Un enfant pleure à voix forte, tout seul au coin de la rue, à un feu rouge, parmi les passants aveugles. Sans parents, sans attention. Que fait-il là ? N’y pensez pas. : son malheur est l’occasion d’un jeu. Pour Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène, qui sont ensoirée ce moment-là, et qui observent de la fenêtre, pourquoi est-il là ? Chacun doit trouver une réponse. Alcippe dit : il est là parce que ses parents sont en situation irrégulière, ils ont la peau brune et cheveux crépus. La police les a saisis dans la rue pour les expulser et mettre dans un avion, les envoyer très loin, dans un désert, à des milliers de kilomètres de là. Mais les policiers, trop empressés de leur devoir, n’ont pas vu l’enfant qui reste là ,seul et abandonné soudain. Très bien, disent les trois autres, ça fait vrai. Elmire, elle, dit plutôt ceci. Cet enfant est là parce que ses parents l’y ont emmené. A ce coin de rue, qu’ils avaient repéré depuis un moment. Pour s’en débarrasser. Il est méchant, il est laid. Il est violent avec ses frères et sœurs, avec son père, avec son grand-père. Il n’en peuvent plus. Ils n’ont plus besoin de lui. D’ailleurs ils sont pauvres. Il restera toujours seul. Il comprend son malheur, il pleure, c’est de sa faute, point. Excellent, disent les trois autres, on applaudit. Theomas, maintenant doit jouer. L’enfant est là parce qu’il ne supporte plus ses repas du dimanche bourgeois. Ces repas épais qui n’en finissent pas avec des oncles et des tantes qui ne le reconnaissent jamais, ne le voient pas, ne lui parlent pas. Ses parents sont indifférents. Il s’est enfui. Loin de ces dimanches mornes. Trop loin. Et là il s’est perdu. Il s’aperçoit qu’il ne pourra plus rentrer chez lui et personne ne viendra le chercher parce qu’on ne l’aime pas assez pour ça, point. C’est bien fait, dit-on, et on rit. Dorimène propose plutôt ceci. Cet enfant était heureux, satisfait de tout, jusqu’à aujourd’hui, il est sorti faire un tour sur sa trottinette, se promener, profitant de ce beau dimanche. Des enfants, plus méchants, plus grands, que lui, l’ont agressé, ont volé sa trottinette et ses chaussures, lui ont donné des coups et maintenant il reste là tout seul. Il vient à ce feu rouge de découvrir le vrai monde. Et il est malheureux. Pas mal, et c’est bien dit, répondent les amis. Moins cruel peut-être, mais c’est subtil. On vote , toujours de belle humeur, et Alcippe est vainqueur. Mais ne vous leurrez pas. Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène referment la fenêtre et reprennent un verre. C’est un jeu peut-être… Mais il y a bel et bien un enfant qui pleure au feu rouge, quand ses pleurs indifférent. Ainsi est notre monde. Le malheur des uns fait trop souvent le jeu des autres. Mais prenez garde, joueurs satisfaits. J’ai bien dit: »trop souvent ».