Nombreux sont nos contemporains, qui dans les fièvres de la ville, ont le souci de se faire aimer. On ne leur en voudra pas, bien sûr, dans une cité qui refuse tout des bons sentiments. Qui, dans cette vie de si peu d’urbanité, quand l’idée même de gentillesse est devenue une faiblesse, refuserait un peu de gratitude, un soupçon de bienveillance ?  Phidippe est comme cela, il veut qu’on l’apprécie. Il est prêt à toute concession, toute forme de service à cette seule fin.

Il retient ses idées et ses opinions, pour ne pas être en situation de contredire. Sauf à se contredire lui-même n approuvant tout ce qui se dit pour et contre à la fois. Il soutient et flatte tout ce qui peut l’être. Le conjoint de Clélie est exceptionnel de vertus, le savez-vous ? Non. Et bien il le fait savoir; et les enfants sont doués, ce n’est pas contestable. L’appartement de Philinte est un sommet de goût, et peu importe qu’il n’y soit jamais entré. Ce livre qui lui a été prêté par Nicandre est incroyable, aura changé sa relation à la lecture. Et depuis que Timon est devenu directeur, tout se déroule beaucoup mieux, vous l’aurez remarqué. Il n’est pas une conversation dont il ne participe pas : son opinion, il la donne et la répète, il aura toujours un point de vue, fade et sans risque, qui ne heurtera personne, mais un point de vue. Il parle ainsi Phidippe, il parle tout le temps. Il est toujours après vous pour vous parler.

Cet empressement à plaire ne s’arrête pas aux mots, rassurez-vous. Car Phidippe veut aider tout ce qui doit l’être selon lui, et tous ceux qui le méritent encore. Pour vous, pour d’autres, ouvre la porte, il décroche le téléphone, il gare la voiture ; il poste le courrier, en retour, il le portera, l’ouvrira, le lira même pour préparer peut-être à de mauvaises nouvelles, il clamera les bonnes, pour qu’on les sache avant celui qu’elles concernent ; il se prend d’épousseter des épaules, de cirer des chaussures. N’allez pas chercher un médecin, il le trouvera avant même toute maladie. Quelques difficultés dans votre emploi se font jour ? il en aura déjà parlé à votre supérieur, et même, s’il celui-là ne veut pas entendre, aux syndicats. A tous, toutes, il offre un café, invite à la cantine, distribue ses fournitures. C’est lui qui a comblé de fleurs le bureau de la nouvelle responsable ; qui monte le courrier aux voisins de palier, qui parle tout le temps dans les réunions de copropriété, et il ira, on le sait, jusqu’à cirer de sa main les escaliers. Convaincu d’être précieux, il ne fait jamais rien pour qu’on ne se passe plus de lui.

Ne lui demandez pas d’autres services, il ne cessera jamais, et vous en serez dévoré. Toujours, il y aura à chacun de ces actes mineurs, ce sourire large, et ces sourcils relevés, pour vous dire qu’il attend son merci. Assoiffé de gratitude, il vous noie dans son désert. Qui est donc Phidippe, qui change de couleur chaque fois qu’on lui parle ? Qui se colle à tous ceux qui l’approchent comme un aimant sur son métal ? Mais quand donc Phidippe cessera-t-il ? Il ne cessera pas avant que le genre humain tout entier l’adore pour son dévouement.

Mais le genre humain n’est pas ainsi. Tout le monde en a assez de Phidippe : pour vouloir être apprécié de tous ceux qu’il connaît, comme de ceux qui ne veulent surtout pas le connaitre, il est en détesté. Chercher à plaire à tout prix à chacun est la première recette pour déplaire à tous.

 

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Tout dans notre époque fait de sorte que le genre humain s’acharne à ronger les lignes qui le protègent de son inhumanité. Il est commun de nos jours, il est même de bon ton pour briller et se faire reconnaitre, de dénier une part d’humanité à ceux qui n’ont pas la chance d’être semblables. Partout, protégés d’une nouvelle impunité, dans nos médias, nos plateaux, nos colonnes, des esprits pauvres mais de grande notoriété s’attachent à étendre le domaine de la méchanceté et réduire celui de la compassion.

C’est ce fameux diariste qui consacre des pages à compter les juifs dans les organigrammes des stations de radio de télévision ou les ours des grands journaux ; sitôt interpellé sur ce travers, il s’offusque et se défend « comment, quoi, que me veut-on ?  En quoi compter des gens de telle ou telle communauté serait-il antisémite ? Je n’ai rien dit de méchant ni de nuisible, je compte et je constate, et voilà tout ».

Cet illustre polémiste enfin, le plus en vue sans doute, le plus méchant, évidemment, à son tour va s’en prendre à ces enfants sans titre ni droits, ceux-là qui dorment dans la rue et cumulent, à toutes les misères de la faim, de la violence, de l’accablement, celle de ne pas être français ; il les traite sur une heure de grande écoute, de délinquants, d’assassins, de violeurs, de nuisibles de malfaisants, car ils le sont sans exception, ajoute-t-il, tous, tous, tous… Alors, que nous dit-il, à son tour contesté ? « Ce sont là des vérités, je ne fais que des constats, tout le monde le sait et le peuple se reconnaît dans mon propos ; je m’honore des condamnations qui me sont opposées ».

Et enfin, cet autre, là, inculte à en mourir mais si bien parvenu à la gloire d’une grande audience, qui s’interroge si l’invasion contemporaines des punaises de lit ne serait pas le fait de ces migrants qui, toujours survenant de lointains et chauds pays, n’ont pas les justes notions d’hygiène que notre civilisation nous a inculqués par les siècles ; le voici donc à son tour mis au ban plutôt mollement par une mineure partie de l’opinion, et que nous dit-il ? « Arrêtons-là cette chasse à l’homme à mon encontre. Pourquoi donc un journaliste devrait-il se justifier des questions qu’il pose ? N’attaquez pas ma liberté, et voilà tout ».

On perd son humanité à détester une part de l’humanité. D’autres mauvais esprits viendront sur cette ligne et y ajouteront leurs mots et leurs morsures, sans crainte. Et les esprits meilleurs se tairont, lassés et accablés. Ainsi voici notre temps tel qu’il est, sans vigilance ni conscience.

 

©hervehulin2023

 

 

Dans la faute supposée de l’autre, chacun peut renoncer à la face cachée de sa propre faute. Grâce à ce miroir inversé, la tentation est pressante, de dénoncer le mal imaginaire qu’on voit partout ; c’est toujours l’autre qui est coupable de ce que l’on ne sait pas voir en soi.

L’époque fournit des moyens miraculeux de juger et condamner celui ou ceux que l’on ne connaît pas, selon des causes qu’on ignore, et sur des faits dont on ne sait rien. Des armées invisibles d’experts, de juges et de ministres anonymes s’inventent sur les réseaux dont le fléau déferle au service de l’intérêt de chacun, cet intérêt qui se confond si souvent avec la haine de l’autre, cette haine qui n’est que sécrétée que par le vide de ses causes.  Rien n’est à craindre de ces arrêts, nul recours contre cette justice, plus de règle de droit opposable, chacun dicte dans une liberté sans horizon, son verdict aux autres; ces autres qu’on ne veut pas reconnaître. Ainsi, par la seule entropie des indignations imbéciles dans un lieu qu’on ne connaît pas et qu’on ne saurait situer sur une carte, on peut faire brûler une maison, assassiner un professeur ou un édile, soulever une foule fanatique. Ce passe-temps ne pesant d’aucun coût, n’exigeant nulle comptabilité, nul ne s’en privera.

 

Criton sait compter, et sait le faire savoir. Mieux, il aime cela. Il vous raccompagne en voiture, joyeux de vous rendre service : il vous donne non seulement le prix du véhicule, mais aussi le montant exact de l’essence consommée. Il apporte des chocolats d’une maison de grande notoriété ; il a pris soin d’en laisser le prix collé sous le ballotin. Il vous invite chez lui, et très vite, vous connaissez le prix du vin, du rôti, du tapis, du café et du canapé sur lequel il vous le sert. Il part en vacances très loin, et inévitablement, quand il vous montre les photos, vous savez instantanément quel sont les montants du billet d’avion, de la location avec piscine, de l’assurance, il vous fournit en plus les ratios des dépenses jour par jour et parviendra même à vous donner le prix d’une heure de soleil ou d’un mètre cube de bonheur. Au restaurant, il sera très heureux de vous inviter avec faste, et croyez-le, ne lésinera pas sur la qualité ; mais il aura calculé le montant de l’addition avant même que vous ayez commandé et vous la notifiera, tout en sourire. Il est ainsi, Criton : c’est un gestionnaire. N’allez pas croire qu’il est malade. Le mental de Criton n’est pas excessivement avare ; il est désespérement comptable, ce qui est plus triste. Il vit simplement avec son temps, ce temps où tout se vend, tout s’achète, tout se compte, tout a un prix, même les mots qu’on emploie pour désigner ce prix, ou éviter d’en parler.

 

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Quand bien même nous n’en connaissons pas la souffrance, nous redoutons la guerre. Cette juste terreur est le fruit de l’entendement humain, et d’un cœur qui bat avec sagesse. Il y a bien une histoire à retrouver, derrière celle des batailles et le bruit des armées. Mais rien à sauver, rien à admirer dans la douleur et les larmes, le feu et la ruine, aucun prestige dans la tiédeur des cendres.

Mais Aristarque ne perçoit pas le monde sous cet éclairage. Aristarque a une passion qui conduit sa vie, et cette passion c’est la guerre. Depuis qu’il sait lire, il explore toutes les histoires et tous les versants de cette fureur ; pour lui, il s’agit d’une érudition, au mieux, une science. S’il se déplace au cinéma, c’est pour voir la guerre sur grand écran. S’il lit un ouvrage, c’est sur le même sujet. Ses loisirs, qu’en dira-t-on, sinon qu’ils ne sont que modèles réduits d’armes et soldats, figurines à peindre et assembler, reconstitution et exposition. Il collectionne sur un mode frénétique les pucelles et les décorations. Son domicile est encombré, mais chaque fin de semaine, chaque congé, ajoute encore des objets à ce bric-à-brac guerrier. Il s’exalte dans les chansons de soldat. Les traditions et leur code d’honneur n’ont pas de secret. Plus qu’une science donc, mais à peine moins qu’une espèce de religion.

L’histoire des guerres est pour Aristarque un terrain maîtrisé. Il connaît bien les campagnes et les conquêtes qui ont fait la gloire des illustres stratèges ; il en admire les manœuvres et le génie. Il se passionne pour l’évolution techniques des armements de toute sorte, sans en privilégier un type sur un autre : du mousquet des premiers dragons, au missile de croisière de notre ingénieuse époque. Des batailles qui ont fait le sort des nations et des peuples, il connaît les ressorts et les détours ; il sait, non seulement ce qui a coûté la défaite à ceux-là, et provoqué la victoire de ceux-ci, à quel moment et pour quelle circonstance ça s’est produit ainsi, mais aussi ce qu’il aurait fallu faire, ou plutôt, non, ce que lui, Aristarque, aurait commandé aux troupes pour que le sort en fût différent. Il aime à converser sur les vertus et les faiblesses des grands parmi les grands, de Scipion à Turenne, il se passionne à réfuter Clausewitz ; mais de Bonaparte, il n’approche pas et honore tout.

A force d’invoquer et ressasser toujours et toujours tout cela sans jamais penser ni chercher à se taire, il brûlerait de ne pouvoir vivre cette fièvre dans sa vraie vie. A ce proche, qui n’en peut mais de ses histoires, il affirme qu’il aurait tant voulu vivre Verdun, qu’il pleure souvent, dans ses moments de solitude de n’avoir pas été à Camerone ; et qu’après tout, aussi tragique fût l’évènement, ne pas avoir été là, à Dien Bien Phu, ne pas avoir partagé ce moment d’honneur et de fierté, ne permettra jamais d’envisager une vie complètement heureuse. A ce parent, accoutumé depuis longtemps à ses homélies, il répète encore que la guerre – toujours en son image, dépourvue de massacres, de ruines, de charniers, de désastre, de viols et de ravages – produit vraiment les premières des vertus, et les plus belles aventures.

Évidemment, Aristarque est un féru d’histoire, et bienheureux, n’a jamais fait la guerre, ni tué personne, ni touché une arme qui ne soit pas soudée ; il ne perçoit naturellement de l’épaisseur des combats que le goût d’un bon livre, un frisson de cinéma, l’odeur aigre-douce de la colle à maquette, quand il pleut contre la fenêtre un samedi après-midi. Il ne voit de la guerre à travers l’embrasure de son imagination solitaire, qu’un spectacle excitant ses sens, comme d’autres essaient de se rassasier de leur désir, en scrutant les secrets d’une jeune voisine par la serrure.

 

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Il y a bien des façons de retenir l’attention des cœurs et des consciences. Certains chercheront à briller, mais d’autres fuiront toujours l’étincelle et l’éclat. Euphrosyne est convaincue de n’avoir que peu de mérite personnel. Douce et agréable, elle semble même avoir la passion de se diminuer devant les autres.

Jamais elle n’a semblé convaincue de son utilité pour quoi que ce soit, comme pour elle-même ou ses proches, ou ses parents, ou ses enfants qu’elle a nombreux et forts mignons. Ne la croyez pas triste en société. Elle en fait toujours sujet à plaisanterie et c’est pour elle une façon commune d’accomplir la conversation.

« Je ne sais rien faire » dit-elle avec un joli sourire ; «ne comptez pas sur moi pour réussir ce dîner, la dernière fois j’ai transformé le rôti en charbon ; c’est tout moi ainsi ». Et elle rit de voir certains convives rire d’elle ainsi. Elle va à son cours d’aquarelle. « C’est fou ce que je vois mal les couleurs ; et je mets bien trop d’eau pour les contrôler. Un vrai marécage. Ce n’est pas étonnant, j’entends si peu les sagesses qu’on me donne ».  Quand son fils- un vrai chérubin -lui demande de l’aider à faire son devoir elle lui répond « va plutôt voir ta sœur ; elle est bien plus douée que moi pour ce genre de calcul ». Le droit, naguère, la passionnait, mais elle n’a pas trop poussé les études. « J’étais si lente pour suivre les cours, il valait mieux arrêter là pour préserver la justice ».Elle fut toute surprise, plus tard, quand ce jeune homme, tout rayonnant, lui demanda de l’épouser, elle qui ne regardait pas les garçons puisqu’ils ne la regarderaient sans doute jamais « Vous êtes vraiment sûr ? » lui dit-elle. Il y a longtemps, elle avait résolu d’apprendre à conduire une voiture. Elle a même obtenu le permis nécessaire à la troisième tentative seulement. Mais un jour, comme elle avait heurté le pare-chocs d’un gros utilitaire, elle renonça pour toujours en disant :« Je suis bien trop dangereuse pour l’humanité avec ce genre de machine entre les mains ». Au bout de quelques années de mariage dont le fil est devenu de plus en plus gris, elle apprend par la confidence de sa meilleure amie que son mari a une jeune maîtresse, et que cette histoire ne semble pas récente. « Eh bien voilà une chose très ordinaire, dit-elle, car avec le peu de charme que j’ai à lui offrir, son envie d’un autre horizon, plus charmeur, était inévitable ; j’en suis seule responsable. » Et elle ne fera rien pour sauvegarder l’amour dans son couple. Et que voulez-vous qu’elle fasse ? Un jour son époux s’en va avec une jeune et incroyable maîtresse – une autre que la précédente. Elle se retrouve seule. Dans cette nouvelle vie elle pleure un peu, au début puis se résigne, et adopte un sourire guérisseur.

 « Mon véritable destin aura toujours été de vivre seule ; qu’ai-je donc pour susciter la flamme d’un époux, un amant, ou l’intérêt d’une communauté d’amis ? ».  Ses proches lui donnent un peu de sollicitude encore, mais leurs gestes s’espacent avec le temps. Elle a beau sourire dans son éternelle plainte, ça ne retient plus personne. Bien des années ont passé, le grand âge est arrivé sans que notre Euphrosyne se soit administrée le moindre compliment. Elle s’interroge parfois sur le fait d’être si seule.

Le sort lui envoie une terrible maladie. Et ses amis, ses parents me direz-vous ? Ils disent : « Euphrosyne ? Elle aurait pu être délicieuse. Mais sa plainte éternelle a rendu sa fréquentation laborieuse. Quand elle avait bien du bonheur pour elle, une apparence et un esprit enviables, un époux aimant, une situation agréable, une famille soudée, déjà elle nous fatiguait de toujours se dépriser. Alors, imaginez maintenant, comme cela sera insupportable ».

Euphrosyne contemple à présent le soir, le front contre la vitre et se souvient. Elle aurait aimé, tant aimé qu’à chacune de ses complaintes, on lui dise ceci : « Mais non, pas du tout, ton rôti est délicieux à point ; non, non, ton aquarelle est lumineuse ; et le demi-périmètre de ton fils, c’était facile pour toi ; tu apprenais aussi bien que les autres, et tes notes furent plus que correctes pour pouvoir continuer sur un beau diplôme ».  Sans-doute lui a -t-on dit, mais pas assez, ou elle n’a pas entendu, ou elle ne se souvient plus. Et puis d’autres peuvent ajouter : « Jeune, tu étais plus que charmante, jolie même, et il y en eut plus d’un pour soupirer. Et ton mari ? ah oui, il serait bien resté s’il s’était vu un peu plus aimé par une femme propice au bonheur ».

Mais voilà, la comédie est terminée, et ne revient pas à ses trois coups.  Plaignez-vous chaque jour et personne ne vous plaindra jamais.  La vie, elle sait pardonner bien des choses, mais ne pardonnera jamais qu’on ne l’aime pas. Euphrosyne est bien conforme à cette étrange société où nous vivons. A force de ne jamais s’aimer un peu en rien, elle se détruit en tout sans savoir pourquoi.

 

 

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Damippe n’aura eu toujours que deux passions dans la vie, qui sont l’une de gagner de l’argent et l’autre de le dépenser. Le flux soutenu de cette double stimulation irrigue toute son existence.

Pour garantir en l’accomplissement , il a su rencontrer le métier qu’appelle cette commune passion. Il connaît les détours et les moteurs de la finance, et ses revenus s’accroissent avec ses manœuvres ; plus il gagne, et plus il désire gagner encore. Plus il gagne encore, et plus ce succès appelle de nouvelles dépenses.  Alors, il travaille et s’acharne, et place, et revend, et rachète avant que d’investir encore.

Pour assouvir la seconde, il désire ce qu’il ne possède pas encore, et veille à se l’approprier grâce à cet argent qu’il façonne chaque jour. Il change tous les trois ans d’appartements, et a fait de ce déplacement perpétuel une discipline. Sa voiture tous les deux ans gagne en cylindrée – sans qu’il puisse en citer la marque. A défaut de pouvoir acheter la Terre, il se contente pour l’instant de l’arpenter en de coûteux voyages ; peu lui importe le lieu et la contrée, il ne s’attache qu’à la note des palaces qu’il traverse. Il est contrit si sa déclaration de revenus montre un montant inférieur à celui de l’année précédente. Mais ceci ne se produit jamais.

Damippe dépense et Damippe achète ; ainsi, tout en se cristallisant loin de ses émotions, ses envies et ses passions, il est vivant grâce à ce balancier, et grandit comme un organisme condamné à l’expansion. Pour un sou dépensé, deux seront gagnés, dont il sait quoi faire avant même que le premier sous soit encaissé. Quel besoin survivant, quelle sorte de manque pourraient lui résister ? Parfois, quand une nouvelle opération réussit et lui apporte de nouveaux zéros sur l’un de ses comptes, il se sent la force et la dimension d’un Titan.

De ses enfants, il veille à leur condition et renforce chaque saison les placements qu’il assure pour leur avenir ; il reconnaît plus les taux d’intérêt et les profits prospectifs de ces contrats qu’il génère et soigne en même temps, que l’âge et l’anniversaire de ses fils, dont il ne pourrait dire un mot de la scolarité. Il les imagine déjà superbes financiers comme lui quand ils seront grands. Mais il ignore qu’ils sont déjà si près d’être grands, et que la destinée de l’un est d’être pâtissier, et de l’autre horticulteur, et que rien ne pourra inverser leur voie. Quant à son épouse, il n’aime plus d’elle que les parures offertes et qu’elle veut bien encore porter. L’immeuble qu’il a acquis pour l’avenir de toute sa famille, il n’a pas résisté à le revendre, avant d’avoir fini de le payer. La belle plus-value est partie aussitôt sur un compte lointain, bien rémunéré, par-delà les océans.

Damippe, donc, disparaît peu à peu dans l’abstraction de son or. C’est avec volupté qu’il s’enfonce dans cette épaisseur infinie des grottes qu’il a creusées. Il sait et ne sait pas que ce mouvement vertical l’avale toujours plus dans une torpeur minérale, et qu’il  finira enseveli sous un volcan;  plus il s’agite dans cette lourde matière, plus il disparaît sous la masse incendiaire de sa vanité, jusqu’à n’être plus qu’un tas de pierre.

 

©hervéhulin

Acis est, en toute circonstance, préoccupé de son apparence. Celle-ci sera toujours sans concession.  S’il neige ou s’il fait temps de canicule, mistral ou frimas, la priorité impose de se conformer à la mode, absolument.  Il le sait, Acis, ce n’est pas matière à hérésie. Pas plus tard que le dernier hiver, ce fut un dîner  un peu coté, et des chaussettes rouges -le temps était gris- furent un mauvais choix, trop hâtif sans doute ; six nuits d’insomnie en auront été le prix. Une autre fois, un moment d’inattention lui aura fait revêtir deux sorties de suite le même paletot à motif pied de poule ; la contrariété fut brutale, et deux jours de fièvre. Rien de ce qu’il montre ne doit avoir été vu ni porté avant lui. C’est bien cela, être fashion dans ce siècle encore jeune.

Il juge d’un seul coup d’œil l’œil des autres.  Il a l’usage de scruter leur attention, leur réaction. Il est convaincu de lire comme livre ouvert leur appréciation. Ces gens-là, pense-t-il, ont besoin de connaître l’air du temps. Rien de mieux qu’un assortiment agréable, mais sans précédent connu, pour les contenter. Et, pense-t-il, je suis là pour eux. Ah les heureux !

A chaque moment de sa vie qui le rendra visible aux autres, Acis aura l’esprit très remué. Comment convient-il de faire ? Devancer les attitudes et les usages, mettre son col en rupture des conventions, au risque de s’isoler ? Ou suivre encore une fois le mouvement, au risque d’être figés dans les habitudes des autres ?  Il ne s’agit pas de procéder à la légère. On aura examiné la situation avec l’attention d’un cartographe, et balancé autour des décisions possibles. On vérifie les forces contraires, et les pièges du terrain. Puis, on s’engage, on attend. On repère les risques et les pertes concevables. Enfin, quand il n’est plus temps de douter ni de consulter, on y va, sans retour possible. Le sort est jeté. Ce sera le choix d’une couleur, d’un tissu. Un renoncement ou une envie.

Aujourd’hui, Acis participera à un colloque très en vue, il prendra la parole pour une courte intervention. La pression est grande. Il sait que le fonds de décor derrière la tribune est à dominante outre-mer. Quelle est la cravate qui marquera l’évènement ? Et que faire si la moquette est grise ? Demain, c’est une soirée entre vieux amis ; on l’attend sur ce point, on le plaisante à l’envie, le moque un peu, et on parie avec discrétion sur les atours qu’il aura choisis. On l’aime bien, mais il amuse, c’est un fait. On l’a vu chercher sa voie et changer de religion pour un pli de chemise.

Mais sous le regard des autres, Acis reste une attraction sans égal. L’esprit tout entier tourné sur ses apprêts, surtout sur la difficile décision d’un béret de couleur, il n’a pas consulté le temps qu’il va faire pour sa sortie. Et voilà la pluie qui trempe sa capeline, et dévaste son cachemire, et noie son sac à main, et on rit partout de ses mocassins détrempés. A tant remettre sa destinée sous la loi d’une cravate ou d’un mouchoir, il a oublié de vérifier sous quel ciel mettre son pas.

 

©hervehulin2021

Hermas a la passion de la nature, du vivant en général et des oiseaux en particulier. Voilà pourquoi il ne saurait se passer de chasser. Il ne vit que pour cela.  Tous les autres égards que l’existence peut lui offrir ne le concernent que si cette ardeur reste intacte. De toute sa vie, il n’aura eu d’autres affaires que celle-ci.

Les oiseaux sont un peuple magique ; Hermas les connaît tous. Il sait reconnaître la voix du chardonneret, comme celle d’un vieil ami ; il sait lire le vol tournoyant des vanneaux au- dessus des champs ; il sait dévoiler l’art sans égal de la bécasse de se cacher sous les feuillages ; il sait entendre et comprendre l’appel du souchet derrière les roseaux. Enfin, il connaît tous les signes de ce monde, que la nature a codifiés depuis des millénaires. Le vol, la silhouette, le chant, la parure, Hermas connaît tout.

Marcher dans les bois, sous la senteur des fougères et des feuilles mortes, sous la rumeur des feuillages, chercher des heures la cible qui fera son bonheur, voilà tout le sens d’une vie. Partir avant le lever du jour vers la bordure des marais, s’installer à l’affût, dans le silence de l’aube qui point ; et puis, voir dans la première lueur du jour, là-bas, encore lointaine, frémir la ligne de vol des oies sauvages, tout juste à l’essor, qui partent vers le sud. Ah… plutôt mourir ici et tout de suite, que de vivre sans cela. Tout l’or de l’univers ne pèse d’aucun poids face à ce bonheur-là. Et c’est bien cela, le véritable esprit de la chasse.

Voici qu’Hermas est à la traque, à présent. Les bords de l’étang sont silencieux, comme absents du monde. Que chasse-t-il aujourd’hui ? Malgré sa ruse et ses détours, la bécasse ne survivra pas ; le destin de la proie est ferré avant même que l’oiseau soit repéré. Il progresse dans les sous-bois, à pas lent et aux aguets. Sa main est ferme sur son fusil armé. Chargé de plomb numéro 6. Plus sûr à l’impact, tant pis pour le plumage. Le doigt ganté sur la détente qui palpite et tremble. Son esprit est durci comme un acier neuf.  Cela fait six heures à présent que le chasseur est en quête. Il a beaucoup marché, le pas glissant sur l’humus et les feuilles mortes.  Six heures harassantes. Pas question de rentrer la besace vide. Il y a un compte à régler et ce sera fait avant midi.

Soudain, sous les fougères, près de la lisière des eaux, quelque chose bouge.  Il tire. Le plomb déchire les feuilles, et un nuage de plume frémit sur la verdure. Des gouttelettes de sang aussi. Hermas accourt et se penche. C’était un héron cendré. Le plomb lourd lui a cisaillé la tête, et emporté l’aile droite ; les viscères sont sortis sur la mousse. Dis-nous donc, Hermas, quel oiseau ressemble moins à une bécasse qu’un héron ? Peu importe, le feu de la passion a parlé. Et de milliers de gibiers jadis vivants, les fantômes pâlis pourraient parler : les oiseaux, Hermas les désire plutôt morts que vivants. Car c’est bien cela, le véritable esprit de la chasse.

 

 

©hervehulin2021

 

Ménippe a la passion de ses connaissances. Il est érudit. Il consacre bien de son temps, dont une part de ses nuits, à l’étude. Il sait et comprend de si nombreuses choses qu’on se demande comment son esprit s’y prend pour ménager tout cela. Tenez, il connaît par cœur le nom, prénom et affectation de tous les préfets en poste sur la métropole ; il peut vous les citer dans l’ordre des départements par numéro croissant, ou, si vous lui demandez, décroissant aussi. Et lorsqu’il vous aura récité la litanie, il fera devant l’assistance un tour sur lui-même, heureux de la performance. Parlez-lui du dernier téléphone portable de telle marque ; avant même que vous le demandiez, il pourra vous décliner non seulement toutes les caractéristiques de l’engin, mais ce qu’il a de plus qui fait la différence avec les dix ou douze modèles concurrents, ainsi que l’historique technique des appareils, et en quelle année ces innovations ont été produites. Il peut aussi avancer sans ciller la liste – Ménippe adore les listes, il en produit plus de vingt par mois -des cinquante romans les plus lus sur le plan mondial, dans l’ordre évidemment. Connaissez-vous la nomenclature européenne des référencements des codes de l’achat public ? Peu importe votre lacune : Ménippe vous l’exposera en détail ; il s’est d’ailleurs fendu d’un long mémoire de commentaire, où il analyse les effets importants mais aussi les faiblesses de cette directive. Il travaille de front, ces derniers temps, à assimiler les noms latins des arbres fruitiers du monde entier, les modèles des voitures allemandes depuis l’invention de l’automobile, et un grand inventaire, d’une exhaustivité sans précédent paraît-il, des micro-ordinateurs, et ce depuis l’invention du microprocesseur. Ménippe apprécie l’intégralité.
Il a encore un grand projet qui l’occupe, mais qui reste dans les limbes, qui n’a encore jamais pris forme. Il aimerait tant aussi écrire une anthologie très volumineuse et très commentée de la poésie romantique ; mais Ménippe jamais de sa vie n’a lu un poème : avec toutes ces tâches, comment en aurait-il eu le temps ?

 

©hervehulin2021

De cet ami qui à l’instant est sorti de la pièce, n’allez pas dire du bien des figues qu’il a servies pour plaire à ses invités. De nos jours, il convient mieux en société de faire montre de méchanceté que de bonté. Là est le ton du diapason : ce qu’il faut pour être en harmonie avec autrui, c’est avant tout rabaisser, par une formule bien saillie qui fera date quelques instants, qui rameutera des rires convenus, avant d’envoyer la suivante quand sa vibration aura cessé. Dire du bien de celui qui est absent fera passer pour une personnalité insipide l’auteur de ce faux-pas, qui sera vite exposée aux traits fulgurants qu’il n’a pas voulu asséner par son précédent propos. Quel sens aurait donc de diffuser quelques flux de bienveillance sur ces réseaux qu’on appelle sociaux , alors qu’ils abîment tout ce qui fait  la vie commune – le respect de l’autre, l’amour des idées, le goût de la pensée, et aussi, simplement, la joie –? Répandre comme une nuée que lui, là-bas, est aimable, et que cet autre, est admirable ? Démultiplier que ces gens- là sont utiles, et qu’ils doivent être respectés, pour la pertinence de leurs idées, la qualité de leurs propos ? Non, la nuée qui s’envole très haut est celle des mauvais mots qui blessent ; mais les mauvais mots qu’on veut innocents comme une sorte de réflexe, deviennent si nombreux qu’ils se ramassent en essaim, et les essaims une fois lâchés se reconnaissent, puis se rejoignent ; et rejoints, ils enflent encore,  couvrent l’éclat du jour d’un ombrage secret, et grâce à l’ombre ainsi sécrétée, brûlent, dans le tourbillon de leur étrange impunité, tout le tissu d’humanité qui tremble. Alors, de toute sa puissante envergure, voici la haine, encore la haine, et son torrent noir de désastres.

 

 

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Gnathon aime sa personne, et elle le lui rend bien.  Souvent, on l’invite, on l’appelle, lui-même, sa belle personne, et tout son attirail. Ses costumes taillés en tissu italien, ses cravates fleuries, tantôt sa mini-voiture sport, tantôt son scooter avec sono intégrée, son téléphone dernier modèle, ses gadgets. Vient-il dîner ce soir ? On l’attend, il tarde, mais juste ce qu’il faut pour qu’on s’impatiente un peu mais qu’on ne s’agace point. Il arrive juste quand tous les convives sont déjà là et ont pris le temps, pas une minute de plus, de se dire à voix haute : « Où est Gnathon ? Que fait-il donc ? Viendra-t-il ce soir ? ». Le voici, enfin, on l’entend dans l’escalier, puis sur le seuil. Il amuse en ne sonnant pas, mais frappe fort sur le bois de la porte « police des mœurs ! » hurle-t-il, et tous s’esclaffent, sauf un ou deux, qui le connaissent moins. Il fait alors son entrée, et ne se fatigue pas à aller jusqu’au bout des salutations. Dès la troisième poignée de mains, il se tourne vers la salle à manger, et clame : « quand est-ce qu’on mange ? je tombe, je meurs ! » On rit. A table, il se place tout seul, au centre. Il se sert et parle en même temps. Il raconte sa journée, moque ses collègues, ses clients, il cite les noms comme si chacun les connaissait comme lui, et ne s’occupe pas d’écouter les autres. Quand seule sa personne est son sujet, son registre ne cesse d’être comique ; quand ce sujet est d’une autre, qui voudrait bien placer qu’elle existe, notre Gnathon devient grave et le ton est sévère. Quand la conversation lui échappe un peu, il ponctue de sonores : « Ah bon, Non ? N’importe quoi ? vous y croyez, ça ? » et en récupère le fil. Et il passe vite à autre chose. Il raconte encore, et coupe la parole pour substituer au plus vite, son histoire à celle d’une autre qui commençait, son opinion à celui-ci qui entendait exprimer la sienne. Parfois, il interroge un invité, n’écoute jamais la réponse. Quand il mange, il parle, sans cesser de mâcher ni prendre la peine d’avaler. Il parle tout le temps, de tout, sur tout, il parle tout seul. Il fait bien du bruit en mangeant, en buvant, pioche dans le plat de viande avec sa fourchette, coupe le fromage avec son couteau,  lèche la cuillère des îles flottantes et la rejette dans le plat. Il vide son verre, englouti le vieux Corton à bonnes goulées, puis souffle fort, et le tend à nouveau pour qu’on le resserve très vite. Le moment prend fin, Gnathon est fatigué, les invités sont partis. Il se ressert du café, mais plus personne pour l’entendre… Salue ses hôtes, plaisante que l’adresse est bonne et qu’il reviendra. Il s’en va laissant dans son sillage la nuée discrète d’un soulagement. Lui et tout son attirail, son verbe haut, sa gloire apparente, son triomphe concentrique et son appétit sans faille d’être ce qu’il est. Mais peu importe. Il sait et ne doute pas, qu’on le réinvitera, dans peu de temps.

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Pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? Pourquoi donc cette éternelle passion de ravager son semblable, de briser ce miroir de lui-même ?

Beaucoup font la guerre pour leurs dieux, leur culte, leurs idoles ; pour protéger leur république, ou étendre leur empire ; pour exterminer tout un peuple, ou se préserver de l’extinction. Ils font cela aussi pour protéger leur territoire, leur cité, ou simplement pour l’honneur de leur mémoire. Souvent pour leur liberté ou ce qu’ils imaginent comme tel. Certains pour l’avenir de leurs enfants, pour espérer d’un monde meilleur, ou en éviter un pire. Sans autre cause que l’orgueil aussi, quelquefois, pour se distinguer de la foule et sa commune valeur. Ou encore, parfois, pour la terrible passion du carnage.

Mais d’autres ne mourront que pour le souvenir du trottoir familier sous la pluie, l’odeur du café le matin, dans la maison, ou encore le contact d’un tapis sous le pieds nu, le rire d’un petit enfant ; que pour ces habitudes et ces goûts de tous les jours, ces gestes sans nom accomplis depuis des années, d’une essence invisible et indispensable ; seulement pour la banalité de ce qu’on fait chaque journée qui passe, sans y prendre garde. Alors ceux- ci seront seuls vainqueurs.  Et les autres sont déjà vaincus.

 

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