Connaissez-vous Climène, qui est fort engagée dans la cause des femmes ? Cet engagement pourrait être  autre, mais elle y consacre bien du temps et de l’énergie et ce courage recueille bien des gratitudes. La tâche ne lui est pas facile, même encore de nos jours. Combien de ses concitoyens et concitoyennes la louent chaque jour de cette action ? Ne les comptez pas, vous y passeriez des nuits. Mais vous ignorez peut-être que Climène déteste Antonia, qui est jeune et le ferait savoir; elle est jalouse d’Astérie, qui est riche et s’en trouverait très orgueilleuse ; elle en veut à Ismène, dont elle dit qu’elle médit de tous et toutes ; et Nérine l’exaspère, qui serait si vaine avec ses changements de mode et, tout simplement par sa réputation ; quant à Thaïs, évitez de lui en parler, vous la rendriez furieuse, mais personne ne saura vous dire pourquoi. Climène, de toutes celles-ci et bien d’autres est très irritée. Finalement, Climène, dira-t-on, exemplaire dans sa cause et condamnable dans ses humeurs, déteste toutes celles qu’elle reconnait de son sexe, et croyant servir les femmes, reproduit les défauts de bien des hommes. Ils sont bien nombreux, ceux attachés au genre humain mais qui détestent leur voisin et la race ou la religion ou le sexe qu’on lui prête. Il est juste de vouloir défendre la vertu; mais sans guérir soi-même de ses vices, on nourrit  la cause contraire.

 

©hervéhulin2025

Arfure, longtemps fut inconnue et discrète dans la ville. Elle se déplaçait invisiblement, par petit pas, toujours le long des murs.

Pourtant depuis quelques temps, on ne voit qu’elle. Elle passe dans la rue, on s’arrête et on en parle ; elle entre au théâtre, au cinéma, on se retourne et on se tait. On l’entrevoit à la Cité, elle passe sur les Champs-Élysées, elle surprend au Luxembourg ; on la regarde en oblique, et on dit « c’est elle ». Elle aurait été repérée à Montmartre, on s’y précipite. On met la télé, elle arrive sur le plateau, l’officiant se tait le temps qu’elle s’installe, qu’elle s’assied et qu’on l’ait applaudi. Tous veulent l’interroger, se coupent la parole, et au final, c’est le plus bête qui l’emporte. Mais qu’a-t-elle fait, que fait-elle aujourd’hui, Arfure, pour qu’on l’honore de la sorte ?

Rien. Elle a épousé un mari de trente ans d’âge, dont elle parle bien et souvent, qui jadis ministre, fait à présent du stand up dans quelque salle vers Strasbourg Saint-Denis.

 

©hervéhulin2024

Ne parlez pas aux jeunes des difficultés de leur âge. La plupart est peu disposée à en entendre les couplets, qu’elle aura déjà cent fois écoutée : que leur fait votre compassion, quand vous avez de loin passé l’époque des recherches d’emploi, des angoisses aux lendemain d’examen, des solitudes douloureuses et de l’abysse du chômage ? Leur nature les porte autant à la fierté que celle de leurs aînés… Vous voulez ouvrir une porte, et faire entrevoir un cheminement meilleur que celui tracé par ces années malaisantes ? Évoquez donc le poids des âges et la vieillesse qui monte, son cortège sombre de faiblesses et de maladies, représentez-leur ce qu’il en est de voir partir ses amis et tous ces instants heureux avec eux réduits à de simples souvenirs, tracez donc, avec la précision de l’expérience, la finitude du temps qui vient ; mais surtout, en toute circonstance, n’oubliez pas de dire ce qu’est la sensation d’avoir beaucoup vécu,  son inégalable goût de cerise, et l’écho harmonique de la mémoire illuminée… Alors, vous aurez su parler aux jeunes, les éclairer utilement sur la vérité de l’existence, et quand bien même un sur cent vous aura écouté, croyez que celui-là, pour les temps qui s’ouvrent à lui,  sera bien devenu sage.

 

©hervéhulin2024

Voici Amphion, qui est banquier, qu’on regarde de loin comme il sort de ses bureaux, et qu’on déteste et fustige; car il vit sans humanité, on le sait bien, comme tous ceux de cette mauvaise famille. Ces gens-là n’ont pas d’âme et sont trop dévoués à leur gain. Il commet chaque jour des transactions furieuses pour amasser plus de fortune et se faire plus puissant, plus riche encore, pour mettre à genoux des entreprises, coller à la rue des familles entières, ruiner des lignées et des cités, et certainement déchiqueter des patrimoines centenaires. Partout où son argent s’amasse, fleurit le malheur. Ce sont des nuées d’Amphion qui chaque jour sur terre font les indigents plus indigents…C’est une personne à fuir. On n’en voudra ni pour gendre ni pour ami.

Mais qu’il traverse la rue, s’approche, sourit comme il vous tend la main, et oubliant juste une fois les faillites et les actions, on l’invitera à dîner.

 

©hervéhulin2024

Clélie est parisienne et ne vit que pour les réseaux. Cette passion la démultiplie dans un rayonnement de relations virtuelles. Tous les jours, elle envoie un trait, une image, quelques verbes, une maxime de son cru. Le temps qu’il fait, le dimanche qu’elle a passé, le cinéma qu’elle a aimé, les chaussures qu’elle a achetées. Parfois, des inscrits lui répondent. Ils lui disent la même chose, et en signent la portée, en aimant, souvent, ou désaimant, parfois.

Un matin, Clélie, juste avant le travail, photographie d’une minuscule terrasse, son café noir et son croissant. Elle poste un commentaire, qui ne dit que cela, comme il fait bon, un matin de printemps, déguster un café noir et un croissant sur une terrasse; et elle ajoute, dans une intuition éclair : c’est l’esprit de Paris. Cela, donc, et rien de plus.

Et voilà, ça part, et ça circule. La formule plaît. Et elle plaît vraiment, et re-plaît encore : de partout arrivent en flots soutenus les aimants sur son adresse. En deux jours, elle est notoire, en quatre, elle est célèbre. Sa phrase incarne à elle seule, dit-on, tout le sens d’une époque, toute l’âme de son temps, la merveille de Paris. Elle y a tout saisi, en une poignée de mots. Quel œil, quelle vérité en si peu de choses ! Clélie est illustre soudain et, propulsée influenceuse majeure. Tant de jeunes lui demandent conseil. On parle d’une émission de téléréalité, on parle d’une entrevue télévisée avec la Maire de Paris, et qui sait, le Président… On parle d’un magazine. Sa popularité déferle sur les esprits jeunes et simples. Les semaines avancent, et l’été vient.  L’esprit de Paris…

Toute à son succès, électrisée et transformée, Clélie sait qu’on l’attend encore. L’opinion des amis et les foules de guetteurs attendent d’elle une nouvelle opinion. Ils ne savent quoi, mais ça doit advenir. Un soir de chaleur, à la même terrasse, elle envoie, la photo d’un verre de vin rosé glacé et trois olives. Et elle commente : et maintenant, voici l’été sur Paris.

Que n’a-t-elle pas dit là… Cent mille réponses se ruent dans la seule nuit qui suit. On la désaime en masse. Quoi, voilà tout ce qu’elle peut dire des merveilles de Paris, de la splendeur de l’été. D’autres ajoutent que dans une ville où tant de gens dorment dehors, il y a d’autres choses à glorifier qu’un coup à boire… Décidément, ce pauvre hère n’a rien à dire qu’elle n’a pas déjà rabâché. L’été sur Paris, le rosé et les olives, quelle pauvreté de ton et de propos. Clélie, blessée, titube, mais entend défendre son opinion. Oui, envoie-t-elle, la robe du rosé est bien la couleur de l’été à Paris. Et la foule invisible et sans tête à force d’en avoir cent-mille, se déchaîne. Quelle nullité, quelle imbécillité, quelle médiocrité ! Comment la jeunesse en est-elle arrivée là ! Du rosé!

Clélie n’écrira plus rien, n’enverra plus rien, ne notera plus rien. Elle se couvre le visage en sortant dans la rue, sait comme on rit d’elle à son travail, qu’elle redoute de perdre au premier tremblement. Ah ah, le café, et le rosé… Elle n’ose plus prendre le métro, de crainte qu’on ne la reconnaisse. Elle évite ses voisins, et sent bien une pesanteur et des silences dans les repas de familles. Elle n’envoie plus rien sur les réseaux. Elle ferme un jour son compte.

Alors on l’oublie, et plus tard, elle tiendra une librairie très en vue, dans une agréable ville de province.

 

©hervehulin

Lycon cet après-midi se promenant vers la Goutte-d’Or a vu un homme africain emporter avec lui un coq vivant. Il en est étonné car que peut-on faire à Paris de nos jours avec un coq sous le bras, quand on un étranger d’Afrique ?

Aussitôt, Lycon saisit une phrase, une seule mais semi-interrogative, sur son réseau favori. Très vite, en moins d’une heure, plus de cent amis lui répondent. Leur interprétation du phénomène était déjà réchauffée : ces gens-là sacrifient des poules et des coqs et ne renonceront pas à ces pratiques ancestrales. Peu avant que le soir tombe, plus de mille amis s’enflamment et en appellent dix-mille autres; tous ceux-là savent maintenant que nos migrants importent massivement chez nous ces pratiques magiques primitives : mais la mobilisation des patriotes fera barrage et la France restera la France. La presse – du moins, une partie – s’empare justement de ce grave sujet, aussitôt le gouvernement est interpellé à la Chambre et sommé de légiférer. Bientôt, la Loi a parlé, la situation est rétablie et la République sauvée.

Dans cette hyper-connexion fulgurante de la masse des esprits qui ne cherchent pas, on perçoit une forme de vertige sans réponse. Certaines impulsions empruntent par leur stupidité à l’immensité du vide intersidéral qui distancie les galaxies, et dont l’esprit usuel peine à mesurer les chiffres. Ce vide est d’autant plus vertigineux qu’il dépasse l’entendement, et le bon sens reste hébété devant l’infini de la sottise. Quelque part et pas très loin, en banlieue, dans un paisible jardinet, un coq coule une vie longue et heureuse, entouré de poules affectueuses.

 

©hervéhulin2023

Troïle est très en vue dans l’univers des réseaux et de la télévision. Il fait une émission et, non, même plusieurs. C’est peu croyable, la masse d’audience qu’il captive chaque jour. Il bouffonne avec aisance et rayonne avec talent dans toutes sortes de grimaces pour étonner et faire rire. Il n’est pas intelligent et ce qu’il montre peut le faire passer parfois pour stupide ; il y gagne encore de la célébrité – et de la fortune. Son langage est limité mais il parle beaucoup avec les mains ; il fait avec sa gorge et son nez toutes sortes de sons qui compensent l’absence de syntaxe. Ainsi, on l’adore et on en rit. Parfois dans ce qu’il dit ou dans ce qu’il fait dire à ses invités, on veut à tout prix trouver quelques signaux d’intelligence qui le rapproche de l’homme. Car il reproduit à la perfection les comportements d’acteurs ou de journalistes de notre temps, mais d’une notoriété très supérieure à la sienne, dont il nourrit et amplifie son geste. De temps à autres, il envoie ces sortes de méchancetés qu’en ville on aime tant pour les rapporter au terme d’un dîner ou dans le coin d’un salon ou sur la ligne d’un réseau ; il sait alors découvrir soudain une mâchoire acérée avec laquelle il mord : on aime cela. Ensuite, il n’hésite pas, pour gonfler l’attention, à parler joyeusement et sans fard de son intimité, ou de celles de ses hôtes, comme d’autres montrent leurs fesses. C’est donc une forme d’animal de média que l’on connaît bien et que l’on reconnaît à l’orée des jungles et des savanes. Ainsi est Troïle. Bête à marcher à quatre mains, exhibant son cul dix fois par jour pour marquer son territoire, avalant tout ce qu’il trouve, doté d’une mâchoire de chien qu’il faut éviter, et restant tranquille à condition de ne pas être approché. Son métier l’a métamorphosé. Troïle est-il encore un homme où déjà un babouin ?

 

En contre-jour des postures et de l’apparat des mondanités, dans la démultiplication de gestes des courtisans ou des intelligents, dans le frisson des rassemblements que les cultes et les réseaux appellent, un nom est écrit. Sur tout ce qui cherche un sens, ou a déjà trouvé le sien, sur les panneaux de signalisation, les rocades et les ronds-points, sur tout ce qui se meut et emporte ce qui ne se meut point, sous les angles, les cercles et les droites et tout de leur vérité physique, un nom est écrit. Dans les soirées de beaux esprits, la grimace du bouffon, les files d’attentes des soupes populaires et des entrées de cinéma, les jeux du cirque et les philharmonies, les brasseries et les cantines d’entreprise, ce nom est écrit. Aux enseignes des commerces bien sûr, sous les portes de service des derniers palais, sous l’ego des architectes, sous le pseudonyme des vedettes, les caprices des divas et le traitement de texte des plumitifs et des fonctionnaires, autour de l’éblouissement des médias, ce nom est écrit. Dans le sourire du prince à chacune de ses promenades, à chacune de ses lois, la courbure de ses affidés, la volonté des ennemis de l’État ou la fragilité de ses amis, dans les remords de l’intérêt général, derrière la fatigue des républiques et les folies rentrées des révolutions, dans le cercle des faiseurs et des penseurs, ce nom est encore écrit. Dans le désespoir des foules, et l’orgueil du genre humain ; sous la peau caressée et le filigrane des passions, parfois même, dans l’éclat du hasard, et l’attente de la gloire, son nom est toujours écrit. En tout cela et plus encore, ineffaçable, est écrit le nom de l’argent.

 

 

 

 

 

 

Qui connaît Caton ?  Constamment loué grâce à la douceur de son propos et l’harmonie de son esprit, ce qu’on apprécie dans sa compagnie, plus encore que l’attention qu’il offre à tous ceux qui le connaissent, qui le fréquentent et s’en réjouissent, c’est cette façon de ne jamais heurter dans la conversation par une parole sans nuance, et cette douceur respectueuse qu’il imprime sitôt qu’il parle. Toujours en société, toujours entouré, il reste d’humeur égale et sait s’accorder avec les sortes de caractères que la journée lui envoie, du plus tourmenté au moins difficile. L’unanimité sur sa personne atteint les effets d’une symphonie.

Mais qui est Caton ? On ne lui connaît pas d’épouse ni de maîtresse. Liant qu’il est avec chacun, on ne voit jamais ses amis, on ne lui devine que très peu de compagnie.  Mais on ne parvient à savoir si une telle tempérance dans le monde est assorti de sentiments partagés. Quel est son métier ? Quelles sont ses passions ?

Quand vient le soir, le profil change dans cette intimité invisible du monde. Le voici qui rentre, après un long transport dans la foule soudain indifférente, à son domicile, étroit et peuplé d’un vieux chat et décoré de papier peint à grosse fleur. A peine refermé la porte qu’une nouvelle vie se détache de celle reconnue. Il est alors devant l’écran de son petit ordinateur, et l’infini des connexions avec l’univers s’ouvre à lui. Il s’active sur son clavier.  Les réseaux captent son verbe, le propulse derrière l’horizon imaginaire des applis, et diffusent dans l’univers l’électricité de ses avis. Partout ailleurs dans la Ville, dans le monde, sur des nuées d’écrans et devant des regards captifs, des vies solitaires, des esprits fatigués, ses phrases cruelles s’étirent et attaquent. Pas un évènement mineur du monde accompli dans la journée quelque part, ici ou ailleurs, qui ne rencontre son jugement, et inévitablement, sa condamnation. Les élites, les politiques, les Juifs et les Musulmans ; les banques et les paysans, les fonctionnaires et les patrons, les jeunes et les migrants. Les faibles et les autres.

Il déteste le monde, il se délecte d’agresser les lointains. C’est sa joie sans épuisement, que la tiédeur des journées ne pourra jamais lui offrir. Il n’est plus celui qui tout à l’heure collectionnait les embrassades. Dans la haine et sur le net, il est enfin lui-même. Qui reconnaîtra Caton ?

 

Tout le monde ici adore Cydias. En dix années de service dans l’entreprise, il aura recueilli,s ur sa personne, le meilleur assentiment. De lui, que dit Thaïs ? Qu’elle admire et qu’elle reconnaît toutes les vertus qu’il a déployées chaque jour depuis ce temps qu’elle l’a vue arriver, sans doute la première à lui faire sa place qu’il ne parvenait à creuser, tant le malheureux était alors submergé sous sa propre timidité.

Car il fut un grand timoré, ne l’avons-nous pas oublié, qu’il était comme statufié au seul principe de croiser un dirigeant, ou même une femme, dans le couloir. Quel cheminement accompli, souligne Thaïs, et c’est bien ainsi. Et Hérille, qu’ajoute-t-il à ce propos ? Qu’il a toujours beaucoup apprécié l’intelligence de Cydias, et sa gentillesse, bien que sa position n’aie pas toujours était facile à tenir, quand le grand directeur l’appelait à monter dans son bureau, sans préavis, ainsi, tout de suite, affaire tenante, et jetant au sol un stylo, éparpillant un dossier, un sac de trombones, ordonnait tout sourire au pauvre garçon de ramasser, pour le congédier sitôt fait, riant et faisant rire autour de lui de ce tour, tant et tant qu’Hérille d’ailleurs, se vit un jour obligé d’intervenir pour dire au vieux une fois pour toute de cesser ce jeu stupide. Dosithée peut lui aussi renchérir sur les qualités de Cydias, et sa juste et belle carrière jusqu’aux fonctions qu’il a en charge aujourd’hui, et dont il s’acquitte si bien ; c’est vrai que le garçon si charmant, si doux, aura eu de la peine à construire son autorité sur ses équipes, alors qu’il est si terriblement effaré devant les femmes, ce qu’on ne sait peut-être pas, mais à cause surtout de ce drôle de menton dont il fait un terrible complexe, sans doute exagéré, de sorte qu’on peut dire qu’il est encore probablement vierge à son âge, ou tout comme. Et Theomas, enfin, conclura-t-il sur l’admiration universelle pour l’admirable Cydias ? Que non, dira-t-il, tous les éloges possibles ont été accomplis par ceux-là si dévoués que désormais, – le savait-on déjà, ou pas encore ? – Cydias dirigera dès demain.

 

©hervéhulin2022.

Quel étrange déclin de la liberté que de penser avoir raison en inventant chaque jour ce qui doit être, contre l’évidence de ce qui est! La recherche de la vérité aura alimenté l’humanité et l’effort de ses plus beaux esprits depuis que notre piètre cerveau, et notre pauvre cœur, ont entrepris de fonctionner de concert. Les sages qui nous ont précédé ont construit toute sorte de progrès pour réduire l’ignorance et permettre aux hommes d’être moins seuls dans leur nuit.

Jadis, les Grecs ont édifié à cette fin, la philosophie, les Romains le droit, les Chrétiens la foi, les Arabes les nombres. Toutes ces sagesses et bien d’autres ont construit une intelligence des situations, et c’est ainsi qu’est survenue cette idée, que la vérité n’est sans doute pas unique, mais, travaillée continument par un doute bienveillant, approche, sans jamais achever ce mouvement d’avancée, d’une fin commune à tous les systèmes. La vérité, telle une fileuse à sa quenouille, permettait alors de tisser une concorde millénaire par le sens si immuable de ce mouvement.

Longtemps nous avons été ainsi habitués à ce que ce solide principe, si profitable a toute société, soit le fruit d’un rassemblement des idées vers une seule fin, libérer l’homme de son ignorance. Aujourd’hui, cette habitude est révolue, et la vérité n’est plus que l’affaire d’une profusion, qui entend multiplier les chemins, et leurs destinations, pour  qu’à chaque nouvelle, les sources en sont contestées puis décomposées jusqu’à ce que chacun, dans cet éclatement de confettis et ce tourbillon de considérations, se sente la certitude et l’envie d’apposer sa vérité propre sur n’importe laquelle des facettes du monde.

Dans ce siècle de nuée et de poussière que nous traversons, la vérité s’est trouvée dépouillée de cet équilibre, et son principe d’une convergence vers un point unique de progrès partagé par tous, a muté en un mouvement chimérique de divergences de conceptions et d’improvisations.

Mais une fois tissé, le fil ne revient jamais vers le faisceau de la quenouille.

 

©hervehulin2022

Les belles actions se dessèchent et se gâtent sitôt qu’on en décline les intentions. Celui qui fait le bien avec la seule énergie de son cœur fait durablement le bien, et ne se contemple pas dans son miroir en murmurant ses compliments du soir.

Celui qui offre la vertu, qui fait acte de bonté en toute circonstance, qui donne toujours et par réflexe avec un bonheur gardé secret quand il se trouve face au dénuement des autres, est un vertueux. Il est probable que sa nature appelle alors quelque moquerie qu’on accrochera à son dos, car quelqu’un qui donne, de nos jours, sans faire savoir pourquoi avec grande publicité, n’est plus compris. Mais si ce généreux ne comprend plus la posture de ces gens, et de tout le monde qui va avec, quelle sorte d’importance pour le déshérité ?

 

Hervéhulin©2022

On se plaint souvent de nos jours: il n’y a plus de grands auteurs, de grands compositeurs, plus de grands politiques, et moins encore de grands philosophes ; mais y a-t-il encore des lecteurs encore attentifs pour les lire ? Des auditeurs suffisamment savants pour les entendre? Des citoyens assez éclairés juste pour les croire ? Des sages pour les comprendre ?On se lamente d’une sorte de médiocrité des idées qui serait comme le brouillard de notre siècle. Mais avons-nous la certitude de disposer encore de tout l’entendement nécessaire pour apprécier le peu que nous donne encore l’esprit des autres ? S’ils sont encore parmi nous, ces esprits intelligents pour produire des grandes œuvres, et s’ils sont encore répartis dans la cité, ces autres esprits intelligents pour en saisir les beautés, les richesses et les sagesses, que ne se manifestent-ils pas plus souvent ? En faisant mine de regretter un passé glorieux des esprits, ne cherchons-nous pas à cacher l’indigence à laquelle nous nous sommes résignés ?

Nous direz-vous Lucile, quelle est cette forme de pression du caractère qui vous pousse à ne regarder que vous-même ? Pourquoi ne vous est-il pas possible d’aider ceux que vous aimez et qui vous semblent démunis ? Parfois, dans les circonstances qui les tourmentent, il serait aisé – et vous le savez –de leur adresser un mot, un geste, un sourire ; tout simplement une pièce, ou une adresse, ou un lien. Soit que vous ne savez pas quelle part de vous-même leur consacrer, et craignez de les blesser par une approche inopportune. Soit que vous ignorez quelle part de leur âme vous appelle, quelle réponse leur donner et sur quel mode. Mais toujours le temps vous manque, de faire un peu de bien. Alors, il vous faut laisser sombrer, comme s’étire une note grave, le regret accoutumé. Et vous vous dites, Lucile, dans l’absence de gratitude qui nimbe votre existence d’un désert sans horizon, qu’il est bien tard pour ne plus être seule.

 

 

©hervéhulin2022.

 

 

 

Entre eux, les puissants, les grands, les décideurs aiment à se contempler tels ; des chanceux, ou encore des méritants, qui se renvoient les aspects de leur position. Sitôt réunis, sitôt connectés les uns aux autres, ils savourent sans fard cet entre-soi mérité. Mais ces gens-là, pourtant tout éclairés de leur hauteur, redoutent qu’on les voie comme tels.Face à l’opinion commune, leur préoccupation est de passer pour humbles dans leurs mœurs et leurs usages. Dans la rue, sur les réseaux, sur toute place publique, ils font montre de modestie, jurant les grands dieux que la position ni l’autorité ne font le bonheur. Ils vantent un festin de carottes râpées, ou les joies des vacances en camping. Ils se montrent mettant la table pour le dîner, ou sur le chemin de l’école publique avec leur enfant.

Le peuple ne voit rien de ces apparences, n’aime pas ces gens-là, ces puissants, ces grands, ces décideurs qui lui opposent dans tous les gestes de la vie, leur aisance et leur gloire. Ces gens-là font les lois pour eux-seuls, semble-t-il. Ils sont aux fonctions de l’État et aux commandes de l’intérêt général. C’est cette position qui leur donne l’autorité de régler la société. Le peuple trouve injuste d’obéir à ces lois imprimées dans la seule marque des grands, et qui ne sont pas les siennes ni ajustées à son sort. Il ne cesse en toute occasion, d’édicter ce que devrait plutôt faire un juste gouvernement, et d’inventer les lois véritables de l’intérêt général, c’est-à-dire celui qui effacera le problème récurrent de son loyer ou de la limitation de vitesse inique sur la départementale voisine.

Mais donner au peuple, à celui-là qui se plaint de sa vie misérable, à cet autre qui bout de fureur rentrée, le simple pouvoir de refuser à son voisin un mur mitoyen, de prendre sa place de stationnement à son collègue, ou encore de régler dans toute la rue l’ordonnancement des ordures ménagères, donnez-lui le pouvoir de rejeter à la mer ces inconnus à la peau sombre qui logent à présent derrière le supermarché ;  et vous verrez très vite qu’il oubliera toute son ancienne vocation de justice, pour jouir mauvaisement d’une étincelle d’un pouvoir qu’il reproche à ces puissants tellement détestés. Car les sujets d’un gouvernement  l’accuseront toujours de leurs propres vices et toute sortes de faiblesse, ignorant tout de ce miroir qui rend si bien leur pauvre dimension.

Ainsi tourne la cité. Les riches, sitôt qu’ils sont face au monde, imitent les humbles tant bien que mal et cachent leur pouvoir sous la table. Les humbles, sitôt qu’ils ont la possibilité de gravir une seule marche, absorbent les travers des puissants. Mais dans l’élan de cette miraculeuse convergence, les uns comme les autres restent au service de terribles et petites passions.

 

 

©hervehulin2022

 

Allons, Théodas, vous vous questionnez, comme ce point vous tourmente, de savoir comment se comporter justement en société ? … Sachez donc que naviguer dans ce joli monde et ses manifestations n’est rien que très simple : dans toutes les situations qui rapprochent l’individualité des cœurs des hommes et de toutes les formes de leurs intimités, pour se rassembler en une vaste multitude ou chaque cœur interroge un semblable qui semble répondre à un autre plus particulier, se produit automatiquement une échelle de variations infinies des sentiments, des plus communs aux plus sublimes, des émotions compulsives mais aussi des faits de raisons, des enchaînements infimes des vertus, des vices, des cruautés imaginables et des bontés inespérées, de la capacité et des talents, de la médiocrité et de la fausseté, de l’ambition et du renoncement, de la clairvoyance mais aussi de l’aveuglement, de la stupidité, de la superstition et des croyances, de la passion des jugements véritables mais aussi de celle des complots concevables, des faveurs, des frayeurs, du génie: ces étonnantes variables, tissées en des constellations de façons si diverses qu’elles pourraient laisser accroire qu’il n’y a point un genre humain mais une accumulation désordonnée et sans lois de types de tous genres et éternellement dissemblables, sans rien de commun qu’un nez et deux yeux, et encore, forment ainsi les myriades de manières que ces cœurs connaissent pour nouer leur humanité ensemble et établir des liens de société, emmêlés de mille nœuds selon des artifices toujours plus ingénieux et inédits à chaque jour qui passe: c’est ainsi, par l’effet de ces quelques données si transparentes, d’une façon toute évidente, que ces gens fréquentés, tous très au fait du versant fort et du versant faible des uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils savent d’instinct devoir faire, connaissent qui leur sont égaux en force, pressentent la supériorité de quelques-uns, dont il va falloir isoler l’alliance sur l’ensemble, ainsi que celle dont ils disposent eux-mêmes sur d’autres ; de là naissent entre eux la familiarité, l’amitié, le respect, l’animosité ou le mépris, car toute cette alchimie vient qu’en société ou le monde se rassemble, on se trouve à tout moment entre celui que l’on veut aborder absolument et cet autre que l’on voudrait fuir éventuellement, que l’on n’aurait pas voulu rencontrer et dont on veut encore moins se laisser captiver quand on se fait honneur de l’un surtout parce que l’on a honte de l’autre, au point qu’il arrive même que celui dont vous faites honneur et que vous voulez retenir près de vous et celui qui est aussi embarrassé de vous et qui ne songe qu’une chose, c’est à vous quitter au plus vite pour aller vers cet autre là-bas et que cet autre là-bas et souvent celui-ci qui rougit  de vous approcher mais qui dédaigne celui-là consumé de vous rejoindre, puisqu’il est vrai que dans un si étrange commerce des instincts, ce que l’on croit gagner d’une main on le perd très vite de l’autre avant même d’avoir cru le saisir ; alors, forci de ces constatations, en ce cas, ne conviendrait-il pas de renoncer à toute forme de hauteur, à toute forme de fierté, à toute forme de société, qui plaît si peu aux faibles hommes et de composer ensemble un vaste traité avec une mutuelle bonté, ce qui aurait pour gain de ne jamais mortifier personne ?  Telle fut la première leçon, et vous voici maintenant mieux armé, au moins dans l’attente des suivantes. Croyez-bien qu’elles seront aussi simples. Or donc, Théodas, saurez-vous à présent comment vous tenir en société ?

 

©hervehulin2022

 

 

Citias est un garçon bien aimable. Il est fils unique. Il aura été naguère un enfant charmeur et tendre.  Il a donc grandi très aimé, et très protégé. Le voici presqu’adulte à présent. Il est prévenant avec les aînés, respectueux du sexe féminin. Il est généreux au point de consacrer bien du temps aux démunis. C’est un bénévole dans tous ses pores.

Ses parents le vénèrent.Ce qu’ils aiment en lui, par dessus tout, c’est cet altruisme que l’on croit si rare chez les jeunes. Au seuil de sa vingtième année, toujours sur le chemin du bien, voici qu’il se prend d’un peu de morale, et on ne voit là rien que de très contigu à cette personnalité en formation, si entière, mais doucement. On le surprend quelque fois rêveur, et comme ailleurs.

On l’entend dire simplement qu’un peu de rigueur dans les attitudes seraient bienvenue : car la rigueur, pour peu qu’elle reste modérée selon les circonstances, aide à tracer sa voie et comprendre le monde, surtout pour la jeunesse ; n’a-t-elle pas besoin de justes repères, cette jeunesse ? Il le répète, avec insistance.

Citias se dit parfois contrarié de certaines modes et des vêtements d’été trop ouverts qu’on voit chez bien des jeunes filles. Le penchant pour le vin et les alcools des jeunes gens de son âge qui se rassemblent le soir pour goûter un peu d’ivresse, le laisse d’abord perplexe, puis plus encore le heurte, au point qu’il juge cette manie très condamnable, et enfin le dégoûte. On l’entend comme on veut l’entendre.

Son père dit de lui qu’il est bien de ne pas se laisser glisser dans les penchants de son âge. Et son caractère d’homme responsable à venir s’en affermira. Et sa mère s’en attendrit. Un peu de temps défile encore, et son esprit change plus avant, dans cette même direction. Ses parents ont bien vu qu’il restait très longtemps seul dans sa chambre, devant son écran, immobile et silencieux. Mais comme tous les solitaires, il en viendra à saturer et passera à autre chose.

D’ailleurs, internet est une mine de connaissances ; ses longues heures tardives, dans sa chambre, porteront leur fruit. Parfois, on l’a vu légèrement irascible. La fin de l’adolescence. Un jour, pour la première fois, il parle de Dieu à ses parents. Ce ne fut jamais vraiment leur affaire, mais ils l’écoutent. Citias évoque souvent sa nouvelle foi, mais sans s’exalter. Il semble même que ce changement dans son esprit lui apporte la paix. Somme toute, passé un soupçon de surprise, ce n’est pas plus mal, pense-t-on, qu’il revendique un peu de spiritualité. Voilà qui donnera une profondeur utile à sa personne. Le cheminement d’une âme complète est souvent nourri d’étonnements. Les passions d’un fils si généreux sont toutes pardonnables. Voici que les semaines passent, et Citias semble vraiment soucieux de donner à sa foi une place première dans sa vie. Dans sa vie et dans le monde. Lui, auparavant si discret, il est alors plus disert ; il parle beaucoup de spiritualité, du péché, et de la morale divine, qui seule, permet d’affronter le mal. Il ne fait plus confiance au libre arbitre, et ces nations qui se détournent de Dieu lui font horreur. Son propos est désormais plus tranchant. Ses arguments plus réduits. Ses proches sont troublés. Ses amis, qu’il voit très peu désormais, sont préoccupés. Mais ses parents, tout à leur amour de leur fils, y voit un tournant délicat, préoccupant, certes, mais prometteur, dans la croissance de son esprit d’homme. Il reviendra de ce détour nécessaire. Il ne sera jamais violent.

Encore un peu de temps. Un jour, juste avant Noël, ses parents, étonnés, l’interrogent sur sa nouvelle apparence. Sur un ton vif, comme celui d’un reproche, pour la première fois, il cite le nom d’Allah. Il leur parle de Sa Vérité, et les supplie de ne pas s’obstiner dans l’erreur. Il a rencontré le Coran, oui, et tout y est écrit.  Tout n’y est que justice, même la punition divine qu’on lit à chaque page. Il parle fort à présent, puis reste silencieux de long moments, comme prostré. Le dialogue tourne court, comme souvent depuis quelques temps. Mais les nuages passent, car, malgré ses mœurs nouvelles, toujours il reste affectueux, passés ses rares éclats. Alors, pense-t-on, cela peut lui apporter une valeur rare que cette spiritualité décalée, plus encore, une réelle originalité dans la conception du monde et ce sera son sédiment dans sa vie d’adulte, et ses références, et ses valeurs. Il en reviendra bien, de ses prières et ses mosquées.

Et puis soudain, il n‘est plus là. Il a disparu. D’un coup, parti vers l’orient. Abandonnées, la famille et la maison. Il a laissé une courte lettre. Là-bas, écrit-il, une guerre sacrée se joue. Et les vrais croyants ne peuvent l’ignorer ni la perdre. Le choc estompé, en quelques semaines sans nulle nouvelle, on se conforte, comme on peut. Il vit son engagement jusqu’au bout, il ne transige pas sur ses valeurs, c’est un jeune homme de conviction pure. Quand il reviendra de ce détour, quand il retournera à sa place d’origine, il en sera très affermi, et pourra mieux se confronter avec les épreuves que peut toujours secréter la vie ; il saura tirer toutes les leçons de cette mauvaise parenthèse, et repartir sur un nouveau seuil.

Mais voilà, il ne reviendra pas. Bien des années après, un repenti leur confirmera que Citias est mort en martyr contre les incroyants. Ce fut un grand combattant, un paladin de l’islam, une colombe des mosquées ; les mécréants le redoutaient. Son bras jamais ne tremblait face aux infidèles vaincus, son couteau ne fatiguait jamais. Passé l’effondrement, au moins, se disent ses parents, derrière leurs larmes, au moins, il aura vécu sa vie brève d’une traite, dans l’action, la conviction, jusqu’au bout, et sans concession.

A force de trop aimer ceux qui sont de notre engeance, on ne voit plus le sens du monde. On se regarde dans le miroir, et ne veut voir que son propre reflet comme un pâle éclat. On n’entend plus le ricanement terrifiant des anges. Ils n’ont que faire de l’amour que les uns portent aux autres sur terre, celui des parents à leurs enfants, des enfants à leurs parents. La religion fait de l’homme une bête, vouée à détruire des centaines d’hommes, eux aussi fait bêtes. On vit avec, mais on ne se réveille pas.

 

 

©hervehulin

Adraste est peu enclin à s’associer aux autres. Son tempérament tout en angle le mène à ne consacrer qu’une attention moyenne à la collectivité. Bien sûr,  il parle à des gens et répond à des questions. Les conversations, il les soutient, pour peu qu’elles ne soient ni trop longues ni trop animées, car l’opposition à ses propos le blesse facilement.Mais c’est ainsi, la foule l’a toujours un peu insupporté, et maintenant, le moindre regroupement d’amis, de parents, ou de collègues lui coûte. Il vit seul. Et il en montre une forme de fierté.

Il organise chaque étape de son existence sur un modèle semblable, et ce modèle veut qu’il y ait, comme les années passent et comme l’âge avance, plus rien qui ne soit pas commun aux autres jours ; il a l’habitude, à présent consolidée, de rentrer chez lui très vite après son travail, qu’il a jadis aimé, pour profiter de son intérieur et d’un moment de solitude méritée loin de la multitude de la semaine et de la vie professionnelle. Il fume. Il se passionne pour les pierres. Écouter de la musique, lire quelques journaux, et pratiquer des mots croisés, voici ses seules aventures. Et cultiver son jardin, encore et encore. Et fumer encore. Et c’est ainsi, il ne sert à rien de l’interroger sur ce point, Adraste ne concède rien. Sa convivialité, encore flexible jusqu’à l’âge mûr, s’use et pâlit. Son entourage – au travail, et un peu, sa famille – remarque qu’il sourit de moins en moins comme ses tempes grisonnent. Sitôt que son intimité est sur le point d’être approchée, notre solitaire devient plus rigide et quelque chose en lui cristallise alors jusqu’à se rompre. Plus difficile de relation, de l’avis de tous, il en accroît d’autant son hostilité au monde. Il est fier qu’on ne comprenne pas cette distance abyssale qui ceint sa vie de toute part. Les hommes et les femmes qui composent la société ne l’intéressent plus : qu’aurait-il comme avantage à les fréquenter, quand ils n’ont rien à dire ni à donner pour le réjouir ? Ceux-ci l’agacent, d’avoir une vie moins solitaire, et cet usage de vivre constamment les uns avec les autres.

Peu à peu, il échappe à l’attraction de cette gravité ancienne. Il ne sort plus, ne fréquente plus, sauf s’il y est contraint, ne visite plus. Cela fait à présent bien des années qu’un cinéma ne l’a pas vu en salle, ni un restaurant. Il aime rester chez lui car il y trouve la paix, en fumant encore. Il n’y fait rien de téméraire ou d’original, ni rien du tout d’ailleurs. Il apprécie ce silence circulaire qui le ressource, il n’écoute plus de musique. Tout entier incliné sous l’érosion douce de la solitude, il se repose alors de l’exaspération constante que lui cause la société des gens. Les conversations se font courtes, et il les brise au plus à la troisième réplique. Les autres y goûtent très peu, car Adraste, à force de ruptures, est devenu désagréable. Sa posture est tranchante et brute maintenant. L’humanité lui en veut en retour, et rassemble du ressentiment à son égard. Puis l’abandonne à ce destin minéral. Lui n’en a pas souci. Il n’est pas gêné de cet éloignement ; il trouve même un certain plaisir à envoyer des piques, des reproches parfois. C’est un ultime plaisir, adresser un trait qui blesse. Ou pas. Peu de choses maintenant l’intéressent, à part des souvenirs. Il arrête de lire, les livres d’abord, puis les journaux ; il cesse peu à peu de cuisiner ses repas. Son jardin est depuis longtemps en jachère. Lui-même ne sait plus quand il a cessé d’aimer des choses et des humains. Il est si seul et si tranquille. S’il n’aime pas le monde et si le monde ne l’aime pas, alors d’où vient la faute ?

Un jour Adraste est malade, gravement, et n’ayant plus de repère pour s’accrocher, plus de visite pour le soutenir, et plus d’envie pour résister, après quelques mois de soins administrés sans combat, orgueilleusement solitaire il succombe, assis et loin de tous, comme s’efface sous les flots, sous les brouillards et sous la masse immobile des récifs qui l’entourent, une île noire et hostile.

 

 

©hervéhulin

Aricie est vertueuse. Elle montre de la persévérance dans les bonnes actions. Elle ne médira jamais des gens qui croisent son existence, et reste inattentive avec constance à ce qu’ils peuvent dire des défauts qu’ils se prêtent entre eux. Elle est économe de ses opinions, et en retient toujours l’expression. Le mensonge est étranger à son univers.

On apprécie de la voir agir pour des solutions positives aux aléas de la vie. A ses trois enfants, elle a toujours su transmettre le sens de la tolérance et du respect des autres, même ceux qui ont des opinions très différentes ou d’un fondement douteux. De l’argent dont elle dispose en quantité estimable, elle n’en fait qu’un moyen de pourvoir aux besoins ; et non de montrer sa réussite qui, est certaine mais sans éclat. Elle en partage les excédents avec un plaisir discret. Des talents dont elle a su faire la preuve, elle ne montre que la chance qui a animé certains instants décisifs de sa vie.

Elle est soucieuse du sort de ces démunis qui hantent nos vies urbaines, et souffre de l’indifférence qui les rend invisibles. Elle ne peut rester inactive face à cette situation, elle contribue à aider les migrants, les handicapés, les personnes d’un grand âge et au seuil de la démence ; de ces actions, elle parle peu. Elle donne aussi à bien des œuvres, et ne s’en vante pas. Elle en parle même très peu en société, car elle juge que ce n’est pas un sujet. Elle ne croit pas en Dieu, mais sait parler de la spiritualité avec une ferveur – modérée- et en partager les vibrations.Il n’y a rien à reprocher à Aricie. Tous ses proches, ses amis, ses collègues, son voisinage, et la moitié du genre humain louent la vertu d’Aricie. On se prend à dire que si un tel modèle pouvait se reproduire à seulement cent exemplaires, la destinée du monde entier en serait améliorée.

Mais voilà qu’Aricie, dans une seconde de distraction à son volant, grille un feu rouge. Un policier l’intercepte, la fait ranger, la sermonne, et verbalise. Ainsi, elle est vue, puis revue encore, et encore, face à cet agent ; on s’en étonne, s’interroge et doute. Comment notre Aricie en or a-t-elle pu commettre cette faute ? ça peut avoir l’air d’une goutte d’eau comme ça, mais c’est une grave transgression. Elle aurait pu générer un accident, tuer quelqu’un, peut-être un enfant, ou plusieurs, si ça s’était produit devant une école. On se disait bien que cet éternel étalage de qualités recouvrait bien quelque chose ; on n’a jamais douté que derrière ce cirque assommant de belles postures, il y avait bien des failles. Et c’est tant mieux : la pression que ce modèle exigeait commençait à devenir vraiment irritante. Curieuse période de la morale, lorsque sitôt qu’elle devient réelle et qu’elle vous regarde en face, la vertu est suspecte.

©hervéhulin

Damis, Phédon, et Ergaste sont jeunes et de grands talents. Ils ont suivi des études similaires, le même parcours supérieur avec un même succès  qui les a projetés au même premier plan. Ils réussissent bien dans leur profession et en partagent sur leurs faces le  ravissement. Leur métier peut paraître étrange quand ils en parlent, car on n’y comprend rien. Ils ont près du même âge ; portent le même costume bleu nuit et la cravate étroite, chemise blanche cintrée. Avec des souliers à pointe. On les voit parler de placements, de retours de fonds et de garanties instables. De performance. Ils ont la même vision des choses si nombreuses, et la même opinion sur ces choses. Ils sont très semblables dans leur personne; mieux, ils sont identiques dans leur esprit.

Les voici attablés à une terrasse, après le travail. Ils semblent bien agités dans leur conversation. Mais que disent -ils ? Quel est ce sujet qui les remue de la sorte ? Entre les reliefs du léger déjeuner, chacun a sorti son téléphone portable et l’a posé sur la table.

Damis montre comment le sien est formidable. Le petit appareil est platiné brillant, aligne quinze millions de pixels en fonction photographie, est capable de donner l’heure sur dix points différents dans le monde en simultané, tout en traduisant quarante langues vivantes.

Phédon, impatient, écoute mais conteste. Son téléphone est vraiment supérieur. D’abord, il est plus joli, avec cette parure champagne qui le distingue tout de suite. Outre toutes les capacités du précédent, globalement intégrées, et la traduction de dix-huit langues mortes, il peut aussi identifier et nommer les astres repérés -par nuit claire d’été- assimiler six cents applications importantes pour faciliter la vie quotidienne, comme savoir combiner ton de cravate et de chaussette, commander un bon chinois à proximité entre minuit et six heures, signaler les meilleurs coins à champignons de n’importe quelle zone forestière, et de pêche à la ligne , et toute sorte de merveilles de ce niveau.

Damis répond que son appareil à lui peut assimiler quatre cents recettes de cuisine, qu’on pourra consulter à tout moment. Et aussi soixante sonneries disponibles, sans même compter les téléchargements possibles. La longueur des cours d’eau, et l’altitude des montagnes. Alors, quoi dire de plus ?

Ergaste regarde ses amis se déchirer ; il écoute, il pense qu’ils ont tort.

Phédon riposte. Ce qu’on peut dire en plus ? Ah. Facile. Sa minuscule machine peut digérer une bibliothèque numérique de trois mille titres. Que peut-on ajouter ? Si ce n’est que ce petit trésor sait calculer les distances en parallèle sur plus de vingt itinéraires en même temps et stocker dix milles plages musicales. Alors Damis, où restes-tu ?

Damis ne sera pas en reste. Il suffit de prendre une photo d’une plante ou d’un champignon, pour connaître en moins de trois secondes son nom latin, et, s’agissant du champignon, s’il est comestible ou non. Et bien sûr, bien sûr, tous les cours monétaires du monde à un instant T, en réel.

Ergaste n’a rien dit encore dans la polémique. Un téléphone efficace est indispensable à l’apparat de ces situations que leur profession nourrit sans cesser. Une vérité à affronter et rien de plus. Il sait que c’est lui qui dispose du meilleur outil. Il a tout des fabuleuses fonctionnalités déclinées dans la main de ses amis. Mais en plus, son appareil est doué d’une capacité inédite, qui n’est pas encore importée dans notre pays. Son téléphone fait le café sur simple commande vocale. Doit-il leur avouer cette supériorité ? Il craint de blesser ses pairs en leur révélant ce point, et ce faisant, de se blesser soi-même en gâtant leur amitié.  Notre Ergaste sait combien il est savoureux en quelques circonstances, de préserver secrète une forme de différence. Allez en paix, Damis, Phédon, Ergaste.

 

©hervéhulin

Philémon aime rire. Réellement, il est drôle, d’humeur constante et fait montre de beaucoup d’esprit. Il rit et fait rire tout le temps, tout le monde, de tout, de tous, et sur tout. Il rit parfois tout seul, et parfois même sans cause ni sujet. Il est connu par cela, et fier de sa notoriété.  Son visage est jovial, son apparence soignée. Mais son mental est toujours rapide et cela plaît. On loue chez lui cette faculté et il le sait.

Il n’a pas le tempérament méchant, mais seulement caustique. Il amuse, et plus rarement blesse en même temps, ce qui est la même chose aujourd’hui. Il voit les défauts des autres, et les situations décalées qui prêtent à rire. Si la société où il se rend lui est connue, il sait qu’on attend son commentaire. Il reste sur le terrain qui lui convient et parlera peu de ce qu’il ne connaît pas. Tandis que l’œil affuté cherche et traque ce qui fera dérision, son esprit fuse et ne prend jamais de temps pour trouver le fil, la fréquence et le mot. Il fera durer un peu de silence, saura rester discret le temps qu’il faut, et lâchera son trait une fois suspendu qui va cribler celui ou celle qui n’est pas assez ainsi, ou qui l’est trop. Du foulard très connoté de celle-ci, de la redingote trop fashion de celui-là. Du rire de cheval de cette dame, du profil épais de ce jeune homme. De ces ministres qui disent le contraire de ce qu’ils ont dit, ou auraient pu dire, peu importe. De ce tremblement de terre lointain, dont les victimes n’auront plus besoin d’être enterrées. De ces gens qui enragent de misère et se regroupent et manifestent, dont les autorités craignent la violence et la colère, il dira qu’ils ont bien raison et que si seulement ils pouvaient aussi revendiquer avec autant d’énergie des programmes de télévision moins médiocres et des réductions en hôtels de charme pour ses vacances, ils seraient tellement délicieux.

Il sait même, en quelques circonstances, faire rire de lui-même, en proportion immodérée. Car rien de ce qui le frappe ne semble le toucher. Un jour c’est son chien qui meurt, il en plaisante six jours, comme d’autres font le deuil. Un autre jour, c’est sa mère qui succombe ; il ne s’embarrasse pas d’en pleurer, il gagnera du temps libre à ne plus aller la visiter le dimanche. Le voici soudain ruiné, son banquier l’a chassé, mais que de paperasses en moins.  Bientôt, il sera assujetti au revenu minimum: plus de factures à trier! Et comme la vie s’en retrouve pétillante !

Philémon est habile, insubmersible, et indifférent. On l’apprécie pour cela. Il est d’un caractère aérien qui soulage et vivifie en même temps. Ainsi, en se pressant un peu autour de lui, on saura que plus rien n’est grave, et tout est léger ; la vie sociale devient un nuage de bulles, et donne l’envie d’être joyeux. Car il faut rire encore et de tout, et encore en toute circonstance. On en veut plus, la demande est forte, autant que l’époque est triste. De la sorte, ceux qui se réjouissent de son talent auront toujours la certitude d’être du bon côté. De nos jours, on aime ce qui est mordant, à condition de ne pas être mordu.

L’humeur de Philémon est pourtant peu singulière, et procède d’un penchant facile. Ceci compense parfois qu’il a moins d’esprit qu’on lui en prête ; mais il en montre autant qu’on lui en demande et cela suffit à sa gloire. Il sera toujours plus commode de faire rire aux dépens des uns que de faire sourire au profit d’un seul autre. Mais l’esprit contemporain est de bon marché, car il vend la valeur qu’il peut.

 

©hervehulin2021

 

 

 

 

 

 

Narcisse se lève tôt le matin avec comme grand dessein de se coucher tôt le soir. Il garde une heure précise pour sa toilette, toujours la même. Il mène l’affaire comme un rituel, selon un ordonnancement des parties du corps qui ne changera qu’à sa mort. Il se vêt avec minutie des affaires qu’il a préparées la veille au soir. Puis il sort et prend son café au même établissement depuis trente ans ; il y échange des propos avec trois amis de longue date qui sont tout autant accoutumés à ce lieu. Puis il va s’approvisionner, chez la maison Plissons presque toujours, prend peu de choses, son pain, quelques cochonnailles ou autres, et son vin. Puis il revient chez lui pour déjeuner. Puis il s’endort pour une sieste d’une heure. Puis il sort à nouveau pour la promenade, celle-ci fait le tour du canal Saint-Martin sans dévier depuis des siècles. Puis, le soir venant, il revient vers six heures pour une heure de mots croisés. Puis avale doucement son verre de vin blanc à sept heure, dîne léger – sauf le vendredi – et lentement, lit trente minute Le Monde, parfois un poème et se couche ; le sommeil lui vient vite et il rêve peu. Le dimanche, il va à la messe à Saint-Ambroise. Puis fait son marché sur le boulevard. Puis le lundi reprend le fil. Et toutes ses affaires suivent ce train-là.

Ainsi passent ses milliers de jours selon un flux stable et bien organisé. Il aime cette sagesse de l’ordre qu’il applique à chaque instant. Sa vie est droite et son existence est simple. Il accomplit le lendemain ce qu’il aura fait aujourd’hui dans des termes identiques. Puis Narcisse meurt et s’efface comme prévu, selon le mode qu’il a vécu. Et la trajectoire de l’univers n’en aura pas une seule fois  frémi.

 

©hervehulin2021