Damis, Phédon, et Ergaste sont jeunes et de grands talents. Ils ont suivi des études similaires, le même parcours supérieur avec un même succès  qui les a projetés au même premier plan. Ils réussissent bien dans leur profession et en partagent sur leurs faces le  ravissement. Leur métier peut paraître étrange quand ils en parlent, car on n’y comprend rien. Ils ont près du même âge ; portent le même costume bleu nuit et la cravate étroite, chemise blanche cintrée. Avec des souliers à pointe. On les voit parler de placements, de retours de fonds et de garanties instables. De performance. Ils ont la même vision des choses si nombreuses, et la même opinion sur ces choses. Ils sont très semblables dans leur personne; mieux, ils sont identiques dans leur esprit.

Les voici attablés à une terrasse, après le travail. Ils semblent bien agités dans leur conversation. Mais que disent -ils ? Quel est ce sujet qui les remue de la sorte ? Entre les reliefs du léger déjeuner, chacun a sorti son téléphone portable et l’a posé sur la table.

Damis montre comment le sien est formidable. Le petit appareil est platiné brillant, aligne quinze millions de pixels en fonction photographie, est capable de donner l’heure sur dix points différents dans le monde en simultané, tout en traduisant quarante langues vivantes.

Phédon, impatient, écoute mais conteste. Son téléphone est vraiment supérieur. D’abord, il est plus joli, avec cette parure champagne qui le distingue tout de suite. Outre toutes les capacités du précédent, globalement intégrées, et la traduction de dix-huit langues mortes, il peut aussi identifier et nommer les astres repérés -par nuit claire d’été- assimiler six cents applications importantes pour faciliter la vie quotidienne, comme savoir combiner ton de cravate et de chaussette, commander un bon chinois à proximité entre minuit et six heures, signaler les meilleurs coins à champignons de n’importe quelle zone forestière, et de pêche à la ligne , et toute sorte de merveilles de ce niveau.

Damis répond que son appareil à lui peut assimiler quatre cents recettes de cuisine, qu’on pourra consulter à tout moment. Et aussi soixante sonneries disponibles, sans même compter les téléchargements possibles. La longueur des cours d’eau, et l’altitude des montagnes. Alors, quoi dire de plus ?

Ergaste regarde ses amis se déchirer ; il écoute, il pense qu’ils ont tort.

Phédon riposte. Ce qu’on peut dire en plus ? Ah. Facile. Sa minuscule machine peut digérer une bibliothèque numérique de trois mille titres. Que peut-on ajouter ? Si ce n’est que ce petit trésor sait calculer les distances en parallèle sur plus de vingt itinéraires en même temps et stocker dix milles plages musicales. Alors Damis, où restes-tu ?

Damis ne sera pas en reste. Il suffit de prendre une photo d’une plante ou d’un champignon, pour connaître en moins de trois secondes son nom latin, et, s’agissant du champignon, s’il est comestible ou non. Et bien sûr, bien sûr, tous les cours monétaires du monde à un instant T, en réel.

Ergaste n’a rien dit encore dans la polémique. Un téléphone efficace est indispensable à l’apparat de ces situations que leur profession nourrit sans cesser. Une vérité à affronter et rien de plus. Il sait que c’est lui qui dispose du meilleur outil. Il a tout des fabuleuses fonctionnalités déclinées dans la main de ses amis. Mais en plus, son appareil est doué d’une capacité inédite, qui n’est pas encore importée dans notre pays. Son téléphone fait le café sur simple commande vocale. Doit-il leur avouer cette supériorité ? Il craint de blesser ses pairs en leur révélant ce point, et ce faisant, de se blesser soi-même en gâtant leur amitié.  Notre Ergaste sait combien il est savoureux en quelques circonstances, de préserver secrète une forme de différence. Allez en paix, Damis, Phédon, Ergaste.

 

©hervéhulin

Chrysippe est un jeune homme de son temps : il s’ennuie. Sous ses yeux la terre est plate et le ciel vide. Il regarde le monde qui va et ceci ne peut exciter d’intérêt. Il aimerait goûter aux voyages et aux joies de pays lointains, mais la distance l’ennuie. Il aimerait aussi traverser des aventures, pour vivre de grandes émotions, et pratiquer des sports, pour être fier de son corps et se réconcilier avec lui, mais le risque et l’effort physique l’ennuient. Parfois, il donne un peu d’attention aux choses de la politique, et il se sent prêt à activer quelques degrés de résolution : alors il a envie de contrer l’avancée des idées mauvaises, et défendre la démocratie, et faire reculer l’oppression, et mettre à bas le grand capital, comme ces mensonges qui font que le monde est si laid ; mais, à vrai dire, la politique aussi l’ennuie. La nature lui semble-t-elle belle et vulnérable, tellement meurtrie, tellement menacée qu’aussitôt la nature l’ennuie. Il y a bien une chose qui quelquefois, le rapprocherait du soleil ; les jeunes filles lui paraissent de temps en temps, attirantes, et quelque chose dans leur rire, leur éclat de peau, le parfum de leur chevelure, le mouvement et l’appel de leur formes anime un courant intérieur, une forme de remuement intime très agréable. Mais le désir aussi l’ennuie, et tout lui paraît vain. Chrysippe est à l’image de son millénaire. Il a vingt ans déjà et sa neurasthénie en a cent.

 

©hervéhulin

Damippe n’aura eu toujours que deux passions dans la vie, qui sont l’une de gagner de l’argent et l’autre de le dépenser. Le flux soutenu de cette double stimulation irrigue toute son existence.

Pour garantir en l’accomplissement , il a su rencontrer le métier qu’appelle cette commune passion. Il connaît les détours et les moteurs de la finance, et ses revenus s’accroissent avec ses manœuvres ; plus il gagne, et plus il désire gagner encore. Plus il gagne encore, et plus ce succès appelle de nouvelles dépenses.  Alors, il travaille et s’acharne, et place, et revend, et rachète avant que d’investir encore.

Pour assouvir la seconde, il désire ce qu’il ne possède pas encore, et veille à se l’approprier grâce à cet argent qu’il façonne chaque jour. Il change tous les trois ans d’appartements, et a fait de ce déplacement perpétuel une discipline. Sa voiture tous les deux ans gagne en cylindrée – sans qu’il puisse en citer la marque. A défaut de pouvoir acheter la Terre, il se contente pour l’instant de l’arpenter en de coûteux voyages ; peu lui importe le lieu et la contrée, il ne s’attache qu’à la note des palaces qu’il traverse. Il est contrit si sa déclaration de revenus montre un montant inférieur à celui de l’année précédente. Mais ceci ne se produit jamais.

Damippe dépense et Damippe achète ; ainsi, tout en se cristallisant loin de ses émotions, ses envies et ses passions, il est vivant grâce à ce balancier, et grandit comme un organisme condamné à l’expansion. Pour un sou dépensé, deux seront gagnés, dont il sait quoi faire avant même que le premier sous soit encaissé. Quel besoin survivant, quelle sorte de manque pourraient lui résister ? Parfois, quand une nouvelle opération réussit et lui apporte de nouveaux zéros sur l’un de ses comptes, il se sent la force et la dimension d’un Titan.

De ses enfants, il veille à leur condition et renforce chaque saison les placements qu’il assure pour leur avenir ; il reconnaît plus les taux d’intérêt et les profits prospectifs de ces contrats qu’il génère et soigne en même temps, que l’âge et l’anniversaire de ses fils, dont il ne pourrait dire un mot de la scolarité. Il les imagine déjà superbes financiers comme lui quand ils seront grands. Mais il ignore qu’ils sont déjà si près d’être grands, et que la destinée de l’un est d’être pâtissier, et de l’autre horticulteur, et que rien ne pourra inverser leur voie. Quant à son épouse, il n’aime plus d’elle que les parures offertes et qu’elle veut bien encore porter. L’immeuble qu’il a acquis pour l’avenir de toute sa famille, il n’a pas résisté à le revendre, avant d’avoir fini de le payer. La belle plus-value est partie aussitôt sur un compte lointain, bien rémunéré, par-delà les océans.

Damippe, donc, disparaît peu à peu dans l’abstraction de son or. C’est avec volupté qu’il s’enfonce dans cette épaisseur infinie des grottes qu’il a creusées. Il sait et ne sait pas que ce mouvement vertical l’avale toujours plus dans une torpeur minérale, et qu’il  finira enseveli sous un volcan;  plus il s’agite dans cette lourde matière, plus il disparaît sous la masse incendiaire de sa vanité, jusqu’à n’être plus qu’un tas de pierre.

 

©hervéhulin

Dites de celui-ci qu’il montre peu de qualités, ou qu’il n’est pas estimable, ou qu’il est peu instruit, vous vous distinguerez aussitôt en mal, et on vous répondra que c’est parce que sa peau est brune ou noire que vous dites cela plutôt qu’autre chose, que c’est vous qui êtes blâmable et vous en serez sévèrement condamné; dites de celle-ci qu’elle n’est pas intelligente, ou qu’elle est surfaite, ou qu’elle a peu de conversation, on vous répondra que c’est parce que c’est une femme que vous soutenez cela, et ce n’est pas bien, vous devrez avoir honte de tels propos, qui sont d’un autre siècle ; dites enfin de cet autre qu’il manque de jugement, qu’il est vraiment borné, qu’il semble parfois fanatique dans ses affirmations ; on vous répondra que c’est parce qu’il pratique telle religion que vous ne connaissez pas, que vous n’appréciez pas et jugez en mal sans connaître, alors que c’est son choix et sa liberté, que vous n’êtes point tolérant et que ce n’est pas bien. Dites encore parmi tous ceux-là que celui-ci est limité, celui-là vulgaire, celle-là souillon ; vous serez méchant de médire parce qu’il est borgne, qu’elle est pauvre, qu’il est chauve, gras, boiteux, vieillissant, chinois, et bien d’autres faits encore.

Mais dites du mal de tous et toutes en même temps, sans limite, sans retenue, dans vos propos, sans faiblir dans la durée, sans distinction dans vos sujets, innovez dans la médisance et ses formules, sans nuance et sans distance, en soutenant le flux, ajoutez-y de l’esprit et quelques bons mots, diffusez, diffusez largement, vers les cerveaux et dans les réseaux, et vous passerez inaperçus, complètement en phase avec la foule.

 

 

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Angélique est d’un tempérament très avenant. Cette constance est la clé de sa réussite. L’on voit souvent des gens sévères, ou suffisants, souvent contents d’eux-mêmes et toujours mécontents des autres, qui avancent dans la notoriété et le pouvoir. Angélique est très loin de ceux-là. Toujours souriante, toujours accueillante, dans ses propos et sa posture. Elle écoute, elle n’est jamais en désaccord avec la dernière voix qui parle. Elle est obéissante avec ardeur.

Elle ne dit jamais non en face, et ne n’apporte aucune contradiction. D’ailleurs, en situation, elle ne dit que très peu de chose. Elle sait se montrer positive et d’humeur égale… Des réunions entières s’écoulent sans qu’elle prenne une seule décision, sans même qu’elle donne une opinion. Mais elle saura toujours se mettre au centre, de sorte qu’on jugera que cette réunion était la sienne.

Voici qu’on veut savoir quelle est sa position ?  « Mais quelle est la vôtre, avant toute chose » se hâte-t-elle d’anticiper. Elle ajoute un petit rire, délicieusement féminin. Et plus rien ne lui sera demandé de la journée. Si elle sent que les opinions risquent d’être contraires, qu’il peut y avoir de l’opposition dans l’air qui vient, elle ne dira rien. A quelqu’un qu’elle congédie, qui lui dira « c’est injuste », elle répondra : « c’est vrai ». A une autre à qui elle annonce la suppression immédiate de son poste, et qui ne sait contenir sa fureur, elle abondera d’un « ce n’est pas de ta faute, mais c’est nécessaire ». D’un syndicat qui se plaint du sort de ses collaborateurs, elle dira aussi : « vous avez raison » ; au mieux, elle ajoutera « mais je ne peux le dire à haute voix, vous comprenez, je compte sur vous… »  Des décideurs résolus lui demandent de liquider tout un service, ses employés, ses biens et installations, elle répond « bien sûr » et ce sera vite fait. Aux salariés renvoyés qui se plaignent de leur sort, avec animosité, que dira-t-elle donc d’un sort si grave ? « Il est vrai, c’est très dur, je vous comprends ». A celui dont, sur l’arrêt de cette même direction, elle prend le poste ? « Merci pour tout, vous avez été formidable ». On lui reproche cette  férocité qu’elle cache mal sous son éternel sourire ? « Je suis plutôt d’accord mais n’est-on pas tel qu’on est ? » Son humeur positive et sa constance, comme cette forme d’impassibilité heureuse lui ont permis de progresser dans les rangs et d’occuper une place si convoitée. Elle est tout en haut de l’escalier.

Un sourire permet en société d’éviter bien des mots, comme une humeur joyeuse. Il peut aussi élever bien des gens vers les sommets. Mais faites attention, Angélique. Ce n’est qu’un souffle, qui monte et s’affaiblit, trop éphémère pour vous soutenir dans les airs.

 

©hervéhulin

 

Théagène, sur notre droite, est effondré. Son moral est vraiment au plus bas. Il entre, bouscule, s’effondre en soufflant. La porte claque, le fauteuil branle. Il nous parle de l’évolution récente de cette épidémie qui ravage la cité tout entière. « Tout est perdu » clame-t-il. « Nous sommes vaincus, nous sommes à terre. C’en est fait de l’humanité tout entière ».

Il s’est précipité ici dès qu’il a su, il nous révèle ce qu’on ne peut savoir encore : les contaminations ont doublé aujourd’hui, le virus se transforme chaque jour, il se joue des barrières et des mouvements qu’on lui oppose, et nos meilleurs savants sont impuissants face à l‘ennemi. Celui-ci chaque jour invente de nouvelles ruses, ses mouvements contournent les remparts, et ses assauts passent et emportent les défenses, pour se ruer là où il veut. Ce n’est pas moins, quand les autorités nous déclarent une simple compagnie, que l’équivalent de trois divisions qui ont succombé depuis six jours seulement. Et que le mal est bien plus grave que ce qu’on veut bien nous en dire. Nos médecins sont de mauvais défenseurs, de très piètres stratèges, seuls nos ministres peuvent rivaliser en impéritie. Il ajoute qu’il connaissait personnellement telle et telle victimes célèbres, des proches, et non, plutôt des amis de longtemps, et voilà, à peine frappés, ils sont tombés foudroyés, à ses pieds, presque, avant même qu’il ait pu les embrasser une ultime fois. Il n’entend pas si vous contestez sa vérité, et opposez qu’il y a moins de victimes et de dégâts que ce qu’il a pu compter. Il était-là, vous affirme-t-il, quand tel professeur de renom a confirmé à la Sorbonne que le mal va prochainement se muer en fléau pire encore que ce qu’on imaginait il y a moins de six semaines

Mais que faire donc ? Et si on oppose à Théagène, qu’il perçoit peut-être trop angoissé, la situation, que la peur- légitime- du mal qui va, lui noircit l’exactitude des résultats qu’il décrit, que la Sorbonne n’est pas le sommet de la médecine, mais de la littérature sans doute, il ralentit son débit et argumente. Connaissez-vous, dit-il, connaissez-vous la voie que prend un virus pour gagner d’un corps à l’autre ? Connaissez-vous, ajoute-t-il, le jeu des immunités ? Et comment les organes, les poumons, les muscles, s’affaiblissent sous la ruine de leurs cellules ? Comment l’air que vous respirez devient poison en une seule minute ? Car Théagène a tout lu et tout appris sur cette affaire. Il développe alors un cours savant, déploie toutes ses connaissances ; il nous conte le rôle fatidique de particules virales sur les tissus, et de ces terribles fantassins que sont les virions, qui, forcis de leurs capsides, lâchent le feu de l’acide ribonucléique monocaténaire et de leur trente-deux kilobases sur le cytoplasme affaibli, qui se replie et se consume avant que les anticorps eussent le temps de réagir, pour que leurs paratopes aient su reconnaître le moindre épitope. Alors, que convient-il de faire encore, qui ne soit plus impossible ? Fuir, mais où donc, vers quelle contrée encore saine, au cœur du Sahel peut-être, sous l’océan plutôt ? Ne voyez-vous donc pas ce qui vient, et cette terrible faux qui s’avance ?

Mais Théamène, à notre gauche, s’avance plus calmement et dispose un autre point de vue. Il aligne tout à coup de nouvelles troupes et les réserves qu’il déploie sont de nature à surmonter l’adversité et remporter la victoire. Il sort de sa manche un peuple de vaccins et des cohortes de défenses actives qu’il déploie sans délai. Car, nous dit-il, dans toute forme de combat, la suprématie va à celui qui connait le terrain et sait le tourner à son avantage. Il s’est personnellement entretenu avec cet illustre professeur, qui a découvert cette chose qui permet de détruire les plus farouches virus. Il nous explique avec tact et délicatesse, carte à l’appui, comment la séquence nucléotique va aisément coder une protéine identique à un agent pathogène, laquelle protéine produite directement dans les cellules par traduction de la substance contenu dans le vaccin, sera reconnue bien vite par vos immunités, qui regroupant ainsi leurs forces soudain mécanisées, vont neutraliser l’envahisseur. Ce même envahisseur, qui soudain, sans avoir vu venir cette prise à revers, se trouvera vite coupé en tous les points de ses arrières, et de la sorte asphyxié, succombera ou se rendra. Il prolonge son exposé par des dessins et des flèches, et des courbes sur un tableau mural. Il complète par une salve de statistiques très en couleur. Enfin, il se retourne vers l’assistance, victorieux. Et voilà comment par une saine tactique, et quelques ressources bien ordonnées face à l’ennemi, il sera aisé de surmonter sans retour cette situation, certes mal engagée, mais qui n’est point aussi funeste qu’on a bien voulu nous le proclamer. Puis, Théamène respire un peu, après le feu de sa démonstration, il s’assied. L’humanité est sauvée, et avec elle, notre sort à tous.

Ainsi, tout est dit. Chacun est instruit comme il se peut, et le virus ne sera pas inquiet ce soir.  Si la vérité est un remède à l’insuffisance des hommes, l’erreur n’est que chimie des mots, des postures et des idées. Regardez-les à présents, nos deux combattants, notre double expert, et voyez comme ils sont charmants, marchant d’un même pas et se donnant le bras pour aller dîner.

 

 

 

 

 

Cet homme depuis toujours est plutôt laid, de petite taille, la silhouette tordue et sans esprit ; il n’a pas de notoriété, n’est pas visible sur les réseaux sociaux, ne passe jamais à la télé, et sa personne a peu à offrir. C’est là tout ce qu’on dit de lui.

Le destin, toujours à ses mystères, tourne soudain et le voici à la tête d’un capital de douze millions, et propriétaire d’une vaste étendue foncière. Sa fortune fait sa notoriété ; bientôt, dans l’opinion commune, elle est la source de son talent ; que l’on vante beaucoup pour lui avoir permis de générer un tel patrimoine ; il en devient presque célèbre ; on l’a entendu à la radio, on le voit sur internet ; on connaît à présent son nom et on sait y associer son visage. Les réseaux ne peuvent plus vivre sans lui, pas un jour sans que son nom repasse. On connaît à présent de lui tout ce qu’il faut savoir. Cet homme et d’un physique avenant, pas si loin d’être beau, sa taille est de belle prestance sans être haute, sa silhouette est vigoureuse, et son esprit est captivant. Qu’il a bien des qualités, qu’il avait bien dissimulées, comme ses défauts sont bien révolus. Quels miracles l’argent ne sait-il pas accomplir sur l’esprit commun ?

Arthénice est active pour sa cause. Elle y est très engagée, et ne passe pas une journée sans y avoir fait don de plusieurs heures ; elle voue son énergie, son temps, sa jeunesse à cette action. Puisqu’Arthénice est une militante. Elle agit pour changer bien des injustices, et ne ménage pas sa peine à cet effet. Pour quelle cause est-elle donc aussi dévouée ?

On dit qu’elle se démène tous les jours pour faire avancer une économie plus durable et solidaire, plus juste et moins assujettie à la finance ; mais aussi pour une équité accrue dans la circulation des richesses et les fruits du commerce ; ou plutôt pour l’égalité des femmes ; ou contre la misère des migrants ? A moins que ce ne soit le sauvetage des enfants abandonnés de pays lointains ? Son combat ne serait-il pas plutôt tourné contre la torture, contre le racisme, et contre l’homophobie ? Et quoi encore ?  Serait-ce contre les violences de la police, ou les maltraitances infligées aux enfants ? La solitude des personnes âgées ? Celle des sans-abris plus encore. On nous dit plutôt, pour le soutien de la recherche sur les maladies génétiques. Mais n’est-ce pas pour la préservation des océans, ou des éléphants, ou de la panthère des neiges ? Peu importe la cause, son ardeur ne lui donne-t-elle pas raison ? Mais Arthénice ignore une vérité.

Nous échouons tous toujours, tous les jours. Nous avons tous échoué. Échoué au progrès, échoué à faire la vie moins violente, moins ingrate. Moins implacable aux faibles, moins cruelle aux démunis et aux humbles, aux silencieux. Nous entendons avancer plus loin, atteindre les frontières, nous voudrions tant que cela se produise. Mais cela n’arrive pas car nous n’en avons pas la capacité. Il y a trop d’objectifs à atteindre. Ou nous les avons perdus avant de les saisir. Ou nous ne savons pas les atteindre, ni même les trouver, ni où les chercher. Et à peine trouvés, nous les perdons encore, nous renonçons, nous les cherchons à nouveau, et encore jusqu’à les oublier. Et nous sommes constants dans l’insuccès. Et pourtant, nous sommes là encore, depuis six mille ans, et nous avançons, nous nous aimons.

Arthénice ignore donc cette vérité. Puisqu’Arthénice est une militante. Mais elle continue et soutient sans souffler chaque instant de son engagement. C’est cette ignorance qui rend possible notre monde, et son inextinguible ardeur.

Nycandre connaît tout sur tout, et, grâce à ce talent rare, connaît la réponse à tous vos problèmes.  Il sait donner un avis éclairé sitôt qu’il devine un doute chez ses amis, ses proches, ou ses collègues. Il pourrait même dire qu’il aime ça, voire, soutient-il parfois, ne fait qu’assurer une vocation que son naturel lui a donné. Il vous dira ce qu’il faut, ce qui se doit, à la rigueur, ce qui convient. L’inconnu des situations se limite avec naturel à la portée de son horizon.

Sur toute sorte de sujets, il est celui qui sait avec pertinence et sans effort vous donner la solution, et la chose la plus simple à faire. Sa destinée l’a programmé pour aider et répondre. Rien ne lui est compliqué, il sait. Ne lui demandez pas d’où vient son universelle expertise, lui le sait et cela suffit.

Ce matin, il rencontre Acis qui, à la veille de partir en voyage sous les tropiques, se questionne sans cesse sur la meilleure façon de se vêtir dans ce climat inconnu ; il est tourmenté à la perspective de se trouver dans l’excès de chaud ou de froid de cette lointaine contrée qu’il ne connaît point. Mais Nycandre, sans le laisser finir sa plainte, a la solution car bien que n’ayant jamais fait le déplacement jusqu’à ces îles, il sait le temps qui peut se faire là-bas, il sait que les cieux y sont cléments, et sait qu’il ne faut pas hésiter à partir léger, à condition de prévoir une laine douillette pour les soirées plus fraîches. Il le dit en terme simple, mais sur un ton de commandement. Voilà, c’est ainsi qu’il faut faire, car c’est une évidence.

Puis en chemin, il rencontre Célie ; celle-ci a changé de fonctions dans le service depuis que Nycandre en est parti il y a deux ans. Elle se consacre désormais aux finances de cette nouvelle association, et doit veiller à en optimiser la trésorerie. Nycandre immédiatement est de bon conseil. La gestion d’une trésorerie n’est pas une affaire trop complexe si on sait où mettre les pieds dès le début ; il faut veiller très vite à ménager une marge sur les actifs, et provisionner en juste proportion de recettes, sans excès de prévision ; cela se dégonflera aux premières imprévisions ; et surtout, il faut absolument solder les dettes en proportion de la moitié, le plus avant la clôture. Voilà tout, c’est comme ça qu’il faut faire, c’est écrit et tracé par le bon sens, mais aussi, par les justes connaissances que notre Nycandre sait invoquer sur ce point.

Sans attendre que Célie le gratifie, il arrive à son bureau, et c’est Alcina qui vient le voir, très préoccupée. Elle doute de la compétence de la nouvelle stagiaire de l’accueil, qui, bien que jolie, vraiment, ne semble pas très clairvoyante : deux reprises furent nécessaires pour qu’elle comprenne le mode de sélection du standard, ce qui n’est pas très fameux, on en conviendra. Mais Nycandre sait que le problème ne vient pas de cette jeune recrue ; mais de l’équipement en dotation. Il s’engage de suite sur le mode opératoire de la nouvelle téléphonie, et du bon usage à en faire. Car le savons-nous assez, la technologie a récemment beaucoup évolué, mais s’il convient de programmer le maximum de fonctions possibles, il faut aussi se mettre en situation de gérer l’imprévu des appels, et pour ça, un petit carnet servira à noter à part les numéros appelant non encore identifiés, afin de les inclure dans la programmation qu’on révisera à intervalle régulier. Tout cela est à savoir, voyez-vous, et c’est ainsi qu’il faut faire pour optimiser le matériel ; quant à la stagiaire, c’est un fait qu’elle est très jolie, mais il ira lui expliquer lui-même si nécessaire. Son exposé ainsi conclu, Alcina s’en retourne, plutôt contrite, sa solution repoussée, malgré la technicité du propos. Nycandre a résolu l’affaire.

Après cette pleine journée, Nycandre rejoint ses amis au restaurant. On consulte la carte. Comme l’un d’entre eux interroge le garçon sur le pot-au-feu, notre consultant universel décline de suite toutes les meilleures conditions pour réussir ce plat plus complexe qu’il n’y paraît, du moins si on ne se garantit pas de quelque expertise nécessaire. Tout est dans le choix de la viande, et l’équilibre de sa lente cuisson. Le reste suit, il suffit de le savoir.

Il s’agit de, il convient, il faut. Ainsi, Nycandre a compris combien le monde est rond, et tourne bien si – semble-t-il- chacun fait et sait ce qui convient aux circonstances. Maîtriser l’adversité qui ronge nos jours n’est pas une difficulté pour peu qu’on dispose de la connaissance requise, et voilà tout. C’est une façon d’être en même temps moins seul et plus utile que fournir toute sorte de réponse aux questions qui n’ont pas encore été posées. Notez bien cette recommandation, écoutez bien ce dernier conseil, enregistrez ce qui vous est dit. Souvent, dans ses moments de solitude, ses nuits de questionnement, Nycandre s’étonne que la vie ne reprenne pas toujours ses conseils, et qu’il y ait encore tant de défauts sur terre. Il constate que des difficultés qu’il avait résorbées subsiste encore sur l’horizon, et cela le déçoit du genre humain, aveugle aux éclairages rendus. Il y a une chose, une seule qu’il ne comprend pas, c’est la question dont il ne possède pas la réponse. C’est cette inattention du genre humain sur ses sages recommandations.

 

 

©hervehulin2021

 

 

 

 

Nos contemporains se sont lassés de l’amour, de la tension délicate du désir, de ses secrets, de la pudeur des corps, des jeux étranges de la séduction, ils ont inventé la pornographie. Ils se sont fatigués de l’intelligence que la nature leur avait confiée, du goût de chercher dans les énigmes, de dépasser les inconnues d’une situation dans toutes ses équations, de rapprocher les causes et les effets, de l’effort d’un esprit qui se mobilise et travaille vers toutes sortes de vérité, ont fini par préférer au goût toujours nouveau d’être instruit, le seul principe d’être informé ; alors ils ont inventé internet. Ils se sont écœurés de la démocratie, de ses institutions, de la passion des idées ou du compromis, et des travaux des lois et de la citoyenneté; alors ils ont inventé les réseaux sociaux. Qu’inventeront-ils sitôt qu’ils se seront lassés de l’humanité ?

 

©hervehulin2022

Aristippe est haut placé dans les affaires publiques, grâce à son talent et son travail. Cette position méritée est à présent le juste reflet de son autorité. Celle-ci rayonne dans un vaste bâtiment, pourvus de bureaux, d’annexes et d’offices, reliés d’immenses couloirs nourris de cours et d’alcôves. Aristippe trône au sommet, dans un vaste bureau, au dernier étage avec terrasse. De là, des jours entiers, et parfois, une partie des nuits, il travaille, décide, délègue, planifie et arbitre. Pour accomplir sa mission, il a autorité sur quatre sous directeurs, quatre chargés de missions, trois secrétaires et un chef de cabinet qui a le rang de sous-préfet ; sous la hiérarchie de tous ceux-ci, il a onze chefs de bureaux, neuf chefs de circonscription, et trente attachés d’administration, qui ont chacun un adjoint de catégorie A ; l’ensemble de ces bureaux regroupent plus de six cents fonctionnaires et agents contractuels ; il y a également quarante-deux rédacteurs, dix-huit logisticiens, treize comptables, deux architectes, cinq ingénieurs, et huit assistantes sociales aidées de quatre médecins, six psychologues et six infirmières; et ceci pour le premier niveau de fonctionnement ; au second niveau, sur « le terrain »,  soit dans les unités territoriales qui font le service opérationnel , ce sont plus de trois centuries de fonctionnaires, avec entre autres, onze enseignants, trente éducateurs, et  encore vingt-deux secrétaires, et aussi huit cuisiniers, et en plus de cela, tout un manipule d’experts, d’érudits, d’esthètes et de penseurs, de consultants et de conseillers,  d’astrologues, électriciens, dessinateurs, devins et maçons, et autant de mules pour acheminer le matériel. Il a un chauffeur à sa disposition permanente avec une voiture de fonction pour tous ses déplacements professionnels. Toute cette nation travaille avec élan sous le commandement droit et bienveillant d’Aristippe.

On peut se demander bien sûr quel est donc le métier d’Aristippe… Peu importe, car un jour, son cœur s’arrête. Non pas qu’il meure, loin de cela. Les grands dieux qui forgent les carrières et jugent des ambitions ont tranché qu’il irait achever les siennes dans un corps d’inspection de prestige. Tout ce peuple d’hommes et de femmes en est étonné le temps qu’il convient, et près d’en être affligé pour certains. Ce suspens n’a qu’un temps bref.

Puis Théramène est nommé, lui succède et reprend le titre. Sous son autorité, il dispose, pour accomplir sa mission, de cinq sous directeurs, de cinq chargés de missions, quatre secrétaires etc. (ad aeternam) …

 

 

 

©hervehulin2021

Hégesippe depuis toujours est quelqu’un de plaisant. On ne l’a vu pas autrement que d’humeur égale entoute circonstance. C’est l’effet Hégesippe, comme disent ses amis, qu’il a nombreux. Il y a quelque chose de délicat, de fragile en lui, qui le fait si séduisant.Il est très cultivé, et peut converser sans apprêt de la meilleure interprétation de la Sixième de Mahler, de la poésie japonaise ou de celle de Properce, des portraits de Van Dyck ; et quand il vous parle de Proust, il en fait presqu’une gourmandise. Un vrai puit d’humanités, on pourrait passer des heures à échanger des points de vue de toutes sortes de couleurs, on en revient enrichi.

De fragile, vraiment ; car il est de cette partie du genre humain qui ne sait pas dire non. C’est un conflit qui le dévaste, chaque fois qu’il doit opposer sa volonté à celle d’autrui ; refuser n’est pas dans sa matière, il en est ainsi. Alors il simule de se laisser convaincre, et d’être toujours d’accord. Il avance sans volonté propre. Il vit sans choisir ni décider et voilà tout. Il se laisse porter, par la brise, toujours selon le même sens.

Enfant, il avait le sourire facile et montrait une grande douceur en toute situation. Ses parents, son entourage était toujours charmé de son imagination, de ses dessins, de son langage.  Plus tard, à l’adolescence, on l’a vu devenir drôle, et cet humour circonstancié est alors devenu son point fort. Il faisait rire avec finesse, et beaucoup d’à-propos. Il écrivait des poèmes, en secret, qui n’ont jamais été lus. Dans ses années de jeunesse puis de première maturité, pendant ses études de droit, au début de sa carrière administrative, Hégesippe s’était ainsi laissé guider, et ce fut, somme toute, avec résultat. Il s’abandonna aux lumières flottantes que la vie allumait devant lui, loin devant, jusqu’où peut porter son regard, et il sut leur faire confiance. S’il a fait du droit, c’est parce que sa mère lui a conseillé cette voie : son fils avait bien du mal à s’en tracer une, de voie. Il aurait secrètement bien aimé faire autre chose, voyager, écrire et enseigner la littérature, par exemple. Mais il ne l’a jamais dit. Il n’a pas osé.

Il cachait avec habileté, dès cet âge, une réelle timidité. Il était toujours plus à l’aise avec les adultes qu’avec les jeunes gens de son âge ; qu’avec les jeunes filles surtout, dont il craignait le rire en staccato. L’une d’entre elles a imprimé un souvenir qui ne l’a jamais quitté ; il ne lui aura d’ailleurs jamais adressé la parole.

Cette timidité qu’il a gardée, le nourrit pourtant autant qu’elle l’accompagne ; elle lui confère au fond de son intimité, comme une couche transparente de tristesse, plutôt de mélancolie. C’est ce fonds un peu ombragé qui a généré cette sensibilité, et cette aptitude à saisir la beauté des choses et des instants. Cette aptitude si appréciée de ses proches et qui fait ce charme doux comme un miel.

Le voici quelques années après, plutôt bien diplômé. En réalité, Hégesippe avait du mal à affronter l’idée même de la vie au travail, dans l’univers que lui ouvraient ses diplômes. Mais il a bien fallu s’engager et passer des concours. C’était la pente naturelle après le droit. Il fut reçu très bien classé, une nouvelle étape de sa vie a commencé. Il y trouva rapidement une grande satisfaction de société. Lui, le solitaire, fit la connaissance de nombreux collègues, dont beaucoup devinrent des amis fidèles. Son empathie naturelle n’avait aucune difficulté à capter leurs sentiments.

Il est ainsi, Hégesippe. On le pousse et il avance. Il attend le vent. On l’appelle et il y va. Des portes s‘ouvrent, il entre. Sa carrière marcha de ce pas sans discontinuer. Il progressa en silence, comme une voile lointaine glisse vers l’horizon grâce à un courant invisible, mais avec cette mobilité droite que traduit une inertie électrique.

Cette carrière pourtant tout à fait honorable, ne l’intéressa pas beaucoup. Pas plus qu’au -dessus de la ligne de flottaison. Bien sûr il aimait les contacts et la vie de société, la reconnaissance aussi qui lui était montrée. Souvent, il pensait à cette œuvre de littérature qu’il caressait dans ses envies, et qui ne voit toujours pas le jour comme passent les années. Il fit un agréable mariage, quand une jeune femme à qui il plaisait bien, l’entrepris au plus près ; certes, ce n’était pas l’âme idéale dont il rêvait, il préférait intimement les brunes et elle ne l’était pas. Mais il y eut beaucoup de tendresse toute sa vie grâce à cette acceptation du cœur. Et ils eurent des enfants merveilleux. Trois, comme elle le souhaitait. Là, ce fut un bonheur.

Il ne combat jamais, mais toujours il accepte. C’est une manière de vivre sans affronter la dure réalité d’un choix. Plus le temps passe, plus il convient de se protéger, se dit-il. De toutes ces choses qui coûtent, ces secousses des autres, ces petites guerres du voisinage. Et ce tumulte du monde qui vous saoule et vous épuise. Dans le silence des nuits blanches, il songe à des vies parallèles, celles qu’il aurait pu avoir. On remarque bien, derrière son humour, et son immense culture si bien partagée, un niveau d’expression, une sorte de culte des mots, peu communs.

Les années ont passé. La vieillesse est arrivée. A présent seul dans sa vie longiligne, il a bien remarqué que les mots lui viennent moins bien, et que les souvenirs tremblent, puis s’effacent. Il s’habitue à cet état programmé des choses. Un jour, alors qu’il est procédé à la vente de sa maison, et au déménagement des foules d’objet qui occupent cet espace familier, alors qu’il est l’heure de la maison de retraite, il retrouve un poème qu’il avait composé à l’âge de vingt ans. Il le lit. Et là, il manque de chavirer. La feuille lui tombe des mains, un vertige aveuglant l’assaille. Ce petit texte est d’une immense beauté, sculpté par un talent scintillant, d’autant plus que refoulé. Là était la vérité d’Hégesippe, et il s’est trompé; à toujours vouloir se protéger dans le sens du vent, il n’a pas saisi la beauté du contre-courant.

 

 

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Mettez cinq français ensemble, hommes ou femmes, vieux et jeunes mêlés, pas plus qu’il ne suffit, rassemblez les dans un souper chez l’un deux, une soirée dans un restaurant, un barbecue à la campagne. Qu’ils soient des amis depuis longtemps, qui se connaissent bien les uns avec les autres. Jetez-leur un sujet de politique, faites-les parler du gouvernement du moment, de ses lois, ses actions. Ils diront que rien ne va, que tout va de mal en pis, et que ce sont bien des ânes qui nous gouvernent – aujourd’hui, car avant, au moins, c’était un peu mieux, naguère vaudra toujours mieux que maintenant, c’est ainsi, même si ce n’était déjà pas brillant. Et que si ce gouvernement est aussi mauvais, c’est bien de la faute de ce pays qui vote n’importe quoi ; les Français sont décidément des veaux, un grand chef d’état l’avait bien dit, il y a longtemps. Les routes sont déplorables, les écoles n’enseignent plus rien de bon, les hôpitaux ne tiennent plus debout, c’est tout ce pays qui régresse. Que voulez-vous en France on ne sait rien faire de bien. Alors qu’ailleurs, ici ou là, en Allemagne, ou Nouvelle-Zélande, là au moins les choses tiennent debout. Les Français sont bien trop curieusement façonnés, ils ne pensent qu’à leur nombril. Il n’y a rien à espérer, c’est leur destin. La France est un pays fini, ses citoyens sont idiots.

A présent, ajouter dans la composition un Anglais, un Japonais, ou un Italien dans le cénacle ; pire, un citoyen des États-Unis ; qu’il répète seulement ce qui vient d’être dit par ses convives sur ce curieux pays, et ces drôles de français. Sans changer ni le ton ni le propos. Vous verrez nos cinq français soudain furieux se tourner tout de suite contre lui. Ils se ligueront d’instinct, et feront front. Qui est cet étranger pour se permettre de tel propos, pour offenser ce grand pays qu’est notre nation ?

Un bien curieux peuple, composées de drôles de gens, une étrange nation qui se déteste elle-même mais déteste qu’on la déteste.

 

 

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Regardez sur l’horizon, derrière l’étendue des champs et le liseré des bois, la silhouette compacte de ce village ; le calme robuste qu’exhalent ses toitures anciennes, la ligne des murs empierrés de grès ancien, et surtout ce clocher élancé sur le bleuté du ciel, incarnent l’image de la douceur de vivre. L’esprit navigue un peu et, sans effort, se représente les rues heureuses, l’école radieuse dans le bruit des enfants qui courent, l’odeur merveilleuse du pain vers la devanture de la boulangerie à l’ancienne. Sur la gauche, un petit bâtiment est délabré, le carreau semble brisé, peut-être est-il vide ou l’aura-t-on abandonné. Par devant, la verdure tavelée de boutons d’or, car c’est l’été.

Voyez sur cette grande photographie, comme toute une famille rassemblée échelonne ses quatre générations sur les marches d’une mairie. Les membres en sont très nombreux, qui couvrent tout le perron, jusqu’au portique du bâtiment municipal. Adultes, grands aînés ou enfants, chacun pour la circonstance heureuse du moment, a revêtu de jolis vêtements. Tous ces visages d’allure allègre fixent droit devant l’objectif qui va les saisir. Ils sourient tous d’un même sourire, comme une seule figure, rassemblés dans l’harmonie du moment. Sauf un, derrière, dont les traits restent fermés, le regard dévié sur la gauche de l’image, vers la vieille dame au regard absent. Des bouquets de fleurs çà et là colorent cette petite foule.

Et maintenant, observez attentivement cette petite entreprise familiale et provinciale qui siège dans une ville moyenne ; fondée il y a huit décennies par deux frères aventureux, elle a transmis son savoir-faire et son histoire à de nouvelles générations ; à présent, celles-ci en ont fait une sorte de start-up déjantée, dans un local en loft avec baies vitrées circulaires où rien ne se cache. On y perçoit des conversations joyeuses, et souvent des fous-rires. On y est solidaire par profession. Tous les locaux sont partagés, et le travail aussi.  Sauf une exception parfois, ou deux, et il est arrivé que quelqu’un soit seul dans un bureau individuel, au bout du couloir de rez-de-chaussée, mais jamais bien longtemps, et ça importe peu. Car ce n’est ni la norme ni l’esprit de la société.

Il en est ainsi depuis que les hommes s’associent à d’autres hommes : de loin, un village, une famille, une entreprise donnent toujours une figure heureuse, et chacune paraît unie. Mais de près, ces communautés du genre humain ne seront à jamais que chapelle et querelle, polémique et dispute, dévorées par les instincts solitaires, pour tout et rien. Et des secrets à travers les nuages, et des mauvais sentiments nourris derrière le paysage.

 

 

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Philémon aime rire. Réellement, il est drôle, d’humeur constante et fait montre de beaucoup d’esprit. Il rit et fait rire tout le temps, tout le monde, de tout, de tous, et sur tout. Il rit parfois tout seul, et parfois même sans cause ni sujet. Il est connu par cela, et fier de sa notoriété.  Son visage est jovial, son apparence soignée. Mais son mental est toujours rapide et cela plaît. On loue chez lui cette faculté et il le sait.

Il n’a pas le tempérament méchant, mais seulement caustique. Il amuse, et plus rarement blesse en même temps, ce qui est la même chose aujourd’hui. Il voit les défauts des autres, et les situations décalées qui prêtent à rire. Si la société où il se rend lui est connue, il sait qu’on attend son commentaire. Il reste sur le terrain qui lui convient et parlera peu de ce qu’il ne connaît pas. Tandis que l’œil affuté cherche et traque ce qui fera dérision, son esprit fuse et ne prend jamais de temps pour trouver le fil, la fréquence et le mot. Il fera durer un peu de silence, saura rester discret le temps qu’il faut, et lâchera son trait une fois suspendu qui va cribler celui ou celle qui n’est pas assez ainsi, ou qui l’est trop. Du foulard très connoté de celle-ci, de la redingote trop fashion de celui-là. Du rire de cheval de cette dame, du profil épais de ce jeune homme. De ces ministres qui disent le contraire de ce qu’ils ont dit, ou auraient pu dire, peu importe. De ce tremblement de terre lointain, dont les victimes n’auront plus besoin d’être enterrées. De ces gens qui enragent de misère et se regroupent et manifestent, dont les autorités craignent la violence et la colère, il dira qu’ils ont bien raison et que si seulement ils pouvaient aussi revendiquer avec autant d’énergie des programmes de télévision moins médiocres et des réductions en hôtels de charme pour ses vacances, ils seraient tellement délicieux.

Il sait même, en quelques circonstances, faire rire de lui-même, en proportion immodérée. Car rien de ce qui le frappe ne semble le toucher. Un jour c’est son chien qui meurt, il en plaisante six jours, comme d’autres font le deuil. Un autre jour, c’est sa mère qui succombe ; il ne s’embarrasse pas d’en pleurer, il gagnera du temps libre à ne plus aller la visiter le dimanche. Le voici soudain ruiné, son banquier l’a chassé, mais que de paperasses en moins.  Bientôt, il sera assujetti au revenu minimum: plus de factures à trier! Et comme la vie s’en retrouve pétillante !

Philémon est habile, insubmersible, et indifférent. On l’apprécie pour cela. Il est d’un caractère aérien qui soulage et vivifie en même temps. Ainsi, en se pressant un peu autour de lui, on saura que plus rien n’est grave, et tout est léger ; la vie sociale devient un nuage de bulles, et donne l’envie d’être joyeux. Car il faut rire encore et de tout, et encore en toute circonstance. On en veut plus, la demande est forte, autant que l’époque est triste. De la sorte, ceux qui se réjouissent de son talent auront toujours la certitude d’être du bon côté. De nos jours, on aime ce qui est mordant, à condition de ne pas être mordu.

L’humeur de Philémon est pourtant peu singulière, et procède d’un penchant facile. Ceci compense parfois qu’il a moins d’esprit qu’on lui en prête ; mais il en montre autant qu’on lui en demande et cela suffit à sa gloire. Il sera toujours plus commode de faire rire aux dépens des uns que de faire sourire au profit d’un seul autre. Mais l’esprit contemporain est de bon marché, car il vend la valeur qu’il peut.

 

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D’Athénaïs, nul ne peut contester la réussite; c’est une femme puissante. Sa position en hauteur est méritée. Elle exerce des fonctions d’autorité dans ce monde d’homme et elle a su faire sa place à force de talent, de volonté, et de résolution, dans le monde des influents.  En quelques bons souples et puissants. Elle sait ce qu’elle veut, et cela suffit à faire la valeur de sa notoriété. Elle dirige son organisation avec un jugement ferme, et une réelle vision des choses. Son autorité s’étend sur des services et des unités innombrables ; partout, des hommes et des femmes travaillent avec ferveur sous sa seule référence. « Athénaïs souhaite » …  « Athénaïs a décidé » … « Athénaïs envisage » et aussi, « une fois de plus, Athénaïs a eu raison de faire, de refuser, d’engager » … On loue sa pertinence, et sa décision. On entre dans son vaste bureau du dernier étage, avec de l’appréhension, mais aussi un frisson d’adoration.

Athénaïs est bien entourée, elle a ses fidèles qu’elle sait choisir et gratifier. Elle a sa cour et ses courtisans – souvent jeunes, car elle redoute le miroir de l’âge ; elle donne les titres et les honneurs ; un mot, d’humour choisi, qui volera vite dans les couloirs, un coup de patte, et tombe la disgrâce. Elle décide la création d’une nouvelle unité, avec tous ses moyens et son équipe, ce sera pour nommer à sa direction celui-là qui a la principale qualité d’être son amant. Femme, elle affirme aider les femmes à gravir les échelons, et fait tout pour leur offrir de la visibilité et de la responsabilité. Du moins, tant que leur apparence, ou leur jeunesse, ou leur intelligence ne risque pas de voiler les siennes. Elle commence souvent son propos par « nous autres, femmes » … « En tant que femme » … « Les femmes comprendront ce que je veux dire » … Mais, sitôt que vous serez en confiance, ne lui parlez pas d’Angélique, de Zélie, de Climène, qui ont réussi ici, ou brillé hier, surmonté cela ; Athénaïs vous mordra, et l’organe blessé mettra longtemps à s’apaiser. Elle vend combien elle est adepte d’un management participatif, et déclame à qui veut, sa passion du collectif dans le travail ; mais ses fidèles savent qu’à aucun prix, il n’est permis de la contredire, ou de porter une contribution critique à ce qu’elle a dit. Elle répète qu’une entreprise, une équipe, une mission, tout cela est précieux comme une famille et voilà tout ce qui en fait l’émerveillement durable; mais un jour, elle est nommée là-bas, un peu plus haut qu’ici, et la voilà en allée, sans retour, elle s’efface dans le paysage, sans prendre le temps de dire adieu, captivée absolument par sa nouvelle ambition.

Alors que les femmes ont mis des siècles à pouvoir enfin ouvrir leur talent au profit du genre humain, il faut bien déplorer combien certaines, sitôt qu’elles gravissent une marche, ne réussissent pour y rester qu’à oublier qu’elles sont femmes et voler aux hommes les plus détestables de leurs travers.

 

 

 

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Narcisse se lève tôt le matin avec comme grand dessein de se coucher tôt le soir. Il garde une heure précise pour sa toilette, toujours la même. Il mène l’affaire comme un rituel, selon un ordonnancement des parties du corps qui ne changera qu’à sa mort. Il se vêt avec minutie des affaires qu’il a préparées la veille au soir. Puis il sort et prend son café au même établissement depuis trente ans ; il y échange des propos avec trois amis de longue date qui sont tout autant accoutumés à ce lieu. Puis il va s’approvisionner, chez la maison Plissons presque toujours, prend peu de choses, son pain, quelques cochonnailles ou autres, et son vin. Puis il revient chez lui pour déjeuner. Puis il s’endort pour une sieste d’une heure. Puis il sort à nouveau pour la promenade, celle-ci fait le tour du canal Saint-Martin sans dévier depuis des siècles. Puis, le soir venant, il revient vers six heures pour une heure de mots croisés. Puis avale doucement son verre de vin blanc à sept heure, dîne léger – sauf le vendredi – et lentement, lit trente minute Le Monde, parfois un poème et se couche ; le sommeil lui vient vite et il rêve peu. Le dimanche, il va à la messe à Saint-Ambroise. Puis fait son marché sur le boulevard. Puis le lundi reprend le fil. Et toutes ses affaires suivent ce train-là.

Ainsi passent ses milliers de jours selon un flux stable et bien organisé. Il aime cette sagesse de l’ordre qu’il applique à chaque instant. Sa vie est droite et son existence est simple. Il accomplit le lendemain ce qu’il aura fait aujourd’hui dans des termes identiques. Puis Narcisse meurt et s’efface comme prévu, selon le mode qu’il a vécu. Et la trajectoire de l’univers n’en aura pas une seule fois  frémi.

 

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Memnon vient de débarquer du Sud, discrètement. Il est brûlé par le soleil et la mer. Son corps est fatigué mais il saura aller au-devant de sa fortune. Son cœur fut endurci par les épreuves du voyage, et sa résolution. Sa victoire sur la mer et ses formidables distances, a décuplé son courage. Le voici face aux murs des puissants. Il est prêt à exiger sa place dans ce monde qui ne l’attend pas. Il se rend en premier à la capitainerie du port, qui ne l’entend pas.

Fort de ses certitudes, il se déplace à l’auberge la plus proche, puis une autre encore, et celles-ci lui répondront qu’il n’y a plus de chambre disponible ce soir. Il rencontre alors l’administration qui se charge des voyageurs ; qui lui oppose que sa situation ne remplit pas les droits nécessaires, mais l’envoie aimablement sur un autre guichet qui pourra, sous réserve de quelques informations bien attestées, lui assurer certaines prestations sociales. Et les offices des prestations sociales en question lui renvoient que rien ne pourra lui être attribué tant qu’il ne remplira pas les droits nécessaires exigés par l’administration précédente. Passé ce premier jour, loin de renoncer, après avoir dormi à même le sol, Memnon se redresse dans le matin pour continuer son cheminement. Il contacte, attend, revient, complète, recontacte et attend encore. Le monde et ses agents autour de lui accélèrent leur mouvement. Face aux humains qui se replient, aux guichets des administrations qui le somment de fournir ce qu’il ne possède pas, face aux portes qui l’interrompent et se ferment, face aux couloirs peuplés de silence cloisonnés et de voix lointaines, il ne cède pas. Face aux regards qui évitent, aux grimaces qui affleurent, aux mots qui blessent ; face au travail qui se refuse et s’enfuie, Memnon titube et se maintient. Comme enfermé sous la voûte d’une immense cloche où les sons et les mots se répondent sans jamais s’écouter, son entendement peu à peu anesthésié par l’infinie complexité de ces voix et de ses procédures, pris dans les tourbillons anarchiques des innombrables oppositions qui ne sont plus pour lui qu’une stimulation endolorie, saisie par tant de canaux que le flux des conditions soulevées s’engorge dans son cerveau puis déborde et le noie, tourmenté par ses morceaux de phrases et l’échelonnement des formulaires, dans ces circonvolutions du système circulaire, où s’anime la masse des planètes toujours en mouvement sans que le discernement n’en perçoive la moindre progression, il s’incline, il ploie, mais ne sombre pas. Les jours passent puis les semaines, et les mois. Quelques bonnes volontés ici et là, éparses, n’auront pas suffi à donner à Memnon une lueur suffisante dans ce flot intarissable d’exigences dont le seul objet est de lui rappeler quelle est sa place.

Alors, usé et sans plus d’ardeur, refroidi par ces gens et ces voix qui le pressent, déçu de tout ce qui peut être humain, Memnon disparaît dans un halo discret. Il ne pourra plus retourner vers la terre brûlée de son pays lointain, ni découvrir la terre nouvelle de cet autre pays qui ne l’a pas découvert.  Il disparaît et l’eau se referme.

 

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Voilà un homme célèbre, et vous vous dites que cet homme est décidément célèbre ; mais d’où vient qu’il vous semble aussi connu ? Où donc l’avez-vous vu, pour que ses traits vous soient si fameux ? Est-ce au travail, dans votre quartier, à la conférence des parents d’élèves ? L’assemblée de copropriétaires peut-être ? Le conseil du quartier, sans doute ? Sur quels réseaux, sur quelle chaîne, pour qu’il dépasse à ce point sur l’horizon ?

Son visage vous est familier, comme sa voix, comme sa posture, toujours constantes. Hante-t-il les plateaux de télévision, les forums de l’information ? En éclaire-t-il les débats par sa sagesse et sa pertinence ? Le matin dès votre lever, son débit emplit votre matinée ; le voici qui analyse et qui commente et qui recommande. Est-il une conscience honnête, autant que celle que l’on cherche ces temps-ci pour nous guider, pour qu’il peuple ainsi votre espace, vos idées, vos craintes ? Sa personne toute entière apparait sur plusieurs canaux en même temps, sollicitée de tous. Mais écoutée de qui donc ? Voici qu’on le questionne, qu’on le presse. Mais comment se fait-il qu’il soit toujours là en toute circonstance ? Sa connaissance des événement de la finance le rendrait donc indispensable ? À moins que ça soit son expérience des marchés publics dans le monde de la recherche ? Ou peut-être celle des brevets et inventions exigés pas la transition climatique ? Et quoi donc encore ?

Est-ce un colloque d’intellectuels qui s’agitent et disputent à la Sorbonne ? Le voici au centre de la table, qui capte le point de mire. Est-ce  une réception à l’Hôtel-de-Ville ? Il est sur l’estrade derrière les officiels. Une autre réception dans la cour d’un ministère ? Son visage est dans la foule des hôtes qui se presse et déjà dans le premier cercle du Ministre. C’est aujourd’hui le défilé de la fête nationale, et le revoici sur la tribune au premier plan, qui surplombe d’un air grave les troupes au pas. Le tour de France arrive-t-il sur les Champs-Élysées ? Dans la tribune. Un plan panoramique sur les loges de Roland Garros ? Évidemment, en compagnie d’une jeune femme rayonnante. Un concert populaire, un opéra, une remise des césars, ou encore une légion d’honneur, une commission parlementaire ; et puis aussi une manifestation syndicale massive contre une vague loi, un synode d’évêques, une bar mitzvah ou un congrès bien politique, une assemblée générale de boulistes ou de chasseurs, et le voici toujours et encore et encore là, sur les bas-côtés, sur les flancs, sur ou sous la tribune.

Mais quel est donc son nom, ne l’avez-vous encore retrouvé ? On ne le saura point et peu importe. Le voici qui meurt, ses traits s’évanouissent, sa gloire s’estompe. Mais quel était son nom ? S’agissait-il d’ailleurs en toute ces apparitions, de la même personne ? Misérable postérité. Bientôt un autre prend sa place dans tous ces usages. Et son importance y sera égale.

 

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Acis est, en toute circonstance, préoccupé de son apparence. Celle-ci sera toujours sans concession.  S’il neige ou s’il fait temps de canicule, mistral ou frimas, la priorité impose de se conformer à la mode, absolument.  Il le sait, Acis, ce n’est pas matière à hérésie. Pas plus tard que le dernier hiver, ce fut un dîner  un peu coté, et des chaussettes rouges -le temps était gris- furent un mauvais choix, trop hâtif sans doute ; six nuits d’insomnie en auront été le prix. Une autre fois, un moment d’inattention lui aura fait revêtir deux sorties de suite le même paletot à motif pied de poule ; la contrariété fut brutale, et deux jours de fièvre. Rien de ce qu’il montre ne doit avoir été vu ni porté avant lui. C’est bien cela, être fashion dans ce siècle encore jeune.

Il juge d’un seul coup d’œil l’œil des autres.  Il a l’usage de scruter leur attention, leur réaction. Il est convaincu de lire comme livre ouvert leur appréciation. Ces gens-là, pense-t-il, ont besoin de connaître l’air du temps. Rien de mieux qu’un assortiment agréable, mais sans précédent connu, pour les contenter. Et, pense-t-il, je suis là pour eux. Ah les heureux !

A chaque moment de sa vie qui le rendra visible aux autres, Acis aura l’esprit très remué. Comment convient-il de faire ? Devancer les attitudes et les usages, mettre son col en rupture des conventions, au risque de s’isoler ? Ou suivre encore une fois le mouvement, au risque d’être figés dans les habitudes des autres ?  Il ne s’agit pas de procéder à la légère. On aura examiné la situation avec l’attention d’un cartographe, et balancé autour des décisions possibles. On vérifie les forces contraires, et les pièges du terrain. Puis, on s’engage, on attend. On repère les risques et les pertes concevables. Enfin, quand il n’est plus temps de douter ni de consulter, on y va, sans retour possible. Le sort est jeté. Ce sera le choix d’une couleur, d’un tissu. Un renoncement ou une envie.

Aujourd’hui, Acis participera à un colloque très en vue, il prendra la parole pour une courte intervention. La pression est grande. Il sait que le fonds de décor derrière la tribune est à dominante outre-mer. Quelle est la cravate qui marquera l’évènement ? Et que faire si la moquette est grise ? Demain, c’est une soirée entre vieux amis ; on l’attend sur ce point, on le plaisante à l’envie, le moque un peu, et on parie avec discrétion sur les atours qu’il aura choisis. On l’aime bien, mais il amuse, c’est un fait. On l’a vu chercher sa voie et changer de religion pour un pli de chemise.

Mais sous le regard des autres, Acis reste une attraction sans égal. L’esprit tout entier tourné sur ses apprêts, surtout sur la difficile décision d’un béret de couleur, il n’a pas consulté le temps qu’il va faire pour sa sortie. Et voilà la pluie qui trempe sa capeline, et dévaste son cachemire, et noie son sac à main, et on rit partout de ses mocassins détrempés. A tant remettre sa destinée sous la loi d’une cravate ou d’un mouchoir, il a oublié de vérifier sous quel ciel mettre son pas.

 

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Si les hommes pouvaient voir le succès de leurs espérances garanties sans aléas ni à-coups du hasard, si le sort leur était toujours favorable par une trame assurée, si les conséquences de leurs projets étaient lisiblement écrites quelque part, ils n’auraient pas besoin de s’interroger sans cesse sur l’avenir et ses équations à centaines d’inconnues ; de sorte qu’il n’y aurait dans toute la vie plus de place pour le doute et l’habitude de redouter les crochets de la fortune. Une lanterne éclairerait d’une lumière basse la trace à venir, en captant les feux passés du jour. Et la nature des jours à venir en serait bien assurée, et les hommes heureusement soulagés.

Mais rien de tout cela n’est réalisé comme ils le voudraient, et chaque seconde de leur existence ne sait préjuger des suites que va occasionner la suivante : ainsi, ils inventent toute sorte de travers à la destinée, et ne peuvent qu’imaginer des alternatives à cette désespérante condition qui les opprime, entrouvrant des fenêtres latérales par où brille l’éclat des superstitions et des croyances, pour les soulager de ce cruel balancement entre la peur de la vérité et la crainte de l’erreur. Ils attrapent en aveugles toutes sortes de lueurs et de reflets, qui les affolent et les séduisent tels des alucites à la tombée du jour. La lanterne est restée vide dans les feux du soir. C’est pourquoi les hommes se consument à ce point dans la passion de croire n’importe quoi.

 

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Alcinte aime être seul. Il n’est pas dénué d’humanité. Mais il n’aime pas la société et la compagnie de ses semblables. Par nature, il les trouve toujours insipides et trop préoccupés de faibles choses ; leur vanité, qu’il décèle à l’œil nu comme à l’infrarouge les insectes nocturnes, lui est difficile et a vite fait de lui passer une sorte de fièvre qui l’emmène ailleurs. S’il est entouré, il peut supporter un instant deux ou trois personnes, mais très vite, il cessera d’être aimable. Un simple attroupement lui communique une sensation de malaise curieux ; une foule, de panique furieuse. Bientôt, il tournera le dos, s’éloignera, claquera la porte s’il y en a une. Il y a quelque chose dans le genre humain qui l’insatisfait et le perturbe en permanence. Vous allez vers lui ce soir pour prendre ses nouvelles, mais il passe là et vous ignore.

Malgré ce mauvais penchant, Alcinte aime aussi qu’on l’estime et l’en gratifie. Il n’a rien de principe contre le genre humain. Il a souvent envie d’aimer les autres, et d’ailleurs, il ne peut s’empêcher de leur vouer de bons sentiments. Il est troublé quand autour de lui, alors que des gens se rassemblent par amitié, il pressent une forme d’harmonie heureuse dans l’air, qui vibre avec douceur; il aime ça. Il veut alors être leur semblable, fonctionner comme eux. La sympathie lui est une sensation familière, même s’il n’en maîtrise pas l’usage. Fréquenter la civilisation a du bon, il n’en faut pas désespérer.

Pourtant, il maintient toujours une farouche distance avec les autres. Alcinte regarde les gens avec une lorgnette inversée. Il les perçoit mieux lorsqu’ils semblent éloignés, tels de minuscules silhouettes ; là, ils les apprécient à leur juste proportion. Qu’ils sont petits, toujours affairés de leur personne, tourmentés de leurs apprêts. Ils ont si peu à se dire, et pourtant, toujours ils parlent ; si peu de temps devant eux, mais toujours à le dépenser en riens de toutes sortes ; si peu à aimer.

Mais Alcinte parfois se sent de la compassion pour ces humains qui sont toujours en peine et incapables de bonheur. Il les regarde, et pense qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Après-tout, ils sont bien vulnérables, un souffle les met a à terre. Il les trouve touchants. La vue d’un pauvre effaré qui dort dans la rue le rend triste. Son cœur s’étreint sitôt qu’il entend un enfant pleurer.

Ah ! Faire pleurer un enfant, n’est-ce pas la signature d’une âme cruelle ? Il n’accepte pas cette indifférence au sort des autres qui est la marque de tant de ses semblables. Qu’un déluge les emporte, qu’une révolution les accable de ses tourments. Voilà leur meilleur sort.

Il n’entend rien à cette amitié qui les rend si faibles et si forts. Ces gens qui se parlent et en ont l’air joyeux, que se disent-ils ? Ceux-là se retrouvent et s’embrassent, qu’est ce qui les poussent ainsi les uns vers les autres ? d’où viennent-ils ? Pour se reconnaître et se choisir ainsi, comment-font-ils donc ? Toutes ces connexions, mues par une si mystérieuse chimie, éclairent doucement la vie.

Conviez Alcinte à une réception, à un simple moment convivial, et il retardera sa réponse, ou esquivera sa venue. Il n’apprécie en rien de participer de ces séances où des gens s’assemblent, parlent de tout et de rien, rient d’eux-mêmes et des autres, de situations dont il ne saisit pas le sens mais dont le récit les anime tant ; ils les regardent boire, et s’amuser entre eux, et parfois même, s’ennuyer : ça, il sait le reconnaitre d’un seul coup d’œil. Mais il n’aime vraiment pas ça. Très vite, la conversation va l’échauffer, puis l’exaspérer. Quoi, faut-il-donc toujours subir ces billevesées !  Vous le verrez soudain s’enfuir sans façon ni saluer.

Le jour suivant, il sera chaviré d’avoir commis cet éclat. Il songera que cela ne valait point la peine de s’emporter ainsi. Peut-être même aura-t-il blessé ceux qui ne voulait que s’entretenir avec lui, et, qui sait, le connaître pour l’apprécier ? Il convient de faire oublier ce mauvais écart ; le voici qui fait porter des roses à ses hôtes d’hier, pas une gerbe mais une charretée.  Vous allez vers lui ce matin pour le saluer, et il se précipite et vous embrasse.

Alcinte ne sait donc faire durer son opinion sur les hommes ; car voyez-vous, il n’arrivera jamais à s’habituer à leur inconstance.

 

 

 

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Que vous a donc fait Dracon, pour le laisser ainsi à ce triste destin ?  De quel délit, quelle infamie son état dévasté est-il le châtiment, pour être ainsi réduit ? Pour le laisser à la rue comme ça, à même le sol, accablé de sa misère, chiffonné dans ses fripes sales ? Vous a-t-il volé une pomme, votre chien, les clés de votre voiture ? Aura-t-il fracturé votre huis, vos fenêtres ? En quoi vous a-t-il agressé, pour rester ainsi puni ? Le voici effondré sans réagir aux détours du vent, de la pluie et de la foule. Il est là, désespérément. Broyé par le mauvais destin. Masse inerte, on ne voit plus sa tête, recouverte sous ce mauvais capuchon de toile qui nous cache ses traits, ni ses bras, replié sous le tronc. Les remugles du trottoir ne font pas frissonner ses narines. Qu’est-il advenu de cet homme naguère bien installé en société, qui exerçait un emploi en vue, si bien entouré de nombreux amis ? Où s’en est-il allé, cet ami affectueux, ce travailleur apprécié ? Qu’en reste-t-il, de ce citoyen volontaire, si souvent animé vers les autres ? Où s’est-elle enfuie, cette vie aujourd’hui très ancienne, quand il était un homme comme ceux qui passent devant lui ce soir sans le voir, ou plutôt sans le regarder ? Que nous a donc fait Dracon, pour que l’idée de le regarder nous effraie au point que nul ne sait, sous cet effondrement de l’homme, s’il dort ou s’il meurt ?

 

 

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Que vous arrive-t-il donc, Elmire, que vous n’entendiez rien aujourd’hui à ce qui se dit, à ce qui se fait tout autour de vous ? Vos proches, vos collègues, vos parents même, semblent parler un langage dont le sens vous est étranger ; vos amis ont des comportements dont vous ne saisissez rien; vos parents même, tiennent des propos inaudibles, comme d’ un patois inconnu. Mais que font-ils donc tous, à s’agiter ainsi, dans ces curieuses élucubrations dont le verbe vous semble hors de portée?

Il y a quelques jours seulement, toute heureuse du travail accompli, vous avez soumis votre nouveau projet à cette fameuse réunion du comité de pilotage où, comme à l’accoutumée, les uns parlaient en même temps que les autres. Tous se sont pourtant retrouvés vite sur une opinion commune, que votre idée prêtait plus à sourire, que personne n’y avait rien compris ; que les circonstances ne s’y prêtaient pas. Vous avez eu l’impression que vos mots n’étaient plus traduits, et sans effet sur l’attention qu’ils méritaient.

Et cette soirée, hier partagée avec des amis, de très anciens amis, qui n’ont rien écouté de ce que vous donniez dans la conversation, comme si celle-ci était à présent enserrée dans un code dont vous n’avez plus la clef. Vous avez saisi leur regard vide, et cette étrange déconnexion entre votre parole, si volubile, et leurs mots, si réservés. Mais vous avez bien vu qu’ils en souriaient entre eux. Pourquoi donc, qu’ont-ils compris, quand vous avez perçue être lointaine ? D’où viennent ces tournures dans le verbe, que vous ne reconnaissez pas ? Ces drôles de mots ? Quel est donc cette langue ?

Et ce triste dimanche, ce repas attendu avec vos propres parents, et des cousins très chers. Vous n’avez reconnu personne dans cette conversation, du moins sitôt que son sujet a décollé du temps qu’il fait et qu’il fera, et de la qualité du gigot servi ; des propos sévères, qui vous ont paru si étrangers, sur les étrangers ; une étrange obsession pour les politiciens quand la politique, disent-ils, est si peu honorable ; une détestation orchestrée de soi-même et des autres. Toutes ces vérités, qui ne méritent plus d’exister parce qu’on ne veut plus les reconnaître ; et ce ton, ce ton chargé d’acide, et de peur sans doute. Que disent-ils donc ? Les lèvres bougent, mais le sens des mots s’épuise avant d’arriver à vous, comme sombre une vague avant le sable.

Mais qu’est-il donc arrivé à tous ces gens, qui sortent de si étranges signaux de leur bouche ? Se comprennent-ils eux-mêmes ? Ils ne sont pas heureux, ils ne croient plus en eux. Voici donc ainsi toute méchanceté justifiée ?

Ne vous reprochez rien, Elmire. Sans doute des jours meilleurs reviendront, des jours de raison et de cœur. Ils parlent leur langage, mais le vôtre reste si juste que nul aujourd’hui ne peut plus l’entendre. Gardez-le précieusement. Sa grammaire est d’une économie lointaine pour leur entendement, son sens est trop tourné vers le goût des gens, et vous-même, trop attachée au bonheur. Un jour à nouveau il sera reconnu. Votre caractère, Elmire, est tout en bonté et en humanité. Voici la seule cause à votre désagrément. Voici la seule raison que plus personne ne vous comprend et que vous ne comprenez plus personne.

 

 

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Hermas a la passion de la nature, du vivant en général et des oiseaux en particulier. Voilà pourquoi il ne saurait se passer de chasser. Il ne vit que pour cela.  Tous les autres égards que l’existence peut lui offrir ne le concernent que si cette ardeur reste intacte. De toute sa vie, il n’aura eu d’autres affaires que celle-ci.

Les oiseaux sont un peuple magique ; Hermas les connaît tous. Il sait reconnaître la voix du chardonneret, comme celle d’un vieil ami ; il sait lire le vol tournoyant des vanneaux au- dessus des champs ; il sait dévoiler l’art sans égal de la bécasse de se cacher sous les feuillages ; il sait entendre et comprendre l’appel du souchet derrière les roseaux. Enfin, il connaît tous les signes de ce monde, que la nature a codifiés depuis des millénaires. Le vol, la silhouette, le chant, la parure, Hermas connaît tout.

Marcher dans les bois, sous la senteur des fougères et des feuilles mortes, sous la rumeur des feuillages, chercher des heures la cible qui fera son bonheur, voilà tout le sens d’une vie. Partir avant le lever du jour vers la bordure des marais, s’installer à l’affût, dans le silence de l’aube qui point ; et puis, voir dans la première lueur du jour, là-bas, encore lointaine, frémir la ligne de vol des oies sauvages, tout juste à l’essor, qui partent vers le sud. Ah… plutôt mourir ici et tout de suite, que de vivre sans cela. Tout l’or de l’univers ne pèse d’aucun poids face à ce bonheur-là. Et c’est bien cela, le véritable esprit de la chasse.

Voici qu’Hermas est à la traque, à présent. Les bords de l’étang sont silencieux, comme absents du monde. Que chasse-t-il aujourd’hui ? Malgré sa ruse et ses détours, la bécasse ne survivra pas ; le destin de la proie est ferré avant même que l’oiseau soit repéré. Il progresse dans les sous-bois, à pas lent et aux aguets. Sa main est ferme sur son fusil armé. Chargé de plomb numéro 6. Plus sûr à l’impact, tant pis pour le plumage. Le doigt ganté sur la détente qui palpite et tremble. Son esprit est durci comme un acier neuf.  Cela fait six heures à présent que le chasseur est en quête. Il a beaucoup marché, le pas glissant sur l’humus et les feuilles mortes.  Six heures harassantes. Pas question de rentrer la besace vide. Il y a un compte à régler et ce sera fait avant midi.

Soudain, sous les fougères, près de la lisière des eaux, quelque chose bouge.  Il tire. Le plomb déchire les feuilles, et un nuage de plume frémit sur la verdure. Des gouttelettes de sang aussi. Hermas accourt et se penche. C’était un héron cendré. Le plomb lourd lui a cisaillé la tête, et emporté l’aile droite ; les viscères sont sortis sur la mousse. Dis-nous donc, Hermas, quel oiseau ressemble moins à une bécasse qu’un héron ? Peu importe, le feu de la passion a parlé. Et de milliers de gibiers jadis vivants, les fantômes pâlis pourraient parler : les oiseaux, Hermas les désire plutôt morts que vivants. Car c’est bien cela, le véritable esprit de la chasse.

 

 

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Voici Alberic qui podecaste son opinion comme chaque semaine  sur son site internet; il nous parle en vidéo de son large canapé. Son visage trône sur l’écran. Il est bien nourri, le teint rose et l’œil bleu. Derrière lui, le plan laisse voir une vaste pièce, une grande bibliothèque, deux larges fenêtres. Alberic est satisfait, il a réussi et c’est une bonne chose qu’il en profite.  Il appartient à ce genre nouveau de magicien, qui modèle le monde aux seules convenances de sa vue et de son opinion. Il détient des vérités nouvelles, toute de son cru. Elles lui permettent de savoir et comprendre ce que nul autre ne sait ni ne comprend. Il s’exprime d’un ton doucereux, l’orateur ; il fait lentement tournoyer ses branches de lunettes pour souligner ses propos. Parfois, il fixe durement sa caméra pour appuyer une vérité sans apprêt. Il prononce des phrases telles que «  C’est une vraie question, mais personnellement, je ne la poserais pas de cette façon »... Ou « Je vais vous expliquer pourquoi les choses ne vont pas se passer comme ça... ». Ou encore, de la proposition d’un autre: » C’est une idée intéressante… »

De l’intérieur attiédi de sa bulle , il sait comment changer le monde. Sa chronique de ce jour nous parlera de la révolution, qu’il appelle de ses vœux.  Force est de constater, dit-il, l’incapacité des classes qui nous gouvernent. C’est un fait, et il n’y a point de débat utile. Il va bien falloir en changer et comme l’élection ne le permet jamais, ne fait que reproduire les mêmes modèles qui nous dirigent, et a perdu son sens, le retournement doit être brutal. Nulle loi issue de cette engeance ne saura changer cette société autant qu’elle doit l’être.

Le grand soir est imminent, l’heure approche. Il faut chasser ces élites décadentes- voilà, le mot suprême est lâché, qui suffit à rameuter tous les rebelles – et les remplacer grâce à ce salutaire chambardement. Changeons les têtes et ne tremblons pas. Après tout, une révolution, bien maîtrisée, par des gens sages, n’est jamais si violente que ses adversaires veulent bien le soutenir. Des mouvements d’humeur et de foule feront bien le prix modéré d’une omelette. Quelques carreaux cassés, quelques coups de poings salutaires, à la rigueur quelques erreurs et notre affaire est réglée. Alors commencera une nouvelle ère qui sera forcément, inévitablement, et logiquement, préférable à ce fort vilain état social que ces  élites fatiguées nous imposent.

Il parle si bien, Alberic, qu’on l’écoute avec humour et tendresse. Il ne sait pas qu’on sait : son parcours antérieur est connu, qui l’a amené jusqu’à cet écran. Alberic, il y a bien des années, a échoué à l’ENA ; il n’a jamais fait sa place dans la compagnie d’assurance, qu’il a quitté, comme il dit, en claquant la porte ; la société qu’il a créée par la suite, a rapidement fait faillite. Telle est la conviction d’Alberic. Quand il vous dit qu’il faut changer les élites.

 

 

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Straton est ainsi fait qu’en toute circonstance, il préfère la contemplation de petites choses aux exercices de la conversation, de la carrière, ou même de la reconnaissance de ses pairs. Somme toute, cette cohue des gens qui l’entourent lui importe peu. Les ambitions le fatiguent, les informations le saturent. Il n’y a selon lui rien de beau ni de bien dans tout cela. On l’invite à une belle réception ; il hésite à répondre. On lui demande de terminer ce compte-rendu, il soupire, contre mauvaise fortune. Vient-il déjeuner ? pas aujourd’hui, mais peut-être demain.

Au fonds de cette réunion qui dure, il semble comme égaré, et l’ennui se dessine vite sur ses traits ; mais soudain, un rayon se dévoile par la fenêtre, et notre Straton reprend couleurs.

Ce défaut qui fait tant sourire ses collègues et ses proches vient de ce regard constant qu’il est capable de soutenir sur un détail, une apparence, un reflet qui passe. Tant de choses sans importance, dont lui seul aime à deviner et cultiver l’importance. Ce regard éclairé de ce sourire discret qu’il laisse entrevoir dans sa contemplation, c’est sa marque de fabrique. A son âge déjà mûr, il n’en changera plus.

Le voici quai d’Anjou : voyez comme il se plaît, sous la senteur d’automne, immobile, en fixant le minuscule naufrage recommencé d’une poignée de vaguelettes contre les pierres ; ailleurs, vers Bastille, c’est la tête relevée derrière le sommet de la colonne, captivé par le cirque pâli des nuages, qu’il reste sans bouger ; et puis, là encore, aux Buttes Chaumont, sous un large marronnier, c’est la figure haut-perchée d’un rouge-gorge qui l’hypnotise, comme dans un halo de bonheur visible. Il y aura de nouveau un reflet de couchant sur une lanterne, une jeune silhouette qui passe, au sillage parfumé, la couleur tranchée sur jaune d’un feuillage. Et tout cela, dans l’âme de Straton, fait de ces instants son éternité.

Ne médisez pas de Straton, il est l’ami de tout ce qui fait que le temps peut freiner sa course.  Peu importe qu’il soit sorti du cercle. Il est le sens et le regard, il nous traduit sans effort la beauté du monde.

 

 

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Le sage est toute en mesure, quand le sot prolifère.

Le sot s’exprime sans limite car il a quantité de choses à dire sur tout ; sa soif d’à-propos ne tarit jamais, et chaque évènement du monde attise en lui cette fureur de donner son avis.

Quand un sage aime patienter que le fruit soit mûr, le sot ne montre que la rage de l’avaler en maudissant cette si lente nature. Là où un homme sage saura trouver quatre mots pour adresser à tous une vérité nouvelle mais simple, l’esprit sot aura une envie irrépressible de se soulager de centaines de paroles et d’attirer l’attention par toute une multitude de couches successives, et ne cessera de ressasser des formules apprises et bien pauvres, et qui seront sa fierté, et qui tiennent lieu de couleurs. Du plus clair vers le plus sombre des idées pauvres, à partir de l’aplat de sa nullité, il en noiera l’espace et la durée, pour finalement tout gâter de notre tranquillité. C’est la raison pour laquelle le flux des opinions qui a fort endommagé l’honnêteté des esprits et le goût de la vérité, ne finit jamais. L’imbécilité des idées est douée d’un mouvement perpétuel qui, tel un aimant, attire les uns vers les autres et rassemble tous ceux qui en sont animés ; de sorte que les rassemblements d’imbéciles émettant toujours de l’esprit, l’essaim, éternellement nourri, n’aura de cesse de voler qu’il ne couvre le ciel et gagne l’univers.

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Nous voulons vivre toujours mais nous voulons vivre plus encore. Demain comme aujourd’hui. En nous, deux faces se confrontent sans jamais faiblir. Celle qui entend profiter du monde à l’instant, et jouir des plaisirs qu’il nous permet de consommer; et celle qui aimerait bien rester en situation de faire encore de même dans cent ans. Mais voilà, pour notre malheur, notre Terre si étroite s’épuise de nos actions. On le sait depuis longtemps, on ne le voit que depuis peu. Comment choisir entre la vie maintenant, celle qui bat tout de suite, là, contre la porte, et celle dont on entend à peine encore le pas, mais qui nous appelle des lointains estompés de brume ? L’homme est ainsi fait qu’il ignore, sous cet esprit limité qu’il imagine sans limite, comment habiter sa maison sans la consumer de ses mille envies toujours recommencées. Il ne connaît le sens et la voie de tout ce qui a fait de lui cet être dominant.

Voyez-donc, ce voyageur maladif, explorateur impénitent, égaré dans une forêt vierge, dévasté par la soif. Les arbres de cent pieds de haut lui voilent la lumière. A bout de force, il entreprend alors de creuser à main nue ce sol tourbeux, dans l’espoir de faire jaillir une source. Vite, avant que le soleil invisible n’achève de le ruiner. Son énergie se tourne tout entière dans le désir de boire. Il s’affaire et s’essouffle à la tâche. Ses doigts attaquent la terre meuble mais toujours plus profonde. Bientôt, ses épaules et ses bras sont endoloris. Tout son corps, devient à chaque levée, plus desséché. Sous l’effort, la sueur le vide. La chaleur des tropiques est sans pitié. Ses forces – celles-là même qui lui ont permis l’entreprise de traverser cette immense contrée- se perdent sans retour. Voilà, il est épuisé absolument. Il tombe face contre terre. Son souffle cesse. Son cœur se tait.

Il n’a même pas vu comme il pleut au-dessus de lui, il pleut encore et toujours, de cette pluie d’Afrique dont le ciel depuis des millénaires, fait don à cette vieille terre. Il suffisait de lever le nez, de cueillir une feuille, de la rouler et d’attendre que le ciel la remplisse. Quelle volupté c’eût été. Mais il est trop tard. Et nous sommes ainsi, qui ne savons voir ce qui est donné. Il suffirait d’écouter.

 

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Ménippe a la passion de ses connaissances. Il est érudit. Il consacre bien de son temps, dont une part de ses nuits, à l’étude. Il sait et comprend de si nombreuses choses qu’on se demande comment son esprit s’y prend pour ménager tout cela. Tenez, il connaît par cœur le nom, prénom et affectation de tous les préfets en poste sur la métropole ; il peut vous les citer dans l’ordre des départements par numéro croissant, ou, si vous lui demandez, décroissant aussi. Et lorsqu’il vous aura récité la litanie, il fera devant l’assistance un tour sur lui-même, heureux de la performance. Parlez-lui du dernier téléphone portable de telle marque ; avant même que vous le demandiez, il pourra vous décliner non seulement toutes les caractéristiques de l’engin, mais ce qu’il a de plus qui fait la différence avec les dix ou douze modèles concurrents, ainsi que l’historique technique des appareils, et en quelle année ces innovations ont été produites. Il peut aussi avancer sans ciller la liste – Ménippe adore les listes, il en produit plus de vingt par mois -des cinquante romans les plus lus sur le plan mondial, dans l’ordre évidemment. Connaissez-vous la nomenclature européenne des référencements des codes de l’achat public ? Peu importe votre lacune : Ménippe vous l’exposera en détail ; il s’est d’ailleurs fendu d’un long mémoire de commentaire, où il analyse les effets importants mais aussi les faiblesses de cette directive. Il travaille de front, ces derniers temps, à assimiler les noms latins des arbres fruitiers du monde entier, les modèles des voitures allemandes depuis l’invention de l’automobile, et un grand inventaire, d’une exhaustivité sans précédent paraît-il, des micro-ordinateurs, et ce depuis l’invention du microprocesseur. Ménippe apprécie l’intégralité.
Il a encore un grand projet qui l’occupe, mais qui reste dans les limbes, qui n’a encore jamais pris forme. Il aimerait tant aussi écrire une anthologie très volumineuse et très commentée de la poésie romantique ; mais Ménippe jamais de sa vie n’a lu un poème : avec toutes ces tâches, comment en aurait-il eu le temps ?

 

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De cet ami qui à l’instant est sorti de la pièce, n’allez pas dire du bien des figues qu’il a servies pour plaire à ses invités. De nos jours, il convient mieux en société de faire montre de méchanceté que de bonté. Là est le ton du diapason : ce qu’il faut pour être en harmonie avec autrui, c’est avant tout rabaisser, par une formule bien saillie qui fera date quelques instants, qui rameutera des rires convenus, avant d’envoyer la suivante quand sa vibration aura cessé. Dire du bien de celui qui est absent fera passer pour une personnalité insipide l’auteur de ce faux-pas, qui sera vite exposée aux traits fulgurants qu’il n’a pas voulu asséner par son précédent propos. Quel sens aurait donc de diffuser quelques flux de bienveillance sur ces réseaux qu’on appelle sociaux , alors qu’ils abîment tout ce qui fait  la vie commune – le respect de l’autre, l’amour des idées, le goût de la pensée, et aussi, simplement, la joie –? Répandre comme une nuée que lui, là-bas, est aimable, et que cet autre, est admirable ? Démultiplier que ces gens- là sont utiles, et qu’ils doivent être respectés, pour la pertinence de leurs idées, la qualité de leurs propos ? Non, la nuée qui s’envole très haut est celle des mauvais mots qui blessent ; mais les mauvais mots qu’on veut innocents comme une sorte de réflexe, deviennent si nombreux qu’ils se ramassent en essaim, et les essaims une fois lâchés se reconnaissent, puis se rejoignent ; et rejoints, ils enflent encore,  couvrent l’éclat du jour d’un ombrage secret, et grâce à l’ombre ainsi sécrétée, brûlent, dans le tourbillon de leur étrange impunité, tout le tissu d’humanité qui tremble. Alors, de toute sa puissante envergure, voici la haine, encore la haine, et son torrent noir de désastres.

 

 

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Gnathon aime sa personne, et elle le lui rend bien.  Souvent, on l’invite, on l’appelle, lui-même, sa belle personne, et tout son attirail. Ses costumes taillés en tissu italien, ses cravates fleuries, tantôt sa mini-voiture sport, tantôt son scooter avec sono intégrée, son téléphone dernier modèle, ses gadgets. Vient-il dîner ce soir ? On l’attend, il tarde, mais juste ce qu’il faut pour qu’on s’impatiente un peu mais qu’on ne s’agace point. Il arrive juste quand tous les convives sont déjà là et ont pris le temps, pas une minute de plus, de se dire à voix haute : « Où est Gnathon ? Que fait-il donc ? Viendra-t-il ce soir ? ». Le voici, enfin, on l’entend dans l’escalier, puis sur le seuil. Il amuse en ne sonnant pas, mais frappe fort sur le bois de la porte « police des mœurs ! » hurle-t-il, et tous s’esclaffent, sauf un ou deux, qui le connaissent moins. Il fait alors son entrée, et ne se fatigue pas à aller jusqu’au bout des salutations. Dès la troisième poignée de mains, il se tourne vers la salle à manger, et clame : « quand est-ce qu’on mange ? je tombe, je meurs ! » On rit. A table, il se place tout seul, au centre. Il se sert et parle en même temps. Il raconte sa journée, moque ses collègues, ses clients, il cite les noms comme si chacun les connaissait comme lui, et ne s’occupe pas d’écouter les autres. Quand seule sa personne est son sujet, son registre ne cesse d’être comique ; quand ce sujet est d’une autre, qui voudrait bien placer qu’elle existe, notre Gnathon devient grave et le ton est sévère. Quand la conversation lui échappe un peu, il ponctue de sonores : « Ah bon, Non ? N’importe quoi ? vous y croyez, ça ? » et en récupère le fil. Et il passe vite à autre chose. Il raconte encore, et coupe la parole pour substituer au plus vite, son histoire à celle d’une autre qui commençait, son opinion à celui-ci qui entendait exprimer la sienne. Parfois, il interroge un invité, n’écoute jamais la réponse. Quand il mange, il parle, sans cesser de mâcher ni prendre la peine d’avaler. Il parle tout le temps, de tout, sur tout, il parle tout seul. Il fait bien du bruit en mangeant, en buvant, pioche dans le plat de viande avec sa fourchette, coupe le fromage avec son couteau,  lèche la cuillère des îles flottantes et la rejette dans le plat. Il vide son verre, englouti le vieux Corton à bonnes goulées, puis souffle fort, et le tend à nouveau pour qu’on le resserve très vite. Le moment prend fin, Gnathon est fatigué, les invités sont partis. Il se ressert du café, mais plus personne pour l’entendre… Salue ses hôtes, plaisante que l’adresse est bonne et qu’il reviendra. Il s’en va laissant dans son sillage la nuée discrète d’un soulagement. Lui et tout son attirail, son verbe haut, sa gloire apparente, son triomphe concentrique et son appétit sans faille d’être ce qu’il est. Mais peu importe. Il sait et ne doute pas, qu’on le réinvitera, dans peu de temps.

©hervehulin

C’est une bien étrange constante de notre temps et de notre peuple que cette passion de se clamer dans la conversation le meilleur ministre de toute chose. Qu’une guerre éclate aux antipodes, qu’un déluge ou une épidémie se déchaînent, qu’une nouvelle loi déchire la société, voici que sans appel et sans délai chacun se met en tête de régler l’affaire qui gronde. Et nos gouvernements, quelle qu’en soit la couleur, sont soudain réduits au profil d’une puissance hostile, poussée par des intérêts occultes, dont le grand dessein est de nuire à tous. La solution qui nous gouverne ne sera jamais la bonne. A la terrasse de son café familier, dans le fauteuil de son séjour, un verre de vin blanc à la main et ses amis ou sa famille disposés en arc autour de sa personne, notre citoyen égrène les réponses faciles qu’une juste et saine politique aurait dû produire.

Ariste est bien installé dans son propos, il règle en bonne compagnie la question du chômage de masse. Il suffirait de ceci, et de décider une fois pour toute que cela est ainsi, et montre qu’il faut voir les choses comme ça. Et voilà tout, ce n’est pas compliqué, mais que voulez-vous, ceux qui gouvernent la France sont des ânes, et ils n’ont pas saisi cette vérité première. Et voici Cléon, qui traite la gigantesque question de l’effondrement du climat. Qu’on l’écoute et le laisse agir, et le genre humain s’en portera mieux. Les choses sont pourtant simples, si les autorités pouvaient l’entendre, il n’y a qu’à faire une loi qui prescrirait de faire telle chose ou approchant, au contraire de ce qu’a entrepris ce pauvre gouvernement qui fait bien fausse route depuis le début, ou du moins, depuis qu’on en parle ; et d’ailleurs, il y a bien des choses dont on ne parle pas, de façon fort volontaire, on le sait bien car tant de causes nous sont cachées, pour qu’on n’en saisisse pas la clé; somme toute, cette affaire de climat qui se réchauffe, c’est bien plutôt la question d’un mauvais gouvernement. Et Léandre, voyez comme il a tant d’idées justes pour rendre définitivement soluble cette terrible problématique des migrants ; il suffirait de décider ainsi, et il n’y a qu’à, une fois pour toute, faire en sorte que voilà, et le sort de ces pauvres gens sera établi, et celui des autres enfin soulagé. Il n’y a pas d’explications autre que l’idiotie de nos princes et de leurs armées de complices, tout verrouillés qu’ils sont dans le système qui les fait tourner sans fin, à cette situation qui nous fait déferler sur nos rivages des hordes de miséreux, pas toujours innocents, il faut bien le dire ; et notre Léandre, lui, n’a pas peur de le dire, d’autant plus qu’en toute circonstance, sa conviction citoyenne procède d’abord du fait qu’il a raison.

Après avoir retourné les problèmes de sa nation une fois pour toute, Ariste est en difficulté devant son écran, les rubriques de sa déclaration d’impôts en ligne ne lui parlent pas, il n’en saisit rien de l’ordonnancement, au point d’en perdre le sommeil; Cléon est vaincu, abattu même par cet étroit dégâts des eaux de la cuisine, après qu’il a constaté que sa police ne l’assurait pas contre ce drame, pour la seule raison  qu’il s’est trompé de clause au moment de la signature; et notre Léandre, impuissant face aux coups de la fortune contre son foyer, succombe à l’adversité de ses propres dépenses qui ont mis sans prévenir son compte en banque en grand découvert.

Ces grands politiques qui entendaient soulager le peuple de ses soucis, mettent soudain genoux en terre. Pourtant, ces contrariétés sont toutes normales. Toujours face aux petites affaires sombrent les grands hommes d ‘État.

 

Qui es-tu, Dorinte ? discrète et tenace, te connait-t-on véritablement, toi qui toujours bouge au premier plan ? Tu parles et agis sans cesse, et toujours au travail. Ton labeur te met toujours en mouvement. Tu es là et ailleurs, partout où se porte le regard de ceux qui t’approchent. Tu occupes le temps et l’espace. On te voit sans cesse avec un dossier, agitant des papiers, l’œil vissé à l’écran de ton ordinateur, et quand tu n’es pas soudée à ton bureau, tu l’es à ton portable. Quand tu ris, c’est d’une histoire survenue à un collègue, dans son bureau ; quand tu racontes, c’est une réunion, et quand tu te moques, c’est de la cravate d’Argan du service comptable, ou la récente coiffure de Doramène à la banque d’accueil. Tu passes dans la rue, c’est en scrutant des pages, en téléphonant à voix très haute, et on t’entend régler vite fait le problème de la salle du congrès, comme celui de la clôture budgétaire, le contrat du nouveau stagiaire et n’oublions pas le client mécontent que tu as rattrapé d’un seul appel, entre Bastille et République. Tu ne vis pas dans le travail, Dorinte. Tu es le travail ; tu incarne l’ambition et la carrière. L’énergie et la considération. Mais pourquoi donc es-tu si indispensable ? Mais quel est ton travail, Dorinte ? Nul ne saurait le dire, parmi tous ceux que ton spectacle afflige chaque jour. Toi-même, connais-tu la direction que cette vie, pourtant choisie, t’impose?

Un homme de caractère est celui qui avance et parle en même temps, un homme qui ne craint pas en toute circonstance, d’opposer son point de vue à celui des autres, quitte à s’envoler d’une voix forte  et avec gestes des mains pour souligner l’ardeur du propos ; celui qui interrompt, dispute, mais décide ce qui convient ; qui écoute mais jamais trop longtemps, pour toujours conclure devant un auditoire hébété, qui exprime avec des mots qu’on croit plutôt rares, sans affèterie, qui  sait punir et remontrer, mais on en dira que c’est juste. Celui qui attire, qui inspire, et qui reflète. Il est celui qui impose par son geste et son discours inlassables. Il rapporte bien des paroles qu’il a échangées avec des puissants, il en abreuve ses amis, ses collègues. En ville, au travail, et parfois même en famille, il ne cesse d’affirmer. C’est un homme qui dit, et qui sait toujours.

Mais d’une femme qui se comporte de même dans le monde et fait exactement tout cela, on dira qu’elle est insupportable. Mais c’est une femme, et c’est pourquoi ce sera dit.

 

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Regardez Cléante, comme il est rivé sur son ordinateur ; son jeune âge, sa myopie et son teint pâle ne peuvent vous abuser. C’est un mage, le cliquetis de son clavier est en train de transformer l’univers, ses pouvoirs sont redoutables.

Ce drôle de travers dans lequel a sombré notre temps veut que chacun ait désormais le pouvoir de produire sa vérité sur toutes les affaires actuelles ou anciennes du monde. De nouveaux moyens le permettent, à exploiter sans modération. Prodige de la distance et de l’internet. Il suffit d’ouvrir un compte via un écran lumineux, derrière lequel des mots et des images sont doués d’une animation autonome. De s’offrir un faux nom, de préférence ridicule mais qui sonne bien.

Et voilà tout ce qui autorise à nier que l’homme a bien marché sur la lune, qu’il a bel et bien existé des dinosaures à l’origine des espèces, que six millions de juifs ont été assassinés en masse pour la seule raison qu’ils étaient juifs, que notre terre est bien ronde, ou encore qu’un virus a bien abîmé notre civilisation tout entière en ce début de siècle. Le doute d’abord, puis de nouveau le doute, et enfin, le mensonge, ainsi envoyés par brèves secousses, rencontrent quelques milliers de lectures, qui vont chacune servir à transmettre la chose à quelques milliers d’autres, jusqu’à ce que le nombre contaminé atteigne un si volumineux écho que la vérité antérieure s’amenuise, perde son éclat, et se laisse ainsi recouvrir, privée de ses immunités. C’est une vaste énergie que la faiblesse de l’esprit a ainsi exhalée. L’ignorance, prenant une écrasante revanche sur le travail ardu de la connaissance, est désormais si puissante de son obésité sans limite, qu’elle peut substituer sa couleur criarde aux tons très agencés de l’histoire. La vérité n’est plus le projet du savoir, ou la destinée de la philosophie, ou le sel de la sagesse. C’est un droit individuel, plus encore, une jouissance, sans frais de surcroît, dont il serait idiot de se priver. Un mot, une image, répétés à satiété, et voilà une apparition qui change l’ordre du monde sans combat ni révolution. La vague roule et enfle à chaque battement, elle roule autour de la terre et prend bientôt de l’océan, le souffle et l’horizon. Dans l’instantané d’une rumeur solide le monde se transforme d’un battement de cil. Des êtres apparaissent, d’autres très anciens s’évanouissent. Des siècles se recomposent, d’autres se disloquent. Des continents sont redessinés. Les coupables d’hier deviennent les victimes d’aujourd’hui. Des noms sont damnés et d’autres bénis ; des statues sont abattues, des temples invisibles se dressent tout seuls, sans même la main de l’homme. Sous le seul reflet pâle des croyances, des fantômes apparaissent et de nouveaux dieux naissent sous nos yeux. Des sortilèges aveuglants, d’un souffle, effacent les cités millénaires. Les circuits numériques tissent un empire sans contour. Plus encore qu’un empire, c’est un nouvel âge qui commence, peu soucieux de raison – cette raison assommante depuis des siècles – et nourri de sa propre invention. Un âge d’argile, un âge vraiment moyen.

Regardez Cléante, comme il écrit avec vigueur sur son clavier. Certes, il a la vue basse, à force de fixer son écran. Il traque les intentions secrètes des puissants qui s’accrochent à l’ordre du monde visible. Il serre les dents, en secrétant, un peu endolori, encore une nouvelle vérité. Personne ne l’arrêtera dans son œuvre de déconstruction ardente. Le monde est à lui. Voilà, ça claque sur la touche Entrée, et s’envole une pensée qui va bouleverser les anciens systèmes. L’horizon bascule. Tremblons, amis des arts et des lettres. Prosternez-vous. Voici revenu sans partage, le temps de la magie, où les sorciers sont inquisiteurs en même temps.

 

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Arsinia a de l’esprit, mais il est assassin. Elle n’aime personne semble-t-il, et montre en toute circonstance l’usage de dire du mal de tous. Son jugement est sur le fonds toujours égal. Sitôt qu’on cite un nom dans la conversation, elle envoie tout sourire son avis avant même qu’on ait pensé à lui demander. Chez elle c’est une nature, et elle manifeste un réel talent ; son verbe est alors imagé, orné de formules pertinentes, et bien sûr de conclusions fatales. Écoutez-la.

Celle-ci ? Son bavardage brillant cache en réalité un complexe douloureux envers les hommes, qu’elle n’a sans doute, malgré son âge, jamais connus. Et celle-là ? Elle occupe certes une place importante dans cette hiérarchie, et fait preuve de belles qualités au travail ; mais regardez bien la justesse et le moulant de ses jupes, et vous saurez comment elle a obtenu ce poste, à la place de tel autre à qui il était promis, paraît-il : ceci de source sûre, d’ailleurs c’est au cinquième étage qu’on lui a dit, vous voyez bien d’où ça vient, c’est du solide.

Celui-ci ?  C’est un fait qu’il est très apprécié mais Arsinia a eu des échos, de gens qui travaillent dans son équipe, et c’est un autre fait que ça ne se passe pas bien du tout, il n’est pas à la hauteur ; d’ailleurs, c’est celui-ci même dont elle vous parle qui ne lui a pas caché, pas plus tard que l’autre jour à la cantine, qu’il prenait des antidépresseurs pour essayer d’encaisser la charge de responsabilités de ses fonctions. Et celui-là ? De source sûre – son épouse pour tout dire, avec qui on est très amie – son amabilité notoire peut étonner car chez lui, il est souvent violent et très jaloux, et il y aurait même quelque soupçon d’addiction à la boisson, mais ça, ce ne sont que des rumeurs.

Arsinia empoisonne même ceux et celles qu’elle imagine bien aimer. De Philinte, elle soutient avec vigueur que c’est un garçon admirable, un esprit fin et toujours d’humeur égale, avec qui c’est un vrai plaisir de converser en toute affinité ; mais ce garçon formidable ne travaille pas, il faut bien le dire, il n’occupe pas un véritable poste, il ne fait rien, et on l’a mis là parce qu’on ne savait qu’en faire et qu’il n’était plus capable de progresser. Et de Phyllis, qui est vraiment d’une rare intelligence, et assurément une des toutes premières compétences financières de la maison – sans doute la première – on doit reconnaître, cent fois hélas pour elle, qu’elle n’y arrive pas, elle est complètement dépassée par le niveau relevé de ces tâches, la malheureuse; d’ailleurs, il y a de grosses tensions avec sa hiérarchie, et il est fort probable qu’elle ne conserve pas ses fonctions d’ici la fin de l’année, c’est ce qui se répète sous la main, au cinquième étage toujours . Et d’Alcmène, que peut-elle en dire ? Rien de mauvais, car Alcmène est une admirable personne, une incroyable travailleuse, si ce n’est que son seul drame est d’être terriblement seule dans sa vie, depuis toujours, sans amour et sans amitié, ne le saviez-vous pas ?

Les esprits médiocres ont pour nature de s’inventer une forme d’immunité dans la médisance. C’est un art de ne pas aimer les gens avec qui on parle, on travaille, on vit, ou, tout simplement, on partage la terre et son espace. Il mobilise du talent, de l’innovation et de la constance. Arsinia n’aime personne semble-t-il, et certainement pas elle-même. Chacun est habitué à son débit, si bien qu’on écoute, comme une antique rivière à présent polluée, Arsinia charrier sans ralentir ses limons infectés.

Mais comme tout un chacun dans n’importe quelle collectivité d’individus, elle aimerait tant être aimée. Et c’est aussi un art que d’être détestée de tous. Ceux qui brillent dans cet art-là seront toujours experts dans cet art-ci.

 

 

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Théramène encore enfant, avait rêvé sinon d’être riche, du moins d’avoir assez pour ne pas compter et s’offrir ce qu’il voudrait. Pour cela, il a  étudié bien, travaillé bien, avancé bien ; de la sorte que jeune déjà, il a accèdé à un bel emploi ; assez vite il y excelle, et sa rémunération lui permet de bien jouir de la vie à cet âge qui la croque avec envie. Il se vêt avec goût, profite de bien des spectacles, et, autant que possible à cette échelle, peut séduire des amis et des femmes. Mais très vite, il lui paraît que cet emploi reste étroit, et qu’il a envie d’accroître ses ressources, pour vivre encore plus et mieux. Sa ligne est alors simplement bornée : gagner deux fois plus que ce qu’il gagne alors, point. Il fait tout pour mener à bien cette ambition, à l’âge ou la jeunesse croise un peu de maturité. Il cherche, fait quelques candidatures et, toujours heureux dans son chemin, trouve ce qu’il veut. Un nouvel emploi lui double en quelques années son revenu ; il en profite tout autant qu’avant, mais se sent vite à l’étroit. Il prend goût, voyez-vous, aux voyages, aux beaux magasins, et n’est restaurant pour lui que celui qui lui mange un dixième de son salaire en un seul repas. Et c’est bien comme ça. A ce moment de son existence, ne récolter que deux fois plus lui paraît une perspective sage, et accessible. Pas question de ne pas vivre à force d’ambition et de travail. Mais en travaillant toujours mieux et un peu plus, et consacrant plus de temps à sa carrière, le voici qui monte encore dans la hiérarchie de son métier. Son revenu suit bien évidemment, et lui ouvre encore de nouveaux horizons. Ses voyages sont plus lointains, puis plus luxueux ; ses loisirs avancent dans les mêmes proportions. Au théâtre, à l’opéra, il ne choisit que les sièges en carré or. Mais soutenir ce train exige vite quelques sacrifices ; ses horaires de labeur s’étirent encore sur sa vie, il quitte très souvent quand il ne fait plus jour ; d’ailleurs, ceci lui plait assez, il en est d’autant respecté de ses confrères, et surtout de ses collaborateurs. Ses amis vantent sa réussite. Un jour, arrive bien ce qui doit arriver : sa direction lui offre un poste plus élevé encore, mieux payé encore- soit le double ou presque. Il sait qu’il faudra s’y livrer plus absolument que ses précédentes années ; mais le prestige et le salaire en valent plus que la peine. D’ailleurs, on s’arrêtera là. N’a t-il pas déjà deux fois doublé ses gains au travail ? Plus besoin d’avancer ni de gagner plus. Bien sûr, il a moins de temps possible pour dépenser ses puissants revenus, qui font  souvent pâlir autour de lui ; mais ces rares moment n’en sont que plus appréciables. Les dîners qu’il offre sont entièrement produits des meilleurs traiteurs.  Ses maîtresses, bien que parfois lassées de le rencontrer si peu, et de le connaitre moins encore, ne se lassent jamais avant qu’il leur ait offert de coûteux bijoux. Ses voyages baignent alors, à ce moment de sa vie, dans un luxe aveuglant. Son appartement dans le cœur de Paris est celui dont tout le monde rêve. Les meilleurs médecins protègent sa santé, les clubs de golf les plus chers lui donnent le sport dont il a besoin- quand il en a le temps.  C’est un couronnement. Voici que les années  s’acheminant, Théramène commence à s’occuper de sa retraite ; pour garantir un niveau suffisant au maintien de ses plaisirs qui l’ont toute sa vie accompagné, un nouvel – et ultime-  échelon lui semble indispensable. Car à quoi bon la retraite, si nulle ressource pour en jouir comme il convient ? Il ne se contentera que de peu de chose mais ne veut pas perdre de moyens. Surtout pas percevoir plus, mais au moins maintenir un palier comparable. Alors voilà, il fait connaitre son vœu, rassemble ses relations influentes, il manigance un peu – à ce moment de sa vie, il est bien connaisseur des pratiques requises, et très habile à ce jeu depuis toutes ces années – et il atterrit directeur général ou quelque chose d’approchant. L’apogée. Son salaire encore gonfle, cette fois, non par ambition, mais simplement pour continuer à vivre semblablement ; de dîners, des séjours, des costumes encore plus fabuleux. Quel bonheur de si bien gagner sa vie, et de ne même plus savoir ce qu’on donne comme impôts !

Mais les dernières années de cette vie filent très vite, engloutis par les responsabilités et leurs insatiables commandements.

A présent, voici que vient le premier jour de cette retraite attendue au terme d’un si glorieux parcours. Le compte en banque garantit de beaux moments. Théramène est donc chez lui, seul, oisif enfin, le front contre la baie vitrée du grand salon ; la belle vue sur Paris est décolorée sous la pluie de novembre.  Il se dit qu’il est bien tard.  Il aura réussi de passer toute sa vie à doubler son salaire, à monter l’escalier, à consumer son esprit à cette ambition, sans avoir vraiment commencé d’avoir vécu.

 

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Pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? Pourquoi donc cette éternelle passion de ravager son semblable, de briser ce miroir de lui-même ?

Beaucoup font la guerre pour leurs dieux, leur culte, leurs idoles ; pour protéger leur république, ou étendre leur empire ; pour exterminer tout un peuple, ou se préserver de l’extinction. Ils font cela aussi pour protéger leur territoire, leur cité, ou simplement pour l’honneur de leur mémoire. Souvent pour leur liberté ou ce qu’ils imaginent comme tel. Certains pour l’avenir de leurs enfants, pour espérer d’un monde meilleur, ou en éviter un pire. Sans autre cause que l’orgueil aussi, quelquefois, pour se distinguer de la foule et sa commune valeur. Ou encore, parfois, pour la terrible passion du carnage.

Mais d’autres ne mourront que pour le souvenir du trottoir familier sous la pluie, l’odeur du café le matin, dans la maison, ou encore le contact d’un tapis sous le pieds nu, le rire d’un petit enfant ; que pour ces habitudes et ces goûts de tous les jours, ces gestes sans nom accomplis depuis des années, d’une essence invisible et indispensable ; seulement pour la banalité de ce qu’on fait chaque journée qui passe, sans y prendre garde. Alors ceux- ci seront seuls vainqueurs.  Et les autres sont déjà vaincus.

 

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Alcibiade est un citoyen politique, élu du peuple. Il travaille, sans compter son ardeur, pour l’intérêt général. De celui-ci, il a l’instinct et l’ambition. Cette ambition qui le porte et le façonne. A l’Assemblée, il propose et interpelle sans lasser. Il est souvent vu dans les rues, sur les places, sur les marchés, partout dans les espaces où la vie publique se joue, partout où son mandat l’appelle. Bien des gens vont au-devant de lui sitôt qu’il se montre, lui serrent la main, et lui parlent d’eux et de leurs affaires. Tantôt il interroge, tantôt il répond. Mais jamais il ne se détache des préoccupations qu’on lui soumet. Sitôt qu’il s’éloigne, on parle de lui durablement. D’ailleurs, cet affairement dans la vie de la cité, et de ceux qui la composent, ne plaît pas toujours, pas à tout le monde. On le juge trop présent, il est toujours en vue. Partout l’attention est captée par ses mots et ses actes ; il fait de la politique, disent certains, il est loin de l’esprit public, ajoutent d’autres. Il fait surtout de la politique, avec un bien petit p, surenchérit celui-là qui le saluait tout à l’heure. Cette attention soutenue aux autres, est trop marquée pour être sincère. Il n’y a aucune raison de faire confiance à un homme politique, répète cet autre. Ces gens-là sont loin du peuple, et ne courent que pour leurs seuls intérêts. Très peu sont honnêtes, tous sont menteurs. Tous sont de la même caste, si étroite. A vrai dire, ne sont-ils pas détestables, tous autant qu’ils sont ?  Alcibiade est bien de ceux-là. Ainsi, tous le dénigrent et le détestent du seul fait de la fonction qu’il assure, et du tour qu’il imprime à cette mission que l’élection lui a commandée. Pourtant, sa position n’est que l’effet du mandat qui lui a été confié. Faut-il qu’un peuple se déteste lui- même sans limite, pour mépriser à ce point le produit de son suffrage.

 

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Clitandre est réputé d’un faible caractère. Il ne s’oppose point en toute circonstance à ceux qui parlent fort et condamnent les personnalités de la vie publique en trois ou quatre mots pas plus ; il n’aime pas les conflits et parle souvent d’un ton modéré ; il semble apprécier la mesure, et le compromis. La polémique le lasse, il préfère écouter les propos que les briser. Il est attentif au sort des autres, et leur point de vue toujours l’intéresse. Il ne riposte pas à ceux qui le contredisent abruptement. Les excès mêmes de quelques disputes l’ont fait parfois sourire, il a été vu se comporter ainsi ; il est indulgent devant l’animosité de ses pairs, et ne répond pas toujours. Lorsque certain l’agresse d’un propos tranchant, et le somme de prendre une position du même mordant, et le pourchasse jusqu’au retranchement d’un cinglant : « et toi, Clitandre, soutiens-tu donc cela, qui est innommable, cette loi assassine et infecte, vas-tu nous dire ce que tu crois, oui ou non ? », il argumente, met en balance et face au ton qui monte, souvent il esquive. Les congrégations de voix fortes et de mots assassins ne le font pas reculer. Il fait des phrases affirmatives, et conclut toujours sur une issue positive. En vérité, la position des autres, même primaire, l’intéresse toujours plus qu’elle ne le hérisse. Pour toute ces causes, dans ce siècle qui brûle à son essor, où les opinions se déchirent avant même d’être saisies, Clitandre est réputé d’un faible caractère.

 

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Zélie est jeune, est intelligente, et ses succès dans les études le prouvent. Elle a réussi bien des épreuves et le niveau de ses notes, depuis qu’elle est entrée à l’école, toujours proche des sommets, n’a jamais fléchi. En toute circonstances, elle a montré des facilités à comprendre et partager ses connaissances. Elle a souvent impressionné ses professeurs, et ses camarades toujours. Zélie manifeste des déductions étonnantes, et elle sait produire des idées puissantes. Tous lui prédisent un bel avenir, et une merveilleuse carrière. Elle dominera facilement les plus hauts concours, se jouera des sélections. Elle exercera des responsabilités dans le meilleur monde, elle contribuera aux décisions des élites, celles qui orientent le sort des sociétés. De grandes découvertes de la science sont peut-être à sa portée, ou encore des solutions économiques sans précédent.

Alors, à présent presque adulte et sûre de ses capacités, elle s’engage sur le seuil des grandes écoles. De la plus prestigieuse d’entre toutes, elle affronte aujourd’hui la première des épreuves écrites. La gorge un peu serrée, le cœur battant, dans la grande salle où des centaines de jeunes gens sont rivés aux petites tables d’examens, rigoureusement alignées, elle scrute, sitôt distribué, le feuillet du premier sujet de mathématique.

Immédiatement, tout autour d’elle, au tréfonds d’elle-même, l’univers s’effondre, et avec lui toute la courbe d’un si bel avenir. Des projets encore vivants il y a une poignée d’instants, ne palpite plus guère qu’un champ de ruine. Zélie sort de la salle, elle sait que jamais elle ne reviendra en arrière. D’un coup d’œil elle a compris. Avec cette belle et vive intelligence qui l’a portée depuis son enfance, elle a jugé en une seule seconde cette équation hors de sa portée. La loi des mathématiques, à qui nous remettons le soin de choisir les meilleurs, a commis ce jour un mauvais choix fatal. Une découverte indispensable à la solution du cancer ne sera jamais inventée. Ainsi un x trop secret a bousculé la trajectoire d’un bel avenir, et avec, tout le progrès d’une société.

 

 

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Démophile est partisan absolument de la République ; mais la nôtre, soutient-il, n’est pas celle qui convient, elle est farcie de défauts, de pesanteurs, d’inégalités accablantes, et son régime est incapable de satisfaire le peuple, qui reste trop loin d’elle. Elle ne vaut rien. Ce qui lui faut, à cette république, c’est un homme fort, une véritable poigne, et surtout, de l’ordre. Il est un démocrate convaincu ; mais il faut bien le dire, pour peu qu’on dispose encore d’un peu de bon sens, que cette démocratie est finie, et tous ses dignitaires sont des bons à rien, ses élites sont moisies jusqu’au noyau ; les élections en sont inutiles, et lui-même ne se dérange plus pour voter depuis un bon moment. Il est tout autant pour l’Europe, sans concession, mais pas cette Europe-ci, qui est loin de tout et n’entend rien à la cause vraie des nations. Il faut une autre Europe, une vraie, sa conviction sur ce point ne bougera plus. Il est engagé sans réserve sur l’écologie ; mais pas cette écologie qui ne veut que nous punir encore, et n’a d’autre but que nous gêner dans la vie, nous empêcher d’utiliser la bagnole et le lave-vaisselle autant qu’on le souhaite. Il est même fondamentalement pour l’impôt, et nul n’en sera surpris, car la contribution fiscale est un acte citoyen plein et entier, le fondement du contrat social ; mais il n’est pas pour ses impôts à lui, plutôt ceux de ses voisins, car lui paye bien assez comme cela et il en est lassé. Il est pour toute sorte de réformes, mais pas ces réformes qui s’imposent sans qu’on les demande, et qui changent tout le temps plein de choses à vous mettre en permanence les dessus à la place des dessous. Démophile est hostile à ce qui est, mais favorable à ce qui n’est pas. Démophile est français, vous l’aviez compris.

 

 

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Orante est un brillant causeur. Il n’est pas dénué de fonds dans ce qu’il dit. Il a toute sorte de matière en tête pour nourrir la conversation des amis. Dans les dîners c’est un agréable convive, il anime la société et son débit est régulier, sans jamais être incessant. Il sait s’écarter de la conversation pour quelques tâches domestique qu’un maître de maison sait doser à propos.

Le dîner n’est-il pas en train de s’emballer sur le sujet de ces malheureux migrants, qu’après avoir envoyé, suite à un relatif moment de calme dans le brouhaha, que ces gens là pouvaient tout à fait rester chez eux s’ils ne voulaient pas être rejetés à la mer, ou plus simplement, faire dans les règles des demandes d’asile ou d’aide sociale, que notre Orante se retire apprêter le plateau de fromage. Le débat s’en est bien réchauffé, certain auront même ressorti sentencieusement toute la misère du monde etc, que la tarte aux cerises à la main, il envoie à l’assistance que ce sera notre devoir, devant les générations futures, d’opposer un peu d’humanisme à la sécheresse de cœur, si accablante, de notre temps, et qu’il faut accueillir ces gens définitivement, fin de la discussion.

Car Orante est un bien brillant causeur. Il connaît le secret de l’éclat qui allumera la conversation. Il sait toujours virevolter autour de la foule qui pépie, et qui parade en raisonnement circulaire dont le ressort tourne avec quelques mots seulement, jamais plus de trois syllabes; voilà qu’il jette une poignée de semence, et c’est l’embrasement. Il n’est jamais d’accord avec personne, y compris avec lui-même. Seul compte à son esprit ce qu’il entend savoir que les autres vont penser. Orante n’est pas, lui, un bien-pensant ; il défie à tout va les points de vue majoritaires, toujours suspects selon ses vœux, et agresse sur sa lancée le sens commun ; il se méfie de tous les cercles, et s’en enorgueillit. Lui sait rester dedans et dehors d’un seul trait. On ne le voit jamais venir. Orante n’a aucune idée propre, ni la moindre ligne de conviction ; il peut dire n’importe quoi et en soutenir le contraire en moins de deux phrases ; domineront toujours en lui le sens du paraître, et l’à-pic de la formule. Il ne pense que rarement ce qu’il dit ; il ne dit que le contraire de ce qu’on pense. A vrai dire, on l’écoute très peu. C’est bien ce qui s’appelle causer et ne point penser.

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Alcina aimerait tant qu’on l’aime. Au travail, dans une grande administration, elle a trouvé une place très en en vue. Elle est toujours à s’adresser aux autres avec naturel. Elle sourit, elle embrasse. Elle veut être chaleureuse, et rêve qu’on la voit comme telle. Elle compose et elle imite. Elle se déplace et se propose, elle avance et entreprend, elle contacte et recontacte. Elle fréquente beaucoup, agit toujours pour qu’on la reconnaisse en influente compagnie. Laisse toujours sa carte, qu’elle a fait faire à sa mesure et à ses frais, et rêve qu’on la rappelle. Qu’on la rappelle, qu’on vienne la chercher et qu’on lui demande son avis, comment faire et quel serait le meilleur moyen. Qu’elle donne son éclairage avisé sur la situation. Elle veut aider. Car voyez-vous, Alcina est généreuse. Elle rêve encore, qu’on dise qu’elle est vraiment généreuse. Comment montrer qu’en toute circonstance, sa seule vraie passion, c’est l’autre ?

Seule, elle a peur qu’on l’oublie. En société, elle redoute qu’on ne la voie pas assez. Dans la terreur de ne pas être estimée, elle observe avec tension les regards des autres, épie leurs mots, et une intonation inhabituelle, un imperceptible sourire en coin la met en enfer et lui ôte le sommeil.

Alcina a un secret qu’elle porte comme un fardeau intime. Le contrat qui lui a donné cet emploi et cette place, n’aurait jamais dû se faire ; ses clauses ne sont point légales. Cette femme n’a pas été recrutée sur ses capacités, mais seulement ses affinités. Son éternelle posture s’est entièrement construite sur cette seule faille. Depuis, elle fait semblant. Elle s’acharne à cacher sa faiblesse. Elle sait qu’elle n’est pas à la hauteur de sa notoriété. Elle ne sait pas qu’on le sait. Il est toujours plus inconvenant de dissimuler sa roture que de l’honorer comme une marque estimable de fabrique.

Elle aimerait tant pouvoir oublier cette marque qu’elle croit invisible. Elle aimerait tant qu’on l’admire. Elle aimerait tant qu’on l’admette. Dans ces longues réunions où elle adore se montrer, elle prend la pose, fait l’importante et la sollicitée, à chaque instant sort son portable qu’elle surveille d’une mine concentrée. Elle intervient, elle parle, pour exister. Elle commente, elle affirme et répond. Elle rêve de choses intelligentes à énoncer, qui frapperait l’attention des collègues, des choses brillantes. Mais comme dans un mauvais rêve, sa bouche n’émet que des banalités. De ces gens qui se tiennent tellement de soupirer quand elle parle, elle voudrait tellement qu’ils se voient comme ses pairs. De cet éternel tourment qu’elle s’inflige à elle-même, elle ignore le prurit chronique qui la dévaste. Elle ne voit pas qu’elle indispose à force d’insistance, qu’elle fait en permanence la leçon, qu’elle dit aux autres ce qu’ils doivent faire là où elle n’y entend rien, et que les autres, ils s’en agacent. Les autres, ils ne rêvent que d’une chose : qu’ Alcina reste à sa place. Elle a beau gonfler, gonfler. Elle ne sera jamais aussi grosse que sa vanité.

©hervehulin2021

La considération des autres est souvent le seul étaiement de l’estime que l’on se donne. Là où l’esprit s’interroge et doute, des mots dans l’air et des avis volatils s’empressent de le conforter. Quelle que soit la façon dont on vit avec les autres, c’est une loi qu’on ne peut ignorer.

Cimon est brillant et amical. Mais le voici préoccupé sitôt qu’il est entouré ; le regard des autres souvent lui fait problème. Il craint qu’on le juge mal. Aronce est lui aussi, en toute circonstance, inquiet de ce qu’on verra de lui ; il n’aime pas trop être vu. Cimon et Aronce tous deux sont soucieux de ne pas être négligés.

Cimon cherchera toujours à plaire, sans faux-semblant car c’est un homme bon et aimé de ses proches, souvent estimé de ses contemporains. Sa notoriété est d’un éclat modéré, mais qu’il entretient pour briller. Briller juste assez qu’on lui en rende grâce. Il plaît souvent et ça lui plaît. Il est fier. Aronce a besoin qu’on le remarque, mais n’ose pas montrer en société les postures qui conviendraient ; il est humble.

Cimon invite beaucoup. Il sait donner de lui-même envers les autres, leur offre de larges moments d’amitié et de partage. Sa conversation est habile, elle est variée ; son entrain toujours valeureux, et met à l’aise ses convives même en grande société ; ses amis sont nombreux, leur fidélité à toute épreuve au fil des jours. Il sait écouter, et ne jamais négliger. Il cherchera, sans cesser, à gratifier des services qu’on lui a rendus, à ne jamais décevoir, à toujours rendre les circonstances plus faciles à autrui, sans demander qui est cet autrui et ce qu’il peut donner d’abord. Cimon est tout ainsi. Aronce craint de ne pas faire assez bonne figure quand il est parmi la foule, quand bien les gens vont vers lui et lui donnent pourtant ce qu’il attend. Il veut rester discret, mais il désire aussi captiver l’attention. En vérité, il veut qu’on le voit mais redoute qu’on le regarde.

Cimon souvent demande des avis, sans avoir l’air d’y faire ; est-il assez bien mis de sa personne aujourd’hui, comment était la table au souper, le cognac fut-il suffisamment ambré ? Des conseils aussi : une écharpe de soie sur un pardessus, un Cheverny rouge servi sur un poisson grillé, des roses blanches à une vieille amie, tout cela se fait-il ? Dites-moi donc, permettez- moi de faire mieux, de plus vous servir encore, d’être plus affable et plus honnête encore que la veille. Qu’on propose ce qu’il peut faire encore, et encore, aujourd’hui comme demain, pour qu’on dise une fois, une fois seulement à voix haute et devant tout le monde : « Cimon est merveilleux, oui, merveilleux, il l’a toujours été ». Aronce regarde ces usages de très loin, il en a perdu le sens : la seule vérité qui l’obsède, c’est si on le verra aujourd’hui, et ce qu’il en aura gagné à la fin du jour.

Cimon chaque matin se lève en pensant aux bienfaits que la journée va lui donner, et prévoit déjà d’en remercier tous ces gens qu’il connaît. Il est avocat, parle bien et vit avec succès depuis plus de dix années. Aronce, lui, n’a plus de foyer, vit dans la rue depuis vingt ans, et, les yeux baissés, attend un peu d’aumône jusqu’à demain.

 

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