Ne voyez-vous avec quelle ferveur Chrysante sert toujours Théramène de si près ? Il est en toute circonstances, à le précéder, pour s’assurer que le chemin est libre, sans encombrement ni saleté devant les pas de son illustre ami ; que la porte est ouverte, que la chaise est tirée. Il se penche encore et lui ôte sa veste. Il se charge de ce que la voiture soit garée sans souci. Au restaurant, il est encore là, vérifie que la commande passée est la bonne, que c’est bien le bon vin et le bon plat, et le bon menu et le bon prix, se lève et va sermonner jusqu’au fond des cuisines. Il se fait voir et revoir tout près de Théramène, il parle et rit à voix forte, démontre sa connivence à force moulinets, et met la main sur l’épaule, s’esclaffe à nouveau, pour peu qu’on ne l’ait point encore remarqué, changeant le ton sonore de son rire, tantôt grave, tantôt aigu, criard et efféminé en même temps pour être certain d’avoir été entendu. Passionné d’être utile à celui dont il a fixé le sillage, il ne voit rien que sa mission. Sa vie n’est plus qu’une antichambre fermée de cette réussite qu’il n’a pas. Mais demandez à Théramène qui est Chrysante : il ne saura vous répondre, et jurera ne l’avoir jamais vu. Car à force de ramper toujours plus bas pour servir un bien plus puissant que lui, le pauvre Chrysante, toute substance perdue, est devenu invisible.

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