Au sommaire de cette vingt-troisième(d’ailleurs, rectificatif: la précédente c’était 22 mais on s’en fiche) langue française et guerre à l’Est, séminaire d’Hélène Cixous, folie partout et folie de qui vous savez, et poésie (heureusement).

Février, longtemps, me semblait gris. Pourtant, avec le temps, on lui trouvera quelque chose de généreux. Il nous donne ce moment appréciable où, tout à coup, sans qu’on l’ait attendu, on lève le regard, à la fin de la journée, et on se dit: « Tiens, il est six heures et il fait encore jour ». Ce cheminement vers la lumière, qui nous échappe, est toujours, et à tout âge, une des belles promesses de l’existence.
Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.
Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu’est-ce que le spasme de vivre
A tout l’ennui que j’ai, que j’ai…
Emile Nelligan (1879-1941) est bien oublié aujourd’hui. Il le fut déjà de son vivant, interné puisque fou, à l’âge de vingt ans jusqu’à la fin de sa vie. Ces mots sur février sont pourtant bien jolis, même si ce n’est pas le meilleur de son oeuvre, gracieuse et parfois trop enchâssée dans son admiration de Verlaine, illustre contemporain. Voilà, encore un poète foudroyé. on vous ne redonne un peu plus bas.
Ukraine et théâtre un peu, langue française beaucoup. Maintenant je n’écris plus qu’en français.Il fallait voir cette pièce. Viktor Kirylov, jeune ukrainien de 20 ans, se trouve à Moscou le 24 février 2022 lors de l’invasion russe en Ukraine. Il y vit depuis 3 ans, suivant les cours de la plus prestigieuse école de théâtre russe, le GITIS. Mais voilà, la folie des gouvernants russes étant ce qu’elle est, tout bascule et l’univers en construction du jeune homme se trouve fracturé d’un trait fatal. Les amis d’hier – jeunes, comme lui, mais russes – deviennent les ennemis d’aujourd’hui. Qu’est ce qu’on doit faire à vingt ans, devant la guerre? Tout le libre arbitre d’un esprit jeune dans la tourmente ne suffit pas à trouver une issue morale à ce dilemme. Oui, trois ans après s’être réfugié en France, Viktor n’écrit plus qu’en français. Le long monologue de sa pièce – qu’il a écrite lui-même, dans cette langue refuge – nous plonge dans un conflit qui traverse des siècles de destins mêlés entre deux peuples et met en lumière le rapport qu’ils entretiennent aujourd’hui. Le récit intime et les circonstances politiques et historiques s’entrechoquent : la famille et la patrie, la jeunesse et la mort, la haine et l’amour, la trahison et la culpabilité … Son spectacle est celui d’une passion, de l’étoffe de celles qui sauvent le monde.C’était au théâtre de Belleville, en juin et en septembre, le spectacle sans fard d’un jeune homme, déserteur et courageux en même temps. Une chose à craindre: que ce drame de la jeunesse face à la guerre soit bientôt le drame de toute une jeunesse européenne. Mais peut-être qu’un jour, un jour, les humains préfèrerons la paix à l’a guerre?

Hélène Cixous. Le séminaire 2004 2007. Découvert ce joli pavé (le volume doit faire au moins un kilo et demi) à la librairie Gallimard cet été. On se demande comment Cixous peut déployer tant de réflexions intelligentes partir de quelques textes. Son commentaire à l’art de découvrir un fil dans le texte pour tirer avec délicatesse et démultiplier le sens. Evidemment, ce n’est pas rien, les esprits qui ont produit ces textes s’appellent Derrida (personnellement, je ne connais pas mais ce regard latéral est très éclairant) Proust, Balzac, et Lispector (non plus, jamais lu).Cixous met cette dernière au sommet des écrivains…Lecture éprouvante, au meilleur sens du terme; faut s’accrocher un peu, alors on conseillera de se doter d’un petit crayon et noter pour revenir explorer les marges. Mais ça vous élève et vous épuise en même temps, délicieusement. Et surtout vous procure un angle de lecture différent de celui qui nous est habitué. Sa glose riche de plusieurs dizaines de pages sur un conte de Balzac qui en fait à peine douze (Une passion dans le désert) est un modèle critique de la littérature.
J’y reviendrais, une prochaine fois,car cette lecture engage sur des années.
Donald Trump est fou. Tout le monde le sait mais personne ne le dit. Parce que justement il est fou. Il est même complètement cinglé.

Il ne sait pas lire, il est grossier, violent, inepte, menteur, tricheur. Il vit dans un monde qu’il fabrique lui-même sous le seul effet de ses logorrhées (cf son baratin délirant à Davos: pas une seule vérité en une heure trente…). Il a le vocabulaire et le conceptuel d’un enfant de dix ans. On lira avec fruit l’entretien avec Elisabeth Roudinesco dans la revue le Grand Continent. (16 janvier). Elle analyse tout ça avec esprit. On ne peut bien sûr établir un diagnostic clinique de ce phénomène à distance. On n’en a pas besoin d’ailleurs, tellement le cas est évident. Ce qui interroge et assombrit l’avenir, c’est comment tout un système politique peut aussi aisément s’assujettir à ce règne sans partage du délire. D’autres que lui pour gagner ou garder le pouvoir, se croiront obligés de l’imiter. Le monde entier et huit milliards d’être humains doués de raisons sont confrontés à cet hybris absolu. On est impuissant à l’arrêter. Drôle de condition que celle humaine. Mais il y a un avantage à ce triste moment. C’est qu’au moins, on sait ce qui nous attend, quand les français auront bien voté selon leur penchant. Oui, Donald Trump est fou. Pauvres de nous.

Du sang sur la neige, et un poème de Renée Good. C’est cette femme de 37 ans qui a été assassinée le 7 janvier par la garde prétorienne de Trump à Minneapolis. Il paraît que c’était une personne joyeuse. Tout le monde a vu les images de ce flic qui tire de face et de sang froid à travers le pare-brise. Elle écrivait des poèmes étranges, très inspiré d’une sorte de magie verbale. En voici un, de poème. Publié dans Charlie Hebdo la semaine dernière (merci Charlie…). C’est étonnant. Je vous le livre ici, une fois n’est pas coutume, in extenso.
« Je veux retrouver mes rocking-chairs,
des crépuscules solipsistes,
les bruits des jungles côtières, avec tercets de cigales et pentamètres de cafards aux jambes poilues.
J’ai donné des bibles aux libraires d’occasion,
fourrées dans des sacs-poubelle noirs avec une lampe en pierre de sel venue de l’Himalaya,
des bibles post-baptistes, celles que nous refilent des zélotes aux mains lourdes aux coins des rues,
simplifiées, faciles à lire, genre parasites :
elles ont l’odeur de caoutchouc lisse des manuels plastifiés de biologie,
elles brûlent les poils de mes narines,
et le sel et l’encre déteignant sur mes paumes,
découpées par la lune à 2 h 45 du matin et je répète
ribosome endoplasmique acide lactique étamine
au café qui fait l’angle de Powers et Stetson Hills,
j’ai répété et griffonné jusqu’à ce que ça fasse son chemin et stagne quelque part je ne sais où,
peut-être dans mon intestin,
là peut-être, entre pancréas et côlon, se trouve le minuscule ruisseau de mon âme.
C’est la règle à quoi je réduis maintenant toute chose ; couper, amplifier ; réduire en éclats toute chaise où reposaient mes connaissances, un gant sur le front fiévreux.
Les deux, est-ce possible ? Cette foi inconstante et le brouhaha de cette science scolaire qui monte depuis le fond de la classe.
Maintenant je ne peux croire –
que la Bible et le Coran et la Bhagavad-Gita font glisser leurs longs cheveux derrière mes oreilles comme le faisait ma mère en murmurant « fais place aux merveilles »
Tout ce que je comprends coule du menton jusqu’aux seins et se résume à ceci :
la vie est simplement
l’ovule et le sperme
où ces deux-là se rencontrent
combien de fois et comment
et ce qui meurt ici. »
Une fois lu, relisez-le…C’est chaotique sur le plan verbal – un vocabulaire complètement « éclaté »- mais le flux est cohérent. Renée Good est morte dans sa voiture, la neige tombait encore doucement sur la ville.
Pour finir, Emile Nelligan, encore. Ce vaisseau d’or, dont certains disent que c’est son meilleur poème… beaucoup de charme, dans une forme très XIX e siècle. Et élégante métaphore du drame de la folie.
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif:
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon coeur, navire déserté ?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !
Voilà, merci Emile…
Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure. En attendant, les Cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.
(ceci est le lien vers le blog, pour rappel)
Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…
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