilles de Paris, pour le promeneur assidu, ce sont ces passages couverts qui ne se livrent à vous que si vous les découvrez. Et de ces passages qui se faufilent ça et là, les plus émerveillants sont ceux du côté de 9e arrondissement, Geoffroy et Verdeau. Avec leurs vendeurs d’estampe, leur bouquinistes, leurs vitrines.  On y fait des trouvailles merveilleuses. Par exemple ces deux -là le mois dernier (il m’aura fallu retarder cette publication, le temps de vous les lire).

Tout d’abord, un bel ouvrage, Rome, un cabinet de curiosités, Contes étranges et faits surprenants du plus grand empire au monde: (JC Mac Keown, édition Bibliomane) c’est une compilation ordonnée d’anecdotes et de drôleries sur la civilisation romaine, qui ne correspondent pas vraiment à la vision commune que nous en avons : celle d’un peuple puissant et conquérant, à l’esprit rationnel et juridique.

Divisé en chapitres thématiques (la cuisine, la médecine, la guerre, les femmes, l’éducation, la loi, le sexe, les lieux d’aisance…) et joliment illustré, le livre est élégamment façonné; on s’y promène parmi les choses les plus communes et les plus improbables.

Ce sont bien des curiosités, toujours, et ce quotidien qui nous est livré sans masque nous fait ce monde tout d’un coup très simple et coloré, presque familier.   Pour rendre un enfant vigoureux, le frictionner d’une urine qui sera imprégnée du choux digéré.Voilà, on pratiquait comme cela. On se régalait en imprégnant du miel dans le garum de poisson. Dans cet ouvrage stimulant et facétieux, tout de ces petites choses y est extrait de grands esprits, d’Horace, Suétone, Aulu-Gelle, Apulée, Térence, n’en jetez plus, qui nous ouvrent la porte de leur logis. On y voit la table mise, le bain déjà chauffé, on y croise l’apothicaire et le boulanger. On se cache les yeux aussi, pour ne pas voir le sang sur le sable, et le sort des esclaves qui sont partout et passent devant nous. Partout, des superstitions et des croyances derrière le marbre et la grandeur. C’est dommage de ne pas avoir appris le latin, comme ça, en se promenant parmi les fantaisies et les détails de ce monde  soudain très revivant.

Et seconde merveille, sans rapport, du même bouquiniste : Chez Seghers, toujours courageuse dans ses choix, une anthologie de la poésie amérindienne d‘aujourd’hui. Bien que poésie de mémoire et d’identité, c’est aussi un discours de l’universel qui ne se limite pas aux meurtrissures que l’on sait.

Il existe un autre rivage

Un rivage béni par le silence

Qu’Adam n’a pas trouvé

Et qu’aucun dieu n’a occupé

Un autre rivage

(Paula Gunn Allen. Laguna.)

Nourrie d’invention et d’influence, la poésie amérindienne survole cet immense territoire et se joue des océans qui l’enserre. Parfois savante dans ses formes, toujours humaniste dans son discours, tragique mais sans tristesse. De la dignité à en revendre. Poésie de racine, donc :

Le pollen se dépose 

Sur les pierres revivifiées

Et venant de l’est 

Le roulement lointain du tonnerre

(Jim Barnes. Cimetière Choctaw)

 

Je suis la gorge des montagnes

Le vent de la nuit qui brûle

A chaque respiration qu’elle prend

(Joy Harjo. Le feu)

Et parfois dans l’ authentique:

Vent de sauge où rêve le monde

  Balaie la terre que j’ai foulée

    Que mes proches l’entendent

Frère soleil

         aide-moi à ne pas être oublié d’entre les choses

                       qui croissent

(Lance Henson. Moelle de bison sur fond noir)

La poésie ravive les nuits anciennes. CQFD. Vraiment, je l’assure, on se sent grandi dans sa propre dignité en lisant cela.

Misère de l’autofiction. Récemment invité à une soirée débat autour de Camille Laurens, je n’ai pas eu le temps de lui poser la question qui me taraude depuis des années. Quelle est cette folie pauvre de l’autofiction qui emporte l’édition en France ? En France, pas ailleurs, car c’est un phénomène très hexagonal. Ce n’est plus que cela. Sur tout le continent américain, au Japon, en Afrique, on écrit sur le monde et ses tourments. On y écrit le climat, l’intelligence artificielle, le déclin de la démocratie, les âmes et les foules et bien d’autres sujets qui font les romans et les œuvres dans ces nations. En France, la dominante n’est pas de ce ressort. L’écrivain qui raconte d’abord sa vie à lui sera prioritairement honoré. En outre, ayez une vie frappée jadis de grand malheur, une enfance torturée, si possible un inceste, un viol, une famille massacrée, un exil violent, avoir dormi dans la rue ou été mordu par le chien, et l’écrivant de figures simples, avec le moins de style possible : vous serez publié. Vous passerez à la télé.Ne décrivez rien, évitez les images. Faites des phrases « blanches » (c’est-à-dire sans invention ni relief) dans un vocabulaire de cinq cents mots et pas plus de deux cents pages.  Pendant ce temps, le monde crie de toute part. Bon, pourquoi pas. Patience, et le temps des grands et vrais romans reviendra.

Marquise de Sévigné, 300 an déjà qu’elle est née. Plus sérieusement, on pourra aller voir l’exposition qui lui est consacrée au musée Carnavalet. Dans tous ces objets disposés, on traverse un trio de siècles et nous voici chez elle. Avant cet esprit tout entier dévoué à l’écriture (« j’écris sans mesure »,) quelle femme aura réussi à percer le barrage des hommes pour avoir le droit d’écrire?

Proche de La Rochefoucauld, ou de la future Maintenon, et de bien d’autres, la marquise voit tout, comprend tout, décrit tout. Elle se sera acharnée à rédiger avec élégance, encore et encore, presque tous les jours, obsédée par sa relation filiale, par la vie de sa fille, tôt mariée et éloignée, par le sort de son fils, emporté dans le tourbillon des guerres du Roy, elle écrit encore pour laisser derrière ce fourmillement de portraits de gens dont on n’a plus idée – mais on les voit là, tout près du regard- le portrait unique d’un siècle moins solennel que ce que notre instruction nous avait tracé. Mais comme on y écrivait avec goût ! C’est fin, vraiment et inventif dans chaque formule.  Ce n’est que du détail, la cheminée, le jardin, les saisons, mais aussi la crainte du temps qui va, des amis qui s’éloignent. Et du courage aussi; il en fallait , pour oser exister comme femme d’esprit en ce temps-là. Mais on ne s’ennuie jamais, c’est la signature de la belle littérature.

Encore une exposition, mais sans littérature cette fois. La splendeur des oiseaux paradisiers, au Musée Branly, éblouira. Ces créatures , non contentes d’avoir capté une invention sans limite de la nature, sont incroyables de grâce. Leur chant, leur danse, leur silhouette, déterminent directement les rituels et les mœurs des peuplades autochtones qui les honorent, imitant comme ils peuvent – c’est-à-dire humainement- ce qu’ils en saisissent. Le rituel des cérémonies sont calqués sur les parades sauvages et pourtant si disciplinées de ces oiseaux magiques. Évidemment, comme tout ce que l’homme approche dans la nature, les races de ces volatiles s’efface. On doute qu’ils existent encore dans vingt ou trente ans. Qui se souviendra alors que des peuples ont eu la modestie d’imiter des oiseaux pour faire civilisation ?

Mai s’en va. Saluons-le avec encore, Rimbaud, qui nous dresse ses bannières de mai. Le mois de mai est tellement attendu toute l’année, le mois préféré de tant d’esprits. Qu’on se sent tout fragile quand il est déjà passé.

Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s’enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L’azur et l’onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.

Tout est fragilité et grâce en quelques mots. C’est vraiment racé, cette poésie. Du cristal…On l’a dit mille fois, et on le redira.

Et Le Clézio encore, L’inconnu sur la terre, toujours. Finissons avec ces quelques phrases  qui doivent nous illuminer un peu dans cet avenir proche si troublé, et notre place dans l’univers:

Je ne sais pas bien quelle est cette ivresse maintenant. Je ne veux pas essayer de la comprendre. Elle est toute entière dans les yeux éblouis de beauté, immobiles et fascinés devant la danse muette, tandis qu’au loin, dans le creux noir de la vallée, la ville scintille et se multiplie ».

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure. En attendant, allez lire les Cahiers d’Alceste, (ça faiblit un peu en ce moment) c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

https://www.lescahiersdalceste.fr/ (ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

hervéhulin©2026

 

Au sommaire de cette vingt-troisième(d’ailleurs, rectificatif: la précédente c’était 22 mais on s’en fiche) langue française et guerre à l’Est, séminaire d’Hélène Cixous, folie partout et folie de qui vous savez, et poésie (heureusement).

Février, longtemps, me semblait gris. Pourtant, avec le temps, on lui trouvera quelque chose de généreux. Il nous donne ce moment appréciable où, tout à coup, sans qu’on l’ait attendu, on lève le regard, à la fin de la journée, et on se dit: « Tiens, il est six heures et il fait encore jour ». Ce cheminement vers la lumière, qui nous échappe, est toujours, et à tout âge, une des belles promesses de l’existence.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu’est-ce que le spasme de vivre
A tout l’ennui que j’ai, que j’ai…

Emile Nelligan (1879-1941) est bien oublié aujourd’hui. Il le fut déjà de son vivant, interné puisque fou, à l’âge de vingt ans jusqu’à la fin de sa vie. Ces mots sur février sont pourtant bien jolis, même si ce n’est pas le meilleur de son oeuvre, gracieuse et parfois trop enchâssée dans son admiration de Verlaine, illustre contemporain. Voilà, encore un poète foudroyé. on vous ne redonne un peu plus bas.

Ukraine et théâtre un peu, langue française beaucoup.  Maintenant je n’écris plus qu’en français.Il fallait voir cette pièce. Viktor Kirylov, jeune ukrainien de 20 ans, se trouve à Moscou le 24 février 2022 lors de l’invasion russe en Ukraine. Il y vit depuis 3 ans, suivant les cours de la plus prestigieuse école de théâtre russe, le GITIS. Mais voilà, la folie des gouvernants russes étant ce qu’elle est, tout bascule et l’univers en construction du jeune homme se trouve fracturé d’un trait fatal. Les amis d’hier – jeunes, comme lui, mais russes – deviennent les ennemis d’aujourd’hui. Qu’est ce qu’on doit faire à vingt ans, devant la guerre? Tout le libre arbitre d’un esprit jeune dans la tourmente ne suffit pas à trouver une issue morale à ce dilemme.  Oui, trois ans après s’être réfugié en France, Viktor n’écrit plus qu’en français. Le long monologue de sa pièce – qu’il a écrite lui-même, dans cette langue refuge – nous plonge dans un conflit qui traverse des siècles de destins mêlés entre deux peuples et met en lumière le rapport qu’ils entretiennent aujourd’hui. Le récit intime et les circonstances politiques et historiques s’entrechoquent : la famille et la patrie, la jeunesse et la mort, la haine et l’amour, la trahison et la culpabilité … Son spectacle est celui d’une passion, de l’étoffe de celles qui sauvent le monde.C’était au théâtre de Belleville, en juin et en septembre, le spectacle sans fard d’un jeune homme, déserteur et courageux en même temps. Une chose à craindre: que ce drame de la jeunesse face à la guerre soit bientôt le drame de toute une jeunesse européenne. Mais peut-être qu’un jour, un jour, les humains préfèrerons la paix à l’a guerre?

Hélène Cixous. Le séminaire 2004 2007. Découvert ce joli pavé (le volume doit faire au moins un kilo et demi) à la librairie Gallimard cet été. On se demande comment Cixous peut déployer tant de réflexions intelligentes partir de quelques textes. Son commentaire à l’art de découvrir un fil dans le texte pour tirer avec délicatesse et démultiplier le sens. Evidemment, ce n’est pas rien, les esprits qui ont produit ces textes s’appellent Derrida (personnellement, je ne connais pas mais ce regard latéral est très éclairant) Proust, Balzac, et Lispector (non plus, jamais lu).Cixous met cette dernière au sommet des écrivains…Lecture éprouvante, au meilleur sens du terme; faut s’accrocher un peu, alors on conseillera de se doter d’un petit crayon et noter pour revenir explorer les marges. Mais ça vous élève et vous épuise en même temps, délicieusement. Et surtout vous procure un angle de lecture différent de celui qui nous est habitué. Sa glose riche de plusieurs dizaines de pages sur un conte de Balzac qui en fait à peine douze (Une passion dans le désert) est un modèle critique de la littérature.

J’y reviendrais, une prochaine fois,car cette lecture engage sur des années.

 

Donald Trump est fou. Tout le monde le sait mais personne ne le dit. Parce que justement il est fou. Il est même complètement cinglé.

Il ne sait pas lire, il est grossier, violent, inepte, menteur, tricheur. Il vit dans un monde qu’il fabrique lui-même sous le seul effet de ses logorrhées (cf son baratin délirant à Davos: pas une seule vérité en une heure trente…). Il a le vocabulaire et le conceptuel d’un enfant de dix ans. On lira avec fruit l’entretien avec Elisabeth Roudinesco dans la revue le Grand Continent. (16 janvier). Elle analyse tout ça avec esprit. On ne peut bien sûr établir un diagnostic clinique de ce phénomène à distance. On n’en a pas besoin d’ailleurs, tellement le cas est évident. Ce qui interroge et assombrit l’avenir, c’est comment tout un système politique peut aussi aisément s’assujettir à ce règne sans partage du délire. D’autres que lui pour gagner ou garder le pouvoir, se croiront obligés de l’imiter. Le monde entier et huit milliards d’être humains doués de raisons sont confrontés à cet hybris absolu. On est impuissant à l’arrêter. Drôle de condition que celle humaine. Mais il y a un avantage à ce triste moment. C’est qu’au moins, on sait ce qui nous attend, quand les français auront bien voté selon leur penchant. Oui, Donald Trump est fou. Pauvres de nous.

Donald Trump est-il totalement fou ? Elisabeth Roudinesco sur le pouvoir délirant de la Maison-Blanche

Du sang sur la neige, et un poème de Renée Good. C’est cette femme de 37 ans qui a été assassinée le 7 janvier par la garde prétorienne de Trump à Minneapolis. Il paraît que c’était une personne joyeuse. Tout le monde a vu les images de ce flic qui tire de face et de sang froid à travers le pare-brise. Elle écrivait des poèmes étranges, très inspiré d’une sorte de magie verbale. En voici un, de poème. Publié dans Charlie Hebdo la semaine dernière (merci Charlie…). C’est étonnant. Je vous le livre ici, une fois n’est pas coutume, in extenso.

« Je veux retrouver mes rocking-chairs,

des crépuscules solipsistes,

les bruits des jungles côtières, avec tercets de cigales et pentamètres de cafards aux jambes poilues.

J’ai donné des bibles aux libraires d’occasion,

fourrées dans des sacs-poubelle noirs avec une lampe en pierre de sel venue de l’Himalaya,

des bibles post-baptistes, celles que nous refilent des zélotes aux mains lourdes aux coins des rues,

simplifiées, faciles à lire, genre parasites :

elles ont l’odeur de caoutchouc lisse des manuels plastifiés de biologie,

elles brûlent les poils de mes narines,

et le sel et l’encre déteignant sur mes paumes,

découpées par la lune à 2 h 45 du matin et je répète

ribosome endoplasmique acide lactique étamine

au café qui fait l’angle de Powers et Stetson Hills,

j’ai répété et griffonné jusqu’à ce que ça fasse son chemin et stagne quelque part je ne sais où,

peut-être dans mon intestin,

là peut-être, entre pancréas et côlon, se trouve le minuscule ruisseau de mon âme.

C’est la règle à quoi je réduis maintenant toute chose ; couper, amplifier ; réduire en éclats toute chaise où reposaient mes connaissances, un gant sur le front fiévreux.

Les deux, est-ce possible ? Cette foi inconstante et le brouhaha de cette science scolaire qui monte depuis le fond de la classe.

Maintenant je ne peux croire –

que la Bible et le Coran et la Bhagavad-Gita font glisser leurs longs cheveux derrière mes oreilles comme le faisait ma mère en murmurant « fais place aux merveilles »

Tout ce que je comprends coule du menton jusqu’aux seins et se résume à ceci :

la vie est simplement

l’ovule et le sperme

où ces deux-là se rencontrent

combien de fois et comment

et ce qui meurt ici. »

Une fois lu, relisez-le…C’est chaotique sur le plan verbal – un vocabulaire complètement « éclaté »- mais le flux est cohérent. Renée Good est morte dans sa voiture, la neige tombait encore doucement sur la ville.

Pour finir, Emile Nelligan, encore. Ce vaisseau d’or, dont certains disent que c’est son meilleur poème… beaucoup de charme, dans une forme très XIX e siècle. Et élégante métaphore du drame de la folie.

Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif:
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon coeur, navire déserté ?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !

Voilà, merci Emile…

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure. En attendant, les Cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

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(ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

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hervéhulin©2026

Argan et Ariane sont heureusement mariés depuis bien longtemps. Ce  sédiment est beau, on le le niera pas. Tout n’est plus qu’harmonie lente du quotidien à ces âges-là.

Comme chaque matin, Argan prend sa pilule.

– Ah tiens, dis Ariane. Tu prends un traitement, maintenant?

Bien sûr, lui répond Argan. Comme tous les matins, pour mon hypertension. Depuis près de dix ans, maintenant.

– Ah tiens, je ne le savais pas, murmure Ariane, retournant à son journal.

Quelques années plus tard, elle s’étonne encore

– Ah tiens, Quelle est cette apparence? je trouve que ça ne te va pas , te raser la tête ainsi de si près.

Mais, lui répond Argan, je ne me rase pas.  Je suis une chimiothérapie depuis un an maintenant

-Ah tiens, je ne le savais pas. Tu es si discret, dit-elle, fronçant les sourcils.

Le temps passe encore, elle vient questionner à nouveau.

– Dis-moi mon coeur? On ne te voit plus à la maison, ces temps-ci. Que fais tu de tes journées?

– Mais, lui répond Argan, je suis mort maintenant.

– Ah tiens, je ne le savais pas. Tu ne me dis jamais rien, murmure-t-elle avec une larme.

Les anciens sentiments vont ainsi qu’un fleuve au milieu de la ville. Les flots en sont animés d’une constance si ancienne que les jours, même assombris,  n’y ont plus de prise.

 

 

©hervéhulin

 

La Cité de la Victoire c’est un récit épique, qui se déroule au XIVe siècle dans le sud de l’Inde. C’est absolument un roman du XXIe. Puisant dans le mode narratif du mythe, Rushdie nous fait le portrait de notre modernité. L’histoire s’ouvre sur l’incinération rituelle d’une enfant de neuf ans, Pampa Kampana, dont la tragédie marque le début destinée exceptionnelle. La déesse Parvati lui apparaît dans les flammes, la choisit comme prophétesse et lui gratifie d’un destin hors du commun : celui de créer un empire, le Bisnaga, qui deviendra la ville de la victoire. a peine entamée, la lecture s’envole au fil de la narration.

Pampa Kampana reçoit donc le pouvoir de donner vie à ses paroles. Voilà, dans cette invention superbe d’écrivain, tout est dit du pouvoir de la littérature. Pampa  sème les graines de l’histoire en murmurant à l’oreille des villageois qu’ils sont en réalité les fondateurs de la ville. C’est ainsi que Bisnaga prend forme, non pas par la force des armes, mais par la magie de la narration. La ville devient un creuset de cultures, de religions et de castes, un idéal utopique où Pampa Kampana, en tant que reine, tente de maintenir l’harmonie.  On l’a compris, ami lecteur, le verbe fait civilisation, un point c’est tout.

Evidemment, tout n’est pas beau et ce royaume est marqué par des hauts et des bas.Pampa Kampana s’éprend,de deux hommes, Hukka et Bukka, qui co-dirigent l’empire sous son influence. Leur relation complexe est le reflet des tensions inhérentes à la coexistence de l’amour, du pouvoir et des idéaux. Hukka, un poète et un homme de lettres, est le symbole de la vision utopique de Pampa Kampana, tandis que Bukka, un guerrier pragmatique, incarne les réalités politiques et militaires. Leur rivalité pour l’amour de la reine et leur désaccord sur la manière de gouverner la cité mettent à l’épreuve l’idéal de la ville, fondé sur l’égalité et la tolérance. Les générations qui suivent Pampa Kampana oublient les fondements de la ville, se laissant emporter par la soif de pouvoir, la guerre et le fanatisme religieux. La cité, qui était le fruit des paroles de Pampa Kampana, devient le théâtre de son propre déclin, où les castes se rigidifient, les intolérances s’installent et la mémoire de ses origines s’efface.

Pampa Kampana vit 247 ans: elle est le témoin de la naissance, de l’âge d’or et de la chute de son empire. Elle est à la fois actrice et spectatrice de cette histoire, l’observant se dérouler avec un mélange de fierté et de désespoir. À la fin de sa vie, elle confie son manuscrit, la véritable histoire de Bisnaga, à une créature ailée, la chargeant de le conserver pour les générations futures. Ce manuscrit, découvert des siècles plus tard, est la voix narrative du roman, une histoire qui se lit comme une fable, un avertissement sur la fragilité des idéaux et la puissance de la parole.

La Cité de la Victoire s’inscrit pleinement dans le style narratif si unique de Salman Rushdie, mêlant réalisme magique et épopée historique. Mise en abyme où l’histoire se raconte elle-même, l’auteur utilise un narrateur anonyme qui se présente comme le traducteur du manuscrit de Pampa Kampana.

Le thème central du roman, plus l’histoire symbolique de la civilisation, c’est la puissance de la narration et la relation entre le langage et la réalité. Pampa Kampana ne construit sa ville qu’avec des mots. Elle insuffle la vie à ses idées: fort de la parole et pouvoir de créer des mondes, des empires et des identités. Mais ce pouvoir est à double tranchant : les mots peuvent aussi être oubliés, déformés ou détournés de leur sens initial, menant à la destruction. C’est ce qui se passe avec Bisnaga, dont l’idéal de tolérance se perd au fil des générations, remplacé par des narrations plus sombres, celles de la guerre et de la division. Evidemment, ça nous parle.

Enfin, c ‘est un roman sur la condition féminine et la place des femmes dans l’histoire. Pampa Kampana,  prophétesse, reine et historienne, est une figure de pouvoir et de sagesse; sa mission, que lui a  confiée la prophétie fondatrice, est de faire de la femme l’égale de l’homme. c’est pourquoi son influence est constamment contestée par les hommes qui l’entourent. Son histoire est celle d’une femme qui tente de modeler le monde selon sa vision, contre la vision commune des hommes, mais qui doit faire face aux limitations imposées par une société patriarcale. Sa longévité exceptionnelle lui permet de voir ses efforts se transformer en mythes, puis s’éteindre, soulignant la difficulté pour les femmes de laisser une trace durable dans une histoire écrite par des hommes.

Rushdie explore la complexité de l’utopie. Car si Bisnaga procède d’un projet idéaliste, un lieu où les différences sont censées s’effacer au profit d’un bien commun, c’est un rêve fragile, torturé par les faiblesses humaines : l’ambition, la jalousie, le sectarisme et l’oubli.

Allez lire la La Cité de la Victoire, une œuvre dense, parfois d’une lecture ardue, et polyphonique, qui allie la fable, l’histoire et la critique sociale. C’est une méditation sur la création, la destruction et le pouvoir indestructible de l’imagination.Rushdie est un des plus grands écrivains vivants, un de ceux dont le nom sera resté dans les siècles à venir, quand bien même les livres et la liberté auront disparu.

Salman Rushdie. La Cité de la Victoire. Editions Acte Sud. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal. 336 pages.

Indice conoscopique: 9/10.

Mercredi 10 décembre, la foule bienheureuse se presse devant la librairie Lamartine,  16e arrondissement, rue de la Pompe,(ça ne s’invente pas). Toute le monde attend avec fièvre un (très) ancien président mais permanent délinquant, multirécidiviste et pluricondamné (et ça n’est pas fini, il y en a encore qui arrive). Pour la dédicace de son dernier livre. Les fans font la queue sur des centaines de mètres; et voilà ce qu’on a pu entendre.

« –Et dire qu’on est le pays des droits de l’Homme, quelle honte »
« -les OQTF courent partout, et lui qui a fait tant d bien à la France, on l’enferme »
-« Macron, c’est le diable, il lui a arraché sa légion d’honneur »
-« Est ce qu’on était obligé de mettre Badinter au Panthéon? »
-« Il faudra les juger, un jour, tous ces juges de gauche »
-« Moi je lui ai écris en prison. Et il m’a répondu! »

On pourrait être admiratif, qu’un homme politique aussi malhonnête, sans aucun talent d’écrivain (lisez trois pages, pas plus, c’est consternant), continue, par le mystère de l’incarnation de son seul nom, à soulever tant de ferveur. Mais on ne le sera pas.  cet homme a trahi son pays, pour la seule cause de l’argent et du pouvoir. Mais il brille encore et toujours. La France est pauvre de ces pauvres gens.

Zéphyr, Alabama est un récit initiatique, celui de la fin de l’enfance échelonnée sur quatre saisons. Certes, encore un, dira-t-on…Le roman mêle avec génie le roman d’enfance et la verve réaliste. Cory Mackenson, un garçon d’une douzaine d’années vit dans la petite ville rurale et un peu hors du temps de Zephyr, en Alabama, durant les années soixante. On commence sur un événement traumatisant : Cory et son père  se baladant un soir, près d’un lac, qui est un des pôles majeurs du roman. Là, impromptu, le sort frappe un coup: ils assistent à la noyade d’une voiture , et découvrent, en pleine face,  le corps nu d’un homme brutalement assassiné au volant. Ce mystère non résolu plane sur la ville et sert de toile de fond à l’année extraordinaire que va vivre Cory. Zephyr est une petite ville où tout le monde se connaît, mais où chacun a aussi ses secrets et ses solitudes.

À travers des yeux d’enfant, le lecteur est plongé dans un univers assez atypique du Sud des Etats-Unis, riche en mythes  et en personnages excentriques. Cory explore le monde qui l’entoure, fait face à l’intimidation, découvre l’amitié, les premiers émois, les peurs et les merveilles de l’enfance. Il rencontre des figures mémorables comme la mystérieuse « Dame du Bois », un monstre marin local, des fantômes du passé, et une galerie d’habitants hauts en couleur. Le roman est une exploration habile du passage à l’âge adulte, sous le prisme de la confrontation avec le bien et le mal, le tout teinté d’une dimension – modérément -fantastique et d’un sens aigu du mystère. De toutes ces figures que Mac Cammon sait tirer de son talent d’auteur fantastique (il est plus connu pour des nouvelles et scénarios de zombies et vampire) on ne sait jamais, pauvre lecteur assujetti à l’imaginaire du narrateur, s’il s’agit de choses vraies ou de choses pas vraies. C’est ce balancement qui donne au roman un charme magnétique dont il est difficile de se déprendre avant la fin.

Bien des thèmes, souvent classiques poussent la lecture en avant par un enchevêtrement savant. L’innocence de l’enfance et le passage à l’âge adulte,  : Cory, au fil de ses expériences, perd progressivement son enfance, à partir du choc initial pour baigner dans le monde adulte, avec ses injustices et ses cruautés. Le mystère du meurtre du lac perturbe l’équilibre de l’enfance et sa tiédeur idyllique. Le bien et le mal coexistent dans les mêmes individus, et ça n’est pas facile à comprendre. Face au trauma mal qui émerge dans la conscience, la puissance de l’imagination surpasse la magie du quotidien : McCammon insuffle une forte dose de fantastique au récit, non pas comme une rupture avec la réalité, mais comme une extension de l’imagination fertile de Cory, chevauchant tout l’été son vélo magique. L’attention du lecteur  en est enveloppée, et sa lecture file . Lecteur qui ne saura pas si le rêve est réalité, ni de quel côté de la vie passent les actions du roman. Cory s’envole-t-il vraiment avec ses amis sur son vélo, le dernier jour de l’année scolaire ? Ou n’est-ce qu’une allégorie de la libération attendue des vacances? La Dame des bois est-elle une magicienne, ou simple vision déformée de l’enfant? C’est vraiment un monstre aquatique qui hante les marais? Ou un alligator un peu exceptionnel? Disons que c’est un fantastique crédible, jamais gratuit, qui anime le sentiment d’être transporté dans un autre temps et un autre lieu soudain très familiers.

La narration fait appel à la mémoire et  la nostalgie ce qui donne  à ce récit, raconté en flash back du point de vue d’un Cory adulte qui se remémore cet été décisif, une tonalité magique. La magie efface le tragique, et la perte de l’enfance sur les quatre saisons qui structurent le roman, devient alors indolore. Vous affectionnerez ce roman et en conserverez longtemps une lecture attendrie.

Zéphyr, Alabama est bien plus qu’un simple roman policier, un peu fantastique, ou onirique sur les bords,  sur un meurtre non résolu et quelques mystères; c’est une fresque inspirée sur l’enfance, la magie, la réalité et la vie. Robert McCammon y déploie un talent narratif d’exception, probablement forgé à l’écriture des ses novels fantastique qui l’ont fait reconnaître aux Etats-Unis. Il sait créér un univers à la fois familier et merveilleux, peuplé de personnages fortement caractérisés. Familier, car tout lecteur se retrouvera peu ou prou dans les émotions de Cory; merveilleux, car sans l’esprit des contes, l’enfance est pauvre.C’est une œuvre qui glorifie l’imaginaire tout en ayant trouvé le juste ton pour dénoncer les sombres réalités du monde. Et remercions une nouvelle fois les éditions Toussaint-Louverture pour savoir aller pêcher ces ouvrages hors des sentiers battus contemporains de la littérature américaine.

Robert Mac Cammon.  Zephyr, Alabama.  Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stephane Car et Hélène Charrier. Edition Toussaint-Louverture. 610 pages.

                                                                           I

Le square des Batignolles est un moment gravé. Ses pelouses incolores serpentent entre ses cours d’eau. Les buissons aux feuillages fatigués plantent leur volumes diffus avec les faux rochers stratifiés aux tons de cendre. Dans les bacs de sables blancs, on entend jouer les enfants, et leur rire effacé. Mais au centre du plan d’eau, émergeant de l’eau couleur de bronze, se dresse la masse sculpturale des vautours. Souvent, le bonheur du lieu, de l’odeur d’air frais et d’herbe mouillée, sous la lumière pâle qui ocelle à travers les feuillages,  stoppait net en moi à la vue de ces quatre volatiles de pierre noire, de si haute stature. Je les voyais comme une partie hostile de mon monde à moi, et de ces élans secrets qui me saisissaient, rêves d’échappées dans les passages que tracent entre eux les arbres qui me semblaient, à l’image du platane pluri centenaire, des géants. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et marchant sur les feuilles mortes, on s’en va.

II

Le square des Batignolles m’apparut soudain nu dans la froidure. La bise lente remuait avec douceurs les lignes tourmentées des arbres noirs, et posa sur les eaux de l’étang des rides translucides. Les bacs à sable étaient vides, plus personne n’y jouait. Le manège avait été fermé, on ne savait plus depuis combien de temps, combien de mois sous la lourde bâche qui recouvrait le chapiteau et les chevaux de bois peints.  Sous le ciel blanc, la masse du piédestal aux vautours apparaissait plus puissante, plus sombre ; quelque chose de la statue épousait la sévérité du lieu. Veilleurs des années qui fuient, ils étaient restés là, leur posture ramassée appelant un essor impossible.  Enfant, j’imaginai qu’à force de scruter le vide de leur yeux de pierre, ils allaient déployer leur envergure de géant, et partir ainsi, défiant l’impossibilité des rêves, captés par les hauteurs, appelés dans les lointains par la chasse des grands prédateurs. Mais l’âge avait travaillé sa matière brute, et maintenant, je ne vis qu’une lourde sculpture, d’une dimension imposante certes, mais au charme surannée qui n’agit plus sur la conscience de l’adulte.

III

Le square des Batignolles vibrait de sa plaine renaissance. Les travaux de rénovation des aires plantées et de leur sentier enfin achevés, de nouvelles aires florales réinventaient le parc. Des essences qu’on ne connaissaient pas, d’origine exotiques, chargées de tons et de couleurs, avaient remplacé celles plus conventionnelles qui avaient habitué les regards des promeneurs depuis si longtemps, depuis le temps d’Alphand au moins. J’empruntai les chemins dont le tracé, s’il était le même, sous des prunus fleuris, étaient à présent bordé de massifs de dahlias et de trémières. Des nuées de trèfles sauvages flottaient sur les pelouses, comme un air de liberté dans l’ordre de la Ville. Je vis même, dans l’ombrage du platane, pointer des pieds de muguet. Autour du vaste plan d’eau, les enfants couraient sans l’idée d’une destination, sous la seule impulsion de leur joie et de leur jeu. Je m’imaginai un fils, en culotte courte, zigzaguant avec les autres. Et son rire de cristal, sonnant au milieu des autres. La masse sombre de la statue aux vautours, inaltérable aux travaux et aux années, les veillaient, comme des gardiens sauvages et prodigieux. Il me sembla alors, par-dessus le sol tremblant , les voir bouger.

IV.

Le square des Batignolles tremblait sous la chaleur. Le long des ruisseaux bruissant dans la verdure affaiblie, des bernaches attendaient la lointaine automne pour partir vers le Sud. Les pelouses étaient en souffrance. Marchant entre les allées, je savourai le halo de très faible fraicheur que les eaux exhalaient, à condition d’en rester très proches. Comme j’allai vers la rougeur si fragile d’un coquelicot, je vis des abeilles qui tournoyaient pour façonner un petit nuage vivant. Dans les bacs à sable, on était studieux. Pas un éclat de voix. Les enfants concentrés. Sur l’étang accablé de soleil, les libellules en tout sens zébraient la lumière entre les joncs. Mais dominant de leur masse noire le plan d’eau vert et or, les grands vautours de pierre anthracite attendaient, le regard fixe, un souffle d’air, un frisson sur l’eau, un rayon entre deux nuages, pour enfin après un siècle de patience et de stupeur minérale, ouvrir leurs ailes de géants et gagner le royaume promis où ils tutoieraient le soleil.

V

Je suis au square des Batignolles. Les ruisseaux sont immobiles, les pelouses enneigées. Les rochers stratifiés semblent flotter au ras du sol. Des arbres morts à peine plus hauts que les hommes ont les yeux verts. Ils regardent vers les hauteurs. Les hauteurs où les nuages givrés en glissant s’échangent et se confondent. Où sont les enfants qui peuplaient le square jadis ? Je lève la tête vers les nuages, et bien que heurtés par la lumière, mes yeux distinguent quatre points noirs qui d’abord distincts les uns des autres, se rapprochent en tournoyant, immobiles depuis leur altitude, puis, d’un lent mouvement en virages convergents, descendent avec lenteur en grossissant si bien qu’on distingue peu à peu leur forme, et de larges rémiges qui déployées dans le soleil, tremblent à peine pour accélérer le vol, ce vol qui les porte vers le sol où je suis, où j’attends, quand leur forme se distingue assez pour que je reconnaisse au bout de leur course de grands oiseaux sombres, ces vautours gardiens des secrets de mon enfance, qui, si proches à présent et parvenus au terme de leur vol en descente, se posent les ailes déployées sur la grande roche noire de basalte, au centre de l’étang, et reprennent la pose que Monard leur a assignée il y a un siècle. Soudain, il fait froid, et comme les grands rapaces s’ébrouent encore pour réchauffer leur ailes de géants dans un éblouissement de gouttelettes , le soleil d’hiver disparaît, le manège s’anime et tourne, et l’enfance est revenue, j’ai six ans. Les grands oiseaux se sont figés à nouveau dans leur pierre. Je cherche et regarde autour de moi, je suis seul dans le parc. Dehors, c’est l’été. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et on s’en va. Je m’éveille et tout s’en va. Plus rien n’est gravé, et toutes les années sont parties. Je suis devenu un vieil homme, qui demain, retournera au square des Batignolles.

©hervéhulin2025

Un enfant pleure à voix forte, tout seul au coin de la rue, à un feu rouge, parmi les passants aveugles. Sans parents, sans attention. Que fait-il là ? N’y pensez pas.  : son malheur est l’occasion d’un jeu. Pour Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène, qui sont ensoirée ce moment-là, et qui observent de la fenêtre, pourquoi est-il là ? Chacun doit trouver une réponse. Alcippe dit : il est là parce que ses parents sont en situation irrégulière, ils ont la peau brune et cheveux crépus. La police les a saisis dans la rue pour les expulser et mettre dans un avion, les envoyer très loin, dans un désert, à des milliers de kilomètres de là. Mais les policiers, trop empressés de leur devoir, n’ont pas vu l’enfant qui reste là ,seul et abandonné soudain. Très bien, disent les trois autres, ça fait vrai. Elmire, elle, dit plutôt ceci. Cet enfant est là parce que ses parents l’y ont emmené. A ce coin de rue, qu’ils avaient repéré depuis un moment. Pour s’en débarrasser. Il est méchant, il est laid. Il est violent avec ses frères et sœurs, avec son père, avec son grand-père. Il n’en peuvent plus. Ils n’ont plus besoin de lui. D’ailleurs ils sont pauvres. Il restera toujours seul. Il comprend son malheur, il pleure, c’est de sa faute, point. Excellent, disent les trois autres, on applaudit. Theomas, maintenant doit jouer. L’enfant est là parce qu’il ne supporte plus ses repas du dimanche bourgeois. Ces repas épais qui n’en finissent pas avec des oncles et des tantes qui ne le reconnaissent jamais, ne le voient pas, ne lui parlent pas. Ses parents sont indifférents. Il s’est enfui. Loin de ces dimanches mornes. Trop loin. Et là il s’est perdu. Il s’aperçoit qu’il ne pourra plus rentrer chez lui et personne ne viendra le chercher parce qu’on ne l’aime pas assez pour ça, point. C’est bien fait, dit-on, et on rit. Dorimène propose plutôt ceci. Cet enfant était heureux, satisfait de tout, jusqu’à aujourd’hui, il est sorti faire un tour sur sa trottinette, se promener, profitant de ce beau dimanche. Des enfants, plus méchants, plus grands, que lui, l’ont agressé, ont volé sa trottinette et ses chaussures, lui ont donné des coups et maintenant il reste là tout seul. Il vient à ce feu rouge de découvrir le vrai monde. Et il est malheureux. Pas mal, et c’est bien dit, répondent les amis. Moins cruel peut-être, mais c’est subtil. On vote , toujours de belle humeur, et Alcippe est vainqueur. Mais ne vous leurrez pas. Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène referment la fenêtre et reprennent un verre. C’est un jeu peut-être… Mais il y a bel et bien un enfant qui pleure au feu rouge, quand ses pleurs indifférent.  Ainsi est notre monde. Le malheur des uns fait trop souvent le jeu des autres. Mais prenez garde, joueurs satisfaits. J’ai bien dit: »trop souvent ».

Philarète est de ces gens qui vivent comme sur une pointe.  Son cœur si délicat à l’excès, comme une porcelaine fine, se brise à la moindre remarque. Ce n’est pas une mauvaise personne. Mais prompt à se sentir atteint par un mot, un regard même, il ne sait endurer un point de vue qui s’écarte du sien. Que l’on ose seulement lui suggérer un manquement si léger soit-il dans sa conduite ou son jugement, c’est un trait empoisonné destiné à l’abattre.

À l’ami qui, par sincère affection, lui expose le soupçon d’un défaut, effleure l’idée d’exposer l’hypothèse de la possibilité d’un tort, il répond par le silence glacial. Que cet ami réitère avec la prudence de ton et de verbe d’un ambassadeur, Philarète hausse le ton et l’apostrophe ; il voit alors de la malice et de la jalousie. Ou plus souvent, de l’ignorance. « ceci n’est pas de l’amitié » dit il de qui cherche à l’humilier.

Au salon, il déroule une anecdote ; voici qu’un convive, sans malice, ose corriger un détail . Mais un détail minuscule : Philarète se sent publiquement bafoué. Son visage pâlit, il se retire dans un silence hostile, ruminant l’offense. « C’est un envieux, » murmure-t-il à qui veut l’entendre, « il ne supporte pas que l’on brille plus que lui. » L’infortuné correcteur, inconscient de son crime, se voit éradiqué de la liste d’invités, dédaigné lors des rencontres fortuites, rejeté avec froideur.

Au travail, son intolérance est un obstacle à toute communauté. Les talents s’éloignent de lui, préférant la reconnaissance ailleurs à la dispute perpétuelle. Un collègue qui, par devoir, ou par profession, lui signale une erreur, sera aussitôt rangé parmi ses ennemis : Philarète jamais ne pardonne l’affront public. Et que personne ne vienne lui dire qu’il ne s’agit pas d’agression mais de bon sens. Ce sera la foudre. Son supérieur suggère-t-il un autre cheminement? Philarète y voit une remise en question  « Cherchez-vous à me donner des leçons ? » réplique-t-il avec hauteur,  » vous doutez de mes compétences, je l’ai bien compris! ». La proposition est balayée, et se change, dès le lendemain, en sa lettre  de mutation. Toujours, il aura été désolé de n’être qu’entouré d’incompétence. De toute façon, sa conviction est gravée que tous ses employeurs sont indignes, un amas de médiocrités sous lequel jamais, lui, ne s’inclinera.

On l’aura compris. Face à celui des autres, l’esprit de Philarète est comme ces nuages étrangers qui sitôt en friction les uns contre les autres, produisent de l’électricité et de l’orage. Sa maison, jadis ouverte aux rires et aux conversations légères, se vide peu à peu de ces visages familiers : ceux qui l’aimèrent, ou du moins s’en approchèrent, ont fini par le fuir, las de marcher sur ses œufs de porcelaine. En allés ses amis, puis son épouse aussi, puis son propre fils. Persuadé que le monde entier ne l’aura pas compris, il ne voit plus que deux catégories au genre humain dans son entier : les tricheurs et leurs victimes. Lui, très au-dessus, les contemple et juge. Il reste un aigle sur son pic.

Il s’éteint enfin, seul.  la bouche pleine d’amertume et le cœur rempli d’incompréhension. Jamais il n’aura deviné que sa dignité, ce rempart qu’il croyait infranchissable contre l’offense, fut en réalité la prison qui lui ravit l’affection des hommes. Le plus grand malheur de Philarète fut de ne jamais s’être compris lui-même.

 

Le grenadier aux fleurs vermeilles
Se parle en faisant face au vent

La hauteur est triste au levant
Qu’un seul bouton d’or ensoleille
Obscur sinople dans l’allée
Percée de mille testaments

Cette couleur est -elle aimée
Qu’un saule se voit flamboyant.
O silence des évanouis
Tremblant comme une cathédrale

Les mots d’un pas si accompli
Remuent des distances rivales

 

 

©hervéhulin2025