Cliton est homme de notre temps. Il s’exalte tout seul sur ces estrades numériques où la foule anonyme s’agite et s’admire . Il y dépense des heures précieuses, non à méditer sur la vérité ni guérir de ses erreurs. Mais à s’exalter d’être présent. Ses heures, on le sait, sont commandées par le flux incessant des notifications, ces petits tintements de vanité qui lui rappellent, qu’il existe aux yeux d’autrui. Il aime dans ce moderne miroir se voir comme un esprit lumineux, et s’entendre comme une voix majeure . Sait-il qu’il n’est qu’un reflet, qu’un écho ?

Voyez-le, il s’indigne avec sincérité de cette injustice lointaine dont il ne connait que la moitié des faits, avalant les imprécations d’autrui. Ce n’est pas par malice, croyez-le. Mais par désir et comme l’envie d’être vu et invisible en même temps. C’est là tout son courage, et son engagement est ne proportion de son courage. Il est bon de s’indigner dans la foule abstraite. Demain, une autre cause, un autre scandale captivera sa passion. Celle d’hier sera oubliée, et rejoindra les autres chimères.

Cliton, vif et naïf, tend l’oreille aux flatteries, écoute les masques et les pantins. Il dit tout sans y penser de ses désirs, ses remords aussi, offrant matière à ceux qui cherchent toute la journée à nuire. Sa réputation, se consume alors, à la merci d’une rumeur,  d’une image d’un mot et voilà un mensonge habilement tissé qui l’emporte. Nul ne lui en voudra. Cliton n’est pas seul dans ces millions de Cliton.

Le silence, la réflexion, la conversation ont cédé la place aux exclamations et aux invectives . Croyant chaque jour devenir plus libre, il s’est s’enchaîné à l’immatérielle multitude. Il a renoncé à des visages et leurs joies simples, à ces peines authentiques qui vous forgent le cœur. Il n’est qu’un mot qui s’est perdu dans le tumulte du vide. Qui donc dans ce chaos savant, entendra la peine de Cliton ?

Donnez à un peuple malheureux un passé chimérique qui lui invente une gloire et un bonheur antique ; Goebbels clamait que la race allemande avait inventé l’écriture et la science dix millénaires avant le reste de l’humanité ; Staline que les plus pauvres du peuple avait repoussé à mains nues les hordes napoléoniennes. Trump que les voitures américaines sont merveilleuses. N’hésitez pas à affirmer encore et encore que c’est vrai, sans jamais dévier vers l’analyse ou la contradiction,  et qu’on nous a trop longtemps caché toutes ces belles choses. Qu’il est temps de se reprendre…Continuez ainsi, sans craindre de forcer dans la chimère :  que Pétain à vraiment protégé les juifs, que Vercingétorix était français, que la France par sa grandeur a jadis plus servi que dominé les africains. Laissez infuser dans les réseaux, contournez les universitaires et les savants, tout au plus dites que ce sont des ennemis de la vérité car ils ne connaissent rien au peuple. Donnez tout cela à voix forte à ce peuple malheureux, il oubliera vite son désarroi, et, pourvu que vous le flattiez,  sera à vos ordres et définitivement résolu à votre empire.

©hervéhulin2025

Anthime est soucieux, comme beaucoup, de se faire apprécier en bonne société. Pour se faire aimer, il convient qu’il faut plaire et se soucier en toute circonstance de ne jamais déplaire. Il est âpre à servir, prompt à donner de sa personne, toujours présent avant même qu’on l’appelle ; déjà en plein accord avec toute sorte de point de vue, sans même besoin de les avoir entendus ; et le voici à nouveau présent, jamais ailleurs que là où vous êtes, car ne pas être sollicité, ne pas êtres admiré, serait pour lui un arrêt à vivre dans l’exil du désert. Vous êtes là et lui aussi ; vous sortez, il sort, et il rentrera avec vous. Mais pourquoi donc n’aime-t-on pas Anthime comme il le désire ?  L’art de se faire aimer consiste à n’être que soi-même. Anthime nous lasse et nous saoule, on ne lui demande rien ; à force de souffrir toujours d’être aimé, on finit toujours détestable.

 

©hervéhulin2025

Les gens qui adhèrent aux idéaux de justice et de progrès social,  qui espèrent une transformation positive et irréversible de la société, qui se nourrissent aux arguments de justice et d’égalité, montrent des convictions qui les feront toujours souffrir ; ils ne retrouvent jamais la traduction de celles-ci, qui sont immatérielles, dans les faits accomplis. Les gouvernements et leurs nécessaires compromis les rebuteront toujours. La société telle qu’elle est toujours les décevra. Leur immanquable déception les pressera toujours, et leur reproche incessant. Les conservateurs – allons, disons-le: les gens de droite, ils se reconnaîtront – eux, ne souffrent pas d’un tel mal : si attachés qu’ils sont à l’état constant de la société, ils n’ont pour opinion que de simples postures.  Par nature, celles-ci sont indolores.

 

©hervéhulin2024

Seule l’ignorance primitive inspire l’invention constante d’autres vérités que celles qui nous sont évidentes. Il suffit d’écouter celui qui se vante d’avoir compris, ou découvert, ou prouvé que les choses vraies qu’on lui sert ne le sont pas, et qu’elles ne servent qu’à dissimuler, parce qu’elles effraient les puissants, les bien-pensants, et les marchands, celles qui le sont vraiment. Que nous dit-il, ce libérateur de la pensée, qui sait regarder à travers les murs pour nous révéler le monde tel qu’il est ?  Qu’il ne sait pas pourquoi, qu’il ne voit pas comment, qu’il ne comprend pas du tout ce qu’on lui dit, ce qu’on lui montre, ce qu’on lui chante. Et le voici qui nous fabrique par déduction et par un infaillible instinct des coupables secrets d’autrui, un nouveau tissu de vérité qu’il substitue facilement, à tout ce qu’on lui a appris. Il ne sait pas pourquoi, mais il y a bien quelque chose qui cloche dans la taille des chambres à gaz, qu’il ne voit pas comment on aurait pu envoyer des hommes sur la lune à l’époque des téléphones à fil et de la télé en noir et blanc, il ne comprend pas comment une pandémie peut si vite gagner l’humanité et si tôt disparaître qu’on ait injecté quelques substances dans des millions de veines. Il ne comprend rien de ce qu’il voit, mais connait tout de ce qu’il ne peut voir.

 

©hervéhulin2024

De Damis, dit-on, encore un qui a bien réussi. On l’a connu à la peine en toute sorte de chose. Lui qui naguère avançait si laborieusement dans ses propres affaires, le voici qui court et se rue dans les succès, dans la fortune. Avec ce progrès tout en lui change de ses manières et ses vues. Des mots nouveaux, des pensées inédites font sa marque à présent. Il veut qu’on le voie, et clame chaque fois qu’il le peut « où sont mes gens », ou encore « que de dépenses aujourd’hui » ! Il soupire, et se plaint fort de ce qu’on ne trouve plus personne pour bien faire le ménage ou repasser les chemises…Il ne dit plus chez moi mais « dans ma demeure » …Il ne parle plus de son métier, mais décline souvent sa « profession » ; il ne s’agit plus d’évoquer son travail dans les conversations, comprenez-bien, mais de « ses responsabilités », voire de sa « réussite » … Désormais, il dit « dans ma position », mais plus jamais de « à ma place ». Tout ceci résonne fort, car il est ainsi façonné à présent, le langage de Damis. Vous verrez qu’avant peu, le moment venu, il n’évoquera plus son sort, mais « son destin », et ne parlera plus de sa tombe, mais de son mausolée.

 

©hervehulin2023

 

 

Pyrame a la chance d’être riche – riche, vraiment, comme vous n’en avez pas idée-  et chaque jour le gratifie de cette situation. Il jouit de tous les biens possibles, sans avoir vraiment l’occasion de travailler ou de craindre le lendemain. Mais pour lui, être heureux de son sort, ce qui est la moindre des choses, ne le rend pas incurieux du sort des autres.

Souvent, il s’interroge sur ce que serait la vie sans cette fortune que le ciel lui a destinée. Ce questionnement est sans réponse car il ne connait pas d’autre situation que la sienne. Comment savoir, se dit-il, ce qu’est le travail, et d’aller chaque jour par un métro bondé, retrouver le même bureau, un atelier, un commerce… D’avoir une tâche à accomplir, qu’on n’aura point choisie, dans un temps limité peut-être, ou encore de la répéter tous les jours… D’attendre un salaire chaque mois, et de s’en servir pour acheter toutes ses choses nécessaires que lui, Pyrame, ne sait pas acheter car ce sont ces gens qui s’en chargent ; mais aussi, toutes ces choses moins utiles, ces choses belles et agréables et qui coûtent tellement plus que celles qui sont nécessaires. Et à propos de nécessaire, c’est quoi cette nécessité dont on parle tant, dont l’idée le questionne un peu, elle aussi, et dont il ne saisit pas la vérité?

Tourmenté de ces questions, Pyrame prend une décision. Sortant de ses domaines, s’éloignant de ses terres, il va à la rencontre des gens, s’introduit dans un café d’un quartier peuplé de gens qui travaillent :  royal, il salue et offre la tournée.

Il est accueilli en conséquence. Le voilà qui parle, et comme souvent on ne dit que ce qu’on sait faire, il parle bien de lui. Pendant deux heures, il ne parle que de ses grandioses propriétés, de ses luxueuses villas à l’étranger, de ses appartements immenses comme des terrains de football à Londres, New-York et Milan ; de la bourse, des actions et placements que ses légions d’agents assurent pour lui, de ses avoirs financiers stockés aux émirats, au Panama et dans bien d’autres contrées dont ces gens ne connaissent sans doute pas la place sur une carte, ni même le nom ; des innombrables fondations et hospices qu’il a fondés sur toutes les terres émergés du globe. Il parle avec couleurs des casinos, des jets, de palaces et de jeunes femmes aux charmes onéreux. Il en oublie même de demander à son auditoire ce qu’il était venu entendre. Puis, joyeux du bilan de sa vie ainsi arrêté grâce à l’attention de ces gens, il s’en retourne sur son orbite. Et il se dit que ces gens véritables sont bien modestes, qui ont si peu de choses à lui dire sur leur sort.

Jamais il ne saura, Pyrame, que de ces gens véritables,  aucun ne l’aura cru, aucun ne l’aura estimé, aucun ne l’aura écouté. Car l’indifférence des humbles reste la première veine de la sagesse.

                     ©hervehulin2023

Dans cet empire de brouillard où tant de vérités nous sont enfouies, nos esprits ont besoin en tout instant de comprendre, savoir, et découvrir, et c’est ainsi que Thrason est indispensable à notre gouverne affaiblie. Car Thrason est réputé très savant, doué de toutes sortes de sciences; on le sollicite sans se lasser.

Vous interrogez-vous sur la perspective du chômage dans le pays, noyé que vous êtes dans les chiffres que tant de sources assènent sans répit, ainsi que des données réelles de l’immigration ? Thrason vous dira en quelques mots ce qu’il faut croire et ne pas croire, comme la situation va évoluer et comment ce que vous entendez doit être pris pour inexact ; on vous ment, ces chiffres, à lui, et ses faits sont vrais. Les étrangers sont plus nombreux qu’on ne le croie.

Doutez-vous de la vertu médicale des vaccins ? on vous ment aussi. Sur cette question si obscure, Thrason saura vous apporter l’éclairage suffisant, en vous donnant, par ses explications appuyées, les clés utiles pour vous faire une opinion neuve et purifiée de tant de fumées. Les vaccins sont dangereux.

Vous voilà donc si près de renoncer à vous faire une opinion ferme sur la véritable évolution du climat ? Vous n’êtes pas seul dans ce marasme. On vous ment toujours, Quand tant de choses entendues vous égarent l’esprit en tout sens, Thrason encore…De quelques mots simples contre les mensonges des puissants, avec trois images à peine, il saura vraiment vous donner, en toute vérité, le vrai sens des choses véritables qui ont trait aux nuages et au soleil. Le climat de la planète n’est pas si chaud que cela.

Que ferait-on sans Thrason ? Que verrait-on du monde ? Il sait tout, il explique tout. D’où tient-il toutes ses lumières ? De lui-même, et cela suffit à prouver sa science. Thrason n’est ni économiste, ni médecin, ni scientifique, ni journaliste, ni même notaire ou danseuse d’opéra. D’où vient donc qu’il sait tout?  Car Thrason ne sait rien, mais devine tout; il découvre bien des vérités qui nous semblent cachées. De tout ce qu’il dit, de tout ce qu’il affirme, ce qu’il suggère, qu’il déduit, argumente ou soutient, aucune source n’existe ailleurs que dans sa tête.

Toute votre confiance en lui vient de ce qu’il invente tout ce qu’il dit. C’est parce qu’on sait bien cela,  qu’il est devenu indispensable.

 

Ce genre d’esprit sait que vous vous lassez des vérités connues; n’est-il pas normal qu’il vous en propose d’autres plus secrètes?

 

©hervehulin2023

Vous voyez comme Oreste est doué, et comment il aligne des vertus rares mais élémentaires à la conduite des affaires importantes dont il a la charge. Il aura appris bien des choses relevées dans ses écoles si grandes et grâce ses études si longues.

A présent le voici aux manettes de hautes responsabilités. Il sait déployer ses talents pour épouser sans faiblir le poids des décisions. Vous nous dites comme il est clairvoyant et comme il devine sous quel angle agir ? Un tailleur dispose des mêmes qualités, le saviez-vous, qu’il applique à ses tissus dont il trace les coupes au millimètre. Oreste, ajoutez-vous, lui, connaît le prix des choses, et grâce à une sage expertise de l’économie, combien coûte chaque action qu’il arrêtera ou dont il sera saisi. Assurément, mais tout autant que le boulanger, qui sait ce que vaut sa farine et son sel, puis compte chaque sou pour faire son pain et le revendre au prix convenable. Oreste, soutenez-vous, fait immédiatement le lien entre des causes de flux contraire, et connaît les interférences qui les agite ou les oppose, pour décider en quel sens les faire passer plutôt que tel autre ; certes, on ne saurait le dédire de cela, mais un électricien en sait plus que lui encore sur ces affaires de flux et de courant, et en fournit le produit pour moins cher. Mais Oreste, lui, a appris dans une université américaine – de Californie, le saviez-vous? – la façon secrète dont les causes animent des conséquences, et entraînent selon un ordre discret, des énergies et des mouvements dans des directions peu visibles, à qui n’en connaît point la mécanique. Justement, en parlant de mécanique, il s’agit bien du métier des mécaniciens, et n’importe lequel d’entre eux en sait plus qu’Oreste sur ces mouvements qui ne sont mystérieux que si on ne les fabrique pas. Mais voici Oreste, qui après une rude journée de réunions, va faire son marché. Toute sa science ne lui permet pas de connaître le prix des pêches, et il paiera bien plus qu’il ne convient à un mauvais marchand.

Oreste n’est pas inutile à la société, dont il connaît mieux que d’autres le sens et l’intérêt ; mais tout ce qu’il sait se retrouve ailleurs en des termes bien plus simples. Quant aux autres, leur savoir n’est pas moins noble; mais séparés de l’intérêt général, ces gens-là sont aveugles. Isolés, chacun de ces savoirs reste vain pour l’intérêt général : partagés, tous ces talents sont une idée du bien commun.

 

©hervéhulin2023

La vie vous assigne d’appartenir à un élément; sans détourner risque l’asphyxie. Hippolyte montre beaucoup de fortune, bien que très jeune.

Il brille et scintille dans le monde. Il bondit, vole et plonge. Il trace un train de vie exceptionnel à tous ses amis et ses collègues. Il raconte ses formidables voyages, qu’il mène très loin et très luxueusement. Il ne prend que des vols de première classe, et ne réserve que des hôtels cinq étoiles. Il possède, dit-il, des appartements en Thaïlande et à Los Angeles. En Suisse, aussi, il a des propriétés.  Et malgré son jeune âge, il conduit – souvent très vite- une Porsche. Il vit seul dans un pied à terre parisien- un loft, appuie-t-il – de deux cents mètres carrés ; mais sa véritable adresse est celle d’une large villa à Monaco, dotée d’un parc et d’une piscine. Sa mère est une styliste très célèbre, elle possède sur le Rocher une agence de mode ; et aussi un immense voilier, dont les sorties en mer, en belle société, sont resplendissantes. Hippolyte compte des stars parmi ses amis, il peut vous en présenter certaines et même vous avoir un autographe ou un selfie. Il fréquente la jet-set, prend part à des fêtes ruisselantes d’or et de jouissance, parfois coquines, sur la côte tout l’été. Il minaude si on l’interroge sur ses conquêtes. Partout, en soirée, au club, à la piscine, au gymnase, au marché, Hippolyte ressasse et sème son train de vie. Il aime éblouir, il aime raconter des aperçus de sa vie, il aime que sa vie fasse envie à ceux qui ne peuvent se l’offrir. Et on l’écoute.

Mais pourquoi donc, étant si fortuné s’habille-t-il de si modeste façon ? On ne l’a jamais vu autrement qu’avec ce triste blouson en faux cuir. C’est, dit-il, parce qu’il ne se réfugie pas dans les apparences, la mode ne l’intéresse pas. Et sa mère, si célèbre et reconnue, pour quoi donc ne la voit-on jamais près de lui ? C’est parce qu’elle travaille beaucoup, et d’ailleurs, son agence est à Monaco, là où elle a sa fameuse villa. Où donc, dans quel quartier se trouvent ses appartements ? Los Angeles, c’est grand. En fait, il n’en sait trop rien, achète et revend, ça change tout le temps ; peu importe, d’ailleurs, ça ne l’intéresse pas, et il n’a pas la mémoire des noms. Nous recevra-t-il chez lui, dans son vaste loft parisien, pour une soirée électrique ? Plus tard, des travaux qui traînent, et beaucoup de désordre, mais avec plaisir le temps venu. Nous invitera-t-il alors un été quelques jours, à Monaco, dans cette fastueuse villa ? On verra cela, mais il n’ira pas nous chercher à la gare ; et la pente est raide, qui mène à la villa. Et ce yacht ? Il est en maintenance, cela prendra du temps. La Porsche, pour une belle virée, nous emmènera-t-il ? Certes, mais pas pour l’instant, il l’a prêtée à un ami célèbre, qui est en Italie pour un long moment. Et ces célébrités amies, nous en présentera-t-il un jour ? Rien n’est moins assuré. Il ne répond pas de leur envie de vous connaître, ces gens-là sont si facétieux. On l’écoute, Hippolyte, il s’essouffle, comme on l’écoute encore.

Mais personne ne le croit, Hippolyte. Il ne le sait pas, et continue son numéro, persuadé de voler, de briller, de cingler dans les airs avant de rentrer dans ce logis étroit de banlieue où il vit seul avec sa mère. Hippolyte est ainsi, tel l’exocet qui force son élément pour scintiller un si bref instant, hors des flots, vers le soleil. Mais très vite, sitôt exposé à l’air libre, sa nature l’appelle, il lui faut respirer, et redescendre dans son élément, s’enfoncer loin sous la mer grise. Et les goélands, si loin dans les hauteurs solaires, crient et rient.

 

©hervéhulin2023

Hyacinthe est quelqu’un de bien.  Dans toutes les assemblées, encore et partout, de lui, il n’est dit que ça. Chacun loue cette évidence. On l’affirme, on le répète, et tous ceux qui l’ont approché souscrivent à cette même opinion. Même ceux qui n’ont pu le rencontrer vous le diront, c’est vraiment un homme bien.

On ne connaît point la cause de cette notoriété, ni le détail des qualités qui la justifient, tant elle est belle et forte à travers tous les jugements qui la fondent. D’aucune façon, il n’y a lieu de s’interroger. C’est vraiment quelqu’un de bien, Hyacinthe.

Mais que fait Hyacinthe dans la vie, où est-il, quel âge a-t-il, où habite-t-il ? Est-il heureux, plutôt riche, plutôt pauvre, est-il bien portant aujourd’hui, ou est-il malade ? Est-il amoureux, est-il au travail aujourd’hui ? Quelle est exactement sa profession ? Qu’a-t-il pris sur lui pour soulager les autres, que leur a-t-il donné ? Qui donc l’aura vu récemment, est-il en voyage, plutôt par ici, ou parti très loin ? Lui aura-t-on parlé au moins ? Sait-on d’ailleurs, s’il est grand, petit, assez roux ou très brun, ou simplement chevelu ? Qui est-il donc vraiment, lui que chacun juge et connaît, sauf celui qui dit cela ? Est-il vivant, depuis ce temps qu’on en parle ?

Tout ce qu’on sait d’Hyacinthe c’est que c’est vraiment- ah oui – quelqu’un de bien. Et il n’est pas besoin de savoir pourquoi. Car il y a de nos jours et dans nos usages, des phrases toutes faites, qui s’envolent et planent dans l’air sans qu’aucune volonté ne les active, dont nul ne connaît l’origine ni la conclusion, puis se posent sur des têtes et collent sur les peaux, si bien que les relations des gens se font et se défont sur cette sorte de vent. Des phrases qui parlent des gens, et qui comptent bien plus que les gens dont elles parlent.

 

© hervéhulin2023

 

 

Clarice, Eutyphron, Oronte, Théodas, Alcinte, Glycère et Dosithée, bien que de personne et nature si différentes, sont mus d’une même passion pour l’ailleurs. Ils ont accompli ces derniers jours ensemble un beau voyage. Ce fut une jolie croisière, ou un superbe périple, ou un formidable circuit, comme on le voudra. Quel que soit cet ailleurs, eux qui ne se connaissaient point avant le départ, en ont partagé avec émotion toutes les faces. Civilisations, nature, culture et musée, safari, musique et festivals, pèlerinage… Ils se sont extasiés ensemble devant une même splendeur. Ensemble, ils ont traversé le même étonnement. L’émotion, le souvenir, la communion, c’est ensemble qu’ils en auront recueillis la moisson.

Les commentaires du voyage appelaient, chaque soir de chaque étape, dans le confort des lodges et des hôtels, au diner, au bar, à la piscine, des souvenirs d’autres voyages. On échangeait. Du fond des souvenirs, apparaissaient des passions, des sujets communs de joie et de plaisir, des découvertes, on se croyait seul à les avoir vus et non, voici qu’on ne l’est plus par la seule évocation des distances traversées. Ainsi, d’autres que soi-même ont connu le bonheur tremblant d’avoir pu saisir la grâce de la Pieta, l’échappée d’un léopard sous les acacias, le mystère d’un temple khmer, le tournoiement magnétique des derviches ; et que dire encore de la majesté du Nil ? Ils jurent même de s’être un peu retrouvés, soi-même dans ce partage émerveillé.

« C’est la magie des voyages » diront-ils, une fois arrivés au terminal du retour.

Les voici qui ont récupéré leurs bagages. Comme une volée de moineaux, sitôt échangées les adresses, ils s’embrassent, ils se dispersent, dans la hâte de retrouver leurs foyers. Ils ne se verront ni se parleront plus jamais, eux qui, d’ailleurs, s’étaient si peu vus et si peu parlés, tout occupés à vanter les sites et les paysages lointains, à parler d’eux-mêmes aux autres. Ils n’en oublieront rien; mais de l’individualité de l’un, rien n’aura subsisté  dans le coeur de l’autre, après trois messages et six photos sur les messageries, et au terme de quelques semaines, désintéressés du sort des autres voyageurs, ils mettront autant d’ardeur à s’oublier qu’ils avaient mis de célérité à se rencontrer, et auront effacé à jamais le nom de Clarice, Eutyphron, Oronte, Théodas, Alcinte, Glycère et Dosithée.

 

 

©hervehulin

 

 

 

 

Ce qu’il peut arriver de pire,  Césonie, vous exclamiez-vous? Et de répondre vous-même à votre question: « ne pas être aimée, comment peut-on vivre sans être aimée? ».

Pourtant, on vous répondrait: on s’y habitue sans doute, comme d’être myope ou chauve. Regardez donc ces gens qui peuplent nos villes et nos campagnes de si grandes solitudes, ces légions d’humains qui si soigneusement alignés, regardant chacun devant soi, s’ignorent, se parlent si peu, et restent sourds à ces voix distantes pourtant si semblable à la leur…Vivre avec l’habitude d’avoir quelque chose de moins que beaucoup d’autres, mais vivre quand même. Ne pas être aimé, certes, mais regardez: le soleil se lève quand même et le soleil se couche, les saisons passent et viennent, les galaxies naissent et se consument, les métros arrivent à l’heure, les foules marchent dans les rues et les avenues, les humains crient et voyagent, les esprits chantent- et chacun est toujours vivant. Avec un peu plus de sel et de tendresse, amassés en soi.

Voyez-vous, Césonie, c’est la première vertu de l’homme que de s’habituer à se passer des autres.

 

©hervéhulin2022

Il est aisé de remarquer qu’en contemplant des nuages dans l’étain d’un rétroviseur, le contour en apparaît plus lumineux, et d’un ciselé plus joli. Sur Xanthippe, vous en souvient-il, ce fameux prince qui nous gouverna jadis, tous les avis furent unanimes du temps que ces lois et ces décrets nous pesaient. Il fut mauvais gouvernant en tout : et son sens corrompu et ses décisions mauvaises, et ses arbitrages injustes. Jamais il ne sut trouver un sens lisible à ses actions, et on était assurés de rire à ses discours. On savait combien ses arguments sur la république et la vertu étaient faux, lui qui fit sa fortune grâce à sa position. Peu honnête, il resta vraiment de piètre apparence, et même risible par sa taille et sa posture. Face à des circonstances rudes pour la république, il apparut veule, et près du ridicule. Oui, ce n’est pas d’un homme d’état qu’on dit toutes ces choses, mais d’un histrion, dont il aurait pu partager le talent. Comme on fut soulagé quand les élections le renvoyèrent enfin à une pleine retraite loin des affaires publiques !

Mais à présent, force est de constater que Télèphe, son pauvre successeur, si attendu et espéré, si bien élu même, n’est qu’un nain face aux exigences de sa fonction. Il n’est doué que de faiblesses et d’inconstance. Toute comparaison lui sera fatale.

Considérons maintenant Xanthippe, par exemple : malgré ce qu’on pu en dire certains, et malgré des failles certaines, il y a d’ailleurs bien des années, lui, fut assez bien homme d’état, finalement assez vertueux et un peu efficace aux affaires de l’état. Il fut aimé, insuffisamment sans doute, il fut suivi, on ne s’en souvient pas assez, mais il fut grand en bien des circonstances. Xanthippe le regretté. Mais voilà, c’était il y a plus de vingt années maintenant, l’histoire a passé, son miroir s’est poli, et si Xanthippe est étrangement devenu si excellent dans l’opinion, et si Télèphe, si médiocre, c’est seulement parce le premier est mort depuis longtemps, parce que le second est toujours vivant, et que cette comédie se passe en France.

 

©hervehulin.

Nos sens imparfaits, notre entendement étroit et les limites de notre raison se font vite jour sitôt qu’il s’agit de considérer le genre humain dans tous ses visages. Nous disons « les gens » les « hommes » « le peuple ». Nous n’entrevoyons qu’un modèle au profil générique car cette simplification s’ajuste plutôt aisément à nos esprits. Alors que ce sont tant d’individualités qui composent ce prodige. Regardez donc Antiphile:  vous le concevez intraitable dans ses affaires, et mal aimable en toute circonstance avec ses semblables. Il est cassant, et trop fier pour qu’on apprécie de le fréquenter. Mais inventez donc un œilleton imaginaire sur l’intimité du personnage, et vous verrez que sitôt arrivé chez lui, tardivement comme ce que lui permet sa journée de travail, il n’aura pas manqué de porter  des fleurs à cette épouse chérie depuis vingt années, et se presse d’embrasser ses enfants qui lui font fête de le voir rentré avant leur coucher. N’est-ce pas là un tableau touchant de grâce et de beaux sentiments que nul n’aurait deviné, derrière le tableau d’usage commun de cet homme ?

Vous savez tout de ce que Parménon vous expose de lui-même. Mais vous savez que personne ne pourra décrire sa vie, invisible, sa famille, absente, ses amours, inexistants. On l’imagine secret, timide, enfant coléreux peut-être, ou vieillard précoce, ou encore violent, passionné, vierge ou lubrique, sitôt le rideau tombé. Vous en êtes réduits à inventer bien des choses, et lui prêter des évènements et des sentiments hasardeux.

Et que dire de la personne de Mélinde ? Vous la connaissez, n’est-ce pas ? Vous ne l’imaginez, pour la fréquenter cinq jours par semaine, qu’aimable, complaisante, plutôt rieuse, parfois volage, un rien légère dans ses propos, mais toujours de belle humeur, souvent facétieuse, voire farceuse, portée vers les joies et les peines des autres, qu’elle sait écouter, mais constante à force d’être ingénue, jamais malveillante, bien que souvent hésitante dans ses affaires, telle une enfant qui sait apprendre de tout, et passionnée de ne rien ignorer de la vie, et des choses, et des gens. Mais permettez-lui de sortir de ce profil tant reconnu, de se livrer à son imagination et de mener à bien une entreprise dont jamais elle n’aura osé parler. Donnez-lui la clé qui va faire lever le verrou insoupçonné.  Cette personne est alors toute emportée dans cette affaire dont sa vie, alors si tranquille, dépend soudain avec fièvre. Elle parle un autre langage, elle crie souvent, n’articule plus, elle n’écoute plus, elle dit de façon grandiose des choses simples, et de façon grossière des choses compliquées, la voici pressé en toute circonstance, se hâtant de conclure des sujets à peine inventés, et repousse au lointain d’autres objets bien pressants. Est-ce bien la même Mélinde, comme cela transfigurée ? Et serez-vous sûr qu’elle appartient bien à la même espèce qu’Antiphile ?

Sont-ce bien là des composés, des particules, de ce vaste ensemble amorphe et incolore que nous appelons « les gens » les « hommes » « le peuple » ? Celui, là-bas, si affable, serait-il criminel, que nul ne le verrait. Et cet autre, à votre côté, si sévère, toujours dévoué à autrui quand personne ne le sait. Voilà bien un prodige dont l’effet nous échappe. Finalement, il n’y a pas de versant tracé ni de variation établie dans cette espèce si commune, il n’y a pas d’absolument gentil ni de définitivement mauvais ; tout n’est que décision, volonté et dérive, et c’est bien là l’espérance du genre humain.

 

©hervehulin

Dites-moi, Antagoras, avez-vous du discernement, de l’humanité, de l’esprit et le souci de connaître ceux qui vous entourent ? Dites- moi donc si vous connaissez bien Chrysale ? Si vous le connaissez comme il est, ce qu’il est, fait ou devient. On le dit votre ami. Car voyez-vous, nous-même aimerions savoir l’apprécier dans chacun de ses traits. C’est un homme qui compte, un personnage en vue, et le connaître parfaitement est un atout. On vous a vu parfois le fréquenter, lui parler, on a rapporté même que vous auriez pu rire avec lui, et chuchoter de connivence. Connaissez-vous tous ses traits et l’essentiel de son caractère, et votre regard sur sa personne est-il bien ajusté ? Qu’est-ce donc qui le fait rire, qui peut le distraire ? Ce qui l’inquiète, ce qui le rassure, le sauriez-vous ?

Alors, dites-nous de quelques mots seulement qui est Chrysale. Savez-vous quelles sont ses passions principales ? Ses penchants secondaires, et tout ce qui fait sa vie quand il n’est pas au travail ? Je peux vous le dire : il a très peu d’intérêt pour le sport, et la politique est son ennui de tous les jours. Je suppose que vous le savez, non ? Et bien, pourquoi donc avec vous, toujours parle-t-il tant de cela ? Pourriez-vous dire quels sont les livres dont la lecture l’a rendu meilleur encore, qui ont marqué son esprit ? Ceux qui ont contribué à façonner son intelligence, et modérer son ignorance. L’ayant questionné moi-même pour alimenter un jour une conversation qui tiédissait, je n’ai su recueillir de réponse. Peut-être le goût des livres n’est pas chez lui un objet de préoccupation.

Et saurez-vous expliquer cette étrange manie, mais sans la juger, de toujours porter des cravates à dominante rouge. Car vous avez remarqué cela, n’est-ce pas, vous qui le connaissez comme votre ami ? Et où donc se procure-t-il ces costumes de coupe si droite ? C’est anglais, n’est-ce pas ? Italien plutôt, dirons-nous ? Vous devez probablement le savoir.

On dit de lui qu’il est sage dans sa famille, et heureux dans son intimité, mais qu’il est beaucoup moins et l’un et l’autre en société, et que sa carrière en porte la marque. Donc, que dites-vous à ceux-là qui ont rapporté ces considérations ? Car vous savez qu’il est très attaché à sa position, et à la façon dont ses ambitions sont jugées par ses pairs, ou ses supérieurs. Il est si affairé, notre Chrysale. De son travail, de sa carrière, et sa réussite, que pourriez-vous déceler que nous ne savons pas déjà ? Peut-être aurez-vous entendu qu’il fait preuve de beaucoup d’esprit de décision, d’aucuns diront même d’autorité, dans toutes les circonstances de son emploi. L’autorité, est chez lui un trait saillant, presque une obsession. Il en faut, me direz-vous, pour nourrir les responsabilités et leur donner sens. Et il apprécie peu qu’on tarde à exécuter. On dit qu’il en devient vite orageux. Vous doutez, Antagoras, de cette lourde tendance ? Sans doute aurez-vous bien des arguments. Demandez à Clélie, qui aura perdu sa place à l’heure où je vous parle. Eh bien, Antagoras, vous nous faites l’étonné.…

Vous pourriez citer sans doute, si vous connaissez bien Chrysale, ce qu’il aime, ce qui l’attendrit, ou encore lui remue l’esprit, et lui permettrait de polir un tant soit peu cette rudesse qu’il manifeste. En ce cas, il est vrai -mais cela vous le savez déjà – vous aurez très vite à parler argent, finance et placement. Il voue à ces affaires-là un attachement très tendre, et toujours soutenu. Il faut bien dire qu’il manifeste sur ces sujet un grand talent. Mais d’ailleurs, où et comment dépense-t-il tout cet argent qu’il gagne si facilement ? C’est comme si la vie qu’il mène n’en montrait aucune trace.

Mais connaissez-vous donc ce qui fait le frisson de sa vie? Pourriez -vous nous dire les noms de ceux et celles qui lui sont chers ? Non pas les êtres qui le fréquentent ou qui dînent, ou encore qui twittent et tchattent tous les jours. Mais ceux-là pour qui lui-même cesserait de dormir si l’un ou l’une était malade, pour qui il donnerait sa vie sans tarder d’un battement de cil ? Vous ne le savez pas ? Pourquoi donc en société son épouse est toujours silencieuse, comme vous l’aurez sans doute remarqué ? et ses deux filles, si elles ont beaucoup grandi -mais vous les aviez certainement connues plus petites -elle semblent être parties bien loin faire leurs études ? Mais pourquoi si loin à l’étranger ? Nous direz-vous à la fin de votre ami qu’il est un homme heureux ?

Le regard sur les autres est toujours le miroir des qualités qu’on s’invente. Et bien Antagoras, connaissez-vous votre ami Chrysale ?

 

 

 

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Angélique est d’un tempérament très avenant. Cette constance est la clé de sa réussite. L’on voit souvent des gens sévères, ou suffisants, souvent contents d’eux-mêmes et toujours mécontents des autres, qui avancent dans la notoriété et le pouvoir. Angélique est très loin de ceux-là. Toujours souriante, toujours accueillante, dans ses propos et sa posture. Elle écoute, elle n’est jamais en désaccord avec la dernière voix qui parle. Elle est obéissante avec ardeur.

Elle ne dit jamais non en face, et ne n’apporte aucune contradiction. D’ailleurs, en situation, elle ne dit que très peu de chose. Elle sait se montrer positive et d’humeur égale… Des réunions entières s’écoulent sans qu’elle prenne une seule décision, sans même qu’elle donne une opinion. Mais elle saura toujours se mettre au centre, de sorte qu’on jugera que cette réunion était la sienne.

Voici qu’on veut savoir quelle est sa position ?  « Mais quelle est la vôtre, avant toute chose » se hâte-t-elle d’anticiper. Elle ajoute un petit rire, délicieusement féminin. Et plus rien ne lui sera demandé de la journée. Si elle sent que les opinions risquent d’être contraires, qu’il peut y avoir de l’opposition dans l’air qui vient, elle ne dira rien. A quelqu’un qu’elle congédie, qui lui dira « c’est injuste », elle répondra : « c’est vrai ». A une autre à qui elle annonce la suppression immédiate de son poste, et qui ne sait contenir sa fureur, elle abondera d’un « ce n’est pas de ta faute, mais c’est nécessaire ». D’un syndicat qui se plaint du sort de ses collaborateurs, elle dira aussi : « vous avez raison » ; au mieux, elle ajoutera « mais je ne peux le dire à haute voix, vous comprenez, je compte sur vous… »  Des décideurs résolus lui demandent de liquider tout un service, ses employés, ses biens et installations, elle répond « bien sûr » et ce sera vite fait. Aux salariés renvoyés qui se plaignent de leur sort, avec animosité, que dira-t-elle donc d’un sort si grave ? « Il est vrai, c’est très dur, je vous comprends ». A celui dont, sur l’arrêt de cette même direction, elle prend le poste ? « Merci pour tout, vous avez été formidable ». On lui reproche cette  férocité qu’elle cache mal sous son éternel sourire ? « Je suis plutôt d’accord mais n’est-on pas tel qu’on est ? » Son humeur positive et sa constance, comme cette forme d’impassibilité heureuse lui ont permis de progresser dans les rangs et d’occuper une place si convoitée. Elle est tout en haut de l’escalier.

Un sourire permet en société d’éviter bien des mots, comme une humeur joyeuse. Il peut aussi élever bien des gens vers les sommets. Mais faites attention, Angélique. Ce n’est qu’un souffle, qui monte et s’affaiblit, trop éphémère pour vous soutenir dans les airs.

 

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Memnon vient de débarquer du Sud, discrètement. Il est brûlé par le soleil et la mer. Son corps est fatigué mais il saura aller au-devant de sa fortune. Son cœur fut endurci par les épreuves du voyage, et sa résolution. Sa victoire sur la mer et ses formidables distances, a décuplé son courage. Le voici face aux murs des puissants. Il est prêt à exiger sa place dans ce monde qui ne l’attend pas. Il se rend en premier à la capitainerie du port, qui ne l’entend pas.

Fort de ses certitudes, il se déplace à l’auberge la plus proche, puis une autre encore, et celles-ci lui répondront qu’il n’y a plus de chambre disponible ce soir. Il rencontre alors l’administration qui se charge des voyageurs ; qui lui oppose que sa situation ne remplit pas les droits nécessaires, mais l’envoie aimablement sur un autre guichet qui pourra, sous réserve de quelques informations bien attestées, lui assurer certaines prestations sociales. Et les offices des prestations sociales en question lui renvoient que rien ne pourra lui être attribué tant qu’il ne remplira pas les droits nécessaires exigés par l’administration précédente. Passé ce premier jour, loin de renoncer, après avoir dormi à même le sol, Memnon se redresse dans le matin pour continuer son cheminement. Il contacte, attend, revient, complète, recontacte et attend encore. Le monde et ses agents autour de lui accélèrent leur mouvement. Face aux humains qui se replient, aux guichets des administrations qui le somment de fournir ce qu’il ne possède pas, face aux portes qui l’interrompent et se ferment, face aux couloirs peuplés de silence cloisonnés et de voix lointaines, il ne cède pas. Face aux regards qui évitent, aux grimaces qui affleurent, aux mots qui blessent ; face au travail qui se refuse et s’enfuie, Memnon titube et se maintient. Comme enfermé sous la voûte d’une immense cloche où les sons et les mots se répondent sans jamais s’écouter, son entendement peu à peu anesthésié par l’infinie complexité de ces voix et de ses procédures, pris dans les tourbillons anarchiques des innombrables oppositions qui ne sont plus pour lui qu’une stimulation endolorie, saisie par tant de canaux que le flux des conditions soulevées s’engorge dans son cerveau puis déborde et le noie, tourmenté par ses morceaux de phrases et l’échelonnement des formulaires, dans ces circonvolutions du système circulaire, où s’anime la masse des planètes toujours en mouvement sans que le discernement n’en perçoive la moindre progression, il s’incline, il ploie, mais ne sombre pas. Les jours passent puis les semaines, et les mois. Quelques bonnes volontés ici et là, éparses, n’auront pas suffi à donner à Memnon une lueur suffisante dans ce flot intarissable d’exigences dont le seul objet est de lui rappeler quelle est sa place.

Alors, usé et sans plus d’ardeur, refroidi par ces gens et ces voix qui le pressent, déçu de tout ce qui peut être humain, Memnon disparaît dans un halo discret. Il ne pourra plus retourner vers la terre brûlée de son pays lointain, ni découvrir la terre nouvelle de cet autre pays qui ne l’a pas découvert.  Il disparaît et l’eau se referme.

 

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Si les hommes pouvaient voir le succès de leurs espérances garanties sans aléas ni à-coups du hasard, si le sort leur était toujours favorable par une trame assurée, si les conséquences de leurs projets étaient lisiblement écrites quelque part, ils n’auraient pas besoin de s’interroger sans cesse sur l’avenir et ses équations à centaines d’inconnues ; de sorte qu’il n’y aurait dans toute la vie plus de place pour le doute et l’habitude de redouter les crochets de la fortune. Une lanterne éclairerait d’une lumière basse la trace à venir, en captant les feux passés du jour. Et la nature des jours à venir en serait bien assurée, et les hommes heureusement soulagés.

Mais rien de tout cela n’est réalisé comme ils le voudraient, et chaque seconde de leur existence ne sait préjuger des suites que va occasionner la suivante : ainsi, ils inventent toute sorte de travers à la destinée, et ne peuvent qu’imaginer des alternatives à cette désespérante condition qui les opprime, entrouvrant des fenêtres latérales par où brille l’éclat des superstitions et des croyances, pour les soulager de ce cruel balancement entre la peur de la vérité et la crainte de l’erreur. Ils attrapent en aveugles toutes sortes de lueurs et de reflets, qui les affolent et les séduisent tels des alucites à la tombée du jour. La lanterne est restée vide dans les feux du soir. C’est pourquoi les hommes se consument à ce point dans la passion de croire n’importe quoi.

 

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Orante est un brillant causeur. Il n’est pas dénué de fonds dans ce qu’il dit. Il a toute sorte de matière en tête pour nourrir la conversation des amis. Dans les dîners c’est un agréable convive, il anime la société et son débit est régulier, sans jamais être incessant. Il sait s’écarter de la conversation pour quelques tâches domestique qu’un maître de maison sait doser à propos.

Le dîner n’est-il pas en train de s’emballer sur le sujet de ces malheureux migrants, qu’après avoir envoyé, suite à un relatif moment de calme dans le brouhaha, que ces gens là pouvaient tout à fait rester chez eux s’ils ne voulaient pas être rejetés à la mer, ou plus simplement, faire dans les règles des demandes d’asile ou d’aide sociale, que notre Orante se retire apprêter le plateau de fromage. Le débat s’en est bien réchauffé, certain auront même ressorti sentencieusement toute la misère du monde etc, que la tarte aux cerises à la main, il envoie à l’assistance que ce sera notre devoir, devant les générations futures, d’opposer un peu d’humanisme à la sécheresse de cœur, si accablante, de notre temps, et qu’il faut accueillir ces gens définitivement, fin de la discussion.

Car Orante est un bien brillant causeur. Il connaît le secret de l’éclat qui allumera la conversation. Il sait toujours virevolter autour de la foule qui pépie, et qui parade en raisonnement circulaire dont le ressort tourne avec quelques mots seulement, jamais plus de trois syllabes; voilà qu’il jette une poignée de semence, et c’est l’embrasement. Il n’est jamais d’accord avec personne, y compris avec lui-même. Seul compte à son esprit ce qu’il entend savoir que les autres vont penser. Orante n’est pas, lui, un bien-pensant ; il défie à tout va les points de vue majoritaires, toujours suspects selon ses vœux, et agresse sur sa lancée le sens commun ; il se méfie de tous les cercles, et s’en enorgueillit. Lui sait rester dedans et dehors d’un seul trait. On ne le voit jamais venir. Orante n’a aucune idée propre, ni la moindre ligne de conviction ; il peut dire n’importe quoi et en soutenir le contraire en moins de deux phrases ; domineront toujours en lui le sens du paraître, et l’à-pic de la formule. Il ne pense que rarement ce qu’il dit ; il ne dit que le contraire de ce qu’on pense. A vrai dire, on l’écoute très peu. C’est bien ce qui s’appelle causer et ne point penser.

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Alcina aimerait tant qu’on l’aime. Au travail, dans une grande administration, elle a trouvé une place très en en vue. Elle est toujours à s’adresser aux autres avec naturel. Elle sourit, elle embrasse. Elle veut être chaleureuse, et rêve qu’on la voit comme telle. Elle compose et elle imite. Elle se déplace et se propose, elle avance et entreprend, elle contacte et recontacte. Elle fréquente beaucoup, agit toujours pour qu’on la reconnaisse en influente compagnie. Laisse toujours sa carte, qu’elle a fait faire à sa mesure et à ses frais, et rêve qu’on la rappelle. Qu’on la rappelle, qu’on vienne la chercher et qu’on lui demande son avis, comment faire et quel serait le meilleur moyen. Qu’elle donne son éclairage avisé sur la situation. Elle veut aider. Car voyez-vous, Alcina est généreuse. Elle rêve encore, qu’on dise qu’elle est vraiment généreuse. Comment montrer qu’en toute circonstance, sa seule vraie passion, c’est l’autre ?

Seule, elle a peur qu’on l’oublie. En société, elle redoute qu’on ne la voie pas assez. Dans la terreur de ne pas être estimée, elle observe avec tension les regards des autres, épie leurs mots, et une intonation inhabituelle, un imperceptible sourire en coin la met en enfer et lui ôte le sommeil.

Alcina a un secret qu’elle porte comme un fardeau intime. Le contrat qui lui a donné cet emploi et cette place, n’aurait jamais dû se faire ; ses clauses ne sont point légales. Cette femme n’a pas été recrutée sur ses capacités, mais seulement ses affinités. Son éternelle posture s’est entièrement construite sur cette seule faille. Depuis, elle fait semblant. Elle s’acharne à cacher sa faiblesse. Elle sait qu’elle n’est pas à la hauteur de sa notoriété. Elle ne sait pas qu’on le sait. Il est toujours plus inconvenant de dissimuler sa roture que de l’honorer comme une marque estimable de fabrique.

Elle aimerait tant pouvoir oublier cette marque qu’elle croit invisible. Elle aimerait tant qu’on l’admire. Elle aimerait tant qu’on l’admette. Dans ces longues réunions où elle adore se montrer, elle prend la pose, fait l’importante et la sollicitée, à chaque instant sort son portable qu’elle surveille d’une mine concentrée. Elle intervient, elle parle, pour exister. Elle commente, elle affirme et répond. Elle rêve de choses intelligentes à énoncer, qui frapperait l’attention des collègues, des choses brillantes. Mais comme dans un mauvais rêve, sa bouche n’émet que des banalités. De ces gens qui se tiennent tellement de soupirer quand elle parle, elle voudrait tellement qu’ils se voient comme ses pairs. De cet éternel tourment qu’elle s’inflige à elle-même, elle ignore le prurit chronique qui la dévaste. Elle ne voit pas qu’elle indispose à force d’insistance, qu’elle fait en permanence la leçon, qu’elle dit aux autres ce qu’ils doivent faire là où elle n’y entend rien, et que les autres, ils s’en agacent. Les autres, ils ne rêvent que d’une chose : qu’ Alcina reste à sa place. Elle a beau gonfler, gonfler. Elle ne sera jamais aussi grosse que sa vanité.

©hervehulin2021