Un jour peut être…Un jour la lumière sera tendue comme un drap éblouissant, et sur elle les mots magiques apparaitront, irréels , fourmillant, les mots impossibles à ne pas lire, les mots qui nous jetteront, d’un seul coup, dans la connaissance »

Jean Marie Gustave Le Clézio. L’inconnu sur la terre.

Voilà, c’est très beau, n’est-ce pas ? Trouvé par hasard cet essai (1978) dans ses débarras où des inconnus laissent des livres à qui veut les prendre.

Le Clézio a toujours été un homme sage. L’écriture n’est qu’un effet de lumière, et « un jour peut-être » la bêtise s’effacera dans le verbe. Aujourd’hui, parlons, à défaut de sauver le genre humain qui ne demande qu’à se perdre, des passages de Paris et leur secret, des indiens d’Amérique et leur poésie, de la mode de l’autofiction, et des oiseaux du paradis. Allons-y.

Les passages aux merveilles. Une des merveilles de Paris, pour le promeneur assidu, ce sont ces passages couverts qui ne se livrent à vous que si vous les découvrez. Et de ces passages qui se faufilent ça et là, les plus émerveillants sont ceux du côté de 9e arrondissement, Geoffroy et Verdeau. Avec leurs vendeurs d’estampe, leur bouquinistes, leurs vitrines.  On y fait des trouvailles merveilleuses. Par exemple ces deux -là le mois dernier (il m’aura fallu retarder cette publication, le temps de vous les lire).

Tout d’abord, un bel ouvrage, Rome, un cabinet de curiosités, Contes étranges et faits surprenants du plus grand empire au monde: (JC Mac Keown, édition Bibliomane) c’est une compilation ordonnée d’anecdotes et de drôleries sur la civilisation romaine, qui ne correspondent pas vraiment à la vision commune que nous en avons : celle d’un peuple puissant et conquérant, à l’esprit rationnel et juridique.

Divisé en chapitres thématiques (la cuisine, la médecine, la guerre, les femmes, l’éducation, la loi, le sexe, les lieux d’aisance…) et joliment illustré, le livre est élégamment façonné; on s’y promène parmi les choses les plus communes et les plus improbables.

Ce sont bien des curiosités, toujours, et ce quotidien qui nous est livré sans masque nous fait ce monde tout d’un coup très simple et coloré, presque familier.   Pour rendre un enfant vigoureux, le frictionner d’une urine qui sera imprégnée du choux digéré.Voilà, on pratiquait comme cela. On se régalait en imprégnant du miel dans le garum de poisson. Dans cet ouvrage stimulant et facétieux, tout de ces petites choses y est extrait de grands esprits, d’Horace, Suétone, Aulu-Gelle, Apulée, Térence, n’en jetez plus, qui nous ouvrent la porte de leur logis. On y voit la table mise, le bain déjà chauffé, on y croise l’apothicaire et le boulanger. On se cache les yeux aussi, pour ne pas voir le sang sur le sable, et le sort des esclaves qui sont partout et passent devant nous. Partout, des superstitions et des croyances derrière le marbre et la grandeur. C’est dommage de ne pas avoir appris le latin, comme ça, en se promenant parmi les fantaisies et les détails de ce monde  soudain très revivant.

Et seconde merveille, sans rapport, du même bouquiniste : Chez Seghers, toujours courageuse dans ses choix, une anthologie de la poésie amérindienne d‘aujourd’hui. Bien que poésie de mémoire et d’identité, c’est aussi un discours de l’universel qui ne se limite pas aux meurtrissures que l’on sait.

Il existe un autre rivage

Un rivage béni par le silence

Qu’Adam n’a pas trouvé

Et qu’aucun dieu n’a occupé

Un autre rivage

(Paula Gunn Allen. Laguna.)

Nourrie d’invention et d’influence, la poésie amérindienne survole cet immense territoire et se joue des océans qui l’enserre. Parfois savante dans ses formes, toujours humaniste dans son discours, tragique mais sans tristesse. De la dignité à en revendre. Poésie de racine, donc :

Le pollen se dépose 

Sur les pierres revivifiées

Et venant de l’est 

Le roulement lointain du tonnerre

(Jim Barnes. Cimetière Choctaw)

 

Je suis la gorge des montagnes

Le vent de la nuit qui brûle

A chaque respiration qu’elle prend

(Joy Harjo. Le feu)

Et parfois dans l’ authentique:

Vent de sauge où rêve le monde

  Balaie la terre que j’ai foulée

    Que mes proches l’entendent

Frère soleil

         aide-moi à ne pas être oublié d’entre les choses

                       qui croissent

(Lance Henson. Moelle de bison sur fond noir)

La poésie ravive les nuits anciennes. CQFD. Vraiment, je l’assure, on se sent grandi dans sa propre dignité en lisant cela.

Misère de l’autofiction. Récemment invité à une soirée débat autour de Camille Laurens, je n’ai pas eu le temps de lui poser la question qui me taraude depuis des années. Quelle est cette folie pauvre de l’autofiction qui emporte l’édition en France ? En France, pas ailleurs, car c’est un phénomène très hexagonal. Ce n’est plus que cela. Sur tout le continent américain, au Japon, en Afrique, on écrit sur le monde et ses tourments. On y écrit le climat, l’intelligence artificielle, le déclin de la démocratie, les âmes et les foules et bien d’autres sujets qui font les romans et les œuvres dans ces nations. En France, la dominante n’est pas de ce ressort. L’écrivain qui raconte d’abord sa vie à lui sera prioritairement honoré. En outre, ayez une vie frappée jadis de grand malheur, une enfance torturée, si possible un inceste, un viol, une famille massacrée, un exil violent, avoir dormi dans la rue ou été mordu par le chien, et l’écrivant de figures simples, avec le moins de style possible : vous serez publié. Vous passerez à la télé.Ne décrivez rien, évitez les images. Faites des phrases « blanches » (c’est-à-dire sans invention ni relief) dans un vocabulaire de cinq cents mots et pas plus de deux cents pages.  Pendant ce temps, le monde crie de toute part. Bon, pourquoi pas. Patience, et le temps des grands et vrais romans reviendra.

Marquise de Sévigné, 300 an déjà qu’elle est née. Plus sérieusement, on pourra aller voir l’exposition qui lui est consacrée au musée Carnavalet. Dans tous ces objets disposés, on traverse un trio de siècles et nous voici chez elle. Avant cet esprit tout entier dévoué à l’écriture (« j’écris sans mesure »,) quelle femme aura réussi à percer le barrage des hommes pour avoir le droit d’écrire?

Proche de La Rochefoucauld, ou de la future Maintenon, et de bien d’autres, la marquise voit tout, comprend tout, décrit tout. Elle se sera acharnée à rédiger avec élégance, encore et encore, presque tous les jours, obsédée par sa relation filiale, par la vie de sa fille, tôt mariée et éloignée, par le sort de son fils, emporté dans le tourbillon des guerres du Roy, elle écrit encore pour laisser derrière ce fourmillement de portraits de gens dont on n’a plus idée – mais on les voit là, tout près du regard- le portrait unique d’un siècle moins solennel que ce que notre instruction nous avait tracé. Mais comme on y écrivait avec goût ! C’est fin, vraiment et inventif dans chaque formule.  Ce n’est que du détail, la cheminée, le jardin, les saisons, mais aussi la crainte du temps qui va, des amis qui s’éloignent. Et du courage aussi; il en fallait , pour oser exister comme femme d’esprit en ce temps-là. Mais on ne s’ennuie jamais, c’est la signature de la belle littérature.

Encore une exposition, mais sans littérature cette fois. La splendeur des oiseaux paradisiers, au Musée Branly, éblouira. Ces créatures , non contentes d’avoir capté une invention sans limite de la nature, sont incroyables de grâce. Leur chant, leur danse, leur silhouette, déterminent directement les rituels et les mœurs des peuplades autochtones qui les honorent, imitant comme ils peuvent – c’est-à-dire humainement- ce qu’ils en saisissent. Le rituel des cérémonies sont calqués sur les parades sauvages et pourtant si disciplinées de ces oiseaux magiques. Évidemment, comme tout ce que l’homme approche dans la nature, les races de ces volatiles s’efface. On doute qu’ils existent encore dans vingt ou trente ans. Qui se souviendra alors que des peuples ont eu la modestie d’imiter des oiseaux pour faire civilisation ?

Mai s’en va. Saluons-le avec encore, Rimbaud, qui nous dresse ses bannières de mai. Le mois de mai est tellement attendu toute l’année, le mois préféré de tant d’esprits. Qu’on se sent tout fragile quand il est déjà passé.

Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s’enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L’azur et l’onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.

Tout est fragilité et grâce en quelques mots. C’est vraiment racé, cette poésie. Du cristal…On l’a dit mille fois, et on le redira.

Et Le Clézio encore, L’inconnu sur la terre, toujours. Finissons avec ces quelques phrases  qui doivent nous illuminer un peu dans cet avenir proche si troublé, et notre place dans l’univers:

Je ne sais pas bien quelle est cette ivresse maintenant. Je ne veux pas essayer de la comprendre. Elle est toute entière dans les yeux éblouis de beauté, immobiles et fascinés devant la danse muette, tandis qu’au loin, dans le creux noir de la vallée, la ville scintille et se multiplie ».

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure. En attendant, allez lire les Cahiers d’Alceste, (ça faiblit un peu en ce moment) c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

https://www.lescahiersdalceste.fr/ (ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

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