Zéphyr, Alabama est un récit initiatique, celui de la fin de l’enfance échelonnée sur quatre saisons. Certes, encore un, dira-t-on…Le roman mêle avec génie le roman d’enfance et la verve réaliste. Cory Mackenson, un garçon d’une douzaine d’années vit dans la petite ville rurale et un peu hors du temps de Zephyr, en Alabama, durant les années soixante. On commence sur un événement traumatisant : Cory et son père se baladant un soir, près d’un lac, qui est un des pôles majeurs du roman. Là, impromptu, le sort frappe un coup: ils assistent à la noyade d’une voiture , et découvrent, en pleine face, le corps nu d’un homme brutalement assassiné au volant. Ce mystère non résolu plane sur la ville et sert de toile de fond à l’année extraordinaire que va vivre Cory. Zephyr est une petite ville où tout le monde se connaît, mais où chacun a aussi ses secrets et ses solitudes.
À travers des yeux d’enfant, le lecteur est plongé dans un univers assez atypique du Sud des Etats-Unis, riche en mythes et en personnages excentriques. Cory explore le monde qui l’entoure, fait face à l’intimidation, découvre l’amitié, les premiers émois, les peurs et les merveilles de l’enfance. Il rencontre des figures mémorables comme la mystérieuse « Dame du Bois », un monstre marin local, des fantômes du passé, et une galerie d’habitants hauts en couleur. Le roman est une exploration habile du passage à l’âge adulte, sous le prisme de la confrontation avec le bien et le mal, le tout teinté d’une dimension – modérément -fantastique et d’un sens aigu du mystère. De toutes ces figures que Mac Cammon sait tirer de son talent d’auteur fantastique (il est plus connu pour des nouvelles et scénarios de zombies et vampire) on ne sait jamais, pauvre lecteur assujetti à l’imaginaire du narrateur, s’il s’agit de choses vraies ou de choses pas vraies. C’est ce balancement qui donne au roman un charme magnétique dont il est difficile de se déprendre avant la fin.
Bien des thèmes, souvent classiques poussent la lecture en avant par un enchevêtrement savant. L’innocence de l’enfance et le passage à l’âge adulte, : Cory, au fil de ses expériences, perd progressivement son enfance, à partir du choc initial pour baigner dans le monde adulte, avec ses injustices et ses cruautés. Le mystère du meurtre du lac perturbe l’équilibre de l’enfance et sa tiédeur idyllique. Le bien et le mal coexistent dans les mêmes individus, et ça n’est pas facile à comprendre. Face au trauma mal qui émerge dans la conscience, la puissance de l’imagination surpasse la magie du quotidien : McCammon insuffle une forte dose de fantastique au récit, non pas comme une rupture avec la réalité, mais comme une extension de l’imagination fertile de Cory, chevauchant tout l’été son vélo magique. L’attention du lecteur en est enveloppée, et sa lecture file . Lecteur qui ne saura pas si le rêve est réalité, ni de quel côté de la vie passent les actions du roman. Cory s’envole-t-il vraiment avec ses amis sur son vélo, le dernier jour de l’année scolaire ? Ou n’est-ce qu’une allégorie de la libération attendue des vacances? La Dame des bois est-elle une magicienne, ou simple vision déformée de l’enfant? C’est vraiment un monstre aquatique qui hante les marais? Ou un alligator un peu exceptionnel? Disons que c’est un fantastique crédible, jamais gratuit, qui anime le sentiment d’être transporté dans un autre temps et un autre lieu soudain très familiers.
La narration fait appel à la mémoire et la nostalgie ce qui donne à ce récit, raconté en flash back du point de vue d’un Cory adulte qui se remémore cet été décisif, une tonalité magique. La magie efface le tragique, et la perte de l’enfance sur les quatre saisons qui structurent le roman, devient alors indolore. Vous affectionnerez ce roman et en conserverez longtemps une lecture attendrie.
Zéphyr, Alabama est bien plus qu’un simple roman policier, un peu fantastique, ou onirique sur les bords, sur un meurtre non résolu et quelques mystères; c’est une fresque inspirée sur l’enfance, la magie, la réalité et la vie. Robert McCammon y déploie un talent narratif d’exception, probablement forgé à l’écriture des ses novels fantastique qui l’ont fait reconnaître aux Etats-Unis. Il sait créér un univers à la fois familier et merveilleux, peuplé de personnages fortement caractérisés. Familier, car tout lecteur se retrouvera peu ou prou dans les émotions de Cory; merveilleux, car sans l’esprit des contes, l’enfance est pauvre.C’est une œuvre qui glorifie l’imaginaire tout en ayant trouvé le juste ton pour dénoncer les sombres réalités du monde. Et remercions une nouvelle fois les éditions Toussaint-Louverture pour savoir aller pêcher ces ouvrages hors des sentiers battus contemporains de la littérature américaine.
Robert Mac Cammon. Zephyr, Alabama. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stephane Car et Hélène Charrier. Edition Toussaint-Louverture. 610 pages.