Vingt-deuxième lettre d’Alceste…Et voici Novembre, encore une fois. Tout a été dit de poésie sur l’automne et son mois vital.
« Toute l’année est jolie » (Sei Shonagon)

Les écrits sur l’automne, aux seuls deux derniers siècles suffiraient à combler une anthologie sur ce seul mot. Saison majeure, elle inspire les poètes. Plus encore que le printemps. Mais en ouvrant cette nouvelle Lettre, je pense pouvoir vous dire une chose: celui-ci, de poète, vous ne le connaissez pas.
Tardives floraisons du jardin qui décline,
Vous avez la douceur exquise et le parfum
Des anciens souvenirs, si doux, malgré l’épine
De l’illusion morte et du bonheur défunt.
C’est un peu ancien, légèrement -mais pas trop- maniéré, ça chantonne comme une odeur de vieux bois…Bref, pas un moderne, assurément. Réponse d’Alceste à la fin de de cette Lettre.

Au programme donc, passé le point du poète mystère, quelques lectures, Voyage ancien en mers du sud, Les forces et autres choses de Laura Vasquez, Genet, Poésie d’Afrique.
Tout d’abord, le Voyage autour du monde de Monsieur de Bougainville. C’est toujours une lecture édifiante, pour nous, d’un siècle moderne qui ne connaît plus de terres nouvelles, que ces livres du temps des lumières, où on s’attachait à découvrir les horizons. Louis-Antoine de Bougainville a navigué par deux fois, sur des années, autour des mers du sud. On est alors à l’apogée de l’exploration maritime européenne. Partant de Brest, cette première circumnavigation française passe par le détroit de Magellan, explore le Pacifique, découvre de nombreuses îles (dont Tahiti, les Samoa, les Nouvelles-Hébrides) avant de rejoindre l’océan Indien et de revenir en France via le Cap de Bonne-Espérance. Bougainville, esprit des lumières, est un scientifique soucieux de cartographier, de collecter des données, de décrire la flore, la faune et les phénomènes naturels. Soucieux de comprendre ce qu’il ne connaît pas, esprit philosophe fixant le cap sur l’immensité des flots, Bougainville confronte ce qu’il connaît de la civilisation européenne à des sociétés dont il cherche à comprendre la différence radicale. Tahiti est contemplée comme une sorte de paradis terrestre où règne l’innocence et la liberté sexuelle; mais serait bien naïf le lecteur qui ne percevrait pas dans ce discours la critique sociale implicite de l’état du monde européen qui vacille. On peut aussi lire son Voyage comme un récit d’aventure (on songe au Mardi de Melville) sans intrigue ni dénouement, mais qui offre une relecture en mouvement, déployant derrière ses faits, ses anecdotes, ses descriptions à l’esprit clinique, le rêve d’un monde déjà perdu à peine après avoir été reconnu. Et toute cette marine-là, ça se lit avec beaucoup de plaisir, donc.

De Laura Vasquez que doit-on dire? De discrète et originale, elle est devenue médiatique avec son roman Les Forces.
Cette image
Une longue toile
Lourde mais transparente
Et sur chaque tympan
gonflera
Pourtant, elle reste elle-même, avec ses ateliers d’écriture, ses messages à tout va sur réseaux sociaux, ses podcast et promos. Certains reprochent cet activisme à tout bout de champ. Mais il faut bien choisir. On ne peut se plaindre raisonnablement de l’invisibilité de la poésie et se plaindre aussi, sans contrariété de sens, de sa surexposition. Laura Vasquez en diffusant sa poésie à tout-va, s’expose. Elle a su concevoir un langage qui lui fait signature et, surtout, assure une continuité réussie des écritures entre le roman, imprégné de chaos poétique, et la poésie, qui suit une narration. Elle a inventé quelque chose de neuf. Son roman, Les Forces, bien médiatisé ces derniers mois, est poétique; Yves Bonnefoy considérait la poésie comme un langage à part entière. Les Forces traduisent cette belle idée avec justesse.
Mesure du sang
Le sang tourne dans un sens
On ne peut pas décider
On ne doit pas réveiller
On ne peut pas commander
On doit bouger lentement
Pour respecter la ligne
Le sang a décidé
Son inspiration ne craint pas les répétitions et anaphores, qui rythment la lecture. Son poème « Et mourir près d’une rivière » (consacré peu ou prou à Sei Shonagon) s’envole, après quelques lignes préliminaires, sur une série longue de phrases au présent, séparées par le mot ET qui revient 206 fois (!). Résultat rythmique garanti. Et c’est inventif. Allez voir aussi « Cerveau » poème-litanie de la même facture, phrases serrées et qui répètent. (« tombe » « dessous/dessus » » c’est…+substantif » etc). Passé l’effet de curiosité, on flotte.Et puis, on a des fulgurances baroques et assez marrantes:
J’ai parlé deux fois à Dieu par message(…)
Je me suis senti comme un parking
Autre chose enfin. C’est étonnant comme une auteure, si attachée à la lecture, mais qui navigue si aisément sur les flux numériques de toute sorte, emploie si souvent le terme de livrepour parler de l’écrit. Le papier s’efface dans notre univers, mais le livre reste.
Jean Genet, dans un autre genre. Je n’avais jamais lu ses poèmes, à celui-là que Sartre honorait du titre de « Comédien et martyr ». Voyou, taulard, homosexuel extraverti, militant pro palestinien, et tout ça et d’autres choses encore à une époque où ça ne se faisait pas dans les lettres. Misogyne (Lydie Dattas en sait quelque chose, qui s’était bien heurtée) et parfois violent. Mais ses poèmes sont beaux, plus que ses romans dont ils gardent certain des travers ci-dessus. On y voit flotter entre des inventions belles et raffinées, les mots foutre ou braguette, et voilà Genet qui pense avoir fait le job. Mais passés ces quelques frissons pour effrayer le bourgeois, le reste en vaut la peine.
O viens mon beau soleil, O viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne
Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir
Ni les fleurs soupirer, et des près l’herbe noire
accueillir la rosée ou le matin va boire
le clocher peut sonner, moi seul je vais mourir
(in: Le condamné à mort)
C’est fluide et musical. Les rimes sont calées. Classique dans cette forme juste vieille que les lyriques du XXe affectionnent, qui donne tant de charme: Aragon, Apollinaire ne sont pas loin. Tout est alexandrin ou presque, c’est un format d’instinct que Genet nous sert. Et puis parfois, sans renoncer à ce rythme, on penche vers une modernité du sens, plein coeur du XXe siècle.
Les armes de ces nuits par les fils de la mort
Portés mes brais coulés de vin l’azur qui sort
De naseaux traversés par la rose égarée
Où tremble sous la feuille une biche dorée
Je m’étonne et m’égare à poursuivre ton cours
Etonnant fleuve d’eau des veines du discours
Pas mal. Donc, Le condamné mort est bien un des poèmes les plus intenses du siècle dernier. Allez-y.
L’Afrique, ce n’est pas que de la savane et des problèmes très moches... C’est aussi de la poésie de grande facture. Belle initiative de la collection Points/Poésie qui nous donne une anthologie de poésie africaine contemporaine, précisant bien dès la couverture « Au sud du Sahara ». Les textes d’horizons si différents, sont rassemblés et présentés par classement alphabétique qui permet de naviguer sur tout le continent dans un désordre vraiment poétique. Le Nigéria et l’Afrique du Sud tiennent leur rang de grandes nations littéraires, mais d’autres se lèvent dans le jour. Ghana, Namibie, Cameroun, Malawi…Tous ont leur place, tous ont leurs poètes.
On ne citera pas de florilège; mais on aime bien ça, sorte de réceptacle de tout:
-Monsieur, qui êtes-vous?/Rien, trois fois rien:
Je ne suis pas brésilien
Je ne suis pas africain
Je ne suis pas américain
Je ne suis pas antillais
Je suis un Noir et c’est tout
Le reste n’a guère d’importance
Barnabé LALAYE (Bénin)
Ironie pertinente, dans un temps où on n’aime pas les gens d’ailleurs; ça sonne un peu comme du Prévert. Avec une majuscule bien vue sur mot Noir,vous l’aurez noté .
Et ça, essence de la poésie:
Je me perds souvent
Me retrouve parfois
Et l’œil nu voit cette fois
A travers les joncs de la nuit épaisse
Abdourahman WABERI (Djibouti)
Voilà, livre à lire et à prêter, ce sera une bonne place dans votre bibliothèque.
Les justes causes emportent toujours une dérive de fanatisme. Ce fut d’ailleurs le titre d’un beau roman de Jean-Louis Curtis, romancier injustement oublié du rayon des libraires et de la mémoire des lecteurs. La tentative de sabotage du Concert de l’Orchestre Philharmonique d’Israel jeudi 6 novembre, par quelques imbéciles, aura bien montré la laideur, et aussi, la bêtise de ce genre de déviation. Pas une minute, les tristes auteurs de cette opération n’ont semblé en mesure de prendre en considération la musique même qui se jouait, et le message absolu d’humanité de Beethoven (c’était le concerto L’empereur). D’une cause légitime, on fait n’importe quoi, et tout de l’art ou de la conscience est défiguré; presque au sens propre, car on voit sur les videos diffusées ça et là que l’un de nos perturbateurs s’est fait littéralement casser la figure par le public exaspéré. Quand on cherche, on trouve…Bien des gens s’engouffreront avec volupté dans la polémique binaire qui approche, évidemment. Quelle vanité, quand il y avait tant de moyens pour faire passer cette cause, que détruire le miracle de Beethoven sur l’attention absolue qu’il impose…
Une seule solution face à l’absurdité: la contemplation de la nature humaine. Fixez l’image ci-dessous une minute.

Voilà, on se sent mieux…Poésie d’automne donc , revenons à notre questionnement du début:
Les bosquets sont ravis, le ciel même s’étonne
De voir, sur le rosier qui ne veut pas mourir,
Malgré le vent, la pluie et le givre d’automne,
Les boutons, tout gonflés d’un sang rouge, fleurir.
La réponse est: Charles-Nérée Beauchemin, (Là, un grand silence dans la foule), né le 20 février 1850 et mort le 29 juin 1931, c’est un poète québécois. Il s’est toujours revendiqué français (certain de ses poèmes sont d’un cocorico consternant) mais c’est bien un québécois. Ceux qui ont fait la promenade des falaises sur les hauteurs d’Ault (ci-dessous, un soir d’hiver) ont pu y lire quelques jolies strophes sur la mer. Il n’est pas Baudelaire ou Valéry. Mais c’est élégant.