I. Crépuscule d’un genre.

II. Extraction de la mémoire.

III. Fièvre d’un soir.

                                        

I. Crépuscule d’un genre.

 

Dans mon rétroviseur, le soleil a-vif, descend. La route s’ouvre et la distance se dénoue. Sous le capot, disparait sans discontinuer, le bitume comme avalé par la ligne magnétique du mouvement. Rien n’est plié, tout est droit. La campagne, indifférente.

De chaque côté de la nationale, le ciel se fait moins bleu, les bosquets plus sombres.  Le liseré des collines s’efface. Gagnés par la tiédeur de l’air, les champs passent lentement, tournoient, puis se changent soudain en passerelle, en clocher, en toiture lointaine. Parfois, une idée de nuages incolores se fait jour, glisse du coffre avant sur le pare-brise et disparaît vers le haut. L’œil les voit qui ne les regarde pas.

Là-bas sur la droite, vers l’ouest, dans l’angle mort du regard fixé sur le point invisible de la destination, le ciel se fait plus rouge et son astre soudain durci, absorbé dans ses propres prémonitions, s’éblouit. Mais sous les arbres verts se devinent des filigranes d’arbres noirs. Et derrière un peuple de vanneaux, des cris d’enfants. Face à moi, des fantômes de véhicules surgissent et s’évanouissent sitôt croisés.

Il y a bien les néons d’une station-service qui rompent un peu l’ordre des lignes et la prééminence logique de la nuit qui vient. Une atmosphère épaisse occupe l’univers. Loin des foules ignorantes, des dieux lassés tiennent leur compte à rebours.

Soudain, le rétroviseur s’enflamme, un second soleil surgit. Rouge d’abord, il grossit tout de suite et gagne le ciel qui disparaît. Ah…Très vite, une immense lumière absorbe l’espace et ventile les bosquets et les vanneaux.

Puis, alors que fond le monde, toutes les larmes possibles s’évaporent à la seconde. Il faudra ne plus jamais entendre les voix qu’on aime, ni regarder les nuages et les oiseaux révolus. Libérés des regrets…

Finalement et pour l’éternité, l’un dans l’autre, ainsi fusionnés par le souffle magique, nous sommes à présents tous égaux, et sans crainte ni fureur.

Si inventif et tellement plaintif, le fameux genre humain, enfin, son vaste sort, a rencontré.

 

 

II. Extraction de la mémoire.

 

Ils sont venus me chercher, moi, qui si profondément dormait sous la terre depuis une nuée de millénaires. Pour m’extirper, ils ont étripé ma mère dont ils ont ravi les viscères, et le ciel a basculé dans la faille de son ventre ouvert. Pourquoi moi, et pas l’autre, des trois métaux nobles, encore plus pur qui rendit fous les conquistadors et torture tout le genre humain depuis la nuit des temps, l’autre si glorieux dont je partage le génie d’un électron unique ? Je ne sais rien de leur dessein mais je devine, en la circonstance, qu’ils sont obsédés par le principe de forger de jolies choses inutiles. C’est peu compréhensible, car souvent, on ne m’arrache à ma propre substance que pour ces accomplissements utilitaires, et mon talent à véhiculer des flux bizarres qui fondent la lumière, le mouvement ou la chaleur. Je connais leur énergie cupide, mais je ne comprends rien de ce qui attise leur désir furieux qui file et s’électrise sur un fil de métal. Pourquoi moi, si ductile et parfois terne ?

Ils m’emportent avec des moyens de transport dans lesquels je reconnais, j’entends comme un cri qu’on étouffe, ma propre matière déjà affiliée et asservie dans les commandes mécaniques. Je n’ai pas peur du feu, dont les dieux oubliés, jadis avaient par leurs sortilèges déjà assuré pour toujours notre confusion. Les machines féroces ont emprunté ma propre matière, qui tourmentent encore et encore ma substance jusqu’à la transfiguration fatale. Leur sinistre vibration fait de mon aura un matériau mineur, terne et presque laid. Que deviens-je ainsi démultiplié en ce filage ? Que reste-t-il donc de ce que je fus quand le tortueux labeur est fini ? Émaillé en blond tissage, ainsi vidé de ma substance, mais associé de force à une fibre textile, telle que la soie par exemple, cet autre que je suis devenu sera moins remuant car les fibres naturelles glisseront peu sur mes sillons. Indifférent, j’assure alors une grande brillance et une réelle malléabilité, tout ça pour l’apparat d’une gorge ou d’un poignet dont la parade captera les regards à l’éclat qui me ressemble.

Je veux rester sauvage et invisible. Je veux revenir à ma terre, hors laquelle je deviens faux, comme un poisson tropical dont les couleurs vives s’annihilent au seul contact de l’air libre. La splendeur de mon reflet est ma déchirure, sa dorure ma damnation. Je veux rester un métal libre.

 

 

III.  Fièvre du soir.

 

L’heure de quitter le travail approchait. Le jour avait déjà bien décliné. Dorine leva les yeux de son écran ; elle caressa sa mèche brune rebelle, la replaça dans le brushing, et respira un grand coup. L’esprit relâchait enfin son attention, pour recommencer, libéré, à se tourner vers lui-même.

Exhalée des piles de dossiers de succession, de transaction de biens immeubles et de mariages alignés en colonnades, l’odeur épaisse du travail au repli montait vers les narines. Un contre-jour, rasant sur les grands bureaux peuplés de lampes, d’écrans et de papier de toute sorte traversait la largeur de l’étude et suggérait qu’il était temps de partir. En même temps, comme le premier battement d’un signal lointain, un désir habituel montait. Quitter le lieu pour retrouver la vie nocturne de la Ville, ses secrets et toutes ses étranges passions.

A ce moment connu de tous les soirs, Dorine sentait toujours vibrer en elle une minuscule flamme. Dehors appelait la même oxydation intérieure . C’était le temps quotidien des retrouvailles, avec l’espace et le relief, avec des couleurs. Elle se leva, claqua le couvercle de son portable, enfila son imper. Voilà, hop, une journée finie, indifférente au grand compte-à-rebours de l’horlogerie cosmique, et encore une. Après la tension puissante du labeur, le soulagement de la soirée. Et derrière la soirée, la nuit familière. Et sa tendre absence. Et sa libération. L’envie levait, et il fallait s’activer. Un tremblement vers le sud de l’abdomen…C’est fou, le travail vous vole le temps et le désir.

Comme elle était sur la porte de sortie, la main sur la poignée, Greta, l’assistante de maître Guillais, lui jetant son ventre plein en avant, l’intercepta. La tuile. Et peut-être, du retard en arrivance.

– « Ah Dorine… j’ai un service à te demander. » Elle avait un accent allemand insupportable.
– « Quoi ? moi ? »
– « Oui, toi… C’est bientôt mon accouchement, tu sais, tu sais, j’aurais besoin que tu me dises pour… »
– « Écoute Greta, la coupa Dorine sur un mode tranchant, ce soir, vraiment pas le temps… A plus tard »

Et elle claqua la lourde porte. Elle entendit dans le vague : « Oui, mais demain peut-être… »

Dehors, l’air était tiède, l’ombre s’allongeait sur l’avenue. En colonnes le long des trottoirs, animée par des milliers de petites pattes, avec un sens ordonné comme par un acide formique imaginaire, selon d’invisibles galeries souterraines, la foule sinuait et sinuait encore. Affolé par les lumières qui commençaient à palpiter dans l’espace, on avançait, chacun vers son désir. Dorine, elle, à contre-sens de ce flux, savait parfaitement quel était le sien, et où elle allait comme ça. De temps en temps, en avançant, elle jetait des regards de côté, çà et là. Puis baissait les yeux très vite en fixant ses pas. Des fois qu’elle serait repérée. C’était sa fièvre, et rien n’en était à partager. Rester du bon côté de la ligne aux yeux des autres, si on veut la transgresser, au moment venu.

En marchant, elle voyait de temps à autres le ciel assombrir et perdre sa lumière. Elle aimait cet instant où la nuit doucement entreprend de se venger du jour, sans cruauté mais par glissements progressifs. Quelque chose de vraiment nocturne commença de trembler dans son bas-ventre. Elle savait que cela allait monter et monter encore, puis brûler un peu. Et qu’il faudrait apaiser cela, en inoculant de la nuit à l’intérieur du corps rebelle, comme un baume archaïque. Encore quelques minutes, elle toucherait au but. Une fois de plus.

Le désir en marchant se faisait plus pressant.  Mais elle aimait bien cette ardeur intime, comme la rougeur d’un âtre au feu domestiqué. Elle la reconnaissait bien. Son pas se précipita, son souffle aussi, tandis qu’elle avançait à présent sans conscience, guidée par un fil magnétique, comme un navire dans la nuit qu’aspire le fanal. Encore quatre-cents mètres et elle arriverait à son terme. Et ça serait le pied… Elle avait été un peu sèche avec Greta. Mais, bon, elle aurait bien toute la vie pour lui répondre. Et puis les accouchements, ce n’était pas son truc. Les mariages, elle connaissait, mais pas les accouchements. Demain, on se parlerait, oui, sans faute. Mais demain reste demain…

Elle était de plus en plus agitée par ce flux électrique qui la traversait. Elle manqua se faire renverser par un minibus, elle n’avait pas noté le feu rouge. Elle pensait à tout autre chose. Elle ne fixait plus qu’un axe, à la fois devant elle, et dedans elle. Quelque chose en bas de l’abdomen tirait fort vers le bas.

Le bâtiment comme une cible se dressait à portée maintenant. Il n’y avait plus grand monde mais il était encore temps. Mais que ça la démangeait entre les jambes ! Une vraie fourmilière…  Sa mèche brune caressée par la nuit naissante s’était échappée de sa coiffure, et battait sur sa tempe moite.  Son cœur s’agitait plus fort, plus sec. Elle se retenait presque de respirer. Elle tenait déjà les dollars dans sa main.

Alors, elle traversa comme un orage la porte tournante, sillonna le vaste hall, se précipita vers le vieil employé qui trônant derrière le guichet commençait de ranger ses affaires, elle se pencha en déferlant sur le comptoir, et dans un souffle volcanique chargé d’extase, porté par une voix mâle et incendiée, lui jeta à la face :

« – Vite, vite…sur Belle de Jour, dans la quatrième. Oh oui…Cent dollars, et à six contre un ».

 

©hervéhulin2022