Eh bien, Eurypyle, êtes-vous donc avec nous ce soir, quand donc repartez-vous vers le sud, viendrez-vous visiter votre père cet hiver, serez-vous de retour de voyage avant le mois de mai, vous verra-t-on à nouveau à la foire, au stade, au colloque, avant que vous ne repartiez à Paris, et y retrouverez-vous peut-être vos deux filles, au moins pour les fêtes ? Celles-ci sont devenues belles et grandes, la première est en médecine, la seconde vient d’avoir son baccalauréat. En fait, non, cela est passé déjà, à présent la seconde est mariée, comme votre ex-épouse l’est à nouveau d’ailleurs, et l’aînée vient de divorcer, elle aura la garde des deux enfants. Ceux-ci sont déjà à l’école, et même, comme cela avance, au collège, voyez-vous. La maison de Montmorency, dites-vous ? Mais plus personne n’y va, elle ne vous appartient plus, vous aviez bien remarqué qu’elle a été vendue à la disparition de votre mère, cela est signé depuis six ans maintenant. Votre chat aussi est mort, depuis bientôt deux ans. Voilà pourquoi vous ne le retrouverez pas dans le salon ce soir. Ne le saviez-vous pas ?  Mais que savez-vous, Eurypyle, que regardez-vous autour de vous, pour ne vous occuper ainsi que de votre personne, et ne rien voir de cette destinée qui n’a cure de vos petits sujets, et ne cesse son cheminement ? Le tir de départ a été donné, et vous l’avez manqué.

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Un enfant pleure à voix forte, tout seul au coin de la rue, à un feu rouge, parmi les passants aveugles. Sans parents, sans attention. Que fait-il là ? N’y pensez pas.  : son malheur est l’occasion d’un jeu. Pour Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène, qui sont ensoirée ce moment-là, et qui observent de la fenêtre, pourquoi est-il là ? Chacun doit trouver une réponse. Alcippe dit : il est là parce que ses parents sont en situation irrégulière, ils ont la peau brune et cheveux crépus. La police les a saisis dans la rue pour les expulser et mettre dans un avion, les envoyer très loin, dans un désert, à des milliers de kilomètres de là. Mais les policiers, trop empressés de leur devoir, n’ont pas vu l’enfant qui reste là ,seul et abandonné soudain. Très bien, disent les trois autres, ça fait vrai. Elmire, elle, dit plutôt ceci. Cet enfant est là parce que ses parents l’y ont emmené. A ce coin de rue, qu’ils avaient repéré depuis un moment. Pour s’en débarrasser. Il est méchant, il est laid. Il est violent avec ses frères et sœurs, avec son père, avec son grand-père. Il n’en peuvent plus. Ils n’ont plus besoin de lui. D’ailleurs ils sont pauvres. Il restera toujours seul. Il comprend son malheur, il pleure, c’est de sa faute, point. Excellent, disent les trois autres, on applaudit. Theomas, maintenant doit jouer. L’enfant est là parce qu’il ne supporte plus ses repas du dimanche bourgeois. Ces repas épais qui n’en finissent pas avec des oncles et des tantes qui ne le reconnaissent jamais, ne le voient pas, ne lui parlent pas. Ses parents sont indifférents. Il s’est enfui. Loin de ces dimanches mornes. Trop loin. Et là il s’est perdu. Il s’aperçoit qu’il ne pourra plus rentrer chez lui et personne ne viendra le chercher parce qu’on ne l’aime pas assez pour ça, point. C’est bien fait, dit-on, et on rit. Dorimène propose plutôt ceci. Cet enfant était heureux, satisfait de tout, jusqu’à aujourd’hui, il est sorti faire un tour sur sa trottinette, se promener, profitant de ce beau dimanche. Des enfants, plus méchants, plus grands, que lui, l’ont agressé, ont volé sa trottinette et ses chaussures, lui ont donné des coups et maintenant il reste là tout seul. Il vient à ce feu rouge de découvrir le vrai monde. Et il est malheureux. Pas mal, et c’est bien dit, répondent les amis. Moins cruel peut-être, mais c’est subtil. On vote , toujours de belle humeur, et Alcippe est vainqueur. Mais ne vous leurrez pas. Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène referment la fenêtre et reprennent un verre. C’est un jeu peut-être… Mais il y a bel et bien un enfant qui pleure au feu rouge, quand ses pleurs indifférent.  Ainsi est notre monde. Le malheur des uns fait trop souvent le jeu des autres. Mais prenez garde, joueurs satisfaits. J’ai bien dit: »trop souvent ».

La nouvelle effroyable est tombée qu’une comète d’un milliard de tonnes va percuter la terre ; il n’y a aucun espoir de dévier le monstrueux aérolithe. C’en est fini de la planète et du genre humain.

Aussitôt, chacun s’empresse de jouir des dernières heures que le destin lui concède. On est saisi du vertige de cette négligence qui a dissous tous les plaisirs vrais de la vie depuis tant d’années, au profit d’un présent incolore et indispensable. Dans cette frénésie sans recul, on se demande, quel désir, quelle grande chose, quel suprême exploit accomplir avant que le néant ne l’emporte. Voici l’humanité toute entière mobilisée à cette obsession si pressante.

Alors Pamphile, changeant son pas, se décide  à aller voir la mer, mais faisant alors demi-tour, il entre dans une église puis en ressort aussitôt, car il doute depuis toujours, et se décide à sombrer seul, avec son livre préféré, pour reprendre ensuite le chemin de la mer ; Hermas prend un billet pour la Zambie, pour assouvir sans tarder son rêve de tirer un buffle ; Chrysippe, déchiré de la fièvre soudaine d’aimer et voyager, regrettant de s’être autant ennuyé quand la vie et la jeunesse palpitaient de trésors aveuglants,  se précipite sur Zélie qu’il ne connaît pourtant pas – si peu remise de l’échec de son équation qu’elle se remet à son calcul – et la demande en mariage ; Acis retire toutes ses économies de sa banque, et s’offre en haletant cet étrange costume aussi coûteux qu’un manoir qui, depuis si longtemps, le magnétise de sa vitrine avenue Montaigne. Alcinte se résout à porter secours ou plutôt soutenir les enfants dans la terreur, ou leurs parents, mais se ravise et ne fera rien ; Alcinia explose enfin à force de gonfler. Timante, comme soulagé, contacte très vite, la belle escort qu’il contemple en secret sur Internet depuis des années. Dorinte engage précipitamment, dans les bureaux à présent déserts, ce travail jamais vraiment fini mais longtemps rêvé d’une géante base de données de tous les dossiers qu’elle a menés à bien, depuis tant d’années de labeur.

Et tant d’autres de s’agiter, heureux ou malheureux jusqu’à ce jour, pour escalader l’Everest, traverser le Pacifique en vélo aquatique, contempler le lever du soleil sur les pyramides, se suicider devant le Taj Mahal, s’élever en Montgolfière par-dessus le Namib, embrasser la Joconde, parler enfin à la jolie voisine du palier d’en face, insulter son patron, avaler un jéroboam de Romanée-Conti, et bien d’autres compulsions ultimes trop contenues.

Mais Straton, immobile dans la cohue, ne fera rien d’inhabituel en ces dernières heures et ne s’écartera pas de l’horlogerie de ses usages : lui, il regardera passer les heures de l’après-midi, si délicates et parfumées de leur torpeur, il errera un moment sur le quai Saint-Bernard, admirant comme à l’ordinaire les parures des passantes et les échappées des mouettes, goûtera encore la brise et le mouvement des feuillages. Car seules les belles habitudes gardent le goût absolu de la vie. Puis, il lèvera les yeux, et captivé de l’embrasement de l’azur quand la masse fatale heurtera l’atmosphère, disparaîtra en souriant dans l’énorme lumière.

 

 

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Comme ce qu’ils nous montrent est bien un miroitement inversé de l’univers ou les silhouettes en ombre deviennent de chair, nous sommes souvent perdus dans l’admiration des médias et leur émerveillement.

On y voit des fantômes de gens au caractère entreprenant qui s’imposent d’eux-mêmes, qui se produisent eux-mêmes et qui parlent d’eux-mêmes sans jamais s’effacer; ils laissent croire qu’ils sont toujours consistants de parole comme ils sont toujours    légitimes dans ce qu’ils taisent; ils savent percer l’écran, joindre vos cœurs, gagner vos idées et parviennent de la sorte, à force à multiplier les paroles et les images, à atteindre les oreilles de ceux qui nous gouvernent. Ces essaims d’ectoplasmes soudain remplis de leur propre sable s’en trouvent alors trop heureux d’en être entendus, et comme encore fortifiés dans leur vibration, car ils ont de commode pour les puissants que ceux-ci les supportent sans conséquence tel le plus petit insecte sur le cuir d’un pachyderme; mais bientôt, d’un frémissement de cuir ou d’un battement de queue, le grand animal s’ébroue, si bien que ceux-là qui croyaient avoir approché son oreille disparaissent, leur notoriété se dissout dans leur régression, leur gloire dans leur discrédit, mais toujours si riches et si célèbres que le monde, continuant d’ignorer qu’il a été trompé d’illusions, revient à son indifférence en attendant d’être à nouveau agacé par d’autres insectes qui les suivront.

 

 

©hervéhulin2023

 

Clitiphon dans ses discours ne doute jamais de lui. Il vous dira être toujours satisfait de ce qu’il a fait. Tout ce qu’il entreprend est un succès, tout ce qu’il accomplit devient référence. Il aime à vous rapporter ses exploits. Il n’attend pas qu’on lui demande.Dans sa profession, nous dit-il, il est ce qui est de plus compétent. Non seulement peu savent rivaliser avec son expérience, mais tous ces gens viennent lui demander son avis, son éclairage, et comment faire.

Le ministre lui-même – que Clitiphon rencontre très souvent dans la semaine, et avec qui, il peut bien le dire, il se sent très intime – le Ministre donc, se confie sur ses doutes. Clitiphon apprécie de l’aider dans la complexité des enjeux qui se cachent derrière les décisions à engager.

Le mois passé, il a fait un discours, aussi, devant un glorieux parterre d’officiels : sept minutes d’applaudissements, et dès le lendemain, une ribambelle d’articles louangeurs. Il en aura gardé toutes les coupures, et insiste pour vous les montrer. La Sorbonne le sollicite pour un colloque, et bientôt le Collège de France. Citez un historien, un journaliste, un grand patron, tous de forte notoriété. Invariablement, Clitiphon vous dit : « Je le connais très bien, c’est un ami ». Bien des esprits notoires se pressent autour de lui, impatients de connaître son avis, ou seulement, de le connaître lui, Clitiphon. Ses collaborateurs l’admirent et le vénèrent. Tous rêvent de lui ressembler ; d’ailleurs, plus personne dans ses équipes ne porte de cravate.

Clitiphon aime le sport, et le sport l’aime autant. Cette année, il a couru le marathon de Paris. Figurez-vous, que sans s’entraîner, et sans préparation particulière, ce cher homme est arrivé cent-quarante-quatrième sur dix-sept-mille-neuf-cent-douze candidats. Et encore, ajoute-t-il, il avait depuis plusieurs jours une douleur tenace à la cheville. Clitiphon adore le sport cycliste : voilà qu’il a accompli cet été l’ascension du Col Saint-Bernard. Eh bien, vous ne le croirez pas, mais moins de trois heures lui ont suffi à atteindre le sommet, en laissant bien des plus jeunes derrière lui. Il en fut à peine essoufflé. Il s’est essayé au tennis, récemment, lui qui n’avait jamais touché ce sport ; il a usé trois partenaires classés l’un après l’autre. Quant à la natation : il envisage de traverser la Manche en solitaire.

Clitiphon a lu tous les livres, du moins ceux dont vous lui parlerez. Il ne manque pas de vous rappeler que l’auteur – celui que vous avez cité à l’instant- est un de ses amis, qu’il le connait si bien qu’il le conseille régulièrement depuis bien longtemps. Et d’ailleurs, fort de ces relations littéraires de valeurs, notre Clitiphon a engagé l’écriture d’un roman : une vaste fresque historique, foisonnante, riche et érudite.

Il est ainsi, notre Clitiphon : il aime qu’on l’admire, et s’admire d’être à ce point admiré. Depuis qu’il est en âge de se contempler lui-même, il n’aura jamais passé plus d’une journée sans se vanter à voix haute.  Quel est donc le ressort qui le tend ainsi de l’intérieur, à chaque seconde de sa vie ?

Tandis que son univers tout entier chante la gloire de Clitiphon, voyez son épouse tant chérie, comme elle le regarde si peu mais le commande si durement à chaque instant.

 

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Comme tous les matins, depuis des années, Polyclès arrive à son travail, file droit à son bureau, dépose sa mallette, en sort son portable, le met sur le bureau, allume son ordinateur, saisit son mot de passe, puis sort vers la machine à café, en tire son capuccino, revient à son bureau, boit le cappuccino d’une traite, se brûle la langue, ensuite prend un dossier, reprend son portable, sort du bureau, prend le couloir, et enfin, entre dans la salle de réunion.

Là, sont déjà installés les collègues, et le chef de service. Polyclès va droit à sa place usuelle, tire le siège de la grande table et s’assied, pose son dossier devant lui, l’ouvre ; alentour, on parle déjà, on se raconte et on échange des mots, malgré que le travail n’a pas véritablement commencé.

Mais soudain, dans la rumeur et la brume de ces voix habituelles, Polyclès sursaute. Tous ces visages lui semblent une surprise. Qui sont donc ces gens, qui sont là, à leur place et qui parlent, bougent leurs têtes, ouvrent leurs bouches, agitent les mains ? Pourquoi sont-ils là, et Polyclès lui-même aussi ? Comment se nomment-ils, quel est leur rôle, leur existence ? A qui obéissent-ils ? Comment donc sont-ils vêtus, pourquoi ces postures, ces costumes, ces cravates ? Que disent ces voix, dans un étrange langage, avec des mots aux sons comme inconnus ? D’où viennent-ils, où iront-ils, quels sont ces lieux, dans quel bâtiment, dans quelle ville ? Que signifie donc tout cela ?

Alors Polyclès se lève et sort de la salle. Il sort de l’immeuble, il sort de la rue, il sort de la Ville. Il s’envole dans un avion sous le soleil de midi. Il disparaît dans la nuée. Allons, toute la réduction de notre destinée n’est pas si tragique.

 

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Arthénice est active pour sa cause. Elle y est très engagée, et ne passe pas une journée sans y avoir fait don de plusieurs heures ; elle voue son énergie, son temps, sa jeunesse à cette action. Puisqu’Arthénice est une militante. Elle agit pour changer bien des injustices, et ne ménage pas sa peine à cet effet. Pour quelle cause est-elle donc aussi dévouée ?

On dit qu’elle se démène tous les jours pour faire avancer une économie plus durable et solidaire, plus juste et moins assujettie à la finance ; mais aussi pour une équité accrue dans la circulation des richesses et les fruits du commerce ; ou plutôt pour l’égalité des femmes ; ou contre la misère des migrants ? A moins que ce ne soit le sauvetage des enfants abandonnés de pays lointains ? Son combat ne serait-il pas plutôt tourné contre la torture, contre le racisme, et contre l’homophobie ? Et quoi encore ?  Serait-ce contre les violences de la police, ou les maltraitances infligées aux enfants ? La solitude des personnes âgées ? Celle des sans-abris plus encore. On nous dit plutôt, pour le soutien de la recherche sur les maladies génétiques. Mais n’est-ce pas pour la préservation des océans, ou des éléphants, ou de la panthère des neiges ? Peu importe la cause, son ardeur ne lui donne-t-elle pas raison ? Mais Arthénice ignore une vérité.

Nous échouons tous toujours, tous les jours. Nous avons tous échoué. Échoué au progrès, échoué à faire la vie moins violente, moins ingrate. Moins implacable aux faibles, moins cruelle aux démunis et aux humbles, aux silencieux. Nous entendons avancer plus loin, atteindre les frontières, nous voudrions tant que cela se produise. Mais cela n’arrive pas car nous n’en avons pas la capacité. Il y a trop d’objectifs à atteindre. Ou nous les avons perdus avant de les saisir. Ou nous ne savons pas les atteindre, ni même les trouver, ni où les chercher. Et à peine trouvés, nous les perdons encore, nous renonçons, nous les cherchons à nouveau, et encore jusqu’à les oublier. Et nous sommes constants dans l’insuccès. Et pourtant, nous sommes là encore, depuis six mille ans, et nous avançons, nous nous aimons.

Arthénice ignore donc cette vérité. Puisqu’Arthénice est une militante. Mais elle continue et soutient sans souffler chaque instant de son engagement. C’est cette ignorance qui rend possible notre monde, et son inextinguible ardeur.

Nycandre connaît tout sur tout, et, grâce à ce talent rare, connaît la réponse à tous vos problèmes.  Il sait donner un avis éclairé sitôt qu’il devine un doute chez ses amis, ses proches, ou ses collègues. Il pourrait même dire qu’il aime ça, voire, soutient-il parfois, ne fait qu’assurer une vocation que son naturel lui a donné. Il vous dira ce qu’il faut, ce qui se doit, à la rigueur, ce qui convient. L’inconnu des situations se limite avec naturel à la portée de son horizon.

Sur toute sorte de sujets, il est celui qui sait avec pertinence et sans effort vous donner la solution, et la chose la plus simple à faire. Sa destinée l’a programmé pour aider et répondre. Rien ne lui est compliqué, il sait. Ne lui demandez pas d’où vient son universelle expertise, lui le sait et cela suffit.

Ce matin, il rencontre Acis qui, à la veille de partir en voyage sous les tropiques, se questionne sans cesse sur la meilleure façon de se vêtir dans ce climat inconnu ; il est tourmenté à la perspective de se trouver dans l’excès de chaud ou de froid de cette lointaine contrée qu’il ne connaît point. Mais Nycandre, sans le laisser finir sa plainte, a la solution car bien que n’ayant jamais fait le déplacement jusqu’à ces îles, il sait le temps qui peut se faire là-bas, il sait que les cieux y sont cléments, et sait qu’il ne faut pas hésiter à partir léger, à condition de prévoir une laine douillette pour les soirées plus fraîches. Il le dit en terme simple, mais sur un ton de commandement. Voilà, c’est ainsi qu’il faut faire, car c’est une évidence.

Puis en chemin, il rencontre Célie ; celle-ci a changé de fonctions dans le service depuis que Nycandre en est parti il y a deux ans. Elle se consacre désormais aux finances de cette nouvelle association, et doit veiller à en optimiser la trésorerie. Nycandre immédiatement est de bon conseil. La gestion d’une trésorerie n’est pas une affaire trop complexe si on sait où mettre les pieds dès le début ; il faut veiller très vite à ménager une marge sur les actifs, et provisionner en juste proportion de recettes, sans excès de prévision ; cela se dégonflera aux premières imprévisions ; et surtout, il faut absolument solder les dettes en proportion de la moitié, le plus avant la clôture. Voilà tout, c’est comme ça qu’il faut faire, c’est écrit et tracé par le bon sens, mais aussi, par les justes connaissances que notre Nycandre sait invoquer sur ce point.

Sans attendre que Célie le gratifie, il arrive à son bureau, et c’est Alcina qui vient le voir, très préoccupée. Elle doute de la compétence de la nouvelle stagiaire de l’accueil, qui, bien que jolie, vraiment, ne semble pas très clairvoyante : deux reprises furent nécessaires pour qu’elle comprenne le mode de sélection du standard, ce qui n’est pas très fameux, on en conviendra. Mais Nycandre sait que le problème ne vient pas de cette jeune recrue ; mais de l’équipement en dotation. Il s’engage de suite sur le mode opératoire de la nouvelle téléphonie, et du bon usage à en faire. Car le savons-nous assez, la technologie a récemment beaucoup évolué, mais s’il convient de programmer le maximum de fonctions possibles, il faut aussi se mettre en situation de gérer l’imprévu des appels, et pour ça, un petit carnet servira à noter à part les numéros appelant non encore identifiés, afin de les inclure dans la programmation qu’on révisera à intervalle régulier. Tout cela est à savoir, voyez-vous, et c’est ainsi qu’il faut faire pour optimiser le matériel ; quant à la stagiaire, c’est un fait qu’elle est très jolie, mais il ira lui expliquer lui-même si nécessaire. Son exposé ainsi conclu, Alcina s’en retourne, plutôt contrite, sa solution repoussée, malgré la technicité du propos. Nycandre a résolu l’affaire.

Après cette pleine journée, Nycandre rejoint ses amis au restaurant. On consulte la carte. Comme l’un d’entre eux interroge le garçon sur le pot-au-feu, notre consultant universel décline de suite toutes les meilleures conditions pour réussir ce plat plus complexe qu’il n’y paraît, du moins si on ne se garantit pas de quelque expertise nécessaire. Tout est dans le choix de la viande, et l’équilibre de sa lente cuisson. Le reste suit, il suffit de le savoir.

Il s’agit de, il convient, il faut. Ainsi, Nycandre a compris combien le monde est rond, et tourne bien si – semble-t-il- chacun fait et sait ce qui convient aux circonstances. Maîtriser l’adversité qui ronge nos jours n’est pas une difficulté pour peu qu’on dispose de la connaissance requise, et voilà tout. C’est une façon d’être en même temps moins seul et plus utile que fournir toute sorte de réponse aux questions qui n’ont pas encore été posées. Notez bien cette recommandation, écoutez bien ce dernier conseil, enregistrez ce qui vous est dit. Souvent, dans ses moments de solitude, ses nuits de questionnement, Nycandre s’étonne que la vie ne reprenne pas toujours ses conseils, et qu’il y ait encore tant de défauts sur terre. Il constate que des difficultés qu’il avait résorbées subsiste encore sur l’horizon, et cela le déçoit du genre humain, aveugle aux éclairages rendus. Il y a une chose, une seule qu’il ne comprend pas, c’est la question dont il ne possède pas la réponse. C’est cette inattention du genre humain sur ses sages recommandations.

 

 

©hervehulin2021

 

 

 

 

Hégesippe depuis toujours est quelqu’un de plaisant. On ne l’a vu pas autrement que d’humeur égale entoute circonstance. C’est l’effet Hégesippe, comme disent ses amis, qu’il a nombreux. Il y a quelque chose de délicat, de fragile en lui, qui le fait si séduisant.Il est très cultivé, et peut converser sans apprêt de la meilleure interprétation de la Sixième de Mahler, de la poésie japonaise ou de celle de Properce, des portraits de Van Dyck ; et quand il vous parle de Proust, il en fait presqu’une gourmandise. Un vrai puit d’humanités, on pourrait passer des heures à échanger des points de vue de toutes sortes de couleurs, on en revient enrichi.

De fragile, vraiment ; car il est de cette partie du genre humain qui ne sait pas dire non. C’est un conflit qui le dévaste, chaque fois qu’il doit opposer sa volonté à celle d’autrui ; refuser n’est pas dans sa matière, il en est ainsi. Alors il simule de se laisser convaincre, et d’être toujours d’accord. Il avance sans volonté propre. Il vit sans choisir ni décider et voilà tout. Il se laisse porter, par la brise, toujours selon le même sens.

Enfant, il avait le sourire facile et montrait une grande douceur en toute situation. Ses parents, son entourage était toujours charmé de son imagination, de ses dessins, de son langage.  Plus tard, à l’adolescence, on l’a vu devenir drôle, et cet humour circonstancié est alors devenu son point fort. Il faisait rire avec finesse, et beaucoup d’à-propos. Il écrivait des poèmes, en secret, qui n’ont jamais été lus. Dans ses années de jeunesse puis de première maturité, pendant ses études de droit, au début de sa carrière administrative, Hégesippe s’était ainsi laissé guider, et ce fut, somme toute, avec résultat. Il s’abandonna aux lumières flottantes que la vie allumait devant lui, loin devant, jusqu’où peut porter son regard, et il sut leur faire confiance. S’il a fait du droit, c’est parce que sa mère lui a conseillé cette voie : son fils avait bien du mal à s’en tracer une, de voie. Il aurait secrètement bien aimé faire autre chose, voyager, écrire et enseigner la littérature, par exemple. Mais il ne l’a jamais dit. Il n’a pas osé.

Il cachait avec habileté, dès cet âge, une réelle timidité. Il était toujours plus à l’aise avec les adultes qu’avec les jeunes gens de son âge ; qu’avec les jeunes filles surtout, dont il craignait le rire en staccato. L’une d’entre elles a imprimé un souvenir qui ne l’a jamais quitté ; il ne lui aura d’ailleurs jamais adressé la parole.

Cette timidité qu’il a gardée, le nourrit pourtant autant qu’elle l’accompagne ; elle lui confère au fond de son intimité, comme une couche transparente de tristesse, plutôt de mélancolie. C’est ce fonds un peu ombragé qui a généré cette sensibilité, et cette aptitude à saisir la beauté des choses et des instants. Cette aptitude si appréciée de ses proches et qui fait ce charme doux comme un miel.

Le voici quelques années après, plutôt bien diplômé. En réalité, Hégesippe avait du mal à affronter l’idée même de la vie au travail, dans l’univers que lui ouvraient ses diplômes. Mais il a bien fallu s’engager et passer des concours. C’était la pente naturelle après le droit. Il fut reçu très bien classé, une nouvelle étape de sa vie a commencé. Il y trouva rapidement une grande satisfaction de société. Lui, le solitaire, fit la connaissance de nombreux collègues, dont beaucoup devinrent des amis fidèles. Son empathie naturelle n’avait aucune difficulté à capter leurs sentiments.

Il est ainsi, Hégesippe. On le pousse et il avance. Il attend le vent. On l’appelle et il y va. Des portes s‘ouvrent, il entre. Sa carrière marcha de ce pas sans discontinuer. Il progressa en silence, comme une voile lointaine glisse vers l’horizon grâce à un courant invisible, mais avec cette mobilité droite que traduit une inertie électrique.

Cette carrière pourtant tout à fait honorable, ne l’intéressa pas beaucoup. Pas plus qu’au -dessus de la ligne de flottaison. Bien sûr il aimait les contacts et la vie de société, la reconnaissance aussi qui lui était montrée. Souvent, il pensait à cette œuvre de littérature qu’il caressait dans ses envies, et qui ne voit toujours pas le jour comme passent les années. Il fit un agréable mariage, quand une jeune femme à qui il plaisait bien, l’entrepris au plus près ; certes, ce n’était pas l’âme idéale dont il rêvait, il préférait intimement les brunes et elle ne l’était pas. Mais il y eut beaucoup de tendresse toute sa vie grâce à cette acceptation du cœur. Et ils eurent des enfants merveilleux. Trois, comme elle le souhaitait. Là, ce fut un bonheur.

Il ne combat jamais, mais toujours il accepte. C’est une manière de vivre sans affronter la dure réalité d’un choix. Plus le temps passe, plus il convient de se protéger, se dit-il. De toutes ces choses qui coûtent, ces secousses des autres, ces petites guerres du voisinage. Et ce tumulte du monde qui vous saoule et vous épuise. Dans le silence des nuits blanches, il songe à des vies parallèles, celles qu’il aurait pu avoir. On remarque bien, derrière son humour, et son immense culture si bien partagée, un niveau d’expression, une sorte de culte des mots, peu communs.

Les années ont passé. La vieillesse est arrivée. A présent seul dans sa vie longiligne, il a bien remarqué que les mots lui viennent moins bien, et que les souvenirs tremblent, puis s’effacent. Il s’habitue à cet état programmé des choses. Un jour, alors qu’il est procédé à la vente de sa maison, et au déménagement des foules d’objet qui occupent cet espace familier, alors qu’il est l’heure de la maison de retraite, il retrouve un poème qu’il avait composé à l’âge de vingt ans. Il le lit. Et là, il manque de chavirer. La feuille lui tombe des mains, un vertige aveuglant l’assaille. Ce petit texte est d’une immense beauté, sculpté par un talent scintillant, d’autant plus que refoulé. Là était la vérité d’Hégesippe, et il s’est trompé; à toujours vouloir se protéger dans le sens du vent, il n’a pas saisi la beauté du contre-courant.

 

 

©hervehulin2021

Regardez sur l’horizon, derrière l’étendue des champs et le liseré des bois, la silhouette compacte de ce village ; le calme robuste qu’exhalent ses toitures anciennes, la ligne des murs empierrés de grès ancien, et surtout ce clocher élancé sur le bleuté du ciel, incarnent l’image de la douceur de vivre. L’esprit navigue un peu et, sans effort, se représente les rues heureuses, l’école radieuse dans le bruit des enfants qui courent, l’odeur merveilleuse du pain vers la devanture de la boulangerie à l’ancienne. Sur la gauche, un petit bâtiment est délabré, le carreau semble brisé, peut-être est-il vide ou l’aura-t-on abandonné. Par devant, la verdure tavelée de boutons d’or, car c’est l’été.

Voyez sur cette grande photographie, comme toute une famille rassemblée échelonne ses quatre générations sur les marches d’une mairie. Les membres en sont très nombreux, qui couvrent tout le perron, jusqu’au portique du bâtiment municipal. Adultes, grands aînés ou enfants, chacun pour la circonstance heureuse du moment, a revêtu de jolis vêtements. Tous ces visages d’allure allègre fixent droit devant l’objectif qui va les saisir. Ils sourient tous d’un même sourire, comme une seule figure, rassemblés dans l’harmonie du moment. Sauf un, derrière, dont les traits restent fermés, le regard dévié sur la gauche de l’image, vers la vieille dame au regard absent. Des bouquets de fleurs çà et là colorent cette petite foule.

Et maintenant, observez attentivement cette petite entreprise familiale et provinciale qui siège dans une ville moyenne ; fondée il y a huit décennies par deux frères aventureux, elle a transmis son savoir-faire et son histoire à de nouvelles générations ; à présent, celles-ci en ont fait une sorte de start-up déjantée, dans un local en loft avec baies vitrées circulaires où rien ne se cache. On y perçoit des conversations joyeuses, et souvent des fous-rires. On y est solidaire par profession. Tous les locaux sont partagés, et le travail aussi.  Sauf une exception parfois, ou deux, et il est arrivé que quelqu’un soit seul dans un bureau individuel, au bout du couloir de rez-de-chaussée, mais jamais bien longtemps, et ça importe peu. Car ce n’est ni la norme ni l’esprit de la société.

Il en est ainsi depuis que les hommes s’associent à d’autres hommes : de loin, un village, une famille, une entreprise donnent toujours une figure heureuse, et chacune paraît unie. Mais de près, ces communautés du genre humain ne seront à jamais que chapelle et querelle, polémique et dispute, dévorées par les instincts solitaires, pour tout et rien. Et des secrets à travers les nuages, et des mauvais sentiments nourris derrière le paysage.

 

 

©hervehulin2021

Voilà un homme célèbre, et vous vous dites que cet homme est décidément célèbre ; mais d’où vient qu’il vous semble aussi connu ? Où donc l’avez-vous vu, pour que ses traits vous soient si fameux ? Est-ce au travail, dans votre quartier, à la conférence des parents d’élèves ? L’assemblée de copropriétaires peut-être ? Le conseil du quartier, sans doute ? Sur quels réseaux, sur quelle chaîne, pour qu’il dépasse à ce point sur l’horizon ?

Son visage vous est familier, comme sa voix, comme sa posture, toujours constantes. Hante-t-il les plateaux de télévision, les forums de l’information ? En éclaire-t-il les débats par sa sagesse et sa pertinence ? Le matin dès votre lever, son débit emplit votre matinée ; le voici qui analyse et qui commente et qui recommande. Est-il une conscience honnête, autant que celle que l’on cherche ces temps-ci pour nous guider, pour qu’il peuple ainsi votre espace, vos idées, vos craintes ? Sa personne toute entière apparait sur plusieurs canaux en même temps, sollicitée de tous. Mais écoutée de qui donc ? Voici qu’on le questionne, qu’on le presse. Mais comment se fait-il qu’il soit toujours là en toute circonstance ? Sa connaissance des événement de la finance le rendrait donc indispensable ? À moins que ça soit son expérience des marchés publics dans le monde de la recherche ? Ou peut-être celle des brevets et inventions exigés pas la transition climatique ? Et quoi donc encore ?

Est-ce un colloque d’intellectuels qui s’agitent et disputent à la Sorbonne ? Le voici au centre de la table, qui capte le point de mire. Est-ce  une réception à l’Hôtel-de-Ville ? Il est sur l’estrade derrière les officiels. Une autre réception dans la cour d’un ministère ? Son visage est dans la foule des hôtes qui se presse et déjà dans le premier cercle du Ministre. C’est aujourd’hui le défilé de la fête nationale, et le revoici sur la tribune au premier plan, qui surplombe d’un air grave les troupes au pas. Le tour de France arrive-t-il sur les Champs-Élysées ? Dans la tribune. Un plan panoramique sur les loges de Roland Garros ? Évidemment, en compagnie d’une jeune femme rayonnante. Un concert populaire, un opéra, une remise des césars, ou encore une légion d’honneur, une commission parlementaire ; et puis aussi une manifestation syndicale massive contre une vague loi, un synode d’évêques, une bar mitzvah ou un congrès bien politique, une assemblée générale de boulistes ou de chasseurs, et le voici toujours et encore et encore là, sur les bas-côtés, sur les flancs, sur ou sous la tribune.

Mais quel est donc son nom, ne l’avez-vous encore retrouvé ? On ne le saura point et peu importe. Le voici qui meurt, ses traits s’évanouissent, sa gloire s’estompe. Mais quel était son nom ? S’agissait-il d’ailleurs en toute ces apparitions, de la même personne ? Misérable postérité. Bientôt un autre prend sa place dans tous ces usages. Et son importance y sera égale.

 

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Straton est ainsi fait qu’en toute circonstance, il préfère la contemplation de petites choses aux exercices de la conversation, de la carrière, ou même de la reconnaissance de ses pairs. Somme toute, cette cohue des gens qui l’entourent lui importe peu. Les ambitions le fatiguent, les informations le saturent. Il n’y a selon lui rien de beau ni de bien dans tout cela. On l’invite à une belle réception ; il hésite à répondre. On lui demande de terminer ce compte-rendu, il soupire, contre mauvaise fortune. Vient-il déjeuner ? pas aujourd’hui, mais peut-être demain.

Au fonds de cette réunion qui dure, il semble comme égaré, et l’ennui se dessine vite sur ses traits ; mais soudain, un rayon se dévoile par la fenêtre, et notre Straton reprend couleurs.

Ce défaut qui fait tant sourire ses collègues et ses proches vient de ce regard constant qu’il est capable de soutenir sur un détail, une apparence, un reflet qui passe. Tant de choses sans importance, dont lui seul aime à deviner et cultiver l’importance. Ce regard éclairé de ce sourire discret qu’il laisse entrevoir dans sa contemplation, c’est sa marque de fabrique. A son âge déjà mûr, il n’en changera plus.

Le voici quai d’Anjou : voyez comme il se plaît, sous la senteur d’automne, immobile, en fixant le minuscule naufrage recommencé d’une poignée de vaguelettes contre les pierres ; ailleurs, vers Bastille, c’est la tête relevée derrière le sommet de la colonne, captivé par le cirque pâli des nuages, qu’il reste sans bouger ; et puis, là encore, aux Buttes Chaumont, sous un large marronnier, c’est la figure haut-perchée d’un rouge-gorge qui l’hypnotise, comme dans un halo de bonheur visible. Il y aura de nouveau un reflet de couchant sur une lanterne, une jeune silhouette qui passe, au sillage parfumé, la couleur tranchée sur jaune d’un feuillage. Et tout cela, dans l’âme de Straton, fait de ces instants son éternité.

Ne médisez pas de Straton, il est l’ami de tout ce qui fait que le temps peut freiner sa course.  Peu importe qu’il soit sorti du cercle. Il est le sens et le regard, il nous traduit sans effort la beauté du monde.

 

 

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