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Les Cahiers d'Alceste

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Angelo Rinaldi. Les roses de Pline.

31 janvier 2026 Hervé Hulin

On a un peu oublié Angelo Rinaldi depuis une ou deux décennies. Il est mort l’an passé dans une relative discrétion, lui dont les critiques terrorisèrent toute la gent littéraire des années 80. Son style complexe, autour d’une syntaxe sinueuse et longue, toujours centrée sur l’intériorisation des personnages, doit sembler un peu passée à présent, quand pour être édité de nos jours, il vaut mieux se limiter à un lexique maximal de cinq cents mots et des phrases qui en comptent douze tout au plus. C’est un peu dommage. En littérature, ce qui est suranné est souvent ce qui nous parle. Les Roses de Pline sont pourtant un livre très emblématique du travail de ce styliste hors pair. On le taxera de précieux. C’est exact, mais dans tous les sens de cet adjectif.

Le roman s’articule autour du narrateur, un homme sans certitudes, qui se remémore son adolescence en Corse après la mort de ses parents. Il devient, trop jeune encore, le maître de la Villa des Palmiers, un lieu emblématique où fleurissent des roses d’une espèce rare, évoquant celles que décrivait Pline l’Ancien. Son précepteur est une ancienne figure du fascisme mussolinien, un homme cultivé, qui ne dit pas tout de son passé. C’est là qu’il est élevé par sa cousine-tutrice, Rose, une figure féminine centrale qui lui voue un amour absolu et gratuit. Cet amour, hors norme et formateur, devient l’étalon de toute affection future, une référence inaccessible mais néanmoins sans retour du narrateur. Ce sentiment bancal sera le fil conducteur du roman. Les jours passent dans cette tiédeur affective, hantés par la fragrance de ces roses étranges. Le roman repose sur une fable des origines et avance par  l’opposition structurante entre la Corse, île de l’enfance et de la bourgeoisie insulaire (souvent dépeinte avec son lot de conservatisme et de mensonges), et Paris, terre de l’exil adulte et de la quête de soi parmi des figures marginales.

Vingt ans plus tard, le narrateur mène une vie désabusée à Paris, hanté par la mémoire de son île et l’idéal incarné par Rose. L’arrivée de Rose à Paris, désormais  pressée par le temps et le cancer, fait resurgir le passé. Elle souhaite rétablir une vérité cachée sous une fable qu’elle-même avait contribué à entretenir. Le présent et le passé se confondent alors, les paysages de l’île natale et ceux de la capitale se superposent dans une narration qui navigue constamment entre les deux époques et lieux géographiques.Ce qui ne facilite pas toujours la lecture, déjà tourmentée par la longueur et la complexité de la phrase.

 Au-delà de l’intrigue spécifique, somme toute assez légère, Rinaldi dresse le portrait d’un homme inachevé par choix, pour qui la vie adulte semble n’être qu’une mémoire ressassée et une tentative désespérée d’oublier l’amour infini qu’il a jadis connu, et ignoré . L’approche de la mort de Rose force le narrateur à explorer le fonds du miroir, ou dort la vision de sa propre finitude est. L’œuvre se termine sur l’idée que seule la force de cet amour déçu et donné survit au temps et à la mort, comme un continent resplendissant de n’avoir été que survolé; ou plus simplement, un jardin où les roses finiront toujours par refleurir à chaque nouvel automne.

Les Roses de Pline c’est avant tout une puissante contemplation, à contre-courant de la dominante matérialiste des années quatre-vingts, quand il fut écrit. Le personnage de Rose, très élusif et tout en creux, à l’image de la littérature, sauve de l’oubli. Le style de Rinaldi  souvent schématiquement qualifié de « proustien » ou de baroque, se déploie en longues phrases chargées, souvent circulaires,  plongeant le lecteur dans le flux  des souvenirs et l’écheveau du passé et du présent. Ceux et celles qui v veulent apprendre la syntaxe s’y frotteront avec bonheur. Ou douleur. On flotte parfois dans une atmosphère de mélancolie tenace et d’introspection. Pourtant, la ligne continue de la narration se nourrit de l’obsession de l’amour rédempteur de Rose, un amour pur et inconditionnel, qui prépare l’enfant à la liberté du seul fait d’avoir été négligé, quand il était encore temps d’être heureux. Le narrateur est marqué à jamais par cette expérience, ce qui rend toutes les autres relations vaines, y compris ses rencontres dans les « antichambres de la mort » parisiennes (cafés, saunas), souvent liées à l’homosexualité. Ces relations de passage sont perçues comme des illusions d’optique évitant l’engagement véritable, par peur de trahir l’idéal d’amour infini.

Les roses de cette espèce rare (inventée par l’auteur d’ailleurs) renvoient à l’idée d’une beauté rare et éternelle, mais aussi à la vanité de la vie terrestre (car Pline l’Ancien est mort dans l’éruption du Vésuve). Rinaldi maîtrise l’art de la mémoire labyrinthique pour délivrer, non pas une vérité factuelle, mais une vérité existentielle et sentimentale, où seul l’amour compte, et où la solitude, choisie ou subie, devient un bienfait pour l’homme inachevé. Rinaldi fut un écrivain très mondain, puis, sa gloire passé, resta très concentré sur sa propre discrétion, comme un bienfait d’écriture et la condition d’une oeuvre durable. je n’en doute pas, malgré ses défauts de posture, il sera un jour, quand les modes seront fanées, redécouvert comme un des plus grands stylistes de la fin du XXe siècle. A tous les nostalgiques  de la littérature formelle et inventive, je recommande sa lecture.

Les Roses de Plines. Edition Gallimard. 334 p (Collection Blanche) 1987.

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