Hermippe est attentif à la dépense. Il sait en réguler le flux avec presqu’autant de sagesse que le regretté Colbert. De son ménage il n’ignore rien des nécessités et des oisivetés ; mais il en sait ajuster les calculs aux ressources réelles. Il sait très bien comment, de ce qu’on dispose avec près de cent, il est possible de l’obtenir avec seulement quatre-vingt dix. Et s’il est possible de réduire utilement à quatre-vingt dix, alors à quatre-vingt, cela devient avec un minimum d’effort, encore possible, de sorte que soixante-dix est alors à portée. Preuve est faite qu’il n’était point besoin de cent…La ligne est ainsi tracée. Tout ceci n’est que de la bonne mathématique. L’exemple en est simple : rien n’est plus raisonnable que de partager un pain pour la famille quand on en usait deux à chaque repas. Et on verra bien que personne ne meurt de faim, mais bien au contraire, gagne en silhouette et en bonne santé, protégé des excès et des tentations. Mais où donc Hermippe a-t-il puisé la leçon d’une si éblouissante sagesse ? D’évidence, sur l’économie qui guide la conduite de l’État depuis la moitié d’un siècle. Celle-là même qui a permis à tant de citoyens de maigrir et se retrouver nus grâce aux ressorts modernes de la république, qu’ils pourront brader au premier démagogue qui leur fera la promesse d’un second pain et d’un peu de gras.

©hervéhulin2025

Que dit-on de Ménophile, qui est universellement détesté dans son pays ? Que c’est un homme sans doute brillant, mais sans coeur, très peu intéressant pour qui apprécie les échanges d’esprits, que c’est même un caractère trop ambitieux pour être fréquentable, qu’il en est dangereux sans doute et détestable à force de mentir, car ce genre de personnes n’existe que dans ses mensonges; on dira aussi  qu’il est par nature peu enclin à satisfaire à une morale élémentaire, un manipulateur, avec un penchant certain pour la transgression, si ce n’est la délinquance; les gens comme lui n’ont pas de conscience, sinon il ne serait pas à la place qu’il occupe; c’est un dangereux, voire criminel, il faut le dire, il devra un jour rendre des comptes, devant la justice, devant les foules, il mérite les pires punitions, c’est un odieux et abject, à la fin.

Qu’a donc commis notre Ménophile pour subir un tel procès? A-t-il emprisonné des innocents, détourné à son profit des sommes destinées aux indigents et aux miséreux, a-t-il plutôt privé de soins des malades qui s’en sont trouvé condamnés, dévalisé des vieilles dames sans défense? A-t-il exterminé pour son plaisir des espèces protégées et rares, déporté des populations civiles, dirigé un camp d’extermination, ou plusieurs même? A-t-il enfin dévoré des enfants vivants, brûlé Rome pour son agrément, et avec, des foules innocentes?

Rien de tout cela. Nous sommes en France, et Ménophile n’a rien fait d’autre qu’en présider la République.

 

©hervéhulin2024

Ménalippe est admiré et respecté; car voyez-vous il travaille au Cabinet. Du ministre, du président peu importe. Il bosse dans un cabinet. Il est haut placé, et il le sait, et on le sait.

Dans la journée, il passe un tas de coups de téléphone à des gens très importants : un accident sur la nationale il appelle le préfet. Une manifestation de grévistes et il appelle un ministre ; et le ministre le rappelle pour faire le point. Une délégation de paysans, de professeurs, de notaires ou de pauvres gens, c’est lui qui reçoit, écoute et répond. Il s’active, il alarme, il traite ; il règle les dossiers. Il en ouvre d’autres. Parfois il se déplace jusqu’à la province pour représenter le ministre ou le président et régler des problèmes sur place. Il travaille dans un Cabinet.
Le soir, il reste tard, car il doit vérifier les parapheurs à la signature du ministre. Ou du Président. Il veille, et coordonne ; il supervise un tas de collaborateurs, d’experts, de conseillers, qui ont préparé des courriers, des notes, et des fiches pour le ministre. Ou le Président. Ménalippe  doit s’assurer que tout cela est d’équerre avant signature. Il a le pouvoir de suspendre un courrier, ou reporter une réunion. C’est cela, travailler au Cabinet. Car Ménalippe est membre influent du Cabinet.
La nuit, l’activité ne s’endort pas. Ménalippe est toujours là pour ne dormir que d’un œil. Il veille encore, et surveille. Même abandonné si peu dans un pâle sommeil, il frémit parfois et continue de baigner dans les affaires publiques. Il frémit, et même sursaute et grogne. S’il y a une catastrophe, un coup média, une alerte, il sera là. Car voyez-vous, Ménalippe travaille au Cabinet, et c’est un labeur sans repos. C’est une vie.

Mais quand tout le monde est parti, alors, Ménalippe, épuisé de tant d’énergie et de devoir accompli, a besoin de soulagement, et d’un si précieux moment de calme, pour se retrouver un peu lui-même ; alors, il passe une fois par jour, aux cabinets.

 

©hervéhulin2023

C’est une affectation commune, pour une personnalité d’un rang élevé dans la cité,  que de ne pas marquer les contours des privilèges qui lui sont dus. Mais le jugement des autres, de ceux-là qui sont d’un rang très inférieur, avec une forme de sourire, lui en voudra toujours d’être à la place qu’il occupe: il exige qu’imperceptiblement, le puissant plie l’échine devant les humbles. Quand la modestie est naturelle aux indigents, elle est un jeu savant pour les riches. On veut ainsi s’habituer à ce que les puissants imitent bien des  postures qui sont si loin de leur natur . Et on n’a de cesse d’accabler celui qui parmi les grands, commet l’erreur de vivre selon son rang. On congédie un ministre, quand le journal publie qu’il a fait servir un homard à ses hôtes. Il en est ainsi dans ce curieux siècle. Il n’avait qu’à offrir des coquillettes avec un peu de beurre, et l’honneur de la République était sauvée.

 

©hervéhulin2022

Le malheur des gouvernements de notre époque, qui laisse une heureuse liberté d’opinion à chacun dans la cité, est d’être en toute circonstance, accusés sans relâche par leurs sujets, des défauts et des vices de ces mêmes sujets. Ces derniers ne veulent voir dans ceux qui font les lois que la tentation de l’intérêt particulier pour échapper à l’intérêt général, et la primauté de l’ambition sur la volonté commune.

Mais qui donc assujettira le sens de sa journée, l’affection de sa famille, le niveau de son impôt, le principe de sa propriété ou de son travail, au sort de celui qui accablé de misère, reste sans toit et sans soutien endormi sur le bitume ? Qui donc renoncera, exhortant la passion de l’égalité, à la possibilité de déroger à une obligation citoyenne plutôt contraignante, s’il n’en a qu’une seule occasion ? Franchira la ligne blanche si cela peut accommoder un meilleur délai, ou laisser entrevoir un possible succès pour sa personne ? Contournera la ligne droite, si le prix de la courbe est à son avantage ? Ainsi sommes-nous, qui, dénonçant l’impéritie des puissants, ignorons notre impuissance à devenir meilleurs.

 

 

 

Il est un jardin que nous connaissons tous. Sont indispensables à nos civilités, son ombrage, sa fraîcheur, son espace et bien d’autres bénéfices des agencements savants qui ont permis de dominer sa nature originelle.

Nous y partageons des moments tranquilles, et d’autres, qui, selon le tourment ou le caprice des saisons, peuvent l’être moins. Le sol y est sensible, mais tout n’y pousse pas comme on l’entend ; souvent la meilleure volonté, et le plus parfait jardinage, ne suffisent pas à en garantir les floraisons, ou même la simple ramification des arbrisseaux. Il faut toujours y revenir, et veiller aux soins les plus attentifs, les plus constants, les plus serviles. Souvent, alors que l’implantation a semblé juste et son travail conforme aux édictions de la nature, force est de convenir que tout est à reprendre, car rien n’y est jamais parfait, et tout y est à parfaire encore et encore. Sous ce terreau d’apparence fertile, on ne finit jamais de découvrir ce sable tout de noirceur et de sécheresse, qui, alors qu’on le pensait révolu par l’effet du travail et de la culture, revient toujours se montrer sous la surface, et en menacer par sa substance, l’enracinement de toutes nos plantations. Sans cesse, il nous appartient de tailler sans faillir, et arroser, et tailler à nouveau. Et il faut admettre que ce labeur incessant nous lasse. Parfois, on serait même tenté de laisser la nature ancienne reprendre le dessus par quelques élans sauvages dont elle a seule le ressort. Nous voici près de baisser les bras. Pourquoi, somme toute, ne pas s’en remettre à la nature et ses lois faciles, qui ont existé bien avant nous ? Dans son agencement, rien n’obéit à la nature élémentaire de l’homme, mais tout n’est qu’apprentissage, tentative, et recommencement dans la tension éternelle de l’esprit.

La tentation de cet abandon est le propre de notre temps. La démocratie est un terreau si mince et si instable qu’il usera notre goût de cet effort dont l’inusable vanité nous épuise. Tout ce qui en fait la vertu et les bienfaits – ses institutions, ses lois, ses équilibres – est toujours produit de l’esprit cultivé des sociétés, mais  jamais de l’énergie de la nature.

Prenons garde : une fois le sable noir revenu par-dessus le sol, il est trop tard, et rien jamais ne fleurira.

 

hervehulin©2023

Voyez comme Démocède est habité de son personnage, comme il est habile à exprimer des sentiments rares et délicats. Il arpente la scène, en exploite l’espace pour animer pleinement son rôle. Il est grand professionnel depuis toujours. Vous avez noté : son geste est sûr, jamais trop ample, sa voix reste vive mais sans affect ; il sait bien la rouler, la rendre comique et la contrefaire pour changer de ton lorsqu’on ne s’y attend pas. Il roule, sur les planches, se déplace sans cesse, et alimente ses postures de mimiques de son cru, qui soulèvent la joie et le rire sur commande ; car Démocède, par son talent, fait de notre humeur ce qu’il veut. Quel que soit son texte, il le connaît comme s’il l’avait fait lui-même. Il sait varier le ton et le discours, on riait à l’instant, et nous voici les yeux soudain embués, le gosier serré sous l’émotion qu’il exhale. Et puis le revoici drôle, ainsi qu’il est le meilleur. Il accélère le débit et le mouvement, accroit le volume et change l’argument, en levant les mains, les yeux, tournant la tête partout où le regard peut se poser: l’effet est là, les rires de toute part se pressent. Ah vraiment, dirons-nous, voilà qui est jouer son rôle avec la tripe et la technique coulées dans un même tempérament. Mais qu’exerce donc Démocède ? Ne vous trompez point sur son métier. Il n’est pas acteur et nous ne sommes pas au théâtre, il est ministre et le voici candidat à nos suffrages.

 

©hervehulin

Aristippe est haut placé dans les affaires publiques, grâce à son talent et son travail. Cette position méritée est à présent le juste reflet de son autorité. Celle-ci rayonne dans un vaste bâtiment, pourvus de bureaux, d’annexes et d’offices, reliés d’immenses couloirs nourris de cours et d’alcôves. Aristippe trône au sommet, dans un vaste bureau, au dernier étage avec terrasse. De là, des jours entiers, et parfois, une partie des nuits, il travaille, décide, délègue, planifie et arbitre. Pour accomplir sa mission, il a autorité sur quatre sous directeurs, quatre chargés de missions, trois secrétaires et un chef de cabinet qui a le rang de sous-préfet ; sous la hiérarchie de tous ceux-ci, il a onze chefs de bureaux, neuf chefs de circonscription, et trente attachés d’administration, qui ont chacun un adjoint de catégorie A ; l’ensemble de ces bureaux regroupent plus de six cents fonctionnaires et agents contractuels ; il y a également quarante-deux rédacteurs, dix-huit logisticiens, treize comptables, deux architectes, cinq ingénieurs, et huit assistantes sociales aidées de quatre médecins, six psychologues et six infirmières; et ceci pour le premier niveau de fonctionnement ; au second niveau, sur « le terrain »,  soit dans les unités territoriales qui font le service opérationnel , ce sont plus de trois centuries de fonctionnaires, avec entre autres, onze enseignants, trente éducateurs, et  encore vingt-deux secrétaires, et aussi huit cuisiniers, et en plus de cela, tout un manipule d’experts, d’érudits, d’esthètes et de penseurs, de consultants et de conseillers,  d’astrologues, électriciens, dessinateurs, devins et maçons, et autant de mules pour acheminer le matériel. Il a un chauffeur à sa disposition permanente avec une voiture de fonction pour tous ses déplacements professionnels. Toute cette nation travaille avec élan sous le commandement droit et bienveillant d’Aristippe.

On peut se demander bien sûr quel est donc le métier d’Aristippe… Peu importe, car un jour, son cœur s’arrête. Non pas qu’il meure, loin de cela. Les grands dieux qui forgent les carrières et jugent des ambitions ont tranché qu’il irait achever les siennes dans un corps d’inspection de prestige. Tout ce peuple d’hommes et de femmes en est étonné le temps qu’il convient, et près d’en être affligé pour certains. Ce suspens n’a qu’un temps bref.

Puis Théramène est nommé, lui succède et reprend le titre. Sous son autorité, il dispose, pour accomplir sa mission, de cinq sous directeurs, de cinq chargés de missions, quatre secrétaires etc. (ad aeternam) …

 

 

 

©hervehulin2021

Alcibiade est un citoyen politique, élu du peuple. Il travaille, sans compter son ardeur, pour l’intérêt général. De celui-ci, il a l’instinct et l’ambition. Cette ambition qui le porte et le façonne. A l’Assemblée, il propose et interpelle sans lasser. Il est souvent vu dans les rues, sur les places, sur les marchés, partout dans les espaces où la vie publique se joue, partout où son mandat l’appelle. Bien des gens vont au-devant de lui sitôt qu’il se montre, lui serrent la main, et lui parlent d’eux et de leurs affaires. Tantôt il interroge, tantôt il répond. Mais jamais il ne se détache des préoccupations qu’on lui soumet. Sitôt qu’il s’éloigne, on parle de lui durablement. D’ailleurs, cet affairement dans la vie de la cité, et de ceux qui la composent, ne plaît pas toujours, pas à tout le monde. On le juge trop présent, il est toujours en vue. Partout l’attention est captée par ses mots et ses actes ; il fait de la politique, disent certains, il est loin de l’esprit public, ajoutent d’autres. Il fait surtout de la politique, avec un bien petit p, surenchérit celui-là qui le saluait tout à l’heure. Cette attention soutenue aux autres, est trop marquée pour être sincère. Il n’y a aucune raison de faire confiance à un homme politique, répète cet autre. Ces gens-là sont loin du peuple, et ne courent que pour leurs seuls intérêts. Très peu sont honnêtes, tous sont menteurs. Tous sont de la même caste, si étroite. A vrai dire, ne sont-ils pas détestables, tous autant qu’ils sont ?  Alcibiade est bien de ceux-là. Ainsi, tous le dénigrent et le détestent du seul fait de la fonction qu’il assure, et du tour qu’il imprime à cette mission que l’élection lui a commandée. Pourtant, sa position n’est que l’effet du mandat qui lui a été confié. Faut-il qu’un peuple se déteste lui- même sans limite, pour mépriser à ce point le produit de son suffrage.

 

©hervehulin2021

Clitandre est réputé d’un faible caractère. Il ne s’oppose point en toute circonstance à ceux qui parlent fort et condamnent les personnalités de la vie publique en trois ou quatre mots pas plus ; il n’aime pas les conflits et parle souvent d’un ton modéré ; il semble apprécier la mesure, et le compromis. La polémique le lasse, il préfère écouter les propos que les briser. Il est attentif au sort des autres, et leur point de vue toujours l’intéresse. Il ne riposte pas à ceux qui le contredisent abruptement. Les excès mêmes de quelques disputes l’ont fait parfois sourire, il a été vu se comporter ainsi ; il est indulgent devant l’animosité de ses pairs, et ne répond pas toujours. Lorsque certain l’agresse d’un propos tranchant, et le somme de prendre une position du même mordant, et le pourchasse jusqu’au retranchement d’un cinglant : « et toi, Clitandre, soutiens-tu donc cela, qui est innommable, cette loi assassine et infecte, vas-tu nous dire ce que tu crois, oui ou non ? », il argumente, met en balance et face au ton qui monte, souvent il esquive. Les congrégations de voix fortes et de mots assassins ne le font pas reculer. Il fait des phrases affirmatives, et conclut toujours sur une issue positive. En vérité, la position des autres, même primaire, l’intéresse toujours plus qu’elle ne le hérisse. Pour toute ces causes, dans ce siècle qui brûle à son essor, où les opinions se déchirent avant même d’être saisies, Clitandre est réputé d’un faible caractère.

 

©hervehulin2021

Démophile est partisan absolument de la République ; mais la nôtre, soutient-il, n’est pas celle qui convient, elle est farcie de défauts, de pesanteurs, d’inégalités accablantes, et son régime est incapable de satisfaire le peuple, qui reste trop loin d’elle. Elle ne vaut rien. Ce qui lui faut, à cette république, c’est un homme fort, une véritable poigne, et surtout, de l’ordre. Il est un démocrate convaincu ; mais il faut bien le dire, pour peu qu’on dispose encore d’un peu de bon sens, que cette démocratie est finie, et tous ses dignitaires sont des bons à rien, ses élites sont moisies jusqu’au noyau ; les élections en sont inutiles, et lui-même ne se dérange plus pour voter depuis un bon moment. Il est tout autant pour l’Europe, sans concession, mais pas cette Europe-ci, qui est loin de tout et n’entend rien à la cause vraie des nations. Il faut une autre Europe, une vraie, sa conviction sur ce point ne bougera plus. Il est engagé sans réserve sur l’écologie ; mais pas cette écologie qui ne veut que nous punir encore, et n’a d’autre but que nous gêner dans la vie, nous empêcher d’utiliser la bagnole et le lave-vaisselle autant qu’on le souhaite. Il est même fondamentalement pour l’impôt, et nul n’en sera surpris, car la contribution fiscale est un acte citoyen plein et entier, le fondement du contrat social ; mais il n’est pas pour ses impôts à lui, plutôt ceux de ses voisins, car lui paye bien assez comme cela et il en est lassé. Il est pour toute sorte de réformes, mais pas ces réformes qui s’imposent sans qu’on les demande, et qui changent tout le temps plein de choses à vous mettre en permanence les dessus à la place des dessous. Démophile est hostile à ce qui est, mais favorable à ce qui n’est pas. Démophile est français, vous l’aviez compris.

 

 

©hervehulin2021