Artémon et Artémise ont réalisé de grands efforts pour acquérir leur propriété ; c’est le rêve d’une maison à soi qui à guidé les pas de leur couple si aimant depuis des années. Avec un jardin autour. Quoi de plus légitime, disaient-ils, que de donner ainsi un sens à son travail ? Regardant autour d’eux, ils virent bien qu’ils n’étaient pas les seuls à remuer ce rêve. Sans être riches pourtant. Mais qu’ils étaient bien plus résolus que d’autres à ce dessein.

Alors ils ont beaucoup travaillé, cumulant les heures sans compter de l’aube à la tombée de la nuit ; ils se sont privés de vacances. Et de loisirs. Ils ont accumulé un petit tas d’argent, jour après jour, pendant des années. Ils ont fait des emprunts ambitieux, sans peur des intérêts. A rembourser pour des siècles d’intérêts. Ils se sont épuisés pour la bonne cause dans des temps de transports intersidéraux chaque matin pour aller au travail et chaque soir pour en revenir; car sans fortune,  n’achète-t-on pas que loin des villes où on travaille? Et il n’y a pas de jardin dans les concentrations urbaines. Ils ont bien vite renoncé à toute sorte de progéniture, trop coûteuse au vu des intérêts dus.

Puis, un jour, enfin, ils ont pu acheter leur bien, modeste certes, mais tant désiré et à eux pour de vrai. Le notaire les a félicité. Ainsi, chaque matin dans leur vie de labeur, Artémon et Artémise purent se dirent avec joie « Nous sommes propriétaires » ; et bien des gens disaient d’eux : « Ce sont des propriétaires ». Mais après tant d’effort et d’ardeur, quand tous les fruits en ont pu être cueillis, n’ayant point d’héritier à cette noble cause, il fut grand temps, comme l’âge ne les avait pas attendus selon leur caprice et qu’il faut, propriétaire ou non, mourir un jour,  de céder leur patrimoine à la République.

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Voici  un authentique entrepreneur, un homme qui prend des risques et qui n’est pas sans rien faire, et c’est Arsène. Voici dont un vrai libéral. On peut dire de lui qu’il ira loin, mais il a déjà parcouru bien de ce chemin que la vie dévoile comme on s’y aventure. Arsène considère que tout investissement – d’argent, de temps, de relations- est juste par son principe. Il adore le mouvement mais rejette l’oisiveté, honore le profit et déteste l’assistance. Arsène est un gagnant. Qui lui donnerait tort, de nos jours ? Il est pour l’entreprise et le capital, hostile au partage et à la solidarité dont il affirme que c’est la dictature des faibles et des inaptes. Seul le travail et la valeur font la fortune. Sans doute nourri de son succès, et assourdi par son propre mouvement, Arsène n’aime pas les modestes de la société, et n’a pas de mots assez sévères pour les distancés, les exclus, les précaires et les pauvres, qui ne sont  -tout le monde le sait – que des invertébrés accrochés à leur rocher. Souvent, on le voit s’agacer ou s’emporter quand ces êtres réduits, à la vie confisquée par le sort, encombrent devant ses pas la chaussée qu’il emprunte. Plus les années passent et plus il est intransigeant pour ceux-là. Plus son succès l’élève dans cet ordre social qu’il vénère, plus ceux qui restent en bas l’exaspèrent. Mais qu’on ne lui reproche rien de cette mauvaise obsession, ce n’est là qu’un détour; jadis, on l’aura deviné, Arsène fut pauvre, jusqu’à un soudain virage du sort et toute ces foules de misère sont autant de spectres qui le pourchassent de les avoir oubliés. Lui seul les voit qui le hantent et le pourchassent, mais il ignore qu’on le sait.

 

©hervéhulin2024

À se complaire dans l’attraction des puissants, on en subit les grandeurs et les servitudes. Vous êtes ami avec l’un depuis vingt ans, mais le voici qui tombe bien bas par une affaire d’argent, d’impôt ou de vilaines mœurs : happé par l’appel d’air et sitôt effondré au creux de l’indignité, vous n’avez su rien voir venir, vous dira-t-on, et qu’il ne fallait surtout pas vous approcher si près d’une personne aussi peu recommandable.  Vous êtes aussi ami avec cet autre depuis six mois, tout autant inquiété : à peine son avocat a-t-il fait annuler un mauvais jugement, que vous serez encensé d’avoir pour fréquentation une personne aussi avisée. Mais ne vous leurrez pas : celui qui s’en tire vous laissera loin derrière, quand celui qui sombre vous emporte avec lui. Ce sont là des amitiés bien difficiles, pourvu qu’elles soient sincères.

 

©hervéhulin2024

Chrysante est fier de sa promotion. Celle-ci, dit-il, le valorise. A ses amis, Il représente sa position comme on le fait d’un moment de théâtre. A sa famille, il parle de ses responsabilités, de son nouveau bureau, de ses notes de frais. Il déclame et s’agite, il est tourbillon et référence en même temps ; il dit comment les jeunes viennent lui solliciter conseil, les moins jeunes prennent exemple sur lui ; les seniors y voient à nouveau avec nostalgie leurs espérances de jeunesse. Il raconte souvent d’un air nonchalant ses exploits.

Ce matin encore, nous dit-il, il a sauvé le comité directeur de l’effondrement qui menaçait. Tout y était routine et plus de vingt personnes y parlaient en même temps sans jamais s’entendre. Mais notre Chrysante qui pendant deux longues heures n’avait point parlé, intervient. Voici qu’il s’élève au-dessus des rangs ; très vite, la cohérence de son discours, le resserrement de ses arguments captent l’attention de tous comme d’un seul homme. Les esprits lassés se réveillent. On se nourrit de son verbe, de sa compétence. On loue son excellence. Les décisions pertinentes seront alors prises sous cet éclairage sans appel. Il raconte tout cela d’une traite, l’air nonchalant et satisfait.

Sitôt la réunion finie, auréolée de sa gloire quotidienne, il sort, longe son couloir, jusqu’au bout. Il regagne son espace de travail à lui seul dédié, à côté du photocopieur, à la droite des lavabos. Il a trente exemplaires à produire. Personne n’approche, lui seul sait manipuler la reprographie. Chrysante rêve d’un vrai bureau pour lui seul.

Croire que c’est le travail exercé qui nous donne notre principale dignité est d’un usage répandu. Il est en quelque sorte l’étalon qui fixe le prix de votre personne. C’est un piège délicieux dont les liens sont appréciés, jusqu’à ce le tour du vent change.

 

©hervéhulin2022

Cléobule est ouvrier, ou postier, ou infirmier mais peu importe, vous le connaissez. C’est un homme souriant, plutôt d’humeur avenante. Il déploie sitôt qu’il parle cette faconde heureuse et ce peu d’instructions dans ses propos et ses références qui est pour beaucoup, et pour le grand malheur de celui-ci, la signature du peuple.

Ses opinions sur la société, les lois et les gouvernements, sont consolidées. Il est pour le peuple, pour la fin des puissants et la fin du capitalisme. Pour le partage des richesses, car les grands groupes et leur patrons sont des criminels, leurs biens doivent être rendus à tous et mis en commun, en production et en consommation. Il est pour un gouvernement commun qui assure avec autorité l’intérêt général et protège les pauvres avec rigueur et l’appui de lois très fermes.

Mais il est aussi contre des décideurs abstraits et mous, se sent loin de ces hommes politiques et ces élus décadents, contre ces journalistes vendus au système, contre ces migrants qui nous parasitent, contre l’idée d’un pays mélangé voire remplacé, contre les juifs qui nous surveillent, contre ces musulmans qui nous effraient, et contre tous ceux qui cherchent à nuire à l’homme blanc hétérosexuel de souche chrétienne de cinquante ans. Il est hostile à ce pays qui ne ressemble pas assez à celui de ses arrières-grands-parents.

Car notre curieux Cléobule est convaincu d’être peuple. La preuve qu’il est vraiment peuple, vous dira-t-il, est qu’il est peu allé à l’école, n’a jamais voyagé hors de sa banlieue, est fier de ne jamais lire un livre, et de gagner très peu sa vie, avec ou sans travail. Mais encore de sa sueur, ou d’avoir les mains abîmées. Tout cela est d’une bonne marque de fabrique. C’est sa ligne bien à lui, dont il ne déviera pas. D’où lui vient donc cette furieuse conviction ? Cela fait quarante ans au moins que ces puissants qu’il déteste, lui ont inculqué cette si basse image du peuple, et cette vérité : convaincu d’être peuple parce que tout en bas, détestant tout ceux qui sont plus hauts que lui, et ne disposant de la connaissance de rien ni du goût d’autre chose, Cléobule ne changera jamais rien à la pyramide des choses, pour le grand bénéfice de ceux qui ont tant de mépris pour lui.

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Ne voyez-vous avec quelle ferveur Chrysante sert toujours Théramène de si près ? Il est en toute circonstances, à le précéder, pour s’assurer que le chemin est libre, sans encombrement ni saleté devant les pas de son illustre ami ; que la porte est ouverte, que la chaise est tirée. Il se penche encore et lui ôte sa veste. Il se charge de ce que la voiture soit garée sans souci. Au restaurant, il est encore là, vérifie que la commande passée est la bonne, que c’est bien le bon vin et le bon plat, et le bon menu et le bon prix, se lève et va sermonner jusqu’au fond des cuisines. Il se fait voir et revoir tout près de Théramène, il parle et rit à voix forte, démontre sa connivence à force moulinets, et met la main sur l’épaule, s’esclaffe à nouveau, pour peu qu’on ne l’ait point encore remarqué, changeant le ton sonore de son rire, tantôt grave, tantôt aigu, criard et efféminé en même temps pour être certain d’avoir été entendu. Passionné d’être utile à celui dont il a fixé le sillage, il ne voit rien que sa mission. Sa vie n’est plus qu’une antichambre fermée de cette réussite qu’il n’a pas. Mais demandez à Théramène qui est Chrysante : il ne saura vous répondre, et jurera ne l’avoir jamais vu. Car à force de ramper toujours plus bas pour servir un bien plus puissant que lui, le pauvre Chrysante, toute substance perdue, est devenu invisible.

©hervehulin2023

Céphise à l’habitude remarquée de rire haut, en montrant ses dents qu’elle a blanche.  En parlant, elle fait toujours des gestes des mains, qu’elle met en avant pour qu’on les voie. En écoutant, elle fixe son regard, qu’elle cultive comme profond, noir et brillant. En riant, elle met la tête un peu de côté. En travaillant, elle garde la tête bien droite, et plisse toujours un peu ses paupières. En marchant, elle met lentement un pied devant l’autre, et ainsi de suite sans varier de discipline. Souvent, aux beaux jours, elle se déchausse discrètement d’un pied sous la table, pour faire voir, dans le message de sa peau nue, comme elle peut être sensuelle. Mais tous ces gens qu’elle fréquente sont bien décevants assurément, qui ne voient en Céphise qu’une femme trop forte, bruyante, insupportable à force d’apprêtements. En dormant, elle ronfle fort; tel est son authentique secret.

Métaphraste souffre d’une maladie qui ne se soigne pas: il veut réussirRéussir dans le métier et la carrière et figurer parmi ceux qui comptent. Il veut avancer encore et encore, et chaque jour qui passe nourrit cette fièvre. Plus il fréquente, plus il rencontre autour de lui, et plus son ambition le rend souffrant. Il est en écoute à chaque minute, et en mode veille sur toute sorte de chose, des grandes et des petites, mais toujours là. Il distribue sa carte par liasses, il sillonne les réseaux de ses mots. Il se précipite vers vous, et vers d’autres, pour rendre service, et vous dire ce qu’il convient ; il fera le mystérieux, jouera l’influent, mais vous garantit qu’il accomplira ce qu’il faut à votre service. C’est lui qui fera le dîner de la promotion, et passera cent coups de fil à cet effet. Qu’une porte s’ouvre sur l’antichambre d’un préfet, une fenêtre, ou même simple lucarne, sur le cabinet d’un ministre, et le voici qui s’engouffre sans attendre qu’on l’appelle, pour s’y montrer et s’y faire reconnaître. Un colloque, apprend-t-il, s’organise pour cette semaine? Il fait des pieds pour en être, des mains pour y parler de ce qu’il connaît, s’y invite quand la réponse ne vient pas assez vite, et vous pouvez lui faire confiance : il prendra la parole, et ne lâchera pas le micro ni l’écran avant d’avoir brillé. Il rentre tard le soir, à peine pour embrasser ses enfants, et le fait savoir partout où il le faut. Mais ce n’est pas encore assez pour réduire la température et la soif qui le tenaillent.

Pour apaiser cette fièvre, ses amis et ses collègues lui disent bien qu’il fait un parcours admirable, que c’est un sans-faute, et en chaque occasion, il lui est répété qu’il ira loin. Mais si on lui dit qu’il ira loin, n’est-ce pas le signal qu’il est encore trop près et qu’il faut encore vite avancer ? Mais redoubler d’effort ne lui fait pas peur. Cette énergie d’aller plus avant et plus haut qui le brûle délicieusement lui remplit tout le corps et l’âme en même temps, alors que la distance enviée et la hauteur aperçue n’existe que dans sa tête. Métaphraste souffre d’une maladie qui ne se soigne pas; il a réussi et veut réussir encore.

 

©hervéhulin2022

Ceux qui ont mieux réussi leur trajectoire en société que d’autres, nous les admirons parfois tandis que dans leur cheminement, ils nous étonnent. Mais limitons à ça notre regard et n’allons point au-delà. Car parmi ces nombreux-là, il y en a tant qui ont renoncé à de beaux et justes sentiments, tant qui ont sacrifié les émotions attendues, qui ont vendu leur fierté pour trois titres vains ou cinq marches sur l’échelle de la gloire qui en compte plusieurs millions, qui ont écourté leurs amitiés ou les ont simplement vendues, qui ont renoncé à leurs familles et délaissé ces enfants qui attendaient bien tard le soir, et bien d’autres qui auront oublié leurs opinions pour avancer encore et encore, et tous ceux-là ne manqueront pas de s’en souvenir en secret un jour. Ils sont allés dans la carrière comme jadis on allait au couvent, en s’inventant une vocation qui ne ferait, en s’asséchant avec l’âge et les désillusions, que découvrir lentement l’horizon des vies délaissées.

Tout ce qu’ils ont gagné, tout ce qu’ils ont acquis, l’aura toujours été à titre onéreux et de faible bénéfice, à un prix qu’aucun sage ne voudra donner: tout renoncement à ce qui fait la vie plus douce est d’un coût insoupçonné au moment de l’achat : ce même prix dans les vieux jours saura leur rappeler son poids. N’envions à aucun de ceux-ci la gloire de leur carrière.

 

 

 

Être un homme de mérite est toujours un agrément pour autrui, mais parfois une épreuve pour soi-même. Artémon est apprécié de juste valeur, par ses pairs et ses subalternes. Sa réputation assise avec solidité, il lui aura été facile de monter des échelons. Regardez-le, son aisance et sa réussite font envie. Voyez comme il est concentré sur cette présentation, comme il est réactif dans cette réunion. Mais que savez-vous de son visage intérieur ? Au fonds, subsiste une pâle sentine ignorée de la lumière ; Artémon, chaque seconde, doute du cheminement de sa vie. Cette invisible réalité des âmes, quand vous le voyez si attentif au travail, veut qu’il ne pense qu’à de belles choses jugées de faible prix. Les papillons, les oiseaux, les fleurs. La ligne bleutée d’une crête lointaine, un rire d’enfant sur la plage.  Quand il est seul, face à son miroir, ou dans l’instant précédent le sommeil, il lui semble être un imposteur suffisamment habile pour jouer ce qu’on attend de lui, mais toujours à la merci d’un regard ou d’un glissement qui le trahiront pour toujours. Souvent, il fait le rêve qu’il est perdu dans les couloirs familiers de ses bureaux, qu’il a loupé par inertie une importante échéance comme il était occupé à lire un poème, ou encore, face à un public noué à sa parole, qu’il ne sait pourquoi il est ici, ni ce que lui veulent ces gens. Mais aussi qu’il doit entrer quelque part où il est attendu, et que la double porte en est fermée quand elle devrait être ouverte. Pire encore, qu’il a une décision à prendre devant un auditoire pressant, de cent visages au moins, et ne sait rien faire de ce qu’on attend de lui. Artémon depuis des années est hanté par le duel intime de ces deux moitiés d’âme, et redoute leur inversion au grand jour.

Il ne sait pas, Artémon que tous ceux qui l’observent et le jugent chaque jour, tous ceux qui le reconnaissent, tous ceux qui le gratifient de louanges, souffrent du même mal, partagent les mêmes songes, nourrissent la même frayeur. Il ne sait pas, Artémon, que tous ceux-là partagent avec lui cette émotion secrète

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Elamire est bien souvent critiquée par ses proches, ses commensaux et ses collègues. Car Elamire est jugée comme une ambitieuse; c’est un fait qu’elle aimerait bien réussir dans ses entreprises, et s’élever dans la société. Elle le dit, ose l’exprimer, et n’hésite pas à répondre et développer si elle en voit l’intérêt. Elle croit dans sa trajectoire. Mais c’est une ambitieuse, dit-on d’elle, et voilà tout.

On rit de la confiance qu’elle montre en elle, des qualités qu’elle s’attribue. Lorsqu’elle exposera ses idées, ses projets pour elle-même et sa carrière, on l’écoutera avec une attention fermée ; mais sitôt qu’elle aura quitté la pièce, tout ce qu’elle aura dit sera passé sous le tamis de la pire dérision. C’est une ambitieuse, répète-t-on.

C’est ainsi ; personne n’estime Elamire, car nul ne juge sa personne à hauteur de ses ambitions. Ce n’est qu’une ambitieuse, dit-on toujours.

Mais voici que par une faille étrange et soudaine dans la configuration des choses, le sort bascule. Voici soudain qu’Elamire s’élève par dessus les rangs de la société telle une montgolfière par dessus l’horizon. Tout lui rit, la fortune la gratifie en toutes ses initiatives. Elle réussit, elle monte encore, les puissants la repèrent, l’embrassent, l’acceptent dans leurs rangs; ses talents, désormais justement valorisés, résonnent dans tous les espaces que le monde intelligent autorise. Le prince la reconnaît, l’appelle, la nomme et la récompense. On la presse pour des faveurs. Ses conseils sont espérés, ses interventions tellement priées.

Elamire est à présent sans cesse complimentée par ses proches, ses commensaux et ses collègues. La pertinence de ses  justes ambitions sans cesse est louée. Tous estiment Elamire à présent, et attendent sa bienveillance. Car s’ils ont changé leur avis, ils n’auront changé ni d’esprit ni de posture.

 

 

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Vous êtes, Dorus, dit-on, un formidable financier, et surtout, un jeune homme qui mérite sa fortune. De l’art des transactions, vous êtes expert. Vous avez beaucoup d’argent, vous en achetez en quantité plus qu’il n’en faut, pour ensuite en revendre encore plus et ainsi en gagner toujours encore.

Dans cette habileté au gain, vous consacrez vos journées, vos nuits, tout votre temps et toute votre jeunesse. Vous avalez des fortunes sans même quitter votre téléphone. Vous n’en avez pas le temps, et si jamais vous lâchez cet outil, c’est pour vous river à l’écran d’un minuscule ordinateur, qui vous permet de gagner tout autant. Quel âge avez-vous, Dorus ? Vingt-cinq, vingt-sept ? Peu importe. Vous possédez une Porsche déjà, et une villa en Floride. A vingt-cinq ans vous avez atteint vos dix millions de capital propre. Votre objectif est de tripler la somme avant trente ans.  Vous êtes si efficace, Dorus, que cet horizon facile est à votre portée. Tout va très vite chez vous, tout est transaction, votre métier, vos bénéfices et votre vie qui ne font qu’une chose. Vous vous déplacez en scooter, et tout en sillonnant les rues entre vos rendez-vous et vos clients et vos mandataires, tout sinuant entre les voitures, vous achetez et vous vendez. Vous n’avez cure de savoir, de ces sommes électrisantes, l’origine et le sens et quel travail les produit. Car vous n’avez point de temps pour ces considérations. Dans cette profession qui est la vôtre, il faut aller vite ; et vous savez aller vite, très vite en toute chose. Vous voilà encore brillant sur votre scooter, fulgurant comme une truite entre les véhicules et les piétons, téléphonant et téléphonant encore, achetant ou vendant, puis téléphonant encore. Si vite que vous n’aurez pas eu le temps de goûter, de profiter, d’aimer, de retenir les rires et les joies autour de vous, de capter les sourires, de regarder les visages croisés, ni le temps de noter ce feu qui vire au rouge, et ce camion vous heurtant de plein fouet. Maintenant que vous avez si tôt cessé de vivre, Dorus, qui reste donc pour glorifier vos millions, qui donc pour pleurer cette transaction ?

 

©hervéhulin

D’Athénaïs, nul ne peut contester la réussite; c’est une femme puissante. Sa position en hauteur est méritée. Elle exerce des fonctions d’autorité dans ce monde d’homme et elle a su faire sa place à force de talent, de volonté, et de résolution, dans le monde des influents.  En quelques bons souples et puissants. Elle sait ce qu’elle veut, et cela suffit à faire la valeur de sa notoriété. Elle dirige son organisation avec un jugement ferme, et une réelle vision des choses. Son autorité s’étend sur des services et des unités innombrables ; partout, des hommes et des femmes travaillent avec ferveur sous sa seule référence. « Athénaïs souhaite » …  « Athénaïs a décidé » … « Athénaïs envisage » et aussi, « une fois de plus, Athénaïs a eu raison de faire, de refuser, d’engager » … On loue sa pertinence, et sa décision. On entre dans son vaste bureau du dernier étage, avec de l’appréhension, mais aussi un frisson d’adoration.

Athénaïs est bien entourée, elle a ses fidèles qu’elle sait choisir et gratifier. Elle a sa cour et ses courtisans – souvent jeunes, car elle redoute le miroir de l’âge ; elle donne les titres et les honneurs ; un mot, d’humour choisi, qui volera vite dans les couloirs, un coup de patte, et tombe la disgrâce. Elle décide la création d’une nouvelle unité, avec tous ses moyens et son équipe, ce sera pour nommer à sa direction celui-là qui a la principale qualité d’être son amant. Femme, elle affirme aider les femmes à gravir les échelons, et fait tout pour leur offrir de la visibilité et de la responsabilité. Du moins, tant que leur apparence, ou leur jeunesse, ou leur intelligence ne risque pas de voiler les siennes. Elle commence souvent son propos par « nous autres, femmes » … « En tant que femme » … « Les femmes comprendront ce que je veux dire » … Mais, sitôt que vous serez en confiance, ne lui parlez pas d’Angélique, de Zélie, de Climène, qui ont réussi ici, ou brillé hier, surmonté cela ; Athénaïs vous mordra, et l’organe blessé mettra longtemps à s’apaiser. Elle vend combien elle est adepte d’un management participatif, et déclame à qui veut, sa passion du collectif dans le travail ; mais ses fidèles savent qu’à aucun prix, il n’est permis de la contredire, ou de porter une contribution critique à ce qu’elle a dit. Elle répète qu’une entreprise, une équipe, une mission, tout cela est précieux comme une famille et voilà tout ce qui en fait l’émerveillement durable; mais un jour, elle est nommée là-bas, un peu plus haut qu’ici, et la voilà en allée, sans retour, elle s’efface dans le paysage, sans prendre le temps de dire adieu, captivée absolument par sa nouvelle ambition.

Alors que les femmes ont mis des siècles à pouvoir enfin ouvrir leur talent au profit du genre humain, il faut bien déplorer combien certaines, sitôt qu’elles gravissent une marche, ne réussissent pour y rester qu’à oublier qu’elles sont femmes et voler aux hommes les plus détestables de leurs travers.

 

 

 

©hervehulin2021

C’est une bien étrange constante de notre temps et de notre peuple que cette passion de se clamer dans la conversation le meilleur ministre de toute chose. Qu’une guerre éclate aux antipodes, qu’un déluge ou une épidémie se déchaînent, qu’une nouvelle loi déchire la société, voici que sans appel et sans délai chacun se met en tête de régler l’affaire qui gronde. Et nos gouvernements, quelle qu’en soit la couleur, sont soudain réduits au profil d’une puissance hostile, poussée par des intérêts occultes, dont le grand dessein est de nuire à tous. La solution qui nous gouverne ne sera jamais la bonne. A la terrasse de son café familier, dans le fauteuil de son séjour, un verre de vin blanc à la main et ses amis ou sa famille disposés en arc autour de sa personne, notre citoyen égrène les réponses faciles qu’une juste et saine politique aurait dû produire.

Ariste est bien installé dans son propos, il règle en bonne compagnie la question du chômage de masse. Il suffirait de ceci, et de décider une fois pour toute que cela est ainsi, et montre qu’il faut voir les choses comme ça. Et voilà tout, ce n’est pas compliqué, mais que voulez-vous, ceux qui gouvernent la France sont des ânes, et ils n’ont pas saisi cette vérité première. Et voici Cléon, qui traite la gigantesque question de l’effondrement du climat. Qu’on l’écoute et le laisse agir, et le genre humain s’en portera mieux. Les choses sont pourtant simples, si les autorités pouvaient l’entendre, il n’y a qu’à faire une loi qui prescrirait de faire telle chose ou approchant, au contraire de ce qu’a entrepris ce pauvre gouvernement qui fait bien fausse route depuis le début, ou du moins, depuis qu’on en parle ; et d’ailleurs, il y a bien des choses dont on ne parle pas, de façon fort volontaire, on le sait bien car tant de causes nous sont cachées, pour qu’on n’en saisisse pas la clé; somme toute, cette affaire de climat qui se réchauffe, c’est bien plutôt la question d’un mauvais gouvernement. Et Léandre, voyez comme il a tant d’idées justes pour rendre définitivement soluble cette terrible problématique des migrants ; il suffirait de décider ainsi, et il n’y a qu’à, une fois pour toute, faire en sorte que voilà, et le sort de ces pauvres gens sera établi, et celui des autres enfin soulagé. Il n’y a pas d’explications autre que l’idiotie de nos princes et de leurs armées de complices, tout verrouillés qu’ils sont dans le système qui les fait tourner sans fin, à cette situation qui nous fait déferler sur nos rivages des hordes de miséreux, pas toujours innocents, il faut bien le dire ; et notre Léandre, lui, n’a pas peur de le dire, d’autant plus qu’en toute circonstance, sa conviction citoyenne procède d’abord du fait qu’il a raison.

Après avoir retourné les problèmes de sa nation une fois pour toute, Ariste est en difficulté devant son écran, les rubriques de sa déclaration d’impôts en ligne ne lui parlent pas, il n’en saisit rien de l’ordonnancement, au point d’en perdre le sommeil; Cléon est vaincu, abattu même par cet étroit dégâts des eaux de la cuisine, après qu’il a constaté que sa police ne l’assurait pas contre ce drame, pour la seule raison  qu’il s’est trompé de clause au moment de la signature; et notre Léandre, impuissant face aux coups de la fortune contre son foyer, succombe à l’adversité de ses propres dépenses qui ont mis sans prévenir son compte en banque en grand découvert.

Ces grands politiques qui entendaient soulager le peuple de ses soucis, mettent soudain genoux en terre. Pourtant, ces contrariétés sont toutes normales. Toujours face aux petites affaires sombrent les grands hommes d ‘État.

 

Qui es-tu, Dorinte ? discrète et tenace, te connait-t-on véritablement, toi qui toujours bouge au premier plan ? Tu parles et agis sans cesse, et toujours au travail. Ton labeur te met toujours en mouvement. Tu es là et ailleurs, partout où se porte le regard de ceux qui t’approchent. Tu occupes le temps et l’espace. On te voit sans cesse avec un dossier, agitant des papiers, l’œil vissé à l’écran de ton ordinateur, et quand tu n’es pas soudée à ton bureau, tu l’es à ton portable. Quand tu ris, c’est d’une histoire survenue à un collègue, dans son bureau ; quand tu racontes, c’est une réunion, et quand tu te moques, c’est de la cravate d’Argan du service comptable, ou la récente coiffure de Doramène à la banque d’accueil. Tu passes dans la rue, c’est en scrutant des pages, en téléphonant à voix très haute, et on t’entend régler vite fait le problème de la salle du congrès, comme celui de la clôture budgétaire, le contrat du nouveau stagiaire et n’oublions pas le client mécontent que tu as rattrapé d’un seul appel, entre Bastille et République. Tu ne vis pas dans le travail, Dorinte. Tu es le travail ; tu incarne l’ambition et la carrière. L’énergie et la considération. Mais pourquoi donc es-tu si indispensable ? Mais quel est ton travail, Dorinte ? Nul ne saurait le dire, parmi tous ceux que ton spectacle afflige chaque jour. Toi-même, connais-tu la direction que cette vie, pourtant choisie, t’impose?

Théramène encore enfant, avait rêvé sinon d’être riche, du moins d’avoir assez pour ne pas compter et s’offrir ce qu’il voudrait. Pour cela, il a  étudié bien, travaillé bien, avancé bien ; de la sorte que jeune déjà, il a accèdé à un bel emploi ; assez vite il y excelle, et sa rémunération lui permet de bien jouir de la vie à cet âge qui la croque avec envie. Il se vêt avec goût, profite de bien des spectacles, et, autant que possible à cette échelle, peut séduire des amis et des femmes. Mais très vite, il lui paraît que cet emploi reste étroit, et qu’il a envie d’accroître ses ressources, pour vivre encore plus et mieux. Sa ligne est alors simplement bornée : gagner deux fois plus que ce qu’il gagne alors, point. Il fait tout pour mener à bien cette ambition, à l’âge ou la jeunesse croise un peu de maturité. Il cherche, fait quelques candidatures et, toujours heureux dans son chemin, trouve ce qu’il veut. Un nouvel emploi lui double en quelques années son revenu ; il en profite tout autant qu’avant, mais se sent vite à l’étroit. Il prend goût, voyez-vous, aux voyages, aux beaux magasins, et n’est restaurant pour lui que celui qui lui mange un dixième de son salaire en un seul repas. Et c’est bien comme ça. A ce moment de son existence, ne récolter que deux fois plus lui paraît une perspective sage, et accessible. Pas question de ne pas vivre à force d’ambition et de travail. Mais en travaillant toujours mieux et un peu plus, et consacrant plus de temps à sa carrière, le voici qui monte encore dans la hiérarchie de son métier. Son revenu suit bien évidemment, et lui ouvre encore de nouveaux horizons. Ses voyages sont plus lointains, puis plus luxueux ; ses loisirs avancent dans les mêmes proportions. Au théâtre, à l’opéra, il ne choisit que les sièges en carré or. Mais soutenir ce train exige vite quelques sacrifices ; ses horaires de labeur s’étirent encore sur sa vie, il quitte très souvent quand il ne fait plus jour ; d’ailleurs, ceci lui plait assez, il en est d’autant respecté de ses confrères, et surtout de ses collaborateurs. Ses amis vantent sa réussite. Un jour, arrive bien ce qui doit arriver : sa direction lui offre un poste plus élevé encore, mieux payé encore- soit le double ou presque. Il sait qu’il faudra s’y livrer plus absolument que ses précédentes années ; mais le prestige et le salaire en valent plus que la peine. D’ailleurs, on s’arrêtera là. N’a t-il pas déjà deux fois doublé ses gains au travail ? Plus besoin d’avancer ni de gagner plus. Bien sûr, il a moins de temps possible pour dépenser ses puissants revenus, qui font  souvent pâlir autour de lui ; mais ces rares moment n’en sont que plus appréciables. Les dîners qu’il offre sont entièrement produits des meilleurs traiteurs.  Ses maîtresses, bien que parfois lassées de le rencontrer si peu, et de le connaitre moins encore, ne se lassent jamais avant qu’il leur ait offert de coûteux bijoux. Ses voyages baignent alors, à ce moment de sa vie, dans un luxe aveuglant. Son appartement dans le cœur de Paris est celui dont tout le monde rêve. Les meilleurs médecins protègent sa santé, les clubs de golf les plus chers lui donnent le sport dont il a besoin- quand il en a le temps.  C’est un couronnement. Voici que les années  s’acheminant, Théramène commence à s’occuper de sa retraite ; pour garantir un niveau suffisant au maintien de ses plaisirs qui l’ont toute sa vie accompagné, un nouvel – et ultime-  échelon lui semble indispensable. Car à quoi bon la retraite, si nulle ressource pour en jouir comme il convient ? Il ne se contentera que de peu de chose mais ne veut pas perdre de moyens. Surtout pas percevoir plus, mais au moins maintenir un palier comparable. Alors voilà, il fait connaitre son vœu, rassemble ses relations influentes, il manigance un peu – à ce moment de sa vie, il est bien connaisseur des pratiques requises, et très habile à ce jeu depuis toutes ces années – et il atterrit directeur général ou quelque chose d’approchant. L’apogée. Son salaire encore gonfle, cette fois, non par ambition, mais simplement pour continuer à vivre semblablement ; de dîners, des séjours, des costumes encore plus fabuleux. Quel bonheur de si bien gagner sa vie, et de ne même plus savoir ce qu’on donne comme impôts !

Mais les dernières années de cette vie filent très vite, engloutis par les responsabilités et leurs insatiables commandements.

A présent, voici que vient le premier jour de cette retraite attendue au terme d’un si glorieux parcours. Le compte en banque garantit de beaux moments. Théramène est donc chez lui, seul, oisif enfin, le front contre la baie vitrée du grand salon ; la belle vue sur Paris est décolorée sous la pluie de novembre.  Il se dit qu’il est bien tard.  Il aura réussi de passer toute sa vie à doubler son salaire, à monter l’escalier, à consumer son esprit à cette ambition, sans avoir vraiment commencé d’avoir vécu.

 

©hervehulin2021

Zélie est jeune, est intelligente, et ses succès dans les études le prouvent. Elle a réussi bien des épreuves et le niveau de ses notes, depuis qu’elle est entrée à l’école, toujours proche des sommets, n’a jamais fléchi. En toute circonstances, elle a montré des facilités à comprendre et partager ses connaissances. Elle a souvent impressionné ses professeurs, et ses camarades toujours. Zélie manifeste des déductions étonnantes, et elle sait produire des idées puissantes. Tous lui prédisent un bel avenir, et une merveilleuse carrière. Elle dominera facilement les plus hauts concours, se jouera des sélections. Elle exercera des responsabilités dans le meilleur monde, elle contribuera aux décisions des élites, celles qui orientent le sort des sociétés. De grandes découvertes de la science sont peut-être à sa portée, ou encore des solutions économiques sans précédent.

Alors, à présent presque adulte et sûre de ses capacités, elle s’engage sur le seuil des grandes écoles. De la plus prestigieuse d’entre toutes, elle affronte aujourd’hui la première des épreuves écrites. La gorge un peu serrée, le cœur battant, dans la grande salle où des centaines de jeunes gens sont rivés aux petites tables d’examens, rigoureusement alignées, elle scrute, sitôt distribué, le feuillet du premier sujet de mathématique.

Immédiatement, tout autour d’elle, au tréfonds d’elle-même, l’univers s’effondre, et avec lui toute la courbe d’un si bel avenir. Des projets encore vivants il y a une poignée d’instants, ne palpite plus guère qu’un champ de ruine. Zélie sort de la salle, elle sait que jamais elle ne reviendra en arrière. D’un coup d’œil elle a compris. Avec cette belle et vive intelligence qui l’a portée depuis son enfance, elle a jugé en une seule seconde cette équation hors de sa portée. La loi des mathématiques, à qui nous remettons le soin de choisir les meilleurs, a commis ce jour un mauvais choix fatal. Une découverte indispensable à la solution du cancer ne sera jamais inventée. Ainsi un x trop secret a bousculé la trajectoire d’un bel avenir, et avec, tout le progrès d’une société.

 

 

©hervehulin2021