Cliton est homme de notre temps. Il s’exalte tout seul sur ces estrades numériques où la foule anonyme s’agite et s’admire . Il y dépense des heures précieuses, non à méditer sur la vérité ni guérir de ses erreurs. Mais à s’exalter d’être présent. Ses heures, on le sait, sont commandées par le flux incessant des notifications, ces petits tintements de vanité qui lui rappellent, qu’il existe aux yeux d’autrui. Il aime dans ce moderne miroir se voir comme un esprit lumineux, et s’entendre comme une voix majeure . Sait-il qu’il n’est qu’un reflet, qu’un écho ?
Voyez-le, il s’indigne avec sincérité de cette injustice lointaine dont il ne connait que la moitié des faits, avalant les imprécations d’autrui. Ce n’est pas par malice, croyez-le. Mais par désir et comme l’envie d’être vu et invisible en même temps. C’est là tout son courage, et son engagement est ne proportion de son courage. Il est bon de s’indigner dans la foule abstraite. Demain, une autre cause, un autre scandale captivera sa passion. Celle d’hier sera oubliée, et rejoindra les autres chimères.
Cliton, vif et naïf, tend l’oreille aux flatteries, écoute les masques et les pantins. Il dit tout sans y penser de ses désirs, ses remords aussi, offrant matière à ceux qui cherchent toute la journée à nuire. Sa réputation, se consume alors, à la merci d’une rumeur, d’une image d’un mot et voilà un mensonge habilement tissé qui l’emporte. Nul ne lui en voudra. Cliton n’est pas seul dans ces millions de Cliton.
Le silence, la réflexion, la conversation ont cédé la place aux exclamations et aux invectives . Croyant chaque jour devenir plus libre, il s’est s’enchaîné à l’immatérielle multitude. Il a renoncé à des visages et leurs joies simples, à ces peines authentiques qui vous forgent le cœur. Il n’est qu’un mot qui s’est perdu dans le tumulte du vide. Qui donc dans ce chaos savant, entendra la peine de Cliton ?