Peut-être connaissez vous Astérie, et savez vous d’elle l’inimitié qu’elle porte à Climène ; Climène n’en veut pas plus que cela à Astérie, mais toujours prend ses distances avec Ménophile ; Ménophile, bien que Climène l’indiffère,  n’apprécie pas que Géronte l’approche de près, même s’il supporte bien plus cela que la proximité de Ménandre ; Ménandre en veut, semble-t-il à Ruffin, qui lui-même déteste Clarice ; celle-ci reproche bien à Cidias de ne pas aimer Astérie, puisqu’elle en veut à Climène ; mais c’est surtout de Dracon que Cidias ne veut pas même entendre le nom ; il lui en veut tant aussi de détester Arthénice que cela pourrait presque se comprendre ; quant à Arthénice, par ailleurs souvent excédée de l’existence même de Ménandre, ne lui parlez pas de Frontin, elle le juge imbécile au point de le fuir en courant; Frontin en veut furieusement donc  à Arthénice, et autant, dirait-on, à Climène, puisqu’il semblerait que celle-ci montre de l’amitié pour Arthénice, la quelle, en vérité, voue une animosité chaque jour plus brûlante à Ménalque, qu’elle juge sot et inutile ; mais aussi à Mélinde, dont elle dit plus que du mal, au grand soulagement de Zénobie, pourtant du même avis sur la personne de Ménalque, mais qui déteste Mélinde, tout en étant détestée de tous à l’unanimité. Quant à Théophile et Théonas, entre eux c’est bien une forme de haine, que la foule de ces gens-là contemplent avec agitation. Voyez-vous, quoi qu’on en dise, l’ennui piqué d’esprit,  est souvent fertile en toutes sortes de sentiments des plus faciles; ne craignez rien, ce n’est que la façon la plus ordinaire de peupler ainsi la bonne part des conversations dans le pays français.

 

©hervéhulin2025

 

Dans le fouillis des bavardages et des ragots, un mot, celui que nul n’a vu ou voulu voir, soudain s’échappe ; d’abord furtif, il file, agité de sa liberté volée, droit dans les airs, via les réseaux et les couloirs ; comme sa vitesse croît, il sonne et résonne; à un carrefour imprévu, le voici qui rencontre d’autres mots, tout aussi échappés, qui l’accueillent et le glorifient :  agglutinés par des sens invisibles, tous ces mots font des opinions, des opinions qui se multiplient plus vite que la lumière, puis se font jugements et ces jugements deviennent vérités; alors, le mouvement s’accélère encore, et gagne les esprits, les esprits contaminent d’autres esprits, les mots d’esprits fusent et constellant l’espace, enserrent enfin les renommées et les réputations. Voici que tant d’amis qui s’estimaient sont devenus mortels ennemis à jamais. Le sillon ne disparaîtra plus. Un mot aura suffi, toute une nation à présent se déteste et se détruit.

 

 

©hervéhulin2024

Théodule ne croit pas que le Christ ait pu ressusciter au troisième jour, et même marcher sur l’eau ; c’était une époque de superstition et de grande fièvre mystique. Il ne croit pas que l’homme ait véritablement marché sur la lune ; ce sera plutôt un habile montage de cinéma, qui permet aux masses de rêver d’un avenir meilleur. Qu’un chien soit capable de retrouver son maître à cent kilomètres par l’odorat. Et que les escargots changent de sexe avec la pluie.  Il ne croit pas non plus aux vertus préventives des vaccins, ni à l’homéopathie, et encore moins à la médecine traditionnelle chinoise ; pour tout dire, il ne croit pas à la psychanalyse. Tout cela n’a pas de sens, sauf à endormir les anxieux. Et encore moins aux capacités excitantes de la caféine, comme à celles plus discrètes mais recherchées, du ginseng. A lui, tout cela ne fait aucune sorte d’effet. Il ne croit pas non plus que la consommation de haricots occasionne des flatulences ; d’ailleurs, lui-même n’en mange jamais, et il souffre pourtant de ballonnements chroniques.

Mais voici que son journal du jour lui est apporté. Il se précipite sur l’horoscope, et appelle son épouse pour lui faire partager la nouvelle : on a découvert des traces du yéti vers un des plus lointains sommets de l’Himalaya.

 

©hervéhulin2024

Hermodore vous dira qu’il a la passion de l’information. Est-il journaliste? Il vous le dira peut-être. Il est vrai qu’il diffuse bien des choses. Pourtant, il sort rarement de chez lui mais Internet et les réseaux lui font explorer le mode et toutes ses vérités cachées. Il investigue, découvre des histoires, est dénonce des mensonges. Professionnel convaincu de l’information, il n’a jamais eu de carte de presse. Libre, n’appartient à aucun journal. Solitaire, connaît les autres et leurs détours. Immobile devant son écran, il voyage plus que ces agités du système grand public et bien-pensant en flux dominant…Il dénonce et il accuse des maux qu’il découvre ainsi.

Car voyez-vous, si Hermodore se joue des angles morts et sait en dévoiler les secrets, c’est qu’il évolue avec aisance dans des eaux de différentes sortes, profondes et de surface, claires et saumâtres. Ses deux moitiés de cerveau sont poreuses à tous égards, et en font cette étrange chimère si courante de nos jours. C’est un assemblage qui le rend sympathique et le rend unique et commun à la fois. Un corps de loutre plutôt agile, pour plonger sous la surface, des mains palmées pour nager partout, et un large bec pour fouiller la vase ; et pour seul orifice à l’arrière du corps, un cloaque polyvalent. C’est grâce à cette unique physiologie qu’Hermodore vous dira combien il est convaincu d’être indépendant absolument.

©hervéhulin2024

Chacun nourrit sa superstition du mépris de celle des autres. Celui-ci rit des gens qui croient aux ovnis mais reste persuadé dans ses nuits, que des fantômes vivent dans les arbres ; cet autre vilipende en faisant rire à leurs dépens ceux qui voient une réincarnation après la mort, mais s’est très tôt persuadé qu’il avait un don pour deviner l’avenir ; en voici encore une qui rit quand on lui assure qu’en vérité la terre est plate mais garde la conviction que les gouvernements agissent en secret pour remplacer leurs peuples par d’autres peuples de races moins nobles et moins onéreuses. Et un ou une autre, là encore, qui aura – combien de fois dans sa vie ? – parfaitement vu des phénomènes volants mystérieux traverser les nuits solitaires ; mais ce qui le fait plier de rire, ce sont les convaincus d’une vie après la mort, qui parlent aux esprits autour d’une table, où qui dialoguent avec des animaux morts. Et là-bas, on a toutes les preuves sur les réseaux, que nos civilisations sont envahies peu à peu d’êtres reptiliens qui volent notre apparence, que les pyramides ont été bâties par des non-humains il y a trente millénaires, qu’on nous cache une mystérieuse momie inca à trois yeux et six doigts ; mais comme on rit quand on nous dit que l’homme a marché sur la lune. Comment aurait-il pu y aller, puisque la terre est plate, en vérité ? C’est ainsi, plus le monde avance et plus ceux qui le peuplent entassent des Pères-Noel dans leur placards ; car plus la bêtise prolifère, plus s’enfle l’orgueil d’être plus clairvoyant que son voisin sur les vrais secrets de l’univers.

©hervehulin2023

On relève dans les pensées de notre époque, bien plus souvent le projet de se distinguer du mouvement général des esprits, que celui d’y contribuer. Les idées nouvelles ne sont plus celles qui éclairent un sujet, ou répondent à une énigme, ou apportent une vérité nécessaire mais celles qui rompent une tendance. Celui qui énonce un propos qui n’avait jamais  été encore entendu paraît soudain devenu un sage. Et son idée, moderne. Ce sera tant mieux si ce même propos n’aura pas captivé plus d’une minute d’attention. Ainsi, plus aucune philosophie  ne peut se constituer sur des arguments et s’établir durablement dans le champ cultivé des esprits, pour en infuser avec progrès la pertinence des idées et préserver quelques conséquences dans ce siècle qui saigne.

 

©hervehulin2023

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dorinne ne sait rien faire, elle n’a ni talent ni savoir ; et pourtant tout le monde attend qu’elle montre ce qu’il convient de faire. Elle porte des faux cils et des seins refaits; et pourtant tout le monde la juge belle, son apparence est guettée, et il est indispensable, surtout chez les jeunes filles, de lui ressembler. Elle ne sait pas écrire, son vocabulaire est maigre et elle peine à former une phrase complète ; tout le monde la lit pourtant avec impatience et souvent même, passion. Elle est complètement inutile, incapable d’inventer une solution pour un problème et n’a aucune idée de ce qu’est la vie des gens ; tous ces mêmes gens la croient en espérant chaque jour sa parole pour savoir ce qu’ils ont à faire. On peut donc penser sans lui vouloir a mal qu’elle n’a pas de substance et peut-être même qu’elle n’existe pas. Serait-elle virtuelle ? Elle ne vit que dans des écrans et sous des messages numériques. Peut-être n’est-elle pas véritablement vivante, mais Dorine existe hélas : elle vit d’une sorte de profession que la ville adore et cultive, et qui fait toute sa fortune de l’ignorance de la foule. Dorine est une influenceuse, et c’est, paraît-il, un métier d’avenir.

 

©hervéhulin2023

Être utile en société est la vertu de l’idiot; par ses propos hors de propos, ses contorsions en guise de politesse, ses bruits en lieu de réflexion, il va alimenter de son audience, l’indispensable sentiment qu’elle est loin d’être sotte; il est loisible à tous, pour un coût mineur, de se contempler dans ce miroir inversé de soi-même que polit la sottise de l’autre, comme de se rassurer de sa propre intelligence, pour conclure enfin, après une soirée de contrevérités, de bêtises et de conspirations, que décidément, chacun ici présent est loin d’être assimilable à cet idiot ; voici qu’il est grand temps d’aller dîner entre gens sages.

 

 

©hervéhulin2023

Pour craindre à chacun de ses propos de n’avoir pas assez d’esprit, il faut inévitablement manquer d’esprit ; cette étrange préoccupation n’occupe que ceux qui scrutant avec obsession l’intelligence des autres n’y voient rien de ce qui leur ressemble, et se trouvent fort dépités de ne pouvoir atteindre par leurs mots ou leurs convenances des sommets imaginaires qu’ils ont eux-mêmes inventés pour leur souffrance, et qu’ils n’ont façonnés que dans la piètre estime qu’ils ont d’eux-mêmes. Car l’utilité d’une conversation consiste en peu de mots à trouver ce qui est juste, pour le plaisir de partager le verbe, la parole, l’idée. C’est la seule forme de l’esprit, de nos jours, qui est encore opposable à la qualité des hommes, et l’indigence fatale des réseaux.

 

 

©Hervé Hulin2023

Thrason a beau réfléchir, il ne comprend pas ces lois nouvelles du prince qui obligent à la vaccination ; c’est entendu, cette prescription n’a pas de sens : il en déduit logiquement une manipulation de l’opinion.

Il ne comprend pas quelle cause génère un temps tellement plus chaud qu’avant ; il conclut facilement à une convergence d’intérêts et d’entreprises, qui entendent s’enrichir des solutions imaginées.

Il ne comprend pas pourquoi tant d’étrangers si différents de nous, se ruent ainsi, mus par un soudain et mystérieux élan, vers nos contrées et nos cités, alors que les peuples sont restés dans leurs frontières pendant des siècles : il sait parfaitement quel intérêt des puissants les pousse à remplacer des peuples par d’autres peuples.

Il ne comprend pas -encore- pourquoi il semblerait bien que les spermatozoïdes produits de nos jours soient moins nombreux et moins vivaces que leurs semblables il y a cinquante ans, alors que nos organes mâles ne se sont jamais transformés ; c’est donc qu’il y a forcément une machination scientifique, aux bénéfices évidents, qui conduit à cette grave régression.

Thrason ne saisit rien de toutes ces raisons qui font que les évènements passent naturellement hors de son entendement : il y voit ainsi la preuve que d’autres raisons invisibles déterminent tout cela, qui sont par nature- cette fois – à plus courte portée de sa raison.

Thrason est étonnant : il ne comprend rien, et grâce à ce défaut d’entendement, voilà qu’il devine tout de ce qui n’atteint pas l’esprit de bon sens, et ainsi comprend tout des vérités cachées à ceux qui n’en comprennent rien.

Un homme qui maîtrise la science des médias maîtrise tout de lui-même, tout de son allure, son apparence et sa posture, du clignement de sa paupière jusqu’aux bruissements de son abdomen ; il sait prendre un air profond, ou joyeux ou impénétrable ; il sait cacher derrière un sourire les mauvais sourires de son intimité ; et comment contraindre son humeur pour épouser celle des autres, ou dissimuler ses élans pour parler contre son cœur en faveur de celui des autres.  Il sait ainsi invoquer le soleil avec tant de talent appris, quand il pleut tant dehors, qu’on finit par sortir vêtu d’une chemise de lin blanc.

Tout cet art de la fausseté est devenu un grand métier, qui rend cet homme si honoré et si recherché dans les méandres de la Cité. Mais ce grand art fondu de tant d’artifices et de labeur n’est soudain plus rien quand cet homme, lorsqu’il aura fini son cycle de gloire, et lorsque les médias en auront achevé la digestion, se retrouvera nu de toute notoriété et dépourvu de fortune. Alors, tout son ancien bagage lui paraîtra bien pesant, et tout aussi inutile à n’importe quel humain pour son bien-être et sa santé, que la franchise, la sincérité, et là vertu de ceux qui ont fait un temps de cet homme un des maillons indispensables de la vie publique.

 

Il y a des gens dont le seul métier est d’être vu et entendu par des millions d’autres. Que font-ils, que savent-ils, que donnent-ils ? Des paroles et des images, en rapportant, d’autres gens, les paroles et les images, qui partagent ce métier. Plus ils se montreront, plus leur gloire, gonflée de vent, se détachant peu à peu de l’horizon commun, s’élèvera lentement vers les hauteurs. Plus cette masse gazeuse monte vers la nuée, plus le vide qui la compose lui pèse et en altère l’ascension. Plus ce vide se montre, éclairé de son propre reflet, plus l’opinion s’éloigne, dont le jugement se fait sévère. Plus sévère est l’opinion, plus il faudra à ces esprits pauvres être encore vus et plus encore entendus ; c’est là leur unique remède, perdus dans cet océan de vanités. A défaut d’être aimé de quelques-uns pour ce qu’on est, on est plutôt reconnu cent-mille fois pour le vide coloré qu’on va exposer à la multitude.

 

 

                                               hervéhulin©2023

Atys montre peu de sentiments quant aux évènements et aux bouleversements du monde. Et des affaires humaines, qu’elles lui soient proches ou lointaines, aucune ne semble l’effleurer. De la carrière et du métier, de ceux qui s’activent dans le travail, il ne retient qu’un bourdonnement indistinct ; ces machineries-là le touchent bien peu, elles lui semblent trop grises. Lui dit-on que Céphise a perdu son emploi, qu’elle en est brisée, il n’en dit rien et tourne ses pas. Et des mouvements de l’amitié, direz-vous, il ne peut sans doute en rester très éloigné, car ce genre de liens secrète un peu les teintes vives de la vie. Mais de ceux-ci, dont il ne perçoit qu’une sorte d’encombrement de ses journées, il n’entend pas plus : l’absence furieuse d’Alcippe, qui ne lui fait plus signe depuis huit semaines, croyez-bien qu’il ne l’a pas remarquée. Certes, mais aux élans du cœur, et de l’amour, derrière l’attitude si blanche qu’il se donne, pensera-t-on, il ne peut résister complètement ; car il y a bien dans le regard qu’impriment parfois vers lui certaines femmes, un rayon troublant qui surpasse toute affectation ; Césonie le sait bien, qui le fixe de ses yeux si verts. De ces choses-là tout autant que des autres, comme de ces yeux dont il ne saurait dire la couleur, Atys est très distancé. Mais alors, si rien ne le touche dans les sentiments des personnes, il sera certainement ébranlé des tourments du monde qui déroulent comme autant de furieuses spirales les guerres, les cataclysmes, les misères et toutes ces sortes d’effondrement ; d’ailleurs, de ce vieil homme accablé qui dort par terre sous ses haillons, ultime sanction des malheurs de toutes nos sociétés, le cœur d’Atys entend-t-il bien l’écho ?

Atys est indifférent, vous dit-on, et rien ne l’atteint ni ne traverse le cristal de son âme. Rien ne l’effleure, et tout passe au-delà de sa hauteur. De sorte qu’il ne sait plus comme le monde se meut, tournoie dans le cosmos et conclut son tour sans l’attendre : voici qu’Atys décline, et vieillit, et un jour, disparaît. Alors tout reste indifférent à son absence, le monde, les hommes, les idées, les actions et leur souvenir, comme du vent la rumeur immobile à la cime d’un pin. Le sort d’Atys indiffère le monde, lui naguère indifférent au monde.

 

 

©hervéhulin2022

 

 

 

Voyez comme Valère est salué pour sa nomination, comme on va vers lui, et comme on se réjouit pour lui, qui porte si bien son succès. Seul son mérite lui a attiré cette récompense. Sa persévérance désintéressée dans le travail, menée à travers tant d’années, l’a mené à ce port. On sait combien Valère est travailleur, persévérant, et toujours droit dans la tâche. Par un juste décret, le voici promu à la légion d’honneur.

C’est aussi une semblable gloire de l’instant pour Lélie. On se presse autour d’elle avec ardeur. On loue sa vertu du partage, et sa générosité, et l’action de sa fondation. Cet ordre du mérite, enfin attribué par le ministre, honore des décennies d’engagement pour les malheureux. Lélie, voyez-vous, est vertueuse, et suscite l’envie d’imitation chez tous ceux-là qui la félicitent sans nuance.

Et pour le talent si reconnu d’Achante, direz-vous, cet Oscar dont la nouvelle est tombée cette nuit est toute justice ; cet esprit si fin, qui toujours a su faire rire sans jamais blesser, le voici jugé à sa belle valeur ; de toute part, on l’approche, se précipite, l’enserre ; on se réchauffe de sa félicité, et de la proximité de ce grand cœur.

Mais voici Géronte qui entre, et comme il s’avance vers ceux-là qui étaient encore émus des larmes des précédents bénéficiaires, soudain délaissés, une multitude se jette vers lui, un flot qui se change en fleuve tout autour de sa silhouette ; on veut être là, on veut être vu si près de lui, on se bat pour l’approcher, lui prendre les mains, et, tentant de fendre la ruée, le presser de mille bras ; on le comprime à force d’embrassements et alors on crie, on l’acclame, on le brigue, on est fièvreux de l’approcher, on ressasse son nom, on est son ami, et tout ce vacarme laisse briller une gloire si aveuglante qu’une vraie béatitude arrose ces âmes frénétiques. Quel est l’exploit de Géronte à ce jour, de quel mérite le gratifie-t-on ainsi sous une telle fureur ? Qu’a-t-il donné aux autres, quel talent a-t-il offert au genre humain, quel travail si lourd a-t-il accompli ? C’est un grand sportif peut-être, ou un mécène fastueux, ou encore un écrivain, un acteur, que dire, un pianiste surdoué, un chercheur de génie ? Un habile financier ? un philanthrope universel?  Géronte est homme de média, on le voit beaucoup à la télé, et il a pour marque en toute circonstance d’être toujours caustique, ce qui signifie de nos jours, très -mais, vraiment, très – méchant chaque fois qu’il parle : c’est ici tout son talent, le ressort de sa célébrité, et la seule cause de cette  attraction.

 

© hervéhulin2023

 

Antiphile est un sage. Chaque jour, il accomplit une foule de petits faits qui sèment ce qu’il faut de quiétude dans la vie de ses enfants, de ses proches, de ses amis, de ses voisins. On le sollicite souvent.

Il écoute, reçoit et donne de belles réponses en toute circonstances. Peu en importent le détail et l’histoire. Il sait bien ce qui convient, et sans effort d’esprit particulier, remet l’harmonie là où elle avait défailli. Mais toutes ces actions se font toujours sans bruit. Les choses sages par nature n’ont qu’un faible éclat. Peu de gens reconnaissent ses actes ni lui opposent de l’intérêt ; la portée de son nom ne dépasse pas l’angle de sa rue. Antiphile n’est jamais glorieux de tout cela, car, sage, il est toujours discret.

Antisthène est un sot. Chaque jour, il s’agite et commet bien des choses bruyantes. Il parle, sitôt approché, il répond sans même être questionné. Il est gai, tendu, indifférent, survolté, et toujours en cela, le propre de lui-même. Il est partout, traite de problèmes qui n’existent pas encore, et invente des solutions qui ont déjà échoué mille fois. Il est le vent, et la nuée en même temps, le sable et la paille. Remué d’un mouvement perpétuel, il se porte à tous les coins de la Ville avant qu’on l’ait appelé. On le voit à dix heures au Palais de justice, traversant le greffe, ensuite à midi au Buttes-Chaumont sans que personne n’explique cette téléportation, observant un héron sur l’étang, puis encore vers quinze heures à Drouot, questionnant à tout va sans rien acheter, et de retour à Bastille avant le soir ; mais il dînera en compagnie sur le canal, pour raconter cette folle journée qui le sollicita plus encore qu’un Président. Il assure avoir vu cent personnes, mais ignore que moins de cinq ne l’auront pas jugé fâcheux. De toutes ces familles qui le reconnaissent et l’évitent, il croit connaître le détail des soucis, que ses lumières vont réduire. Comme on rit de lui, il rit aussi ; puis il racontera dans la soirée comment il a fait crouler sous ses bons mots toute une assemblée. Il parle, tous s’endorment ; il saura se vanter du religieux silence que son discours a généré en quelques minutes. Il montre aux amis qu’il suppose, ce qu’il a accompli de ses semaines, et à ses ennemis qu’il ne reconnaît pas, décline avec de grands mots, les défauts des amis précédents qu’il a su combler depuis des mois. Tous ces exploits font qu’Antisthène est si reconnu que sa réputation vole au-delà de la Ville, bien haut, bien loin.

Pourquoi donc Antiphile est-il si obscur quand Antisthène est si glorieux ? Grossie à chaque sottise de l’attention massive d’un public toujours disponible, la gloire du sot n’a rien d’un mystère : elle aura toujours l’audience et l’avantage du nombre et de l’exposition.

 

©hervehulin2022

Saint Thomas commença à croire seulement quand il reconnut Jésus à ses plaies, pour les avoir touchées. Les autres apôtres n’ont pas eu cette exigence. Sans avoir vu, lui, n’aurait pas cru et l’histoire entière aurait pris un autre tour.

Il y a toujours ceux qui ne croient que ce qu’ils voient, et ceux qui ne croient que ce qu’ils ne voient jamais. Pour les uns, la vérité naît de tout ce que les sens peuvent amener à la raison ; pour les autres, la preuve de ce qui est vient de ce qu’on n’en connaît rien. La preuve que Dieu existe, nous aura-t-on souvent affirmé, est qu’on ne le voit pas. Ainsi, il est partout, et cette ubiquité est la preuve de sa divine essence.

Jadis, les Plutoniens disputaient avec les Neptuniens du contenu intérieur de notre Terre. Pour ces derniers, elle était pleine d’eau, et l’immensité des mers, la circulation des fleuves et des rivières, et le fourmillement des lacs et des étangs dont le spectacle fascine tous nos sens, et plus particulièrement le bon, en étaient la preuve. Pour les premiers, les volcans sculptaient les volumes de la terre, tandis que le feu remplissait notre globe, en préservait le secret dans ses profondeurs ; seuls les alchimistes, initiés grâce à des enseignements eux-mêmes invisibles, en connaissaient les clés, et la théorie, et la puissance que parfois trahissaient la colère des volcans.

Nos âges modernes, où chacun peut inventer ses propres vérités selon ses passions ou son intérêt, en ont retenu l’enseignement. Un projet de loi sera d’autant plus contesté que ses dispositions estimées les plus dangereuses pour la cité et nos libertés, n’y sont point inscrites. Dans ce discours du ministre, les intentions énoncées n’avaient pour seul objet que de détourner de celles qui ne l’ont pas été. Ce traité, qui va changer l’Europe sitôt ratifié, est d’autant plus à craindre que ses clauses funestes n’y figurent pas : n’est-ce pas là cette preuve que ses concepteurs ont bien des vérités à nous cacher ? Qu’un ministre, un expert, un journaliste, un professeur, quiconque qui sera assimilé à l’Etat, à une forme d’autorité, ou aux affaires publiques, affirme qu’il fait jour à midi. Sa seule position suffira à faire douter de ce fait, et il paraîtra possible de juger que le jour affirmé n’est pas si clair que cela.

Et voilà l’horizon qui désormais s’impose. Tout ce que nous voyons de nos yeux, de la République et de l’État de droit, n’est que fantôme insignifiant, et ce qui nous en est dissimulé est par nature, vérité.  Prenez garde : plus personne ne mettra jamais les doigts dans les plaies de ce qui vient sauver le monde.

 

©hervéhulin2022

 

Ménandre appartient à une faction étrange et moderne. C’est la faction des esprits tranchants, très satisfaits d’eux- mêmes, pour qui parler et offenser sont une seule et même chose. Il s’agit, pour se faire écouter, d’avoir usage de parler aux hommes comme à des chiens.

De cette attitude, ils ne sauront jamais se défaire sans n’avoir plus rien à dire. Ils s’adressent aux autres, qui n’ont pas ce tempérament, sans préavis ni précaution de politesse, comme se dresse une falaise, comme frappe un missile. Le ton, infusé de fiel et d’ironie mauvaise, ne ménage rien, et les mots sont sans nuances. Ces gens-là n’entendent pas converser, ni même partager un discours. Qu’ils passent la seconde phrase, tombent de leur bouche le sarcasme, le mépris, ou l’injure ; ils ne répondent pas, mais ripostent, et cela tient lieu de vivacité d’esprit.

Peu importe ce qu’ils énoncent sur ce mode, de grandes vérités ou de somptueuses inepties. C’est toujours une façon commode de se faire entendre. Très vite, sitôt envoyé le début d’un principe, ils jettent, expédient, et concluent sans avoir disputé de quoi que ce soit. Empêcher l’argument, tel est l’enjeu. Ils vous diront qu’ils ne sont pas du genre à masquer leur opinion, à tresser des détours et des rubans pour dire ce qu’ils ont à dire. Ils ignorent la brutalité d’un propos, mais honorent la seule provocation comme marqueur premier de l’intelligence. Provoquer est leur science; mais la provocation est la rhétorique des faibles esprits.

C’est un fait de reconnaître qu’ils auront une opinion sur tout, pour la seule cause qu’elle est toujours la même. Ecoutons ce Ménandre, comme il dit souvent « j’ai coutume de dire les choses telles qu’elles sont, et pas de tourner derrière », et on s’ennuie dans une telle vanité, ou encore « moi, je dis ce que je pense » et peu importe qu’il ne pense rien, mais aussi, « à un moment, il faut bien le dire » et s’ensuit une énormité ; parfois, sortent des phrases comme  « je n’affirme pas cela pour plaire, tant pis si ça dérange » mais on n’entend rien qu’une indigente banalité . Et enfin, suprêmement, en conclusion, « j’ai l’habitude de dire des vérités, et voilà tout » , comme si la magie de ce « voilà tout » effaçait tout point de vue possible.

Voyez-les, Ménandre et ces tristes parleurs ; ils sont partout, en famille, en réunion, sur le lieu de travail ou hélas bien souvent dans les médias. Et bien sûr, inévitablement, immanquablement, singulièrement, sur ces funestes réseaux qui rongent la sociabilité naturelle du genre humain. Ils sont des gens inquiets, peu satisfaits d’eux-mêmes, pour ainsi chercher toujours à s’affronter quand il n’y a aucun motif de le faire ; ce genre d’orateurs ne peut comprendre qu’en face, on puisse se sentir autrement que petit et vulnérable. Sans cela, pour qui donc existent-ils ? Ils essaieront toujours de faire passer pour une glorieuse franchise, une bravoure d’opinion, une nécessaire provocation, ce qui reste l’énergie renouvelable d’une affligeante et immortelle sottise. Voyez-vous Ménandre approcher ? Tournez lui vos pas, au plus vite, sans un regard en arrière, sans lui offrir la moindre écoute, et de ce fait, pour le bien de tous, il cessera à la seconde d’exister.

 

©hervéhulin2022

Il naît souvent dans certains esprits des combinaisons étonnantes de mots et de formules pour suppléer autant que faire se peut à la misère des idées. Car beaucoup ont l’envie constante de dire et dire encore quand il n’y a lieu que de faire une conversation, où même de ne pas la commencer.

Hermagoras a la passion des lectures et des réflexions, mais moins que celle des mots abstraits et des tournures surprenantes. Il est donc toujours affairé à améliorer les termes de son opinion et le discours qu’il vous en fait.

C’est qu’il a bien de l’esprit et la capacité à mettre des mots compliqués ou des tournures redoutables là où il n’y a que de pauvres évènements. Il analyse ce qui est clair, puis escamote en deux mots ce qui est abscons. Parlant et pensant en même temps, il entrelace des rubans et produit des bulles, multiplie les scories et souffle sur le vent.

Du sujet qu’il a soulevé, il ne s’interroge pas pour savoir s’il en connaît l’argument ; car le principal, il vous le dira, est d’en débattre. Il attend votre opinion d’ailleurs. Il vous questionne, vous relance, vous poursuit pour enfin vous contredire.

Vous dites ainsi trois mots très simples du temps qu’il fait, ou des courses à faire : par réflexe, voici qu’il entreprend une discussion, comme on marche, sans y penser. Lui vous montrera que derrière votre conclusion, rien n’est facile comme il y paraît, et convergent bien des intentions que vous n’aurez su entendre, et des arguments qu’il convient de décliner – lui seul sait le faire- pour entrevoir la portée de ce qui se trame à qui lui refuse le débat.

Dans l’illustration constante de ses propos, Hermagoras dit souvent des phrases bien étranges. Il ne dira pas « un poème » mais l’idée de poème » ; pas plus, une conversation, mais « le processus de l’échange verbal ». Jamais le mot de film ne sera employé, il préfère œuvre de cinéma, ou écriture par l’image. Du bruit dans la rue, de la foule, qui tracasse et accable : ce sera « la perception sensorielle d’un paysage sonore ». Il ne désigne pas un nuage par le nom de nuage; mais par « le concept de nuage ».

D’un livre qui l’a ravi, il ne dira pas s’il l’a aimé ; mais que « le discours du verbe construit une itinérance sémantique entre l’émotionnel et le structurant, ce qui permet, il faut le dire, un retour à la lettre du soi sous l’avers du sens qui ouvre sur la libération en creux du processus lecteur ». D’une exposition d’art contemporain, il ne sait pas s’il a apprécié ou non, et peu importe car l’essentiel est loin de ce point : il vous dira tout net que le parcours esthétique de l’artiste vous impose à chaque œuvre le primat de la perception humaine sur le sensoriel de la créativité abstraite, comme l’impact d’un réalisme spéculatif sur l’ontologie orientée désormais objet et non plus sujet, ce qui est une libération du questionnement inhérent à toute intention d‘exposer etc. »

Vous serez lassé avant lui. Hermagoras, certain comme chaque jour de son bel esprit, sera épanoui d’avoir emporté une fois de plus la polémique. Heureux, il s’étonnera toujours d’être entouré d’esprits simples, et généreux, se ravira de les instruire de son altitude.

©hervehulin

 

Bathylle fréquente beaucoup…  Il sait lier très vite, et noue des connaissances dans toutes les couches de la société. Autour de lui, toute une foule de relations se presse. Comme il est plaisant, il est accepté partout.

Bathylle reçoit donc énormément ; il anime alors une conversation diluvienne. Il s’invite en toute facilité dix fois la semaine chez des gens qu’il ne connaissait pas il y a un instant, mais qui lui ouvre les bras et l’accueillent avec bienveillance. Ceux-là lui rendent bien sa convivialité. Il entre souvent chez eux, sans attendre une invitation, le soir, en journée, parfois même la nuit. Eux, en réciprocité, arrivent souvent chez lui, à l’impromptu.

Il communique aisément sur toutes sortes de sujets avec des inconnus qui sont ses amis, et leur tient toute sorte de propos, sur tout et sur rien, mais surtout sur ce qu’il n’aime pas et en reçoit autant en retour.  Il leur dit des choses plaisantes, et ceux-ci lui renvoient des réponses comparables. Ils s’apprécient beaucoup dans cette catégorie d’amis, sans consacrer de temps à des introductions, des courtoisies ou des présentations. Ils s’encerclent dans un entre-soi d’intimité, et sont heureux du seul et simple bonheur d’échanger des mots, des signes et des émotions. Ils apprécient cette chaîne invisible qui les attachent. Ils sont rassemblés. Ils sont connectés.

Ils sont d’accord, ou pas d’accord, sur les propos qu’ils échangent. Parfois, il y a des ruptures, entre amis, comme cela arrive parfois ; mais ils se retrouvent, souvent même sans le savoir. Car le fourmillement de ces amitiés est incessant. Les conversations de soirée entre ces gens-là ne prennent jamais beaucoup de temps.

De tous ces amis invisibles, Bathylle ne connait ni les noms ni les familles ni les vies, et ne reconnaîtrait rien de ces gens-là s’ils les avaient en face de lui. Sans situer le visage d’un seul d’entre eux, il soutient leur fréquentation sans savoir que ce sont les mêmes…  Il ne sait pas s’ils sont hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Ils existent et n’existent pas. Ils ne se voient pas, et ne se sont jamais vus. Les noms par lesquels ils se nomment sont des chimères, leurs consonances sont souvent stupides. Ils se gardent bien de livrer leurs vrais visages. Ils vivent ainsi ensemble qu’ailleurs, dans une humanité qui n’existe pas, sur des réseaux qui chaque jour, rendent à tous leurs caractères moins sociaux que la veille. A chaque message lancé dans l’espace de leur impalpable communauté, ils éloignent un peu plus le genre humain de sa destination, et l’amitié de son orbite. Tous ces signaux désordonnés nous laissent le portrait transparent de la condition de l’homme, qui dans sa grande terreur du silence parle toujours pour exister sans savoir de quoi ni à a qui.

 

©hervehulin.

 

 

 

 

Astée, vous voici jeune et tout intimidée que vous êtes face au monde des influents, rêvez- vous donc à ce point d’en être ? Vous arrive-t-il dans vos insomnies, de fixer votre esprit sur l’idée d’être admirée, d’être sollicitée, et pressée pour vos influences et vos conseils ? Ceci gâte votre sommeil, semble-t-il, et pourtant, il n’est pas difficile de soulager votre désir.

Allons, abandonnez cette posture envieuse, et passez un tailleur sombre au lieu de ces vêtements sports, tout juste bon pour ceux de votre âge. Imprimez-vous un air accablé mais sous un front stoïque, ménagez des sourcils froncés, et un regard concentré sur un point dans le vide. Pressez-vous, chargez-vous de dossiers et de documents à profusion, et allez d’un pas rapide dans la rue et sur les places en vue ; ne lâchez jamais votre portable sitôt qu’on vous voit et gardez le bien soudé sur votre oreille ; prenez un air affairé, et parlez fort, parlez d’affaires, de contrats, de communication et n’oubliez pas d’articuler bien fort les formules « en mode VIP » et « lancez la Visio en m’attendant » « Je signerai ce soir, ne vous en faites pas » et « valider le mémorandum » et encore « Mais qu’est-ce qu’ils fichent au Copil? » N’oubliez pas, avec une mine surprise, cette exclamation, « Le congrès ? c’est fait, j’ai appelé, c’est réglé!».

Vous approche-t-on, vous salue-t-on ? Comme arrachée à une préoccupation, écartez votre portable de votre visage tout d’abord, prenez alors quelques secondes, un regard vague puis, souriez comme un soleil en criant fort le prénom de votre fâcheux, appuyant la sonorité de sa dernière syllabe. Sitôt que l’attention autour de vous se relâche, faites silence, prenez un air lointain, comme rêvant de rien avec intensité, et cela reviendra tout seul, sans un effort de vous.

Penser surtout, en toute circonstance, à être vue, encore et encore vue. Prenez soin de vous faire remarquer devant les stations de métro les plus arts-déco de Paris, mais surtout, ne pas y entrer. Apparaitre dans les bars select et disparaitre aussitôt reconnue, passer et revenir encore devant leur terrasse sans vous n’y arrêter jamais, toujours téléphonant et comme prise de toute sorte d’affaires ; éviter les théâtres où vous serez invisibles, mais assiéger les salons et les colloques, quel qu’en soient l’objet ou le métier. Entrez dans les dîners et les réceptions, sans attendre surtout d’y être invitée, mais un bras chargé d’un dossier et soupirer à voix haute : « j’ai bien failli être retenue, je ne me serais pas remise de n’être pas avec vous ce soir ».

Alors on dira de vous « Astée est talentueuse autant qu’infatigable, elle travaille et s’acharne jusque dans les rues ; elle est toute à sa place parmi nous ». Tous ceux-là qui vous ignoraient auront convergé vers votre ingéniosité. Ces documents que vous portez, ils seront convaincus de les avoir lus, vos réunions, les avoir vécues, vos déjeuners, les avoir mangés ; de vous avoir parlé au téléphone de choses importantes, d’avoir négocié avec vous de furieux contrats, de complexes projets, et même discuté hardiment de livres non lus. Allons, lancez-vous, chère Astée. Personne, vous verrez, personne ne vous aura interrogée sur votre métier.

 

©hervehulin

 

Zénobie aimerait bien faire du sport ; mais voilà, elle est fatiguée… Elle aimerait maigrir aussi ; mais, il y a tant de bonnes choses à déguster, et elle-même adore faire la cuisine. Et puis, maigrir fatigue. Elle aimerait se consacrer plus à la lecture, car elle a parfois l’impression de stagner intellectuellement ; mais elle a peu de temps, et le soir, elle préfère la télévision. Elle voudrait voyager plus, et plus loin, car elle a très peu bougé dans sa vie. Mais cela coûte cher, les trajets en avion polluent, paraît-il, et de toute façon, pour l’instant, son travail lui laisse peu de disponibilité. D’ailleurs, elle voudrait bien pouvoir consacrer plus de temps à ses loisirs, et moins à son travail, dont les horaires la dévorent. Elle voudrait aussi s’impliquer plus dans sa vie professionnelle, et s’en trouver reconnue ; mais pour rien au monde, elle ne renoncerait à ses loisirs. Zénobie voudrait aussi mieux se connaître, et faire le point sur sa vie ; entreprendre une psychanalyse la tente beaucoup ; mais elle a un peu peur de s‘engager sur la durée, ni trop se livrer. Elle devrait aussi faire des examens pour prévenir sa santé ; mais tous ces examens la terrorisent. Elle rêve de diversifier son existence, et accroitre sa relation avec les gens ; des activités associatives la passionneraient. Mais elle craint la comparaison avec les autres, eux qui sont si souvent décevants. Elle désirerait tant se marier, construire un foyer, avoir des enfants. Mais on lui dit que les hommes ne sont pas fiables, et que les maternités déforment le corps. Zénobie aimerait se faciliter l’existence et faire des choix. Mais elle supporte mal de voir rétréci le champ des possibles. Zénobie manifeste bien des désirs, mais en redoute les conséquences. Et voilà que Zénobie soudain se retrouve dans le grand âge avant d’avoir commencé à vivre.

 

 

©hervéhulin

Timante est constamment habité par la religion. Il a grandi dans cette forme de passion, et en vit toujours à l’âge adulte les commandements. En toute circonstance, il les transmettra et en reproduira les effets. Ses cinq enfants sont baptisés. Il fait un point vital que leur éducation soit rigoureusement façonnée comme l’a été naguère la sienne. Il en a acquis le goût de la discipline, et retenu l’esprit de privation.Il veille sans faiblesse à ce qu’ils suivent le catéchisme. Il les accompagne pressamment sur les devoirs qu’ils en rapportent. Quatre ont déjà accompli leur communion. Les deux aînés sont des scouts très impliqués. De son épouse, discrète mais fiable, il ordonne les actions pendant la semaine car elle ne travaille pas, et au-delà des tâches ménagères qu’elle assure si bien, doit s’occuper utilement pour le bien commun, pour l’esprit de partage, et le goût de la prière, dans la seule règle des valeurs qui conviennent. Il lit Bernanos et De Saint-Pierre ; en voiture, il écoute Méfret.

Bien en vue dans sa ville, il assure avec toute sa famille une contribution aux activités de la paroisse. Sa position de notable reconnu lui donne accès aux prêtres et on l’a vu à plusieurs reprises dîner chez l’archevêque. Il a un respect très obligé pour les gens d’église, et se plie en deux sitôt qu’il rencontre une soutane. Il répète à ces officiers de la foi qu’il craint l’enfer, croit en la résurrection, au récit de la création, à l’immaculée conception. Pas une messe n’est manquée le dimanche matin depuis deux décennies qu’il est installé, marié, père de belle famille dans cette commune ; à la sortie, lorsque les cloches sonnent, sitôt sur le parvis, il discute avec ses coreligionnaires, et parfois, il fait l’aumône. Les pauvres l’attendent d’ailleurs, il est un peu leur nourricier. Et glissant une pièce, il glisse aussi un sermon, ou un reproche à ces gens dans le besoin, mais qui ne travaillent pas. Timanthe veille à ce que le ton soit bienveillant, et que son mot puisse être rapporté .

Lui et sa famille sont d’ailleurs très engagés dans les affaires du siècle. On les a vus monter à Paris, et au premier plan de la foule pour refuser des lois antichrétiennes. Mais aussi, à chaque Noël, contribuer à la distribution des repas aux indigents et des sans domicile, avant la messe de minuit. Il soutient par sa présence et parfois, ses dons, de belles causes, tels le sort des chrétiens d’Orient, la rénovation de la toiture épiscopale ou les difficultés intimes des couples chrétiens.

Les idées qu’il exprime sont en conséquence celles qu’on attend. Il défend sans faille les institutions de l’Église, et les positions sur les grands sujets de société ; il se montre très inquiet de la régression des mœurs, et horrifié du tour que prennent ceux-ci quand il s’agit de dévaloriser par la loi profane le mariage dans un même sexe, révolté par l’interruption d’une grossesse voulue par Dieu, ou encore, troublé de cette étrange tolérance avancée pour les musulmans. La Création est la Création, et il ne peut y avoir débat sur ce qui s’est passé. Il s’offusque des accusations portées par de mauvais pensants contre des prêtres qui ont aimé les enfants. Une école qui n’est pas chrétienne ne sera jamais pour lui une école des valeurs. Timante respecte ceux qui ne partagent pas sa conception, mais il ne comprend pas qu’on ne les partage pas. Il se défie un peu des lois de la République. Il s’insurge contre les homosexuels, dont il juge les passions coupables, les Juifs dont il connaît le goût de la finance, et aussi les Musulmans, qu’il voit toujours plus conquérants, plus résolus, plus nombreux. Des protestants, des syndicalistes, des féministes, des philosophes et des francs-maçons, il affirme connaître les manœuvres.

Mais aujourd’hui dimanche, Timante est à la messe avec épouse et descendance, concentré sur le sermon ; regardez-le, il est là, au second rang juste dessous la chaire. Penché en avant, la tête cachée dans les mains, il semble figé dans sa torpeur comme l’objet d’une cristallisation secrète. Là, maintenant, il n’a pas peur de Dieu et ses colères. Car à cet instant, comme souvent, il ne pense pas à Jésus, et son cœur n’est pas dans la foi. Il pense à son gigot car c’est dimanche, et dimanche c’est gigot. A la vérité, quand la voix du curé vibre et tonne, Timante ne parvient ni à s’envoler ni se concentrer , son âme reste muette, son ciel est vide et à la messe, comme dans sa vie, accablé de toutes ces formalités, il s’emmerde.

©hervéhulin

 

 

 

Dites de celui-ci qu’il montre peu de qualités, ou qu’il n’est pas estimable, ou qu’il est peu instruit, vous vous distinguerez aussitôt en mal, et on vous répondra que c’est parce que sa peau est brune ou noire que vous dites cela plutôt qu’autre chose, que c’est vous qui êtes blâmable et vous en serez sévèrement condamné; dites de celle-ci qu’elle n’est pas intelligente, ou qu’elle est surfaite, ou qu’elle a peu de conversation, on vous répondra que c’est parce que c’est une femme que vous soutenez cela, et ce n’est pas bien, vous devrez avoir honte de tels propos, qui sont d’un autre siècle ; dites enfin de cet autre qu’il manque de jugement, qu’il est vraiment borné, qu’il semble parfois fanatique dans ses affirmations ; on vous répondra que c’est parce qu’il pratique telle religion que vous ne connaissez pas, que vous n’appréciez pas et jugez en mal sans connaître, alors que c’est son choix et sa liberté, que vous n’êtes point tolérant et que ce n’est pas bien. Dites encore parmi tous ceux-là que celui-ci est limité, celui-là vulgaire, celle-là souillon ; vous serez méchant de médire parce qu’il est borgne, qu’elle est pauvre, qu’il est chauve, gras, boiteux, vieillissant, chinois, et bien d’autres faits encore.

Mais dites du mal de tous et toutes en même temps, sans limite, sans retenue, dans vos propos, sans faiblir dans la durée, sans distinction dans vos sujets, innovez dans la médisance et ses formules, sans nuance et sans distance, en soutenant le flux, ajoutez-y de l’esprit et quelques bons mots, diffusez, diffusez largement, vers les cerveaux et dans les réseaux, et vous passerez inaperçus, complètement en phase avec la foule.

 

 

©hervéhulin

 

Théagène, sur notre droite, est effondré. Son moral est vraiment au plus bas. Il entre, bouscule, s’effondre en soufflant. La porte claque, le fauteuil branle. Il nous parle de l’évolution récente de cette épidémie qui ravage la cité tout entière. « Tout est perdu » clame-t-il. « Nous sommes vaincus, nous sommes à terre. C’en est fait de l’humanité tout entière ».

Il s’est précipité ici dès qu’il a su, il nous révèle ce qu’on ne peut savoir encore : les contaminations ont doublé aujourd’hui, le virus se transforme chaque jour, il se joue des barrières et des mouvements qu’on lui oppose, et nos meilleurs savants sont impuissants face à l‘ennemi. Celui-ci chaque jour invente de nouvelles ruses, ses mouvements contournent les remparts, et ses assauts passent et emportent les défenses, pour se ruer là où il veut. Ce n’est pas moins, quand les autorités nous déclarent une simple compagnie, que l’équivalent de trois divisions qui ont succombé depuis six jours seulement. Et que le mal est bien plus grave que ce qu’on veut bien nous en dire. Nos médecins sont de mauvais défenseurs, de très piètres stratèges, seuls nos ministres peuvent rivaliser en impéritie. Il ajoute qu’il connaissait personnellement telle et telle victimes célèbres, des proches, et non, plutôt des amis de longtemps, et voilà, à peine frappés, ils sont tombés foudroyés, à ses pieds, presque, avant même qu’il ait pu les embrasser une ultime fois. Il n’entend pas si vous contestez sa vérité, et opposez qu’il y a moins de victimes et de dégâts que ce qu’il a pu compter. Il était-là, vous affirme-t-il, quand tel professeur de renom a confirmé à la Sorbonne que le mal va prochainement se muer en fléau pire encore que ce qu’on imaginait il y a moins de six semaines

Mais que faire donc ? Et si on oppose à Théagène, qu’il perçoit peut-être trop angoissé, la situation, que la peur- légitime- du mal qui va, lui noircit l’exactitude des résultats qu’il décrit, que la Sorbonne n’est pas le sommet de la médecine, mais de la littérature sans doute, il ralentit son débit et argumente. Connaissez-vous, dit-il, connaissez-vous la voie que prend un virus pour gagner d’un corps à l’autre ? Connaissez-vous, ajoute-t-il, le jeu des immunités ? Et comment les organes, les poumons, les muscles, s’affaiblissent sous la ruine de leurs cellules ? Comment l’air que vous respirez devient poison en une seule minute ? Car Théagène a tout lu et tout appris sur cette affaire. Il développe alors un cours savant, déploie toutes ses connaissances ; il nous conte le rôle fatidique de particules virales sur les tissus, et de ces terribles fantassins que sont les virions, qui, forcis de leurs capsides, lâchent le feu de l’acide ribonucléique monocaténaire et de leur trente-deux kilobases sur le cytoplasme affaibli, qui se replie et se consume avant que les anticorps eussent le temps de réagir, pour que leurs paratopes aient su reconnaître le moindre épitope. Alors, que convient-il de faire encore, qui ne soit plus impossible ? Fuir, mais où donc, vers quelle contrée encore saine, au cœur du Sahel peut-être, sous l’océan plutôt ? Ne voyez-vous donc pas ce qui vient, et cette terrible faux qui s’avance ?

Mais Théamène, à notre gauche, s’avance plus calmement et dispose un autre point de vue. Il aligne tout à coup de nouvelles troupes et les réserves qu’il déploie sont de nature à surmonter l’adversité et remporter la victoire. Il sort de sa manche un peuple de vaccins et des cohortes de défenses actives qu’il déploie sans délai. Car, nous dit-il, dans toute forme de combat, la suprématie va à celui qui connait le terrain et sait le tourner à son avantage. Il s’est personnellement entretenu avec cet illustre professeur, qui a découvert cette chose qui permet de détruire les plus farouches virus. Il nous explique avec tact et délicatesse, carte à l’appui, comment la séquence nucléotique va aisément coder une protéine identique à un agent pathogène, laquelle protéine produite directement dans les cellules par traduction de la substance contenu dans le vaccin, sera reconnue bien vite par vos immunités, qui regroupant ainsi leurs forces soudain mécanisées, vont neutraliser l’envahisseur. Ce même envahisseur, qui soudain, sans avoir vu venir cette prise à revers, se trouvera vite coupé en tous les points de ses arrières, et de la sorte asphyxié, succombera ou se rendra. Il prolonge son exposé par des dessins et des flèches, et des courbes sur un tableau mural. Il complète par une salve de statistiques très en couleur. Enfin, il se retourne vers l’assistance, victorieux. Et voilà comment par une saine tactique, et quelques ressources bien ordonnées face à l’ennemi, il sera aisé de surmonter sans retour cette situation, certes mal engagée, mais qui n’est point aussi funeste qu’on a bien voulu nous le proclamer. Puis, Théamène respire un peu, après le feu de sa démonstration, il s’assied. L’humanité est sauvée, et avec elle, notre sort à tous.

Ainsi, tout est dit. Chacun est instruit comme il se peut, et le virus ne sera pas inquiet ce soir.  Si la vérité est un remède à l’insuffisance des hommes, l’erreur n’est que chimie des mots, des postures et des idées. Regardez-les à présents, nos deux combattants, notre double expert, et voyez comme ils sont charmants, marchant d’un même pas et se donnant le bras pour aller dîner.

 

 

 

 

 

Cet homme depuis toujours est plutôt laid, de petite taille, la silhouette tordue et sans esprit ; il n’a pas de notoriété, n’est pas visible sur les réseaux sociaux, ne passe jamais à la télé, et sa personne a peu à offrir. C’est là tout ce qu’on dit de lui.

Le destin, toujours à ses mystères, tourne soudain et le voici à la tête d’un capital de douze millions, et propriétaire d’une vaste étendue foncière. Sa fortune fait sa notoriété ; bientôt, dans l’opinion commune, elle est la source de son talent ; que l’on vante beaucoup pour lui avoir permis de générer un tel patrimoine ; il en devient presque célèbre ; on l’a entendu à la radio, on le voit sur internet ; on connaît à présent son nom et on sait y associer son visage. Les réseaux ne peuvent plus vivre sans lui, pas un jour sans que son nom repasse. On connaît à présent de lui tout ce qu’il faut savoir. Cet homme et d’un physique avenant, pas si loin d’être beau, sa taille est de belle prestance sans être haute, sa silhouette est vigoureuse, et son esprit est captivant. Qu’il a bien des qualités, qu’il avait bien dissimulées, comme ses défauts sont bien révolus. Quels miracles l’argent ne sait-il pas accomplir sur l’esprit commun ?

Mettez cinq français ensemble, hommes ou femmes, vieux et jeunes mêlés, pas plus qu’il ne suffit, rassemblez les dans un souper chez l’un deux, une soirée dans un restaurant, un barbecue à la campagne. Qu’ils soient des amis depuis longtemps, qui se connaissent bien les uns avec les autres. Jetez-leur un sujet de politique, faites-les parler du gouvernement du moment, de ses lois, ses actions. Ils diront que rien ne va, que tout va de mal en pis, et que ce sont bien des ânes qui nous gouvernent – aujourd’hui, car avant, au moins, c’était un peu mieux, naguère vaudra toujours mieux que maintenant, c’est ainsi, même si ce n’était déjà pas brillant. Et que si ce gouvernement est aussi mauvais, c’est bien de la faute de ce pays qui vote n’importe quoi ; les Français sont décidément des veaux, un grand chef d’état l’avait bien dit, il y a longtemps. Les routes sont déplorables, les écoles n’enseignent plus rien de bon, les hôpitaux ne tiennent plus debout, c’est tout ce pays qui régresse. Que voulez-vous en France on ne sait rien faire de bien. Alors qu’ailleurs, ici ou là, en Allemagne, ou Nouvelle-Zélande, là au moins les choses tiennent debout. Les Français sont bien trop curieusement façonnés, ils ne pensent qu’à leur nombril. Il n’y a rien à espérer, c’est leur destin. La France est un pays fini, ses citoyens sont idiots.

A présent, ajouter dans la composition un Anglais, un Japonais, ou un Italien dans le cénacle ; pire, un citoyen des États-Unis ; qu’il répète seulement ce qui vient d’être dit par ses convives sur ce curieux pays, et ces drôles de français. Sans changer ni le ton ni le propos. Vous verrez nos cinq français soudain furieux se tourner tout de suite contre lui. Ils se ligueront d’instinct, et feront front. Qui est cet étranger pour se permettre de tel propos, pour offenser ce grand pays qu’est notre nation ?

Un bien curieux peuple, composées de drôles de gens, une étrange nation qui se déteste elle-même mais déteste qu’on la déteste.

 

 

©hervehulin2021

Que vous arrive-t-il donc, Elmire, que vous n’entendiez rien aujourd’hui à ce qui se dit, à ce qui se fait tout autour de vous ? Vos proches, vos collègues, vos parents même, semblent parler un langage dont le sens vous est étranger ; vos amis ont des comportements dont vous ne saisissez rien; vos parents même, tiennent des propos inaudibles, comme d’ un patois inconnu. Mais que font-ils donc tous, à s’agiter ainsi, dans ces curieuses élucubrations dont le verbe vous semble hors de portée?

Il y a quelques jours seulement, toute heureuse du travail accompli, vous avez soumis votre nouveau projet à cette fameuse réunion du comité de pilotage où, comme à l’accoutumée, les uns parlaient en même temps que les autres. Tous se sont pourtant retrouvés vite sur une opinion commune, que votre idée prêtait plus à sourire, que personne n’y avait rien compris ; que les circonstances ne s’y prêtaient pas. Vous avez eu l’impression que vos mots n’étaient plus traduits, et sans effet sur l’attention qu’ils méritaient.

Et cette soirée, hier partagée avec des amis, de très anciens amis, qui n’ont rien écouté de ce que vous donniez dans la conversation, comme si celle-ci était à présent enserrée dans un code dont vous n’avez plus la clef. Vous avez saisi leur regard vide, et cette étrange déconnexion entre votre parole, si volubile, et leurs mots, si réservés. Mais vous avez bien vu qu’ils en souriaient entre eux. Pourquoi donc, qu’ont-ils compris, quand vous avez perçue être lointaine ? D’où viennent ces tournures dans le verbe, que vous ne reconnaissez pas ? Ces drôles de mots ? Quel est donc cette langue ?

Et ce triste dimanche, ce repas attendu avec vos propres parents, et des cousins très chers. Vous n’avez reconnu personne dans cette conversation, du moins sitôt que son sujet a décollé du temps qu’il fait et qu’il fera, et de la qualité du gigot servi ; des propos sévères, qui vous ont paru si étrangers, sur les étrangers ; une étrange obsession pour les politiciens quand la politique, disent-ils, est si peu honorable ; une détestation orchestrée de soi-même et des autres. Toutes ces vérités, qui ne méritent plus d’exister parce qu’on ne veut plus les reconnaître ; et ce ton, ce ton chargé d’acide, et de peur sans doute. Que disent-ils donc ? Les lèvres bougent, mais le sens des mots s’épuise avant d’arriver à vous, comme sombre une vague avant le sable.

Mais qu’est-il donc arrivé à tous ces gens, qui sortent de si étranges signaux de leur bouche ? Se comprennent-ils eux-mêmes ? Ils ne sont pas heureux, ils ne croient plus en eux. Voici donc ainsi toute méchanceté justifiée ?

Ne vous reprochez rien, Elmire. Sans doute des jours meilleurs reviendront, des jours de raison et de cœur. Ils parlent leur langage, mais le vôtre reste si juste que nul aujourd’hui ne peut plus l’entendre. Gardez-le précieusement. Sa grammaire est d’une économie lointaine pour leur entendement, son sens est trop tourné vers le goût des gens, et vous-même, trop attachée au bonheur. Un jour à nouveau il sera reconnu. Votre caractère, Elmire, est tout en bonté et en humanité. Voici la seule cause à votre désagrément. Voici la seule raison que plus personne ne vous comprend et que vous ne comprenez plus personne.

 

 

©hervehulin2021

Voici Alberic qui podecaste son opinion comme chaque semaine  sur son site internet; il nous parle en vidéo de son large canapé. Son visage trône sur l’écran. Il est bien nourri, le teint rose et l’œil bleu. Derrière lui, le plan laisse voir une vaste pièce, une grande bibliothèque, deux larges fenêtres. Alberic est satisfait, il a réussi et c’est une bonne chose qu’il en profite.  Il appartient à ce genre nouveau de magicien, qui modèle le monde aux seules convenances de sa vue et de son opinion. Il détient des vérités nouvelles, toute de son cru. Elles lui permettent de savoir et comprendre ce que nul autre ne sait ni ne comprend. Il s’exprime d’un ton doucereux, l’orateur ; il fait lentement tournoyer ses branches de lunettes pour souligner ses propos. Parfois, il fixe durement sa caméra pour appuyer une vérité sans apprêt. Il prononce des phrases telles que «  C’est une vraie question, mais personnellement, je ne la poserais pas de cette façon »... Ou « Je vais vous expliquer pourquoi les choses ne vont pas se passer comme ça... ». Ou encore, de la proposition d’un autre: » C’est une idée intéressante… »

De l’intérieur attiédi de sa bulle , il sait comment changer le monde. Sa chronique de ce jour nous parlera de la révolution, qu’il appelle de ses vœux.  Force est de constater, dit-il, l’incapacité des classes qui nous gouvernent. C’est un fait, et il n’y a point de débat utile. Il va bien falloir en changer et comme l’élection ne le permet jamais, ne fait que reproduire les mêmes modèles qui nous dirigent, et a perdu son sens, le retournement doit être brutal. Nulle loi issue de cette engeance ne saura changer cette société autant qu’elle doit l’être.

Le grand soir est imminent, l’heure approche. Il faut chasser ces élites décadentes- voilà, le mot suprême est lâché, qui suffit à rameuter tous les rebelles – et les remplacer grâce à ce salutaire chambardement. Changeons les têtes et ne tremblons pas. Après tout, une révolution, bien maîtrisée, par des gens sages, n’est jamais si violente que ses adversaires veulent bien le soutenir. Des mouvements d’humeur et de foule feront bien le prix modéré d’une omelette. Quelques carreaux cassés, quelques coups de poings salutaires, à la rigueur quelques erreurs et notre affaire est réglée. Alors commencera une nouvelle ère qui sera forcément, inévitablement, et logiquement, préférable à ce fort vilain état social que ces  élites fatiguées nous imposent.

Il parle si bien, Alberic, qu’on l’écoute avec humour et tendresse. Il ne sait pas qu’on sait : son parcours antérieur est connu, qui l’a amené jusqu’à cet écran. Alberic, il y a bien des années, a échoué à l’ENA ; il n’a jamais fait sa place dans la compagnie d’assurance, qu’il a quitté, comme il dit, en claquant la porte ; la société qu’il a créée par la suite, a rapidement fait faillite. Telle est la conviction d’Alberic. Quand il vous dit qu’il faut changer les élites.

 

 

©hervehulin2021

Un homme de caractère est celui qui avance et parle en même temps, un homme qui ne craint pas en toute circonstance, d’opposer son point de vue à celui des autres, quitte à s’envoler d’une voix forte  et avec gestes des mains pour souligner l’ardeur du propos ; celui qui interrompt, dispute, mais décide ce qui convient ; qui écoute mais jamais trop longtemps, pour toujours conclure devant un auditoire hébété, qui exprime avec des mots qu’on croit plutôt rares, sans affèterie, qui  sait punir et remontrer, mais on en dira que c’est juste. Celui qui attire, qui inspire, et qui reflète. Il est celui qui impose par son geste et son discours inlassables. Il rapporte bien des paroles qu’il a échangées avec des puissants, il en abreuve ses amis, ses collègues. En ville, au travail, et parfois même en famille, il ne cesse d’affirmer. C’est un homme qui dit, et qui sait toujours.

Mais d’une femme qui se comporte de même dans le monde et fait exactement tout cela, on dira qu’elle est insupportable. Mais c’est une femme, et c’est pourquoi ce sera dit.

 

©hervehulin2021

Regardez Cléante, comme il est rivé sur son ordinateur ; son jeune âge, sa myopie et son teint pâle ne peuvent vous abuser. C’est un mage, le cliquetis de son clavier est en train de transformer l’univers, ses pouvoirs sont redoutables.

Ce drôle de travers dans lequel a sombré notre temps veut que chacun ait désormais le pouvoir de produire sa vérité sur toutes les affaires actuelles ou anciennes du monde. De nouveaux moyens le permettent, à exploiter sans modération. Prodige de la distance et de l’internet. Il suffit d’ouvrir un compte via un écran lumineux, derrière lequel des mots et des images sont doués d’une animation autonome. De s’offrir un faux nom, de préférence ridicule mais qui sonne bien.

Et voilà tout ce qui autorise à nier que l’homme a bien marché sur la lune, qu’il a bel et bien existé des dinosaures à l’origine des espèces, que six millions de juifs ont été assassinés en masse pour la seule raison qu’ils étaient juifs, que notre terre est bien ronde, ou encore qu’un virus a bien abîmé notre civilisation tout entière en ce début de siècle. Le doute d’abord, puis de nouveau le doute, et enfin, le mensonge, ainsi envoyés par brèves secousses, rencontrent quelques milliers de lectures, qui vont chacune servir à transmettre la chose à quelques milliers d’autres, jusqu’à ce que le nombre contaminé atteigne un si volumineux écho que la vérité antérieure s’amenuise, perde son éclat, et se laisse ainsi recouvrir, privée de ses immunités. C’est une vaste énergie que la faiblesse de l’esprit a ainsi exhalée. L’ignorance, prenant une écrasante revanche sur le travail ardu de la connaissance, est désormais si puissante de son obésité sans limite, qu’elle peut substituer sa couleur criarde aux tons très agencés de l’histoire. La vérité n’est plus le projet du savoir, ou la destinée de la philosophie, ou le sel de la sagesse. C’est un droit individuel, plus encore, une jouissance, sans frais de surcroît, dont il serait idiot de se priver. Un mot, une image, répétés à satiété, et voilà une apparition qui change l’ordre du monde sans combat ni révolution. La vague roule et enfle à chaque battement, elle roule autour de la terre et prend bientôt de l’océan, le souffle et l’horizon. Dans l’instantané d’une rumeur solide le monde se transforme d’un battement de cil. Des êtres apparaissent, d’autres très anciens s’évanouissent. Des siècles se recomposent, d’autres se disloquent. Des continents sont redessinés. Les coupables d’hier deviennent les victimes d’aujourd’hui. Des noms sont damnés et d’autres bénis ; des statues sont abattues, des temples invisibles se dressent tout seuls, sans même la main de l’homme. Sous le seul reflet pâle des croyances, des fantômes apparaissent et de nouveaux dieux naissent sous nos yeux. Des sortilèges aveuglants, d’un souffle, effacent les cités millénaires. Les circuits numériques tissent un empire sans contour. Plus encore qu’un empire, c’est un nouvel âge qui commence, peu soucieux de raison – cette raison assommante depuis des siècles – et nourri de sa propre invention. Un âge d’argile, un âge vraiment moyen.

Regardez Cléante, comme il écrit avec vigueur sur son clavier. Certes, il a la vue basse, à force de fixer son écran. Il traque les intentions secrètes des puissants qui s’accrochent à l’ordre du monde visible. Il serre les dents, en secrétant, un peu endolori, encore une nouvelle vérité. Personne ne l’arrêtera dans son œuvre de déconstruction ardente. Le monde est à lui. Voilà, ça claque sur la touche Entrée, et s’envole une pensée qui va bouleverser les anciens systèmes. L’horizon bascule. Tremblons, amis des arts et des lettres. Prosternez-vous. Voici revenu sans partage, le temps de la magie, où les sorciers sont inquisiteurs en même temps.

 

©hervehulin2021

Arsinia a de l’esprit, mais il est assassin. Elle n’aime personne semble-t-il, et montre en toute circonstance l’usage de dire du mal de tous. Son jugement est sur le fonds toujours égal. Sitôt qu’on cite un nom dans la conversation, elle envoie tout sourire son avis avant même qu’on ait pensé à lui demander. Chez elle c’est une nature, et elle manifeste un réel talent ; son verbe est alors imagé, orné de formules pertinentes, et bien sûr de conclusions fatales. Écoutez-la.

Celle-ci ? Son bavardage brillant cache en réalité un complexe douloureux envers les hommes, qu’elle n’a sans doute, malgré son âge, jamais connus. Et celle-là ? Elle occupe certes une place importante dans cette hiérarchie, et fait preuve de belles qualités au travail ; mais regardez bien la justesse et le moulant de ses jupes, et vous saurez comment elle a obtenu ce poste, à la place de tel autre à qui il était promis, paraît-il : ceci de source sûre, d’ailleurs c’est au cinquième étage qu’on lui a dit, vous voyez bien d’où ça vient, c’est du solide.

Celui-ci ?  C’est un fait qu’il est très apprécié mais Arsinia a eu des échos, de gens qui travaillent dans son équipe, et c’est un autre fait que ça ne se passe pas bien du tout, il n’est pas à la hauteur ; d’ailleurs, c’est celui-ci même dont elle vous parle qui ne lui a pas caché, pas plus tard que l’autre jour à la cantine, qu’il prenait des antidépresseurs pour essayer d’encaisser la charge de responsabilités de ses fonctions. Et celui-là ? De source sûre – son épouse pour tout dire, avec qui on est très amie – son amabilité notoire peut étonner car chez lui, il est souvent violent et très jaloux, et il y aurait même quelque soupçon d’addiction à la boisson, mais ça, ce ne sont que des rumeurs.

Arsinia empoisonne même ceux et celles qu’elle imagine bien aimer. De Philinte, elle soutient avec vigueur que c’est un garçon admirable, un esprit fin et toujours d’humeur égale, avec qui c’est un vrai plaisir de converser en toute affinité ; mais ce garçon formidable ne travaille pas, il faut bien le dire, il n’occupe pas un véritable poste, il ne fait rien, et on l’a mis là parce qu’on ne savait qu’en faire et qu’il n’était plus capable de progresser. Et de Phyllis, qui est vraiment d’une rare intelligence, et assurément une des toutes premières compétences financières de la maison – sans doute la première – on doit reconnaître, cent fois hélas pour elle, qu’elle n’y arrive pas, elle est complètement dépassée par le niveau relevé de ces tâches, la malheureuse; d’ailleurs, il y a de grosses tensions avec sa hiérarchie, et il est fort probable qu’elle ne conserve pas ses fonctions d’ici la fin de l’année, c’est ce qui se répète sous la main, au cinquième étage toujours . Et d’Alcmène, que peut-elle en dire ? Rien de mauvais, car Alcmène est une admirable personne, une incroyable travailleuse, si ce n’est que son seul drame est d’être terriblement seule dans sa vie, depuis toujours, sans amour et sans amitié, ne le saviez-vous pas ?

Les esprits médiocres ont pour nature de s’inventer une forme d’immunité dans la médisance. C’est un art de ne pas aimer les gens avec qui on parle, on travaille, on vit, ou, tout simplement, on partage la terre et son espace. Il mobilise du talent, de l’innovation et de la constance. Arsinia n’aime personne semble-t-il, et certainement pas elle-même. Chacun est habitué à son débit, si bien qu’on écoute, comme une antique rivière à présent polluée, Arsinia charrier sans ralentir ses limons infectés.

Mais comme tout un chacun dans n’importe quelle collectivité d’individus, elle aimerait tant être aimée. Et c’est aussi un art que d’être détestée de tous. Ceux qui brillent dans cet art-là seront toujours experts dans cet art-ci.

 

 

©hervehulin2021