La Cité de la Victoire c’est un récit épique, qui se déroule au XIVe siècle dans le sud de l’Inde. C’est absolument un roman du XXIe. Puisant dans le mode narratif du mythe, Rushdie nous fait le portrait de notre modernité. L’histoire s’ouvre sur l’incinération rituelle d’une enfant de neuf ans, Pampa Kampana, dont la tragédie marque le début destinée exceptionnelle. La déesse Parvati lui apparaît dans les flammes, la choisit comme prophétesse et lui gratifie d’un destin hors du commun : celui de créer un empire, le Bisnaga, qui deviendra la ville de la victoire. a peine entamée, la lecture s’envole au fil de la narration.

Pampa Kampana reçoit donc le pouvoir de donner vie à ses paroles. Voilà, dans cette invention superbe d’écrivain, tout est dit du pouvoir de la littérature. Pampa  sème les graines de l’histoire en murmurant à l’oreille des villageois qu’ils sont en réalité les fondateurs de la ville. C’est ainsi que Bisnaga prend forme, non pas par la force des armes, mais par la magie de la narration. La ville devient un creuset de cultures, de religions et de castes, un idéal utopique où Pampa Kampana, en tant que reine, tente de maintenir l’harmonie.  On l’a compris, ami lecteur, le verbe fait civilisation, un point c’est tout.

Evidemment, tout n’est pas beau et ce royaume est marqué par des hauts et des bas.Pampa Kampana s’éprend,de deux hommes, Hukka et Bukka, qui co-dirigent l’empire sous son influence. Leur relation complexe est le reflet des tensions inhérentes à la coexistence de l’amour, du pouvoir et des idéaux. Hukka, un poète et un homme de lettres, est le symbole de la vision utopique de Pampa Kampana, tandis que Bukka, un guerrier pragmatique, incarne les réalités politiques et militaires. Leur rivalité pour l’amour de la reine et leur désaccord sur la manière de gouverner la cité mettent à l’épreuve l’idéal de la ville, fondé sur l’égalité et la tolérance. Les générations qui suivent Pampa Kampana oublient les fondements de la ville, se laissant emporter par la soif de pouvoir, la guerre et le fanatisme religieux. La cité, qui était le fruit des paroles de Pampa Kampana, devient le théâtre de son propre déclin, où les castes se rigidifient, les intolérances s’installent et la mémoire de ses origines s’efface.

Pampa Kampana vit 247 ans: elle est le témoin de la naissance, de l’âge d’or et de la chute de son empire. Elle est à la fois actrice et spectatrice de cette histoire, l’observant se dérouler avec un mélange de fierté et de désespoir. À la fin de sa vie, elle confie son manuscrit, la véritable histoire de Bisnaga, à une créature ailée, la chargeant de le conserver pour les générations futures. Ce manuscrit, découvert des siècles plus tard, est la voix narrative du roman, une histoire qui se lit comme une fable, un avertissement sur la fragilité des idéaux et la puissance de la parole.

La Cité de la Victoire s’inscrit pleinement dans le style narratif si unique de Salman Rushdie, mêlant réalisme magique et épopée historique. Mise en abyme où l’histoire se raconte elle-même, l’auteur utilise un narrateur anonyme qui se présente comme le traducteur du manuscrit de Pampa Kampana.

Le thème central du roman, plus l’histoire symbolique de la civilisation, c’est la puissance de la narration et la relation entre le langage et la réalité. Pampa Kampana ne construit sa ville qu’avec des mots. Elle insuffle la vie à ses idées: fort de la parole et pouvoir de créer des mondes, des empires et des identités. Mais ce pouvoir est à double tranchant : les mots peuvent aussi être oubliés, déformés ou détournés de leur sens initial, menant à la destruction. C’est ce qui se passe avec Bisnaga, dont l’idéal de tolérance se perd au fil des générations, remplacé par des narrations plus sombres, celles de la guerre et de la division. Evidemment, ça nous parle.

Enfin, c ‘est un roman sur la condition féminine et la place des femmes dans l’histoire. Pampa Kampana,  prophétesse, reine et historienne, est une figure de pouvoir et de sagesse; sa mission, que lui a  confiée la prophétie fondatrice, est de faire de la femme l’égale de l’homme. c’est pourquoi son influence est constamment contestée par les hommes qui l’entourent. Son histoire est celle d’une femme qui tente de modeler le monde selon sa vision, contre la vision commune des hommes, mais qui doit faire face aux limitations imposées par une société patriarcale. Sa longévité exceptionnelle lui permet de voir ses efforts se transformer en mythes, puis s’éteindre, soulignant la difficulté pour les femmes de laisser une trace durable dans une histoire écrite par des hommes.

Rushdie explore la complexité de l’utopie. Car si Bisnaga procède d’un projet idéaliste, un lieu où les différences sont censées s’effacer au profit d’un bien commun, c’est un rêve fragile, torturé par les faiblesses humaines : l’ambition, la jalousie, le sectarisme et l’oubli.

Allez lire la La Cité de la Victoire, une œuvre dense, parfois d’une lecture ardue, et polyphonique, qui allie la fable, l’histoire et la critique sociale. C’est une méditation sur la création, la destruction et le pouvoir indestructible de l’imagination.Rushdie est un des plus grands écrivains vivants, un de ceux dont le nom sera resté dans les siècles à venir, quand bien même les livres et la liberté auront disparu.

Salman Rushdie. La Cité de la Victoire. Editions Acte Sud. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal. 336 pages.

Indice conoscopique: 9/10.

Mercredi 10 décembre, la foule bienheureuse se presse devant la librairie Lamartine,  16e arrondissement, rue de la Pompe,(ça ne s’invente pas). Toute le monde attend avec fièvre un (très) ancien président mais permanent délinquant, multirécidiviste et pluricondamné (et ça n’est pas fini, il y en a encore qui arrive). Pour la dédicace de son dernier livre. Les fans font la queue sur des centaines de mètres; et voilà ce qu’on a pu entendre.

« –Et dire qu’on est le pays des droits de l’Homme, quelle honte »
« -les OQTF courent partout, et lui qui a fait tant d bien à la France, on l’enferme »
-« Macron, c’est le diable, il lui a arraché sa légion d’honneur »
-« Est ce qu’on était obligé de mettre Badinter au Panthéon? »
-« Il faudra les juger, un jour, tous ces juges de gauche »
-« Moi je lui ai écris en prison. Et il m’a répondu! »

On pourrait être admiratif, qu’un homme politique aussi malhonnête, sans aucun talent d’écrivain (lisez trois pages, pas plus, c’est consternant), continue, par le mystère de l’incarnation de son seul nom, à soulever tant de ferveur. Mais on ne le sera pas.  cet homme a trahi son pays, pour la seule cause de l’argent et du pouvoir. Mais il brille encore et toujours. La France est pauvre de ces pauvres gens.

Vingt-deuxième lettre d’Alceste…Et voici Novembre, encore une fois. Tout a été dit de poésie sur l’automne et son mois vital.

« Toute l’année est jolie » (Sei Shonagon)

Les écrits sur l’automne, aux seuls deux derniers siècles suffiraient à combler une anthologie sur ce seul mot. Saison majeure, elle inspire les poètes. Plus encore que le printemps. Mais en ouvrant cette nouvelle Lettre, je pense pouvoir vous dire une chose: celui-ci, de poète, vous ne le connaissez pas.

Tardives floraisons du jardin qui décline,
Vous avez la douceur exquise et le parfum
Des anciens souvenirs, si doux, malgré l’épine
De l’illusion morte et du bonheur défunt.

C’est un peu ancien, légèrement -mais pas trop- maniéré, ça chantonne comme une odeur de vieux bois…Bref, pas un moderne, assurément. Réponse d’Alceste à la fin de de cette Lettre.

Au programme donc, passé le point du poète mystère, quelques lectures, Voyage ancien en mers du sud, Les forces et autres choses de Laura Vasquez, Genet, Poésie d’Afrique.

Tout d’abord, le Voyage autour du monde de Monsieur de Bougainville. C’est toujours une lecture édifiante, pour nous, d’un siècle moderne qui ne connaît plus de terres nouvelles, que ces livres du temps des lumières, où on s’attachait à découvrir les horizons. Louis-Antoine de Bougainville a navigué par deux fois, sur des années, autour des mers du sud. On est alors à l’apogée de l’exploration maritime européenne. Partant de Brest, cette première circumnavigation française passe par le détroit de Magellan, explore le Pacifique, découvre de nombreuses îles (dont Tahiti, les Samoa, les Nouvelles-Hébrides) avant de rejoindre l’océan Indien et de revenir en France via le Cap de Bonne-Espérance. Bougainville, esprit des lumières, est un scientifique soucieux de cartographier, de collecter des données, de décrire la flore, la faune et les phénomènes naturels. Soucieux de comprendre ce qu’il ne connaît pas, esprit philosophe fixant le cap sur l’immensité des flots, Bougainville confronte ce qu’il connaît de la civilisation européenne à des sociétés dont il cherche à comprendre la différence radicale. Tahiti est contemplée comme une sorte de paradis terrestre où règne l’innocence et la liberté sexuelle; mais serait bien naïf le lecteur qui ne percevrait pas dans ce discours la critique sociale implicite de l’état du monde européen qui vacille. On peut aussi lire son Voyage comme un récit d’aventure (on songe au Mardi de Melville) sans intrigue ni dénouement, mais qui offre une relecture en mouvement, déployant derrière ses faits, ses anecdotes, ses descriptions à l’esprit clinique, le rêve d’un monde déjà perdu à peine après avoir été reconnu. Et toute cette marine-là, ça se lit avec beaucoup de plaisir, donc.

De Laura Vasquez que doit-on dire? De discrète et originale, elle est devenue médiatique avec son roman Les Forces.

Cette image

Une longue toile

Lourde mais transparente

Et sur chaque tympan

gonflera

Pourtant, elle reste elle-même, avec ses ateliers d’écriture, ses messages à tout va sur réseaux sociaux, ses podcast et promos. Certains reprochent cet activisme à tout bout de champ. Mais il faut bien choisir. On ne peut se plaindre raisonnablement de l’invisibilité de la poésie et se plaindre aussi, sans contrariété de sens, de sa surexposition. Laura Vasquez en diffusant sa poésie à tout-va, s’expose. Elle a su concevoir un langage qui lui fait signature et, surtout, assure une continuité réussie des écritures entre le roman, imprégné de chaos poétique, et la poésie, qui suit une narration. Elle a inventé quelque chose de neuf. Son roman, Les Forces, bien médiatisé ces derniers mois, est poétique; Yves Bonnefoy considérait la poésie comme un langage à part entière. Les Forces traduisent cette belle idée avec justesse.

Mesure du sang

Le sang tourne dans un sens

On ne peut pas décider

On ne doit pas réveiller

On ne peut pas commander

On doit bouger lentement

Pour respecter la ligne

Le sang a décidé

Son inspiration ne craint pas les répétitions et anaphores, qui rythment la lecture. Son poème « Et mourir près d’une rivière » (consacré peu ou prou à Sei Shonagon) s’envole, après quelques lignes préliminaires, sur une série longue de phrases au présent, séparées par le mot ET qui revient 206 fois (!). Résultat rythmique garanti. Et c’est inventif. Allez voir aussi « Cerveau » poème-litanie de la même facture, phrases serrées et qui répètent. (« tombe » « dessous/dessus » » c’est…+substantif » etc). Passé l’effet de curiosité, on flotte.Et puis, on a des fulgurances baroques et assez marrantes:

J’ai parlé deux fois à Dieu par message(…)

Je me suis senti comme un parking

Autre chose enfin. C’est étonnant comme une auteure, si attachée à la lecture, mais qui navigue si aisément sur les flux numériques de toute sorte, emploie si souvent le terme de livrepour parler de l’écrit. Le papier s’efface dans notre univers, mais le livre reste.

Jean Genet, dans un autre genre.  Je n’avais jamais lu ses poèmes, à celui-là que Sartre honorait du titre de « Comédien et martyr ». Voyou, taulard, homosexuel extraverti, militant pro palestinien, et tout ça et d’autres choses encore à une époque où ça ne se faisait pas dans les lettres. Misogyne (Lydie Dattas en sait quelque chose, qui s’était bien heurtée) et parfois violent. Mais ses poèmes sont beaux, plus que ses romans dont ils gardent certain des travers ci-dessus. On y voit flotter entre des inventions belles et raffinées, les mots foutre ou braguette, et voilà Genet qui pense avoir fait le job. Mais passés ces quelques frissons pour effrayer le bourgeois, le reste en vaut la peine.

O viens mon beau soleil, O viens ma nuit d’Espagne

Arrive dans mes yeux qui seront morts demain

Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main

Mène-moi loin d’ici battre notre campagne

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir
Ni les fleurs soupirer, et des près l’herbe noire
accueillir la rosée ou le matin va boire
le clocher peut sonner, moi seul je vais mourir

               (in: Le condamné à mort)

C’est fluide et musical.  Les rimes sont calées. Classique dans cette forme juste vieille que les lyriques du XXe affectionnent, qui donne tant de charme: Aragon, Apollinaire ne sont pas loin. Tout est alexandrin ou presque, c’est un format d’instinct que Genet nous sert. Et puis parfois, sans renoncer à ce rythme, on penche vers une modernité du sens, plein coeur du XXe siècle.

Les armes de ces nuits par les fils de la mort

Portés mes brais coulés de vin l’azur qui sort

De naseaux traversés par la rose égarée

Où tremble sous la feuille une biche dorée

Je m’étonne et m’égare à poursuivre ton cours

Etonnant fleuve d’eau des veines du discours

Pas mal. Donc, Le condamné mort est bien un des poèmes les plus intenses du siècle dernier. Allez-y.

 

L’Afrique, ce n’est pas que de la savane et des problèmes très moches... C’est aussi de la poésie de grande facture. Belle initiative de la collection Points/Poésie qui nous donne une anthologie de poésie africaine contemporaine, précisant bien dès la couverture « Au sud du Sahara ». Les textes d’horizons si différents, sont rassemblés et présentés par classement alphabétique qui permet de naviguer sur tout le continent dans un désordre vraiment poétique. Le Nigéria et l’Afrique du Sud tiennent leur rang de grandes nations littéraires, mais d’autres se lèvent dans le jour. Ghana, Namibie, Cameroun, Malawi…Tous ont leur place, tous ont leurs poètes.

On ne citera pas de florilège; mais on aime bien ça, sorte de réceptacle de tout:

-Monsieur, qui êtes-vous?/Rien, trois fois rien:

Je ne suis pas brésilien

Je ne suis pas africain

Je ne suis pas américain

Je ne suis pas antillais

Je suis un Noir et c’est tout

Le reste n’a guère d’importance

              Barnabé LALAYE (Bénin) 

Ironie pertinente, dans un temps où on n’aime pas les gens d’ailleurs; ça sonne un peu comme du Prévert. Avec une majuscule bien vue sur mot Noir,vous l’aurez noté .

Et ça, essence de la poésie:

Je me perds souvent

Me retrouve parfois

Et l’œil nu voit cette fois

A travers les joncs de la nuit épaisse

          Abdourahman WABERI (Djibouti)

Voilà, livre à lire et à prêter, ce sera une bonne place dans votre bibliothèque.

Les justes causes emportent toujours une dérive de fanatisme. Ce fut d’ailleurs le titre d’un beau roman de Jean-Louis Curtis, romancier injustement oublié du rayon des libraires et de la mémoire des lecteurs. La tentative de sabotage du Concert de l’Orchestre Philharmonique d’Israel jeudi 6 novembre, par quelques imbéciles, aura bien montré la laideur, et aussi, la bêtise de ce genre de déviation. Pas une minute, les tristes auteurs de cette opération n’ont semblé en mesure de prendre en considération la musique même qui se jouait, et le message absolu d’humanité de Beethoven (c’était le concerto L’empereur). D’une cause légitime, on fait n’importe quoi, et tout de l’art ou de la conscience est défiguré; presque au sens propre, car on voit sur les videos diffusées ça et là que l’un de nos perturbateurs  s’est fait littéralement casser la figure par le public exaspéré. Quand on cherche, on trouve…Bien des gens s’engouffreront avec volupté dans la polémique binaire qui approche, évidemment. Quelle vanité, quand il y avait tant de moyens  pour faire passer cette cause, que détruire le miracle de Beethoven sur l’attention absolue qu’il impose…

Une seule solution face à l’absurdité: la contemplation de la nature humaine. Fixez l’image ci-dessous une minute.

Voilà, on se sent mieux…Poésie d’automne donc , revenons à  notre questionnement du début:

Les bosquets sont ravis, le ciel même s’étonne
De voir, sur le rosier qui ne veut pas mourir,
Malgré le vent, la pluie et le givre d’automne,
Les boutons, tout gonflés d’un sang rouge, fleurir.

La réponse est: Charles-Nérée Beauchemin, (Là, un grand silence dans la foule), né le 20 février 1850 et mort le 29 juin 1931, c’est un poète québécois. Il s’est toujours revendiqué français (certain de ses poèmes sont d’un cocorico consternant) mais c’est bien un québécois. Ceux qui ont fait la promenade des falaises sur les hauteurs d’Ault (ci-dessous, un soir d’hiver) ont pu y lire quelques jolies strophes sur la mer. Il n’est pas Baudelaire ou Valéry. Mais c’est élégant.

 

Zéphyr, Alabama est un récit initiatique, celui de la fin de l’enfance échelonnée sur quatre saisons. Certes, encore un, dira-t-on…Le roman mêle avec génie le roman d’enfance et la verve réaliste. Cory Mackenson, un garçon d’une douzaine d’années vit dans la petite ville rurale et un peu hors du temps de Zephyr, en Alabama, durant les années soixante. On commence sur un événement traumatisant : Cory et son père  se baladant un soir, près d’un lac, qui est un des pôles majeurs du roman. Là, impromptu, le sort frappe un coup: ils assistent à la noyade d’une voiture , et découvrent, en pleine face,  le corps nu d’un homme brutalement assassiné au volant. Ce mystère non résolu plane sur la ville et sert de toile de fond à l’année extraordinaire que va vivre Cory. Zephyr est une petite ville où tout le monde se connaît, mais où chacun a aussi ses secrets et ses solitudes.

À travers des yeux d’enfant, le lecteur est plongé dans un univers assez atypique du Sud des Etats-Unis, riche en mythes  et en personnages excentriques. Cory explore le monde qui l’entoure, fait face à l’intimidation, découvre l’amitié, les premiers émois, les peurs et les merveilles de l’enfance. Il rencontre des figures mémorables comme la mystérieuse « Dame du Bois », un monstre marin local, des fantômes du passé, et une galerie d’habitants hauts en couleur. Le roman est une exploration habile du passage à l’âge adulte, sous le prisme de la confrontation avec le bien et le mal, le tout teinté d’une dimension – modérément -fantastique et d’un sens aigu du mystère. De toutes ces figures que Mac Cammon sait tirer de son talent d’auteur fantastique (il est plus connu pour des nouvelles et scénarios de zombies et vampire) on ne sait jamais, pauvre lecteur assujetti à l’imaginaire du narrateur, s’il s’agit de choses vraies ou de choses pas vraies. C’est ce balancement qui donne au roman un charme magnétique dont il est difficile de se déprendre avant la fin.

Bien des thèmes, souvent classiques poussent la lecture en avant par un enchevêtrement savant. L’innocence de l’enfance et le passage à l’âge adulte,  : Cory, au fil de ses expériences, perd progressivement son enfance, à partir du choc initial pour baigner dans le monde adulte, avec ses injustices et ses cruautés. Le mystère du meurtre du lac perturbe l’équilibre de l’enfance et sa tiédeur idyllique. Le bien et le mal coexistent dans les mêmes individus, et ça n’est pas facile à comprendre. Face au trauma mal qui émerge dans la conscience, la puissance de l’imagination surpasse la magie du quotidien : McCammon insuffle une forte dose de fantastique au récit, non pas comme une rupture avec la réalité, mais comme une extension de l’imagination fertile de Cory, chevauchant tout l’été son vélo magique. L’attention du lecteur  en est enveloppée, et sa lecture file . Lecteur qui ne saura pas si le rêve est réalité, ni de quel côté de la vie passent les actions du roman. Cory s’envole-t-il vraiment avec ses amis sur son vélo, le dernier jour de l’année scolaire ? Ou n’est-ce qu’une allégorie de la libération attendue des vacances? La Dame des bois est-elle une magicienne, ou simple vision déformée de l’enfant? C’est vraiment un monstre aquatique qui hante les marais? Ou un alligator un peu exceptionnel? Disons que c’est un fantastique crédible, jamais gratuit, qui anime le sentiment d’être transporté dans un autre temps et un autre lieu soudain très familiers.

La narration fait appel à la mémoire et  la nostalgie ce qui donne  à ce récit, raconté en flash back du point de vue d’un Cory adulte qui se remémore cet été décisif, une tonalité magique. La magie efface le tragique, et la perte de l’enfance sur les quatre saisons qui structurent le roman, devient alors indolore. Vous affectionnerez ce roman et en conserverez longtemps une lecture attendrie.

Zéphyr, Alabama est bien plus qu’un simple roman policier, un peu fantastique, ou onirique sur les bords,  sur un meurtre non résolu et quelques mystères; c’est une fresque inspirée sur l’enfance, la magie, la réalité et la vie. Robert McCammon y déploie un talent narratif d’exception, probablement forgé à l’écriture des ses novels fantastique qui l’ont fait reconnaître aux Etats-Unis. Il sait créér un univers à la fois familier et merveilleux, peuplé de personnages fortement caractérisés. Familier, car tout lecteur se retrouvera peu ou prou dans les émotions de Cory; merveilleux, car sans l’esprit des contes, l’enfance est pauvre.C’est une œuvre qui glorifie l’imaginaire tout en ayant trouvé le juste ton pour dénoncer les sombres réalités du monde. Et remercions une nouvelle fois les éditions Toussaint-Louverture pour savoir aller pêcher ces ouvrages hors des sentiers battus contemporains de la littérature américaine.

Robert Mac Cammon.  Zephyr, Alabama.  Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stephane Car et Hélène Charrier. Edition Toussaint-Louverture. 610 pages.

                                                                           I

Le square des Batignolles est un moment gravé. Ses pelouses incolores serpentent entre ses cours d’eau. Les buissons aux feuillages fatigués plantent leur volumes diffus avec les faux rochers stratifiés aux tons de cendre. Dans les bacs de sables blancs, on entend jouer les enfants, et leur rire effacé. Mais au centre du plan d’eau, émergeant de l’eau couleur de bronze, se dresse la masse sculpturale des vautours. Souvent, le bonheur du lieu, de l’odeur d’air frais et d’herbe mouillée, sous la lumière pâle qui ocelle à travers les feuillages,  stoppait net en moi à la vue de ces quatre volatiles de pierre noire, de si haute stature. Je les voyais comme une partie hostile de mon monde à moi, et de ces élans secrets qui me saisissaient, rêves d’échappées dans les passages que tracent entre eux les arbres qui me semblaient, à l’image du platane pluri centenaire, des géants. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et marchant sur les feuilles mortes, on s’en va.

II

Le square des Batignolles m’apparut soudain nu dans la froidure. La bise lente remuait avec douceurs les lignes tourmentées des arbres noirs, et posa sur les eaux de l’étang des rides translucides. Les bacs à sable étaient vides, plus personne n’y jouait. Le manège avait été fermé, on ne savait plus depuis combien de temps, combien de mois sous la lourde bâche qui recouvrait le chapiteau et les chevaux de bois peints.  Sous le ciel blanc, la masse du piédestal aux vautours apparaissait plus puissante, plus sombre ; quelque chose de la statue épousait la sévérité du lieu. Veilleurs des années qui fuient, ils étaient restés là, leur posture ramassée appelant un essor impossible.  Enfant, j’imaginai qu’à force de scruter le vide de leur yeux de pierre, ils allaient déployer leur envergure de géant, et partir ainsi, défiant l’impossibilité des rêves, captés par les hauteurs, appelés dans les lointains par la chasse des grands prédateurs. Mais l’âge avait travaillé sa matière brute, et maintenant, je ne vis qu’une lourde sculpture, d’une dimension imposante certes, mais au charme surannée qui n’agit plus sur la conscience de l’adulte.

III

Le square des Batignolles vibrait de sa plaine renaissance. Les travaux de rénovation des aires plantées et de leur sentier enfin achevés, de nouvelles aires florales réinventaient le parc. Des essences qu’on ne connaissaient pas, d’origine exotiques, chargées de tons et de couleurs, avaient remplacé celles plus conventionnelles qui avaient habitué les regards des promeneurs depuis si longtemps, depuis le temps d’Alphand au moins. J’empruntai les chemins dont le tracé, s’il était le même, sous des prunus fleuris, étaient à présent bordé de massifs de dahlias et de trémières. Des nuées de trèfles sauvages flottaient sur les pelouses, comme un air de liberté dans l’ordre de la Ville. Je vis même, dans l’ombrage du platane, pointer des pieds de muguet. Autour du vaste plan d’eau, les enfants couraient sans l’idée d’une destination, sous la seule impulsion de leur joie et de leur jeu. Je m’imaginai un fils, en culotte courte, zigzaguant avec les autres. Et son rire de cristal, sonnant au milieu des autres. La masse sombre de la statue aux vautours, inaltérable aux travaux et aux années, les veillaient, comme des gardiens sauvages et prodigieux. Il me sembla alors, par-dessus le sol tremblant , les voir bouger.

IV.

Le square des Batignolles tremblait sous la chaleur. Le long des ruisseaux bruissant dans la verdure affaiblie, des bernaches attendaient la lointaine automne pour partir vers le Sud. Les pelouses étaient en souffrance. Marchant entre les allées, je savourai le halo de très faible fraicheur que les eaux exhalaient, à condition d’en rester très proches. Comme j’allai vers la rougeur si fragile d’un coquelicot, je vis des abeilles qui tournoyaient pour façonner un petit nuage vivant. Dans les bacs à sable, on était studieux. Pas un éclat de voix. Les enfants concentrés. Sur l’étang accablé de soleil, les libellules en tout sens zébraient la lumière entre les joncs. Mais dominant de leur masse noire le plan d’eau vert et or, les grands vautours de pierre anthracite attendaient, le regard fixe, un souffle d’air, un frisson sur l’eau, un rayon entre deux nuages, pour enfin après un siècle de patience et de stupeur minérale, ouvrir leurs ailes de géants et gagner le royaume promis où ils tutoieraient le soleil.

V

Je suis au square des Batignolles. Les ruisseaux sont immobiles, les pelouses enneigées. Les rochers stratifiés semblent flotter au ras du sol. Des arbres morts à peine plus hauts que les hommes ont les yeux verts. Ils regardent vers les hauteurs. Les hauteurs où les nuages givrés en glissant s’échangent et se confondent. Où sont les enfants qui peuplaient le square jadis ? Je lève la tête vers les nuages, et bien que heurtés par la lumière, mes yeux distinguent quatre points noirs qui d’abord distincts les uns des autres, se rapprochent en tournoyant, immobiles depuis leur altitude, puis, d’un lent mouvement en virages convergents, descendent avec lenteur en grossissant si bien qu’on distingue peu à peu leur forme, et de larges rémiges qui déployées dans le soleil, tremblent à peine pour accélérer le vol, ce vol qui les porte vers le sol où je suis, où j’attends, quand leur forme se distingue assez pour que je reconnaisse au bout de leur course de grands oiseaux sombres, ces vautours gardiens des secrets de mon enfance, qui, si proches à présent et parvenus au terme de leur vol en descente, se posent les ailes déployées sur la grande roche noire de basalte, au centre de l’étang, et reprennent la pose que Monard leur a assignée il y a un siècle. Soudain, il fait froid, et comme les grands rapaces s’ébrouent encore pour réchauffer leur ailes de géants dans un éblouissement de gouttelettes , le soleil d’hiver disparaît, le manège s’anime et tourne, et l’enfance est revenue, j’ai six ans. Les grands oiseaux se sont figés à nouveau dans leur pierre. Je cherche et regarde autour de moi, je suis seul dans le parc. Dehors, c’est l’été. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et on s’en va. Je m’éveille et tout s’en va. Plus rien n’est gravé, et toutes les années sont parties. Je suis devenu un vieil homme, qui demain, retournera au square des Batignolles.

©hervéhulin2025

Don Quichotte n’en finit pas d’interroger notre conscience littéraire occidentale. Le titre même de ce roman sonne comme un incipit, qui appelle bien des questions et des idées. Alors, une fois Quichotte mort, il se passe quoi, maintenant?

À la mort de Don Quichotte n’est pas une suite directe du chef-d’œuvre de Cervantès, mais une exploration subtile et mélancolique de ses répercussions. Le roman commence à la mort du Chevalier à la Triste Figure, mort évoquée mais non décrite.  Son neveu, un jeune homme pragmatique et désintéressé par les extravagances de son oncle, hérite de ses biens, dont une bibliothèque immense et des carnets de notes. De ses notes, partent les considérations et interrogations du roman, et le récit alterne entre la narration du neveu et la lecture de ces carnets. Ces derniers révèlent un Don Quichotte post-aventure, un homme revenu à la raison, déçu et las,  confronté à l’amertume et au vide. Il ne se remet pas de l’abandon de ses illusions et se questionne sur le sens de sa vie et de ses combats. Il tente de consigner ses souvenirs et de trouver un sens à son héritage. Il n’y parvient pas vraiment d’ailleurs. Parallèlement, le neveu, d’abord sceptique, se laisse peu à peu imprégner par l’imaginaire de son oncle: la lecture des carnets agit comme une révélation. Il découvre non seulement les aventures fantastiques et burlesques, mais aussi les doutes, les peurs et la fragilité de Don Quichotte. Bouleversé par la profondeur et la noblesse de cet homme qu’il a toujours considéré comme fou, il devient comme nous, lecteurs séculaires de ce chef d’œuvre: fascinés définitivement.

Le roman se termine sur une note douce-amère : le neveu, transformé par cette lecture, décide de ne pas abandonner l’héritage de son oncle. Il ne deviendra pas un chevalier errant, mais il comprend que l’idéalisme, même vaincu, a une valeur inestimable et qu’il faut le préserver. Il se donne pour mission de conserver la mémoire de Don Quichotte.

Le roman de Tapiello est une méditation sur la manière dont les grandes figures et les idées se transmettent à travers les générations. Ce n’est pas un hasard ou simple fantasmagorie de salon si Quichotte nous absorbe autant depuis sa publication. Souvent parasité par l’épisode mineur des moulins -il y a mieux dans le roman- ce monument, contemporain du « être ou ne pas être » shakespearien continue d’interroger l’ambivalence de l’âme occidentale. De ce point de vue, et en juste continuité de la morale de l’oeuvre, le neveu qu’invente Tapiello incarne la rationalité et le pragmatisme du monde moderne. Il est confronté à l’héritage d’un passé qui lui semble absurde. C’est par la littérature, la lecture des carnets, que se fait la transmission. L’œuvre de Don Quichotte, au-delà de ses combats, devient un testament de l’imagination et de la foi en des idéaux. Tapiello souligne le pouvoir de la littérature à façonner les consciences et à maintenir vivantes des utopies. De ce point de vue, l’écriture de Tapiello est un hommage subtil à celle de Cervantès. Il utilise le pastiche pour se glisser dans la peau de Don Quichotte et explorer son intériorité. Le style est à la fois fidèle et moderne, conservant une certaine solennité et une élégance classique tout en y ajoutant une sensibilité contemporaine. Cette approche permet de revisiter le mythe sans le dénaturer, en l’enrichissant d’une nouvelle dimension psychologique. Pour autant, ce roman sur le roman est une interrogation sur le pouvoir intime de la littérature.  Ce neveu lecteur/critique/ auteur incarne cette société moderne  – la nôtre, société des réseaux sociaux et de l’obsession du conflit critique -où la poésie, le rêve et l’idéalisme semblent avoir disparu au profit de l’urgence d’un matérialisme froid. Don Quichotte, même à la fin de sa vie, même mort et légendaire, se bat encore contre ce vide.  Le roman de Tapiello est une plaidoirie pour la cause littéraire, contre la discontinuité du monde.

Ce qui fait la richesse du roman, malgré un style un peu linéaire, et assez peu imaginatif, c’est cette nouvelle facette de la « folie » Don Quichotte. Elle n’est plus seulement une aberration comique, mais une manière de conquérir un monde intérieur qui ne demande qu’à être partagé. Et tout le reste est indigne de l’âme. Tapiello fait de Don Quichotte un personnage encore plus tragique, non plus dans sa folie, mais dans sa lucidité finale. La folie était une protection contre un monde trop petit. Mais ça, ne le savions-nous pas déjà?

Andrès Tapiello. A la mort de Don Quichotte. Traduit de l’espagnol par  Alice Don. Edition 10 18 (Denoël) . 455 pages.

Cliton est homme de notre temps. Il s’exalte tout seul sur ces estrades numériques où la foule anonyme s’agite et s’admire . Il y dépense des heures précieuses, non à méditer sur la vérité ni guérir de ses erreurs. Mais à s’exalter d’être présent. Ses heures, on le sait, sont commandées par le flux incessant des notifications, ces petits tintements de vanité qui lui rappellent, qu’il existe aux yeux d’autrui. Il aime dans ce moderne miroir se voir comme un esprit lumineux, et s’entendre comme une voix majeure . Sait-il qu’il n’est qu’un reflet, qu’un écho ?

Voyez-le, il s’indigne avec sincérité de cette injustice lointaine dont il ne connait que la moitié des faits, avalant les imprécations d’autrui. Ce n’est pas par malice, croyez-le. Mais par désir et comme l’envie d’être vu et invisible en même temps. C’est là tout son courage, et son engagement est ne proportion de son courage. Il est bon de s’indigner dans la foule abstraite. Demain, une autre cause, un autre scandale captivera sa passion. Celle d’hier sera oubliée, et rejoindra les autres chimères.

Cliton, vif et naïf, tend l’oreille aux flatteries, écoute les masques et les pantins. Il dit tout sans y penser de ses désirs, ses remords aussi, offrant matière à ceux qui cherchent toute la journée à nuire. Sa réputation, se consume alors, à la merci d’une rumeur,  d’une image d’un mot et voilà un mensonge habilement tissé qui l’emporte. Nul ne lui en voudra. Cliton n’est pas seul dans ces millions de Cliton.

Le silence, la réflexion, la conversation ont cédé la place aux exclamations et aux invectives . Croyant chaque jour devenir plus libre, il s’est s’enchaîné à l’immatérielle multitude. Il a renoncé à des visages et leurs joies simples, à ces peines authentiques qui vous forgent le cœur. Il n’est qu’un mot qui s’est perdu dans le tumulte du vide. Qui donc dans ce chaos savant, entendra la peine de Cliton ?

Un enfant pleure à voix forte, tout seul au coin de la rue, à un feu rouge, parmi les passants aveugles. Sans parents, sans attention. Que fait-il là ? N’y pensez pas.  : son malheur est l’occasion d’un jeu. Pour Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène, qui sont ensoirée ce moment-là, et qui observent de la fenêtre, pourquoi est-il là ? Chacun doit trouver une réponse. Alcippe dit : il est là parce que ses parents sont en situation irrégulière, ils ont la peau brune et cheveux crépus. La police les a saisis dans la rue pour les expulser et mettre dans un avion, les envoyer très loin, dans un désert, à des milliers de kilomètres de là. Mais les policiers, trop empressés de leur devoir, n’ont pas vu l’enfant qui reste là ,seul et abandonné soudain. Très bien, disent les trois autres, ça fait vrai. Elmire, elle, dit plutôt ceci. Cet enfant est là parce que ses parents l’y ont emmené. A ce coin de rue, qu’ils avaient repéré depuis un moment. Pour s’en débarrasser. Il est méchant, il est laid. Il est violent avec ses frères et sœurs, avec son père, avec son grand-père. Il n’en peuvent plus. Ils n’ont plus besoin de lui. D’ailleurs ils sont pauvres. Il restera toujours seul. Il comprend son malheur, il pleure, c’est de sa faute, point. Excellent, disent les trois autres, on applaudit. Theomas, maintenant doit jouer. L’enfant est là parce qu’il ne supporte plus ses repas du dimanche bourgeois. Ces repas épais qui n’en finissent pas avec des oncles et des tantes qui ne le reconnaissent jamais, ne le voient pas, ne lui parlent pas. Ses parents sont indifférents. Il s’est enfui. Loin de ces dimanches mornes. Trop loin. Et là il s’est perdu. Il s’aperçoit qu’il ne pourra plus rentrer chez lui et personne ne viendra le chercher parce qu’on ne l’aime pas assez pour ça, point. C’est bien fait, dit-on, et on rit. Dorimène propose plutôt ceci. Cet enfant était heureux, satisfait de tout, jusqu’à aujourd’hui, il est sorti faire un tour sur sa trottinette, se promener, profitant de ce beau dimanche. Des enfants, plus méchants, plus grands, que lui, l’ont agressé, ont volé sa trottinette et ses chaussures, lui ont donné des coups et maintenant il reste là tout seul. Il vient à ce feu rouge de découvrir le vrai monde. Et il est malheureux. Pas mal, et c’est bien dit, répondent les amis. Moins cruel peut-être, mais c’est subtil. On vote , toujours de belle humeur, et Alcippe est vainqueur. Mais ne vous leurrez pas. Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène referment la fenêtre et reprennent un verre. C’est un jeu peut-être… Mais il y a bel et bien un enfant qui pleure au feu rouge, quand ses pleurs indifférent.  Ainsi est notre monde. Le malheur des uns fait trop souvent le jeu des autres. Mais prenez garde, joueurs satisfaits. J’ai bien dit: »trop souvent ».

Philarète est de ces gens qui vivent comme sur une pointe.  Son cœur si délicat à l’excès, comme une porcelaine fine, se brise à la moindre remarque. Ce n’est pas une mauvaise personne. Mais prompt à se sentir atteint par un mot, un regard même, il ne sait endurer un point de vue qui s’écarte du sien. Que l’on ose seulement lui suggérer un manquement si léger soit-il dans sa conduite ou son jugement, ce n’est pas un point de vue qu’il entend, mais un trait empoisonné destiné à l’abattre.

À l’ami qui, par sincère affection, lui expose le soupçon d’un défaut, effleure l’idée d’exposer l’hypothèse de la possibilité d’un tort, il répond par le silence glacial. Que cet ami réitère avec la prudence de ton et de verbe d’un ambassadeur, Philarète hausse le ton et l’apostrophe ; il voit alors de la malice et de la jalousie. Ou plus souvent, de l’ignorance. « ceci n’est pas de l’amitié » dit il de ce qui cherche à l’humilier.

Au salon, il déroule une anecdote ; voici qu’un convive, sans malice, ose corriger un détail . Mais un détail minuscule : Philarète se sent publiquement bafoué. Son visage pâlit, il se retire dans un silence hostile, ruminant l’offense. « C’est un envieux, » murmure-t-il à qui veut l’entendre, « il ne supporte pas que l’on brille plus que lui. » L’infortuné correcteur, inconscient de son crime, se voit éradiqué de la liste d’invités, dédaigné lors des rencontres fortuites, rejeté avec froideur.

Au travail, son intolérance est un obstacle à toute communauté. Les talents s’éloignent de lui, préférant la reconnaissance ailleurs à la dispute perpétuelle. Un collègue qui, par devoir, ou par profession, lui signale une erreur, sera aussitôt rangé parmi ses ennemis : Philarète jamais ne pardonne l’affront public. Et que personne ne vienne lui dire qu’il ne s’agit pas d’agression mais de bon sens. Ce sera la foudre. Son supérieur suggère-t-il un autre cheminement? Philarète y voit une remise en question  « Cherchez-vous à me donner des leçons ? » réplique-t-il avec hauteur,  » vous doutez donc de mes compétences, je l’ai bien compris! ». La proposition est balayée, et se change, dès le lendemain, en une lettre  de mutation. Toujours il aura été désolé de n’être qu’entouré d’incompétence. De toute façon, sa conviction est gravée que tous ses employeurs sont indignes, un amas de médiocrités sous lequel jamais, lui, ne s’inclinera.

On l’aura compris. Face à celui des autres, l’esprit de Philarète est comme ces nuages étrangers qui sitôt en friction les uns contre les autres, produisent de l’électricité et de l’orage. Sa maison, jadis ouverte aux rires et aux conversations légères, se vide peu à peu de ces visages familiers : ceux qui l’aimèrent, ou du moins s’en approchèrent, ont fini par le fuir, las de marcher sur ses œufs de porcelaine. En allés ses amis, puis son épouse aussi, puis son propre fils. Persuadé que le monde entier ne l’aura pas compris, il ne voit plus que deux catégories au genre humain dans son entier : les tricheurs et leurs victimes. Lui, très au-dessus, les contemple et juge. Il reste un aigle sur son pic.

Il s’éteint enfin, seul.  la bouche pleine d’amertume et le cœur rempli d’incompréhension. Jamais il n’aura deviné que sa dignité, ce rempart qu’il croyait infranchissable contre l’offense, fut en réalité la prison qui lui ravit l’affection des hommes. Le plus grand malheur de Philarète fut de ne jamais s’être compris lui-même.

Connaissez-vous Climène, qui est fort engagée dans la cause des femmes ? Cet engagement pourrait être  autre, mais elle y consacre bien du temps et de l’énergie et ce courage recueille bien des gratitudes. La tâche ne lui est pas facile, même encore de nos jours. Combien de ses concitoyens et concitoyennes la louent chaque jour de cette action ? Ne les comptez pas, vous y passeriez des nuits. Mais vous ignorez peut-être que Climène déteste Antonia, qui est jeune et le ferait savoir; elle est jalouse d’Astérie, qui est riche et s’en trouverait très orgueilleuse ; elle en veut à Ismène, dont elle dit qu’elle médit de tous et toutes ; et Nérine l’exaspère, qui serait si vaine avec ses changements de mode et, tout simplement par sa réputation ; quant à Thaïs, évitez de lui en parler, vous la rendriez furieuse, mais personne ne saura vous dire pourquoi. Climène, de toutes celles-ci et bien d’autres est très irritée. Finalement, Climène, dira-t-on, exemplaire dans sa cause et condamnable dans ses humeurs, déteste toutes celles qu’elle reconnait de son sexe, et croyant servir les femmes, reproduit les défauts de bien des hommes. Ils sont bien nombreux, ceux attachés au genre humain mais qui détestent leur voisin et la race ou la religion ou le sexe qu’on lui prête. Il est juste de vouloir défendre la vertu; mais sans guérir soi-même de ses vices, on nourrit  la cause contraire.

 

©hervéhulin2025

Artémon et Artémise ont réalisé de grands efforts pour acquérir leur propriété ; c’est le rêve d’une maison à soi qui à guidé les pas de leur couple si aimant depuis des années. Avec un jardin autour. Quoi de plus légitime, disaient-ils, que de donner ainsi un sens à son travail ? Regardant autour d’eux, ils virent bien qu’ils n’étaient pas les seuls à remuer ce rêve. Sans être riches pourtant. Mais qu’ils étaient bien plus résolus que d’autres à ce dessein.

Alors ils ont beaucoup travaillé, cumulant les heures sans compter de l’aube à la tombée de la nuit ; ils se sont privés de vacances. Et de loisirs. Ils ont accumulé un petit tas d’argent, jour après jour, pendant des années. Ils ont fait des emprunts ambitieux, sans peur des intérêts. A rembourser pour des siècles d’intérêts. Ils se sont épuisés pour la bonne cause dans des temps de transports intersidéraux chaque matin pour aller au travail et chaque soir pour en revenir; car sans fortune,  n’achète-t-on pas que loin des villes où on travaille? Et il n’y a pas de jardin dans les concentrations urbaines. Ils ont bien vite renoncé à toute sorte de progéniture, trop coûteuse au vu des intérêts dus.

Puis, un jour, enfin, ils ont pu acheter leur bien, modeste certes, mais tant désiré et à eux pour de vrai. Le notaire les a félicité. Ainsi, chaque matin dans leur vie de labeur, Artémon et Artémise purent se dirent avec joie « Nous sommes propriétaires » ; et bien des gens disaient d’eux : « Ce sont des propriétaires ». Mais après tant d’effort et d’ardeur, quand tous les fruits en ont pu être cueillis, n’ayant point d’héritier à cette noble cause, il fut grand temps, comme l’âge ne les avait pas attendus selon leur caprice et qu’il faut, propriétaire ou non, mourir un jour,  de céder leur patrimoine à la République.

©hervéhulin2025.

I

Les paysages ont une vie, qui sont toujours plus patients que notre regard. En Afrique, à l’Est, dans les aires sauvages, ils peuvent étirer le temps ou le suspendre par la seule magie de la lumière ou de la perspective. Nous sommes assujettis à leurs distances, leurs reliefs, leurs mystères, nous réjouissant de leur caprices sans comprendre leurs messages.

La journée finissait sur ce côté de la rivière Izawa. Plus haut dans la lumière à peine déclinante, s’étiraient les rôniers. Certains, détrempés par les pluies violentes de la saison précédente, puis tourmentés par la sècheresse, y avait laissé leur palmes et leur troncs sans tête se dressaient, fantômes immobiles sur le ciel blanc. A ce moment initial de la saison sèche, la rivière s’était peu à peu immobilisée et ne montrait plus que quelques lacets entre les sables, le courant s’était perdu sous des lignes de roseaux jaunis. Les branches tourmentées des acacias veinaient d’anthracite le bas du ciel. Loin derrière, par-delà le rivage opposé, on devinait la savane tremblante, écrasée de chaleur ; là-bas, dans ces étendues sans repères et les marais, loin du regard, des peuples de mammifères sauvages s’estompaient dans les herbes et les taillis . Sur la pente d’argile, trois impalas broutaient en silence, détendus. Et au sommet d’un arbre à fièvre, un aigle pêcheur comme un fragment de damier, gardait la pose verticale du guetteur..

Les ombres s’allongeant sur la blancheur du sable, les formes allaient bientôt changer, et l’habitude de leur lignes imprimées depuis le matin se perdre pour devenir autre chose. Bientôt, avec le soir, puis la nuit renaissante, une vaste rumeur allait emplir l’immensité du paysage, sur toute l’étendue de la réserve ; des sons d’insectes et de batraciens invisibles, appelant l’obscurité de toute l’énergie de leurs minuscules organes. Comme une brise infime se levait, une nuance indigo gagna doucement les palmes segmentées des doums. Un halcyon fila entre les roseaux, et de nouveau, tout devint immobile. Depuis des millénaires, chaque soir est ici une offrande au monde et au cœur des hommes absents qui perdus dans leurs nécessités lointaines, ignorent cette palpitation éternelle de l’univers.

On attendait, on guettait encore, l’affût avait commencé avant midi. À force de fixer le point sur l’autre rive, on avait presque mal à la tête ; suspendu en haut d’un piquet, un appât attendait, , un quartier de viande de chèvre, arrosé d’urine de babouin. Les pisteurs étaient restés en arrière, avec le véhicule.

Je commençais à douter de l’issue de la chasse. Je ne cessais pourtant pas de fixer l’appât. Cela faisait le troisième affût sans rien, les deux précédents avaient carrément fait chou blanc. A mes côtés, mon client restait nerveux, tout en jouant les nonchalants. Des semaines d’appâtage et de pistage, pour qu’un avocat notoire et riche de Boston, M. Donald Quin-Jones, vienne ici, après avoir acquitté trente mille dollars de séjours, de taxe, de permis de tuer, de billet d’avions, plus la prime au guide – Cinq mille dollars, je n’avais assurément pas à me plaindre – et plein de choses encore onéreuses, pour avérer le rêve de sa vie et tuer, tuer enfin un léopard. Il était d’un teint fort, sec de chair, maigre de visage, la cinquantaine sans plus. Il murmura vers moi– un tout petit volume sonore, mais trop fort encore et pour la cinquième fois au moins – il n’avait pas saisi ce que silence signifie dans la chasse au félin :

– Dites, … vous croyez qu’il viendra ?

– Soyez patient, Don. Surtout, ne parlons plus .

On avait déjà raté deux affuts la semaine dernière. Il n’avait pas pu ajuster l’animal, engagé dans les taillis, et avait laissé passer sa chance. La première fois, ça arrive… … Le second affut, avec un léopard bien positionné sur l’appât, le chasseur n’avait pas pu le cadrer, malgré la lunette. Il avait tiré quand même, au jugé c’est-à-dire n’importe où. Impact à cinq mètres de la cible, au mois…Comme ça, bravo, l’animal n’était pas près de revenir…Une autre tentative sur le premier emplacement, de nuit cette fois, avait encore fait chou-blanc. Or, la fin du forfait de séjour approchait, il restait deux jours.

Mon avocat-chasseur faisait semblant de ne pas être nerveux. Il tapotait sa crosse, sifflotait silencieusement. Depuis le début d’après-midi et les fortes chaleurs, de temps en temps, il épaulait pour ajuster on ne sait quoi dans le vide, comme ça, par pure contenance. Je lui avais bien dit quinze fois de cesser, la rumeur de cette mimique vaine suffisait à éloigner le gibier. Deux fois déjà, il avait armé puis désarmé sa culasse, comme ça, comme on se gratte le nez sans savoir pourquoi ; le claquement du métal avait fait fuir un vol de vanneaux la première fois, et la seconde fois, les impalas avait relevé la tête, s’étaient figés, dans notre direction ; puis, après de longues minutes, avaient repris leur pâture. Mais leur changement de posture avait suffi à alerter toute la faune à un mille alentour. Dans une zone de chasse, les animaux savent que le moindre son d’origine humaine est signal de danger. A la différence d’un parc national, dont la faune se sait en pleine sécurité. Et se montre à tout venant.

Mais c’était plus fort que lui, cette infime agitation. Il devait songer à tout ce qu’il avait mis, d’argent, de passion, d’espérance dans cette chasse dont il voyait l’accomplissement s’évanouir peu à peu dans la montée du soir. Il avait dû beaucoup en rêver, de ce moment, sans doute trop pour maîtriser l’adrénaline le moment venu. Je l’imaginais dans son cabinet, au milieu de piles de dossiers, dans des réunions fastidieuses, très techniques, ou même au tribunal, accroché au téléphone, maîtrisant assurément toute sorte de sujets contentieux, mais rêvant, rêvant toujours de grande chasse, et d’un trophée de légende…J’avais compris depuis plusieurs jours ; au vu de son comportement infantile avec son arme, Quin-Jones était un chasseur peu chevronné, et un tireur insuffisant : ce ne serait pas lui qui porterait l’atteinte mortelle. Le léopard, ça se joue sur un éclair et un seul tir. Ce serait moi.

Une heure encore passa, le ciel devenu presque rouge, quand soudain, claqua l’aboiement rauque d’un babouin. Immédiatement, les impalas filèrent en un éclair sur la gauche, et disparurent dans les taillis. Le regard de Donald était luisant.

– Soyez prêt, Don, lui murmurai-je. Et plus un bruit maintenant ». Par pitié, ajoutai-je en pensée…

Je l’entendis déglutir comme il leva son arme en direction du piquet d’appât. De la sueur perlait sur son front. Je visai moi aussi. Plus rien ne remuait nulle part, sous les palmiers doum, le long de la rive, dans le lit de la rivière, sur l’horizon derrière les arbres. Toute la Rungwa, tout l’univers , pétrifiée dans un silence minéral , convergeaient sur le cuisseau suspendu…

 – Il est là, Don. Tout près. ». J’entendais la respiration de mon avocat qui sifflait doucement. Du coin de l’œil, je vis le bout de son canon qui tremblait très légèrement. Il louperait certainement son tir, mais pas moi. Il avait dû aussi lire des livres, et se faire son film cent fois. C’est ainsi avec ce type de chasseur citadin, qui vient se ruiner pour tuer un fauve, dans un instant d’excitation fantasmé mille fois. C’est le guide de chasse qui tire en même temps, neuf fois sur dix, et qui fait mouche. Et plus tard, vieillissant, convaincu de sa propre gloire, notre chasseur raconterait pour la centième fois à ses petits-enfants, de son fauteuil de cuir anglais, un whisky vingt ans d’âge à la main, les pieds sur la peau du félin, comment il avait foudroyé d’une seule balle en plein cœur ce grand mâle léopard qui le chargeait au crépuscule.

Tout à coup, au-dessus de nous, il y eut un bruissement des feuillages : l’aigle pêcheur décolla de son arbre; battant à plein de toute son envergure, il s’éleva très vite sur un courant chaud, puis, fort de cette altitude facile, traça une grande courbe descendante vers le creux de la rivière, bascula ses serres en avant au moment d’effleurer l’eau, et dans un grand cri sur trois tons qui déchira le soir, arracha un poisson palpitant de la surface pour s’élever ensuite, toujours suivant la boucle de sa trajectoire, jusqu’à la cime qu’il avait quittée à peine quinze secondes avant. « Magnifique » pensai-je. « Magnifique, bravo » dit Quin-Jones à voix haute.

Mais quand on reprit, tout de suite, notre veille sur le point-léopard-attendu, ce fut un choc : le cuisseau avait disparu. Plus rien, zéro…Le cœur battant, je jumelai rapidement la zone. Son poteau était là, le cordeau aussi traînant dans le sable… On y distinguait nettement des traces du félin, très lisibles. Pas plus de trois foulées et cinq secondes lui avaient suffi pour emporter l’appât… Pendant qu’on avait les yeux en l’air. Mauvaise option, de regarder en l’air. C’était terminé.

Quin-Jones était hébété. La bouche ouverte, les yeux ronds, le souffle court et bruyant…

-C’est pas possible…Qu’est ce qui s’est passé ?

-Il nous a eu, Donald, c’est fini .

– Il peut revenir, peut-être ?

-Non – Qu’est-ce qu’on fait, alors, maintenant ?

A vrai dire, je ne sus pas trop quoi lui répondre dans l’immédiat. Le léopard, il ne reviendrait pas. Il savait qu’on était là, qu’on le guettait. En fait, c’est plutôt lui qui nous avait guetté…Il avait déjoué notre affût avec une maîtrise imprévisible. Ce pauvre avocat voyait son rêve s’évanouir. Il était près de pleurer, je le sentais ; l’humiliation était complète.

« -Écoutez, Donald, ce soir, c’est fini. La nuit vient dans quelques minutes. Pas question de suivre à la trace. Alors voilà ce qu’osn va faire. On retourne au camp, on prend un whisky, on revient demain, peut-être les aura-t-on, les traces. On suivra, on peut le retrouver s’il ne s’est pas trop déplacé. A l’approche, on va essayer ; on oublie les affûts. Une petite chance, mais il faut tenter ». Je ne sais pas si j’y croyais moi-même mais il me faisait un peu pitié.

On regagna le land cruiser. Les deux pisteurs, Richard, Melchie, des Tanzaniens, nous attendaient, déçus que tout leur travail accompli depuis des semaines eut été si facilement tourné en dérision par l’animal , maître du temps et de l’espace. Avant de passer aux affuts, et de mettre Quin-Jones sur les rails, ils avaient repéré sur toute la zone, identifié au moins quatre léopards, dont deux mâles, tracé leurs itinéraires, noté les comportements et les habitudes de déplacement, dépiauté des paquets de crottes pour reconnaître leurs prédations ; appâté sur une dizaine de sites. On avait ensuite isolé plusieurs bêtes, dont celui-ci, le dernier à tirer, un beau mâle environ huit ans, cent cinquante livres. Pisté pendant plusieurs jours encore, guetté à ses points d’eau habituels ; on l’avait aperçu, même, trois fois…Et là, il n’en restait plus qu’un fantôme. Sur la piste du retour, Quin-Jones était sombre. La nuit nous accueillit comme des vaincus. Elle nous gratifia d’une lourde averse, pour clamer la défaite et parfaire la sensation physique de l’échec.

Le lendemain, à l’aube encore tremblante, on fut de retour autour du piquet d’affût. La plus grosse partie du cuisseau avait été arrachée, ne restait que l’os, des fourmis avaient nettoyé le reste…Mais la pluie nocturne avait tassé le sable et effacé toutes les traces possibles. On pouvait deviner que notre félin était parti vers le nord, on s’engagea au jugé. Plus tard, un soleil pâle perça enfin les nuées, et les pisteurs s’enfoncèrent dans les arbrisseaux d’acacias, en scrutant le sol et le bas des troncs encore et encore. Ils se déplaçaient de long en large, en faisant des huit pour repérer des traces. Au bout d’une heure, Melchie poussa un gloussement de joie contenu ; un marquage de griffes très net sur une souche, puis une pelote de grattage sur une écorce, indiquaient un mouvement du félin vers le nord. A partir de là, les pisteurs marchèrent levant la tête et scrutant les branches. Une heure encore, pour trouver ce qu’on cherchait. A cinq mètres du sol, un reste de peau de chèvre pendouillait au travers d’une grosse branche, c’est tout ce qu’il restait.

– s’il a mangé, il doit dormir quelque part à présent. C’est pas perdu, il faut faire vite .

Mais la bête était partie, sans doute dès le milieu de la nuit. Toute la journée, il fallut cheminer dans les épineux, revenir sur les pas, gravir des côtes et des hauteurs, en redescendre sous les assauts incessants des taons et des moustiques ; on franchit à gué la rivière deux fois. Quin-Jones eut l’air un moment de retrouver son humeur, marchant dans l’eau jusqu’aux genoux, son fusil crânement en travers des épaules. Je l’entendis, toujours aussi gamin et se parlant à lui-même pour se donner du cœur, dire : « Quand j’étais jeune, j’ai voulu entrer dans les marines»…

La chaleur, comme la journée avançait, se faisait lourde, on était trempés. On leva un phacochère, surpris des koudous, une bande de babouins. On approcha des girafes. Mais impossible de retrouver une trace exploitable de notre animal. Alors on retourna sur nos pas, pour ne pas être surpris par la nuit, en fichant un pieu au sol et marquant des entailles aux arbres pour reprendre notre quête le lendemain. Et le lendemain, suivant nos propres traces, on repartit du point marqué ;sans plus de résultat d’abord: la matinée. Puis, Richard – notre second pisteur, qui suivait en lisière- trouva les traces. Assez nettes, un grand marquage de griffes sur une souche, puis une crotte, séchée, et enfin, et de là, des traces sur le sol sec, avec la marque des coussinets très visibles, qui filaient cette fois vers l’est. Mais leur message était fatal aux espérances de Quin-Jones – bien qu’il ne sût pas les lire, alors qu’il faisait mine de comprendre en regardant par terre. C’était un passage trop ancien. – au moins douze heures, peut-être seize. Et dans la direction du Parc national, dont la démarcation était toute proche. Et comme j’en avais marre, je fus direct :

– C’est fini, Donald, terminé. Il est passé dans le parc national. Intouchable, à présent. On rentre.

L’animal évanoui, la moitié de ma prime aussi, évidemment, le retour fut maussade. Mon client tirait une tête vraiment triste. Il se voyait revenir bredouille à son cabinet, lui qui avait dû seriner à ses associés qu’il reviendrait avec un trophée somptueux pour les épater comme des gosses. Que restait-il de cette ambition ? Il allait devoir se contenter de quelques antilopes, un koudou, un éland, peut-être l’hippotrague, à condition de trouver… Mais rien de comparable au prestige qu’occasionne la mort du léopard. Je lui expliquai que son forfait lui permettait encore de tuer plein d’animaux, des oiseaux aussi. La chasse c’est cela, un instant, un éclair, beaucoup d’instinct, de désir et de chance. Je voyais bien que son problème était creusé dans son amour propre, ça s’était joué à très peu de chose. Le cerveau avait eu un choix à faire, sur quatre secondes : regarder l’aigle pêcheur, ou continuer de fixer l’appât dans la lunette de tir. Sur la route, dans la chaleur de l’après-midi finissant, il se mit à parler sans cesse. Je ne l’écoutais pas vraiment, tout en opinant de la tête à ses propos inutiles. Mais je répondais machinalement, pour ne pas le laisser trop coincé face à lui-même.

-Vous savez, on a fait tout ce qui était possible, … Le léopard, c’est ce qui est le plus difficile … C’est un gibier exceptionnel … Le temps, l’espace, il les tient dans sa gueule. Et nous on attend, pour presser la détente, qu’il veuille bien se livrer. Voilà, vous ne devez pas vous en vouloir. Pas démérité etc

Mais il n’arrêtait pas de parler, et se plaindre, comme une sorte de bruit de fond accompagnant celui du moteur. Tenter un nouvel affut, cela voulait dire non seulement une nouvelle autorisation, mais surtout repérer un autre léopard qui soit prélevable, et rien ne garantissait d’en attirer un, surtout dans le délai qui reste, ou à moins de renouveler la durée du séjour, en ce cas au prix fort. On repartait pour douze-mille dollars au moins, et deux semaines.

On s’arrêta alors au bord de la rivière pour regarder une famille d’éléphants à la baignade. C’est toujours un spectacle, les éléphants. A eux seuls, ils sont le spectacle de la terre, sa force et sa fidélité, arpentant les paysages de leur pas lent. Quelque soient les tourbillons du monde, la folie des hommes, ils sont debouts et calmes. La matriarche restait sur le bord, stature dominante, elle observait son groupe : quatre femelles dans l’eau jusqu’aux genoux, et quatre petits, dont un même tout-petit, faisant les pitres en s’éclaboussant. Un pluvier tressautait et battait des ailes pour effrayer les géants, et protéger son nid. Quin-Jones fixait la scène, sans rien dire, la bouche semi-ouverte. Il dit alors :

– D’une certaine façon, c’est un peu dommage, ces histoires de permis, de taxes, toute cette administration des Tanzaniens ici ; ça serait plus simple si, voilà, on payait autant qu’on veut, on tirait sur ce qu’on voulait…Non ? tenez, là, les éléphants, au moins c’est gros, c’est lent. En tirant dans le tas, j’en aurais trois ou quatre… Imaginez ça…Là, ce serait autre chose. Une moisson de beaux trophées …

Moi, j’avais chaud. J’avais croisé mes bras sur le volant, le front appuyé dessus. J’avais envie de ne plus l’entendre. Je m’entendis lui dire :

– dites, Donald… un buffle, ça vous dirait ?

II

Cela faisait onze années que j’exerçais ce métier. Rien ne m’y destinait dans mes origines ou mon éducation, sauf une tenace et nébuleuse fascination depuis l’enfance. Le mot seul de Congo, porteur de tout un continent, soulevait en moi des vagues de rêveries, des flots d’images colorées. J’avais fait mes études de droit sans savoir pourquoi, comme une sorte de fil d’Ariane dans un labyrinthe. Mais ça ne mena nulle part, et sans trop y réfléchir, tant que j’étais encore jeune, je coupai le fil pour me retrouver vivant au cœur de cette Afrique, accompagnant des riches chasseurs payants très cher pour tuer des animaux magnifiques.

D’abord, j’étais parti faire de l’humanitaire comme on dit, au Sud Congo, après la guerre civile, puis en Tanzanie, dans la Kagera, où croupissaient en masse les réfugiés rwandais. Il y avait un camp très vaste, près de Bukoba. J’avais vu comment les gens tuaient pour se nourrir des bêtes de toutes sortes, des antilopes, des serpents, des pintades et même des singes.

Était-ce vraiment la vie que je voulais ? Quand je me rappelais l’existence chaotique de ces années -là, je frissonnais. Il n’y avait rien de beau dans ces journées accablantes. Elles étaient loin, les nuits burgondes et leur sillage de discours autocentrés sur des littératures imaginaires. J’étais pourtant satisfait alors de vivre ainsi, comme dénudé de tout besoin d’apparence, je n’aspirais alors à plus rien d’autre que faire ce pourquoi j’étais venu ici ; de l’aube au soir, donner à des êtres ruinés part le sort le peu qu’ils pouvaient encore attendre de la vie, et de l’état d’avancement de leur survie. En même temps, je m’interrogeai chaque jour sur ce qui m’avait amené ici. C’était une sorte de mystère, qui me charmait comme un fantôme familier qui devient indispensable pour épouser le contour languissant des nuits au Congo.

Aux abords des camps chaotiques, des marchés de viandes sauvages s’improvisaient, avec des essaims de gamins sans famille qui vendaient des tas de broutilles. Il y avait beaucoup de choses à faire, dans le dénuement massif de ces foules sales et hagardes ; de la violence partout, rien que dans la façon de se parler, se reconnaître, se tromper les uns les autres pour survivre encore un peu. Les enfants devenaient méchants, des vieillards mouraient. Les maladies rayonnaient, mais plus on agissait, plus la ligne du possible s’estompait. Mais il n’y avait pas que cela. Il y avait aussi des rires, et des complicités heureuses. Des moments de palabres innocentes fleurissaient ça et là, à l’ombre des toits de taules. C’était un bouillonnement et il fallait prendre la situation comme cela. Je m’y étais saturé de mauvaise humanité, ou plutôt de toutes sortes de travers de l’espèce, parmi les haines ethniques et les enfants soldats aux yeux rougis. Ainsi, j’avais fini par ressentir dans mon intimité un trouble persistant ; c’était léger comme un voile de gaze, mais persistant…Était-ce parce que je réalisai, flottant dans le tourbillon d’une organisation informe, les mêmes gestes et restai assujetti aux mêmes contraintes qui naguère avaient imprimé en moi ce désir de départ ? Ni le contact quotidien de ces enfants orphelins et toujours rieurs, ni la vue du malheur ordinaire qui décharnait l’humanité des gens vivants ici, ne pouvait cacher l’horizon que j’entrapercevais parfois, quand le soleil est à la verticale, derrière les barrières du camp et l’étendue des toits de tôles des abris. Il y avait donc toujours un là-bas inassouvi.

Au début de la saison des pluies, le ravitaillement devint de plus en plus rare, pour des raisons que seuls les dieux mineurs de la géopolitique connaissent, ou pas. Les camions des ONG ne vinrent plus que tous les trois jours, puis une fois par semaine. Et c’est des cargaisons plus légères qui étaient livrées. La tension se faisait sentir dans les comportements des gens, plus électriques, plus silencieux : c’était surtout ça qui était pesant, et alourdissait encore l’atmosphère du camp, car les voix joyeuses malgré tout, des palabres qui coloraient chaque jour la vie dans les allées géométriques entre les cabanons s’étaient tues, ou presque. On n’entendait plus guère que des éclats çà et là, rameutant les enfants ou disputant un seuil invisible entre deux misères. Alors qu’un matin, des camions de riz pénétrèrent dans le camp pour une distribution hebdomadaire un peu moins inconsistante que d’ordinaire, le drame qu’on pressentait dans l’air éclata. A peine les premières bâches soulevées, on n’avait même pas descendu les sacs, la foule déjà massée se pressa encore puis se déforma, se condensa, et comme une nuée d’orage éclate, lâchant sa pluie électrique, se dévora elle-même dans une vaste clameur, de haine et de malheur ; on s’attrapait, se frappait, on se déchirait…des hommes tabassaient d’autres hommes, ou des même des enfants, plus habiles à se faufiler, qui avaient déjà attrapé un sac. Une fois la fureur passée, et l’inexplicable colère de la masse contre elle-même retombée, ne restait qu’un spectacle de champs de bataille, et sa dévastation pour hanter le regard et bien après, la mémoire. La pluie revint soudain, pour accabler plus encore la scène. J’ai vu le corps d’une femme presque aplati, enfoncé dans le sol rouge, et le cadavre d’un enfant sans visage. On était tous là, les humanitaires, à pleurer le désastre, comme des enfants malheureux. L’humanité s’en était allée, l’animalité m’avait rattrapé. Fuir les hommes, se laisser capter par l’horizon loin derrière les taules, se dissoudre dans cet espace tremblant sous la chaleur une fois pour toute. C’était le meilleur avenir.

J’avais donc délaissé tout cela à la première opportunité, et mon sort avait glissé vers un autre versant de l’Afrique, le safari, et la chasse. La chasse plutôt que la vision, , ça payait mieux, et tout en flattant la pulsion de mort que je gardai depuis la Kagera, c’était la garantie d’une vie plus rare, plus solitaire avec ce monde sauvage. Un guide de safari français dans le besoin, rencontré auparavant dans un bar de Bukoba, recontacté, me voilà embauché, d’abord comme chauffeur, puis assistant au pistage et ainsi de suite et voilà tout, quelques années après ce cauchemar, le virage, négocié si facilement. Là, le virus avait pris et c’est ainsi. Les professionnels autour de moi avaient été étonnés, comme moi tout autant, de la facilité avec laquelle j’entrai dans ce métier si rare, comme je reconnaissais rapidement les traces, les trajectoires, comme je maîtrisai les comportements de tous les gibiers, et tout le reste. J’étais soudain libre, tout simplement. C’était un monde sans pareil, une sorte d’espace-temps originel où il était possible de vivre avec la lumière du matin ou du soir, en calant le battement de son cœur sur celui des rivières, des pluies et des soleils. Guider la chasse des autres, souvent idiots et toujours riches, c’était une sorte de fièvre dont on ne sait plus se passer. Des gens arrogants, presque toujours américains, avec des revenus incroyables, avocats, chirurgiens, politiques, dont les professions et l’argent sont malgré tout un simple moyen d ‘arriver aux fins de leur unique passion : tuer, un grand gibier dans cet univers qui leur est surnaturel. Mettre fin au vivant pour le mieux posséder, mais soudain tout petits face à la majesté des espèces à abattre.

La grande chasse permet de traverser les paysages, d’en dépasser les lignes, et d’en épouser la composition. En pistant le gibier, c’est la terre et ses ombres qui vous appellent, qui vous envoie ses signaux. L’esprit si concentré sur les détails de cet univers suit un fil magnétique qui scelle votre sort à la mort de l’animal. Chasser, c’est tuer, rien d’autre, et toute la terminologie qui tend à contourner les termes de la mort n’y feront rien ; on ne tue pas la bête, mais on prélève un gibier ; on ne parle pas de blessure, de plaie sanglante, mais d’atteinte ; jamais de trace sanglante qui permet de pister l’animal blessé, mais une passée dans le décor…On oublie son humanité et on s’en remet à une nature sauvage qui prend la main. Lors de la mise à mort d’un gibier, aussi royal soit-il, c’est l’Afrique tout entière qui vous juge. La barre est haute pour ces citadins qui paye très cher -mais vraiment très cher – leur montée d’adrénaline. Je n’étais pas sûr que mon avocat chasseur fût complètement à la hauteur de sa fantaisie.

III

– Attention, Donald… Si vous voulez tirer un buffle, on change de niveau. Je connais votre besoin d’adrénaline… Trouver un beau trophée dans le coin, ce n’est pas difficile, les troupeaux sont nombreux en cette saison. Donc, on va chercher, et on va tomber sur un troupeau…Puis on isole un mâle âgé, on en a par ici avec des trophées impressionnants, quatre ou cinq pieds d’empan. Mais le prélever, ça…La chasse du caffer n’est pas une plaisanterie. Il faut vous y préparer, je vais vous aider d’ailleurs, on est là pour ça. Mais ça va être très chaud

-Pas de problème… J’ai lu des articles, des milliers de livres, là-dessus… Il y a deux ans, il y a eu un spécial buffle dans OutDoor Life, ça m’a a scotché. C’est ok. Mais je suis l’élève et vous êtes le maître.

Il me semblait en fait, excité à nouveau comme un gamin, à l’idée de se confronter avec une force brute de la vie sauvage. Il avait déjà chassé des cerfs au Canada, et un ours noir, une fois. Mais ça, jamais. Il était resté dans les livres et les articles, il venait de le dire. Finalement, je ne le détestais pas , avec un peu de compassion. Il avait le mérite de suivre ses illusions. En fait, je ne sais toujours pas pourquoi, je le soupçonnais de vouloir rafler la gloire et des trophées, pas pour apaiser sa conscience ou poursuivre un ancien complexe, comme la plupart des chasseurs ; mais juste pour impressionner une lointaine dulcinée.

Le soir, au campement, après la douche et devant le feu de bois, on discuta un moment, avec un Aberlour, pour faciliter l’intimité. Ce procédé vaut ce qu’il vaut, mais un Aberlour bien ambré, sous le ciel ocre du soir, facilite parfois la relation avec des clients pénibles, ou lourdauds.

– Dites-moi, mon cher Don, qu’est-ce qui vous a fait venir ici ? Chez vous, on peut chasser plein d’animaux, sans trop de règlementation et tout ça… des ours , des mouflons, élans, wapitis… même des loups, à présent. Alors, la Tanzanie ?

Sa réponse me surprit, pas tout de suite , mais au fil du discours ; car c’était vraiment un discours… Il monologua longtemps, son enfance, plutôt aisée mais pas drôle, son père, avocat évidemment, très autoritaire, qui avait raté une carrière politique…Ses études, à Yale, évidemment aussi… Il aurait préféré Berkeley, y faire autre chose mais bon, le droit, une fois acquis, permet une vie facile. Puis, après le second whisky, sans glace ni eau, il me parla de sa vie, sa vie à lui… sa femme l’avait quitté, assez salement, parce qu’il n’’était jamais là, en tout cas c’est ce qu’il me dit…

-Voyez-vous, quand on est un avocat plutôt coté, il faut faire face aux sollicitations, les demandes clients arrivent de partout, on n’a plus de vie…. C’est comme ça, en Amérique.

J’avais toujours été un peu agacé de cette façon qu’ont les citoyens des Etats-Unis de nommer leur pays par le nom du continent, c’est assez prétentieux, mais naturel chez eux. Ensuite, il continua, non seulement à siffler mon whisky, mais à raconter sa vie… Il regrettait de ne pas avoir eu d’enfants.

– Ça aurait été tellement bien, même rien qu’un seul.

La nuit était descendue presque d’un seul coup, ou alors on n’avait pas remarqué sa progression, derrière le foisonnement du crépuscule. Le silence, malgré la clameur montante des grenouilles nocturnes, le silence  sur la savane et ses ombres accentuait sans effort notre connivence. En parlant de sa vie et ses volutes, Don fixait le feu d’un regard absent. C’était un regard étranger sur le monde, dont le rayon balayait avec une forme de légèreté l’intimité de la personne, avec la douceur d’un abandon qui précède le pardon. Car le feu était là, discret et puissant, mordant la nuit de sa force, dominant d’une flamme haute l’espace sauvage de sa présence. Empruntant chacun de ses mots à sa propre nostalgie, Don, en réalité, s’adressait au foyer rougeoyant dont l’odeur délicate de bois et de cendre caressait l’air tiède.

Puis, son discours obliqua vers des histoires plus sociales, ce fut un cortège de ses procès, ceux qu’il avait gagnés et comment il avait su argumenter, et plaider, et investiguer. Ce fut assez rébarbatif, ici, sous la magie nocturne de la contrée, cet exposé mais on voyait bien qu’il avait besoin, vraiment, d’être estimé. De qui donc, allez savoir derrière le rideau de sa réussite, mais d’être estimé.

– Et vous avez été réputé assez vite ? Comment c’est venu, dites-moi.

– Oh, il y a des affaires qui vous font plus de clairon que d’autres. Moi, ça a été surtout…

Il s’arrêta, songeur, puis reprit.

– Surtout cette histoire de gang… des Salvadoriens, sept immigrés clandestins, ils travaillaient dans des fermes du Nouveau Mexique. Accusés de trafics sauvages, prostitution, drogue, vous voyez ça… La police, le procureur, et même une partie de la presse, s’étaient déchaînés. Les flics les avaient tabassés en toute impunité. Bon, moi, je voyais des pauvres bougres à qui ont fait payer cher leur situation. C’était tendu et perdu d’avance. Mais il y eut un vice dans la procédure, un truc énorme, une signature dans l’acte d’accusation qui manquait. Je l’ai vu tout de suite. Ils ont été relaxés, libérés, et tout de suite, ont filé dans leur pays, on les a jamais revus. Voilà, la Justice, J majuscule. Et le fort sentiment du devoir, plus un orgueil de vainqueur., qui m’a collé la pêche pour la suite. J’avais trouvé le truc, la faille pour gagner. J’étais célèbre.

– Bravo ; C’est bien…

– Non, pas du tout. Ce ne fut pas bien du tout. La suite a montré que c’était vraiment un gang. Pas innocents du tout, mais des criminels, des vrais salauds. Leurs victimes se comptaient par dizaines. Leur chef avait pour nom Ginès, les autres le nommaient Pasamont, allez savoir pourquoi. Quand je leur ai demandé d’assister à une conférence de presse, pour mettre en scène leur innocence, leur libération, leur faire dire qu’ils pardonnaient à l’Amérique, ils ont refusé de se rendre à Washington, d’ailleurs ils avaient déjà regagné leur pays…Et moi, j’ai sauvé leurs têtes à ces sept-là, leurs têtes..  La justice, la vraie, elle joue à cache-cache des fois.

Là, il fallut parler un peu d’autre chose. D’autres affaires un peu moins déshonorantes. Du quotidien d’un avocat notoire à Boston, dans la partie civilisée des Etats-Unis. Enfin, au quatrième verre, comme la nuit était venue, les grillons frissonnant partout, sous les étoiles, il me livra le fin du fin. A l’abrupt, il se livra.

– Il y a …Une jeune auxiliaire…Quand je l’ai embauchée au cabinet, il y a un an, pour l’assistance et les archives, j’ai été tout de suite troublé. Même si elle a vingt-cinq ans de moins que moi. Donc, j’ai beaucoup travaillé avec elle, l’ai valorisée, tout ça…Je l’ai emmenée avec moi dans les rencontres avec les clients les plus importants… Elle est si jolie, évidemment…Si vous la voyiez, vous comprendriez vite…Elle fait de l’effet, ça c’est sûr. Vous savez, moi, quand j’ai des sentiments, je deviens tout de suite très délicat. C’est pas avec mes dossiers, l’inventaire de mes procès gagné que j’allais lui plaire…Une femme comme ça, il lui faut du charisme et de l’aventure.

Il n’avait cessé de contempler le feu en parlant. Ensuite, il regarda le fond de son verre, encore vide. J’avais deviné, il aurait pu se taire.

– Mais bon, je dois être trop vieux pour elle… Rien à faire.

Il fut grand temps de parler chasse à nouveau.

– Vous savez, Don, on peut prélever autre chose qu’un buffle, maintenant. Un éland, par exemple, c’est très grand et on a par ici de très beaux trophées. Des mâles qui font leur mille cinq cent livres. Un beau buste d’éland, avec ses cornes spiralées sur le mur de votre salon, au dessus de la cheminée – vous avez bien une grande cheminée, non? -ça impressionne. Et c’est plus facile à tirer, croyez-moi.

– non. non, dit-il. Un buffle, j’y tiens. C’est un sacré gibier.

– Bon, vous êtes un obstiné, n’est-ce pas? C’est une qualité de chasseur… Alors, un buffle. Je vais vous expliquer, Donald. Le buffle ne se tire qu’à l’approche, de très près, jamais à l’affût. À trente mètres, parfois cinquante au maximum. Dans un milieu de taillis, où il se réfugie dès qu’il se sait pisté. Et il le saura très vite. Votre visibilité pour un tir direct est donc gênée, c’est pour ça qu’il y va. C’est un combattant, un guerrier. Il se bat jusqu’au bout, et quand il charge, ce n’est pas pour intimider, ou dégager la voie. C’est pour tuer, et il ne lâche pas. Vous vous plongez dans la rivière, il vient vous chercher dans l’eau, il nagera s’il le faut. Vous grimpez à un arbre – surtout à ne pas faire – il attend en dessous le temps qu’il faut, ou il déterre les racines pour faire tomber l’arbre et vous avec ; vous courez en zig-zag, il anticipe et vous rattrape en ligne droite. Vous vous planquez dans les épineux, il les écrasera et vous trouvera. Ne vous fiez pas à sa masse, il va très vite…Donc, ne le manquez pas avec un premier tir, s’il est assez près, lui ne vous manquera pas.

– Bon, c’est vrai, c’est un sacré gibier… Dangereux, c’est clair…Mais c’est pas un peu exagéré, tout ça ? S’il y avait plein de morts, ça se saurait, non ?

– Donald…Il y a trois ans, en Zambie, un de vos compatriotes chasseur n’avait pas vraiment saisi tout ça, je ne sais pas comment, mais il a été tué. Un autre, il y a six ans, à Selous, s’est fait surprendre et il bouge maintenant en fauteuil roulant, vous voyez ? Cameroun, Gabon, plein d’autres…. Même en Australie, c’est arrivé aussi…Un buffle tiré doit être un buffle mort du premier coup et bien des confrères considèrent qu’il n’est dans cet état qu’une fois coupé en deux ou quatre et chargé dans le 4X4 ! La bête est d’une endurance inouïe et d’une agressivité dont vous n’avez pas idée, il ne tombe pas facilement. Bien des guides et des chasseurs ne sont plus là pour en parler ! Alors ?

Il écoutait avec des grands yeux ronds d’enfant sage.

– Je suis partant, dit-il, en fronçant les sourcils pour faire plus mâle.

«- Vous êtes partant, et bien c’est parti. Mais d’abord, on va utiliser le temps de la journée de demain, pour vous perfectionner au tir. Faut vous entraîner. Je vais vous donner aussi une autre arme. Votre calibre ne fait pas le poids. Il faudra vous familiariser avec. On prendra des balles semi-blindées, il faut au moins ça;

-Je ne suis pas mauvais tireur, mais si vous le dites

Je ne sais pas s’il était mauvais tireur, mais malgré ses déboires sentimentaux, son manque d’humilité me disait qu’il n’était pas bon chasseur. Je repris.

– Il faut le tirer quand il est immobile, et vous fixe de face. C’est le comportement habituel d’un buffle traqué. Il avance, s’arrête, se retourne, repart, voilà…Quand ce sera le moment, grosse adrénaline. Vous n’aurez droit qu’à un seul tir, comprenez bien. Bien sûr, moi et Melchie –il sera armé, cette fois- on sera là pour seconder votre tir au cas où. Il faut que l’animal soit bien de face. Et pas à plus de cinquante mètres, j’insiste. Viser l’œil, surtout. Droit ou gauche selon l’angle. On peut vous fournir un trépied. La balle devra traverser le bas du cerveau, et filer direct jusqu’au cœur. N’allez pas imaginer qu’en visant le cœur par le flanc, vous gagnerez. Vous savez, un buffle peut charger et poursuivre un bon moment avec deux balles dans le poitrail, ça ne le gêne pas.

– Je vois ça, oui ;

– C’est bien… Vous voyez ça… Vous me direz qu’on peut essayer de tirer sur le jarret, entre le sabot et le genou, sur les antérieurs. On casse la patte, il trébuche, et on tire au coeur. Mais vous aurez une visibilité restreinte pour ça. Et tirer sur une patte en mouvement, non… Surtout, surtout, ne le blessez pas, par pitié. Touché mais pas mort, lui n’en aura pas, de pitié. Compris ?

Je le vis rêveur, notre avocat. Il n’avait pas l’air inquiet, mais plutôt exalté intérieurement, embarqué dans une grande aventure de chevalerie. Son cœur battait fort.

– C’est exactement ce dont j’ai envie… ça c’est la chasse …

Les chasseurs ici tirent plus souvent leur fantasme intériorisé si longtemps, que l’animal pisté. Vous les collez à un buffle ou un léopard, en les traçant au millimètre, et ils ne voient que la chimère qu’ils poursuivent depuis tant d’années. Certains, je le sais, et le vois, sont un peu déçus quand ils ont pressé enfin la détente sur la bête ; on lit sur le visage un sentiment de tout-ça-pour-ça ? Mais par fierté, ils gardent cette émotion pour eux, ils en feront des récits en spirales ininterrompus une fois retournés chez eux. .

-Ensuite, il faudra tuer le mort, comme on dit. Lui donner un coup de grâce, tout près, quand il sera au sol, au cœur, même s’il est foudroyé .

« – C’est compris ».

Au moins, il était très accommodant, dès lors que son rêve n’était plus perturbé. On passa le lendemain à le faire s’entraîner au tir de précision, avec une arme plus lourde. Avec des exercices de concentration, de respiration. Il y avait des progrès, il avait bien des tirs un peu plus précis ; mais pas complètement au niveau attendu. L’instant serait redoutable.

Je lui dis alors qu’il faudrait trouver un mâle âgé ; les cornes sont moins larges et un peu usées parfois, avec un casque volumineux. Mais le gibier est alors plus lent, plus facile à ajuster. Souvent, vieux, les buffles deviennent un peu sourds. Les lions le savent bien.

Et alors, il me posa une question fatidique.

-Dites, c’est vrai que la langue de buffle, bien cuisinée, c’est fameux ?

IV

Le jour suivant donc, le dernier du séjour, sous un ciel lourd, on partit « au buffle». Le vent remuait lentement les ailes des palmiers rôniers. Quin-Jones était tout entier saisi dans son enchantement ; je voyais, à certains mouvements infimes sur son visage, ou des battements imperceptibles des sourcils, qu’il se faisait un film intérieur de l’aventure. Évidemment, il se racontait déjà ce qu’il allait raconter aux autres, ou la secrète dulcinée, pour exalter sa victoire.

On roula un peu, puis continuant à pied. La latérite était fraîche, ça sentait bien le matin frais. Don portait comme un flambeau son nouveau fusil, un 375 Ruger, vraiment adapté à ce puissant gibier, alors il se sentait conquérant, avec un machin comme ça dans les mains. Derrière, Melchie en portait un autre, et un trépied, au cas où. Silencieux en marchant, toujours, Melchie. On n’eut pas de difficulté à rencontrer un grand troupeau, soixante têtes au moins. Un groupe de trois mâles stationnait à l’écart, dont un avec des cornes très larges, joliment incurvées ; mais un autre sur sa droite, plus âgé, nettement, avec un trophée moins grand, nous fixait aussi. Ce serait un meilleur prélèvement, plus facile à tuer. Le troisième, trop éloigné dans les taillis.

Je lui chuchotais :

– Prélevons le plus vieux, Don… Sur la droite…Cornes avec moins d’empan… Mais un sacré volume… regardez le casque…Il sera plus lent, plus facile à l’approche. Et meilleure cible…ok ?

– Non. Je veux celui de gauche, là… Les grandes cornes. Bien plus beau.

– Vous êtes sûr ? Attention…Difficile…Je vous conseille le plus vieux, vraiment.

– Oui, je suis sûr. Absolument. Les grandes cornes. Trophée magnifique.

Bon, il avait l’air très résolu. Je pouvais lui refuser, mais je ne dis rien. Je pensai à notre conversation de la veille…Je me disais aussi que les deux autres bêtes suivraient toujours, il serait toujours temps, avec la fatigue de la trace, de tirer le plus vieux. Mais là, comme je ne m’y attendais pas, Melchie :

-Monsieur… S’il vous plaît. Monsieur…Ciblons le vieux buffle. C’est celui-là qu’il faut prélever. L’autre…Trop dangereux. C’est un rusé…

C’était étonnant qu’il s’en mêlât si directement, comme cela, sans prévenir. Pas son genre. Il dit ça tout doucement, très poli. Mais il avait sans doute peur. Il connaissait vraiment bien le gibier, Melchie.

– Alors, Don ? vous avez entendu? Vous dites quoi ?

– Je reste sur mon choix, le beau trophée. Il est à moi. On y va.

Plus lieu de discuter. Don était vraiment résolu…On engagea donc notre gibier, le pistage commença. Comme on l’approchait, très lentement, marchant pliés sous le niveau des arbrisseaux, l’animal comprit vite le danger, et s’éloigna au trot. La poursuite commença à petits pas, la bête se retournait de temps en temps pour nous fixer, puis tournait sur lui, reprenait son pas. Les deux autres buffles suivirent un temps à distance. Ils épaulaient leur pair…Puis ils disparurent, sans qu’on les vît partir. Je dissimulai ma surprise, mais cet écart n’arrangeait pas l’affaire. Pas de cible de repli possible, faudrait assurer le moment venu. L’animal continua son jeu. Parfois, notre gibier nous distançait, toujours à demi-caché derrière des arbustes, et juste ce qu’il faut pour qu’on augmente l’effort, sous la chaleur, et qu’on se rapproche en allongeant le pas. Il trottinait devant, puis stoppait à nouveau. Revenait en arrière ; ça faisait des cercles, ou des huit. Il nous attendait, pour exciter Donald, qui soufflait, et grimaçait…nous fixait, tête relevée, la nuque tendue les oreilles battantes, prêt au combat. Les herbes à présent plus très hautes exigeaient un pas plus physique ; on vit des babouins qui s’effaçaient en silence dans les acacias, comme déjà saisis par le drame qui se préparait ; notre gibier nous fatiguait, nous on ne lâchait rien … J’aurais pu faire cesser la traque à tout moment, mais je ne le fis pas. De temps à autre, on l’ajustait pour que Quin-Jones se fît la main, et s’habitue à la visée. Limiter le tremblement, maîtriser la respiration, tout ça.

Et on repartait, dans les pas de l’animal. Jusque-là, tout se déroula à peu près comme on devait l’imaginer. Je savais ce qu’il pensait, ce que pensent toujours ces chasseurs, qui ne sont pas chasseurs mais restent, avec un fusil Ruger dans les mains, restent ce qu’ils sont ailleurs, on ne change pas son essence de vie comme ça, parce qu’on en bave dans la traque au soleil, des palmiers au fonds, ils restent des avocats, des industriels, des financiers, qui abattent une bête sauvage pour conforter leur vie de là-bas, et non pour tenter d’être Africain et de vivre ici, et Don était dedans, il voyait déjà, pour lui c’était palpable, le terme et la jouissance, pressant la détente, secousse sur l’épaule, tonnerre de la détonation, le petit éclat rouge étoilé sur la tête du buffle, le buffle sursautant, surpris, puis qui tousse, titubant et la masse noire s’effondrant, puis le voilà couché sur le côté, quelques convulsions sur la nuque et les antérieurs, puis plus rien, voilà, foudroyé d’une balle, une seule, c’est fini, il est au sol, alors une tiédeur délicieuse qui envahit le cerveau du tireur, enfin, enfin, c’est la victoire, une fièvre apaisée dans le plaisir de la mort, la gloire, qu’on allait raconter pendant des années, souvenir de cette poignée de secondes surhumaines, et honneur au chasseur.

Mais la traque se prolongeait, Melchie avait vu juste, l’animal était un rusé…Et cela dura au moins deux heures, de haltes en haltes, jusqu’à ce qu’il nous emmenât comme prévu dans une étendue d’épineux ; de grands acacias à fièvre, de leurs troncs pâles coupaient encore plus la vue. La chaleur nous accablait. On tenait bon. Don se montra plus opiniâtre que ce que j’aurai cru. Il suivait la bête d’un bon rythme, naturellement, attiré par un fil invisible.

Puis, vers midi, alors que ce jeu commençait à durer un peu, l’animal prit un pas plus long, sans stopper cette fois, et entamant une longue courbe vers le cœur des buissons. On avait le soleil en face, très haut, qui chauffait dur. C’est généralement à ce moment-là, quand il prend ce virage, que ça se joue.

« -Attention, Don, soufflai-je, tenez-vous prêt. Il va se dissimuler, puis, surgir derrière…Retournez-vous, épaulez, ça va aller très vite. »

C’était là le mouvement attendu, et redouté, quand on chasse le buffle. Certains mâles plus rusés, peut-être parce que déjà pistés une fois, font ainsi. L’animal se sait poursuivi, alors il trace une courbe, toujours vers la droite, il accélère tant qu’on ne le voit plus, masqué par les buissons, et le cercle bouclé, va surgir derrière le groupe, pour le surprendre et le charger. Les chasseurs, on connaît ça, alors quand on voit qu’il entame son virage dans les taillis, on se retourne, on ajuste, il faut contrôler autant que possible la tension cardiaque, respirer par le ventre, on attend, le doigt sur la détente, de voir les branches s’agiter, quelques secondes avant la furie, et on tire la balle unique.

Alors on attendit. Coeur battant dans les tempes. Crosse à l’épaule, culasses armées, on attendit encore. Les secondes se firent longues. Rien ne bougeait. Quin-Jones, crispé sur son arme, suait comme une fontaine. Les buissons restaient immobiles. Ce n’était pas normal.

Et ça se passa très vite… Contre toute attente, l’animal chargea de l’autre côté, dans notre dos. Je n’eus pas le temps de comprendre, de voir. Il y eut un choc sourd, la grande masse noire passa très vite, elle m’effleura, sans me voir, comme si elle me traversait, l’animal disparut sur sa lancée. Je tombai en m’écartant, Melchie fut bousculé, je crois, ou trébucha aussi. Comme on se relevait, suffocant, j’étais sonné, il y avait de grands cris, mais pas trace de Quin-Jones … Il nous fallut un peu de temps, une poignée de secondes, dans le brouillard du trauma, pour penser à lever la tête. On vit le pauvre Donald dans les branches, projeté à trois mètres du sol. Tout ensanglanté, il avait pris l’impact de plein fouet. On voyait ses boyaux, il me semble. Il s’agitait en hurlant, puis tomba au sol. Le reste fut un moment horrible. Il fallut du temps pour pouvoir passer un appel, que l’avion des Flying Doctors se posât pour l’emmener. Quin-Jones avait perdu connaissance et sans doute beaucoup de sang. La chasse était terminée. La dulcinée resterait seule et sans trophée.

Il succomba à l’hôpital de Dodoma, quelques heures après. Comme le chirurgien sortit du bloc opératoire, au bout du couloir, pour m’annoncer ça, je vis sa silhouette en blouse blanche à contre-jour, comme se dissipant dans un halo de vaste lumière qui envahit tout le champ de ma vision.

Et sans savoir pourquoi, saisi d’un vertige mystérieux, je vis les murs tournoyer lentement, les carreaux, les visages et tout disparaître autour de moi, comme si rien n’avait eu lieu de cette chasse fatidique.

©hervéhulin2025

 

Le grenadier aux fleurs vermeilles
Se parle en faisant face au vent

La hauteur est triste au levant
Qu’un seul bouton d’or ensoleille
Obscur sinople dans l’allée
Percée de mille testaments

Cette couleur est -elle aimée
Qu’un saule se voit flamboyant.
O silence des évanouis
Tremblant comme une cathédrale

Les mots d’un pas si accompli
Remuent des distances rivales

 

 

©hervéhulin2025