Que vous a donc fait Dracon, pour le laisser ainsi à ce triste destin ?  De quel délit, quelle infamie son état dévasté est-il le châtiment, pour être ainsi réduit ? Pour le laisser à la rue comme ça, à même le sol, accablé de sa misère, chiffonné dans ses fripes sales ? Vous a-t-il volé une pomme, votre chien, les clés de votre voiture ? Aura-t-il fracturé votre huis, vos fenêtres ? En quoi vous a-t-il agressé, pour rester ainsi puni ? Le voici effondré sans réagir aux détours du vent, de la pluie et de la foule. Il est là, désespérément. Broyé par le mauvais destin. Masse inerte, on ne voit plus sa tête, recouverte sous ce mauvais capuchon de toile qui nous cache ses traits, ni ses bras, replié sous le tronc. Les remugles du trottoir ne font pas frissonner ses narines. Qu’est-il advenu de cet homme naguère bien installé en société, qui exerçait un emploi en vue, si bien entouré de nombreux amis ? Où s’en est-il allé, cet ami affectueux, ce travailleur apprécié ? Qu’en reste-t-il, de ce citoyen volontaire, si souvent animé vers les autres ? Où s’est-elle enfuie, cette vie aujourd’hui très ancienne, quand il était un homme comme ceux qui passent devant lui ce soir sans le voir, ou plutôt sans le regarder ? Que nous a donc fait Dracon, pour que l’idée de le regarder nous effraie au point que nul ne sait, sous cet effondrement de l’homme, s’il dort ou s’il meurt ?

 

 

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Que vous arrive-t-il donc, Elmire, que vous n’entendiez rien aujourd’hui à ce qui se dit, à ce qui se fait tout autour de vous ? Vos proches, vos collègues, vos parents même, semblent parler un langage dont le sens vous est étranger ; vos amis ont des comportements dont vous ne saisissez rien; vos parents même, tiennent des propos inaudibles, comme d’ un patois inconnu. Mais que font-ils donc tous, à s’agiter ainsi, dans ces curieuses élucubrations dont le verbe vous semble hors de portée?

Il y a quelques jours seulement, toute heureuse du travail accompli, vous avez soumis votre nouveau projet à cette fameuse réunion du comité de pilotage où, comme à l’accoutumée, les uns parlaient en même temps que les autres. Tous se sont pourtant retrouvés vite sur une opinion commune, que votre idée prêtait plus à sourire, que personne n’y avait rien compris ; que les circonstances ne s’y prêtaient pas. Vous avez eu l’impression que vos mots n’étaient plus traduits, et sans effet sur l’attention qu’ils méritaient.

Et cette soirée, hier partagée avec des amis, de très anciens amis, qui n’ont rien écouté de ce que vous donniez dans la conversation, comme si celle-ci était à présent enserrée dans un code dont vous n’avez plus la clef. Vous avez saisi leur regard vide, et cette étrange déconnexion entre votre parole, si volubile, et leurs mots, si réservés. Mais vous avez bien vu qu’ils en souriaient entre eux. Pourquoi donc, qu’ont-ils compris, quand vous avez perçue être lointaine ? D’où viennent ces tournures dans le verbe, que vous ne reconnaissez pas ? Ces drôles de mots ? Quel est donc cette langue ?

Et ce triste dimanche, ce repas attendu avec vos propres parents, et des cousins très chers. Vous n’avez reconnu personne dans cette conversation, du moins sitôt que son sujet a décollé du temps qu’il fait et qu’il fera, et de la qualité du gigot servi ; des propos sévères, qui vous ont paru si étrangers, sur les étrangers ; une étrange obsession pour les politiciens quand la politique, disent-ils, est si peu honorable ; une détestation orchestrée de soi-même et des autres. Toutes ces vérités, qui ne méritent plus d’exister parce qu’on ne veut plus les reconnaître ; et ce ton, ce ton chargé d’acide, et de peur sans doute. Que disent-ils donc ? Les lèvres bougent, mais le sens des mots s’épuise avant d’arriver à vous, comme sombre une vague avant le sable.

Mais qu’est-il donc arrivé à tous ces gens, qui sortent de si étranges signaux de leur bouche ? Se comprennent-ils eux-mêmes ? Ils ne sont pas heureux, ils ne croient plus en eux. Voici donc ainsi toute méchanceté justifiée ?

Ne vous reprochez rien, Elmire. Sans doute des jours meilleurs reviendront, des jours de raison et de cœur. Ils parlent leur langage, mais le vôtre reste si juste que nul aujourd’hui ne peut plus l’entendre. Gardez-le précieusement. Sa grammaire est d’une économie lointaine pour leur entendement, son sens est trop tourné vers le goût des gens, et vous-même, trop attachée au bonheur. Un jour à nouveau il sera reconnu. Votre caractère, Elmire, est tout en bonté et en humanité. Voici la seule cause à votre désagrément. Voici la seule raison que plus personne ne vous comprend et que vous ne comprenez plus personne.

 

 

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Il y a deux sortes de livres pour vous faire voyager, à l’intérieur et à l’extérieur. D’abord, les récits de voyage, produits par le talent spécifique des écrivains voyageurs (Tesson, Bouvier) ou romantiques (Lamartine, Nerval etc.). Et puis il y a des livres qui vous emportent.  Par leur énergie, leur rareté, leur message. C’est le cas du Feu des origines. Voilà un roman qui part de l’Afrique, nous parle de l’Afrique – pour peu qu’un roman « parle » de quelque chose- pour arriver au destin de l’Afrique. (suite…)

Hermas a la passion de la nature, du vivant en général et des oiseaux en particulier. Voilà pourquoi il ne saurait se passer de chasser. Il ne vit que pour cela.  Tous les autres égards que l’existence peut lui offrir ne le concernent que si cette ardeur reste intacte. De toute sa vie, il n’aura eu d’autres affaires que celle-ci.

Les oiseaux sont un peuple magique ; Hermas les connaît tous. Il sait reconnaître la voix du chardonneret, comme celle d’un vieil ami ; il sait lire le vol tournoyant des vanneaux au- dessus des champs ; il sait dévoiler l’art sans égal de la bécasse de se cacher sous les feuillages ; il sait entendre et comprendre l’appel du souchet derrière les roseaux. Enfin, il connaît tous les signes de ce monde, que la nature a codifiés depuis des millénaires. Le vol, la silhouette, le chant, la parure, Hermas connaît tout.

Marcher dans les bois, sous la senteur des fougères et des feuilles mortes, sous la rumeur des feuillages, chercher des heures la cible qui fera son bonheur, voilà tout le sens d’une vie. Partir avant le lever du jour vers la bordure des marais, s’installer à l’affût, dans le silence de l’aube qui point ; et puis, voir dans la première lueur du jour, là-bas, encore lointaine, frémir la ligne de vol des oies sauvages, tout juste à l’essor, qui partent vers le sud. Ah… plutôt mourir ici et tout de suite, que de vivre sans cela. Tout l’or de l’univers ne pèse d’aucun poids face à ce bonheur-là. Et c’est bien cela, le véritable esprit de la chasse.

Voici qu’Hermas est à la traque, à présent. Les bords de l’étang sont silencieux, comme absents du monde. Que chasse-t-il aujourd’hui ? Malgré sa ruse et ses détours, la bécasse ne survivra pas ; le destin de la proie est ferré avant même que l’oiseau soit repéré. Il progresse dans les sous-bois, à pas lent et aux aguets. Sa main est ferme sur son fusil armé. Chargé de plomb numéro 6. Plus sûr à l’impact, tant pis pour le plumage. Le doigt ganté sur la détente qui palpite et tremble. Son esprit est durci comme un acier neuf.  Cela fait six heures à présent que le chasseur est en quête. Il a beaucoup marché, le pas glissant sur l’humus et les feuilles mortes.  Six heures harassantes. Pas question de rentrer la besace vide. Il y a un compte à régler et ce sera fait avant midi.

Soudain, sous les fougères, près de la lisière des eaux, quelque chose bouge.  Il tire. Le plomb déchire les feuilles, et un nuage de plume frémit sur la verdure. Des gouttelettes de sang aussi. Hermas accourt et se penche. C’était un héron cendré. Le plomb lourd lui a cisaillé la tête, et emporté l’aile droite ; les viscères sont sortis sur la mousse. Dis-nous donc, Hermas, quel oiseau ressemble moins à une bécasse qu’un héron ? Peu importe, le feu de la passion a parlé. Et de milliers de gibiers jadis vivants, les fantômes pâlis pourraient parler : les oiseaux, Hermas les désire plutôt morts que vivants. Car c’est bien cela, le véritable esprit de la chasse.

 

 

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Voici l’heure opaque : c’est l’heure la plus pure
Quand l’esprit s’évapore sans trouble ni retard
Voici qu’une ombre se pose au grand large du soir
Le songe s’est voilé dans un souffle qui dure

Voici que s‘achève la vaine ardeur du jour
Adieu les soleils blonds les bienheureux effluves
Le sillon des clartés s’épuise chaque jour
Et chaque soir revient la neige après l’étuve

Viennent l’ombre qui vibre et l’ombre qui voltige
Flatter le ciel tendu dessus les frondaisons
Déjà en toison bleues les nuages s’érigent
Et le ciel s’apaise veiné de doux poisons

La meute des senteurs les armées de lueurs
Raniment les miroirs de forêts diluviennes
Tandis qu’appareillent des navires danseurs
L’océan se gonfle comme un soleil qui saigne

L’ombrage se délie La fraîcheur s’accélère
Des fleurs s’émerveillent comme des tombeaux
Et leur parfum se fige en sifflantes lumières
Le soir encore secret déroule ses anneaux

Quel est donc cet envol qui passe avec ardeur
Quand le monde se ferme aux feux tièdes du soir ?
Quelle est cette brûlure au toucher sans douleur
Comme un instant de pâme, incertain ? « C’est l’espoir ».

 

 

 

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Voici Alberic qui podecaste son opinion comme chaque semaine  sur son site internet; il nous parle en vidéo de son large canapé. Son visage trône sur l’écran. Il est bien nourri, le teint rose et l’œil bleu. Derrière lui, le plan laisse voir une vaste pièce, une grande bibliothèque, deux larges fenêtres. Alberic est satisfait, il a réussi et c’est une bonne chose qu’il en profite.  Il appartient à ce genre nouveau de magicien, qui modèle le monde aux seules convenances de sa vue et de son opinion. Il détient des vérités nouvelles, toute de son cru. Elles lui permettent de savoir et comprendre ce que nul autre ne sait ni ne comprend. Il s’exprime d’un ton doucereux, l’orateur ; il fait lentement tournoyer ses branches de lunettes pour souligner ses propos. Parfois, il fixe durement sa caméra pour appuyer une vérité sans apprêt. Il prononce des phrases telles que «  C’est une vraie question, mais personnellement, je ne la poserais pas de cette façon »... Ou « Je vais vous expliquer pourquoi les choses ne vont pas se passer comme ça... ». Ou encore, de la proposition d’un autre: » C’est une idée intéressante… »

De l’intérieur attiédi de sa bulle , il sait comment changer le monde. Sa chronique de ce jour nous parlera de la révolution, qu’il appelle de ses vœux.  Force est de constater, dit-il, l’incapacité des classes qui nous gouvernent. C’est un fait, et il n’y a point de débat utile. Il va bien falloir en changer et comme l’élection ne le permet jamais, ne fait que reproduire les mêmes modèles qui nous dirigent, et a perdu son sens, le retournement doit être brutal. Nulle loi issue de cette engeance ne saura changer cette société autant qu’elle doit l’être.

Le grand soir est imminent, l’heure approche. Il faut chasser ces élites décadentes- voilà, le mot suprême est lâché, qui suffit à rameuter tous les rebelles – et les remplacer grâce à ce salutaire chambardement. Changeons les têtes et ne tremblons pas. Après tout, une révolution, bien maîtrisée, par des gens sages, n’est jamais si violente que ses adversaires veulent bien le soutenir. Des mouvements d’humeur et de foule feront bien le prix modéré d’une omelette. Quelques carreaux cassés, quelques coups de poings salutaires, à la rigueur quelques erreurs et notre affaire est réglée. Alors commencera une nouvelle ère qui sera forcément, inévitablement, et logiquement, préférable à ce fort vilain état social que ces  élites fatiguées nous imposent.

Il parle si bien, Alberic, qu’on l’écoute avec humour et tendresse. Il ne sait pas qu’on sait : son parcours antérieur est connu, qui l’a amené jusqu’à cet écran. Alberic, il y a bien des années, a échoué à l’ENA ; il n’a jamais fait sa place dans la compagnie d’assurance, qu’il a quitté, comme il dit, en claquant la porte ; la société qu’il a créée par la suite, a rapidement fait faillite. Telle est la conviction d’Alberic. Quand il vous dit qu’il faut changer les élites.

 

 

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Straton est ainsi fait qu’en toute circonstance, il préfère la contemplation de petites choses aux exercices de la conversation, de la carrière, ou même de la reconnaissance de ses pairs. Somme toute, cette cohue des gens qui l’entourent lui importe peu. Les ambitions le fatiguent, les informations le saturent. Il n’y a selon lui rien de beau ni de bien dans tout cela. On l’invite à une belle réception ; il hésite à répondre. On lui demande de terminer ce compte-rendu, il soupire, contre mauvaise fortune. Vient-il déjeuner ? pas aujourd’hui, mais peut-être demain.

Au fonds de cette réunion qui dure, il semble comme égaré, et l’ennui se dessine vite sur ses traits ; mais soudain, un rayon se dévoile par la fenêtre, et notre Straton reprend couleurs.

Ce défaut qui fait tant sourire ses collègues et ses proches vient de ce regard constant qu’il est capable de soutenir sur un détail, une apparence, un reflet qui passe. Tant de choses sans importance, dont lui seul aime à deviner et cultiver l’importance. Ce regard éclairé de ce sourire discret qu’il laisse entrevoir dans sa contemplation, c’est sa marque de fabrique. A son âge déjà mûr, il n’en changera plus.

Le voici quai d’Anjou : voyez comme il se plaît, sous la senteur d’automne, immobile, en fixant le minuscule naufrage recommencé d’une poignée de vaguelettes contre les pierres ; ailleurs, vers Bastille, c’est la tête relevée derrière le sommet de la colonne, captivé par le cirque pâli des nuages, qu’il reste sans bouger ; et puis, là encore, aux Buttes Chaumont, sous un large marronnier, c’est la figure haut-perchée d’un rouge-gorge qui l’hypnotise, comme dans un halo de bonheur visible. Il y aura de nouveau un reflet de couchant sur une lanterne, une jeune silhouette qui passe, au sillage parfumé, la couleur tranchée sur jaune d’un feuillage. Et tout cela, dans l’âme de Straton, fait de ces instants son éternité.

Ne médisez pas de Straton, il est l’ami de tout ce qui fait que le temps peut freiner sa course.  Peu importe qu’il soit sorti du cercle. Il est le sens et le regard, il nous traduit sans effort la beauté du monde.

 

 

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Arata Tendo semble encore peu connu en France ; il a reçu au Japon le prestigieux prix Naoki, l’un des principaux prix littéraires de l’archipel, pour son roman L’Homme qui pleurait les morts (publié en 2008 mais, à ma connaissance, le seul encore traduit en français à ce jour).

Shizuto est un jeune homme, apparemment sans attache ; il parcourt le pays à pied pour accomplir un rituel funèbre à l’intention de ces gens morts pour la plupart de morts violentes, et qui n’ont pas ou trop peu été pleurés. Ce sont des êtres disparus qu’il ne connaît pas, et qui n’ont jamais rencontré sa vie. Il se renseigne sur leur sort, les conditions dans lesquelles ils ont perdu la vie, note minutieusement leurs joies, leurs peines, ce qu’on sait de leur famille, leurs amitiés. Puis il se rend sur le lieu du drame, et entame une gestuelle funèbre pour leur rendre hommage. Cette vocation, il se l’est choisie seul. Mais qu’est-ce que pleurer un mort dans une société qui va à vau l’eau dans la spirale de la vitesse, de la performance et de l’individualisme ? pourquoi donc Shizuto, plutôt qu’un autre, consacre-t-il sa vie à cette pratique ? Pourquoi cet altruisme funèbre ?

Le destin de trois personnages croise Shizuto, dont la trajectoire va densifier l’histoire, en apportant un réseau de significations et d’émotions au cérémonial de Shizuto, qui va permettre d’en dévoiler peu à peu l’origine et la portée. Le lecteur fait d’abord la rencontre de Makino, un journaliste cynique, plus porté sur les ragots ras de moquette que la vérité des informations, lui-même marqué par l’abandon de son père. Puis Junko, la mère du « pleureur », dont les jours sont comptés sous la menace d’un cancer en phase terminale, qui organise sa fin tout en s’occupant de sa fille enceinte et en attendant infatigablement le retour de son fils, pourtant parti sans souhait de retour. Enfin Yukiyo, femme fragile et tourmentée, a naguère tué son mari, et depuis, erre en compagnie du fantôme de ce dernier. Leurs vies passées, les remous intimes ou familiaux, regrets et doutes, se ramifient et irriguent le roman sur un mode polyphonique qui s’organise autour de l’immuable sacerdoce de Shizuto. Chacun de ses personnages, on le comprend vite, a un compte à régler avec la mort, une histoire inachevée, et complète la partition avec Shizuto dans un quatuor qui s’accorde tant bien que mal au fil des morts honorés.

La quête du jeune homme s’éclaire comme le récit avance. Sur les pas du « pleureur », le lecteur s’attache attentivement à la lente progression d’une rédemption nécessaire. Mais la présence obsédante du regret de la vie passée, des chimères de la nostalgie et du bonheur, de l’angoisse de la mort, la mort qui broie tout et termine toujours tout, alimente le récit à chaque page, pour permettre au thème majeur de se dessiner : la perte de toute compassion dans cette société moderne et la pauvreté humaine de nos vies urbaines.

L’écriture minutieuse et délicate, l’authenticité des dialogues, le lyrisme contenu, colorent le roman d’un ton paisible, et, malgré la mélancolie, d’un amour pudique de la vie. Une lecture attentive – facilitée par le charme apaisant de cette écriture -permet d’apprécier les références très traditionnelles de la culture japonaise, qui donne au texte une patine lumineuse. Le cycle des saisons, le climat et le temps qu’il fait – soleil, pluie, vent – comme autant de messages codés de la nature en mouvement, la présence des hommes dans les paysages, qu’ils façonnent et animent- villages et champs, rues étroites et carrefours des routes de montagnes, banlieues tristes et trop urbanisées – tous ces paramètres dressent un décor captivant, où transparaissent les mauvais penchants de la société japonaise, écartelée entre ses obsessions pour la tradition, la pudeur, l’individualisme et enfin, la modernité.

L’homme qui pleurait les morts n’est pas un roman sur la mort, mais bien plutôt inspiré par le lien entre la vie qui reste, et ses devoirs envers ceux qui ne sont plus et qu’on oublie ; c’est en les honorant, sans enjeu, sans intérêt, mais seulement pour ce qu’ils continuent d’être en nous, dans nos paysages intimes et le sel de nos souvenirs, qu’on éclaire sa propre vie, comme l’effet d’une grâce durable.

Espérons, espérons que Le Seuil – ou tout autre éditeur, que fait donc Picquier ? –  nous donnera prochainement la traduction d’autres ouvrages de ce bel écrivain.

 

Arata Tendo. L’homme qui pleurait les morts. Seuil. Traduit du japonais par Corinne Atlan. 606 pages.

 

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Le sage est toute en mesure, quand le sot prolifère.

Le sot s’exprime sans limite car il a quantité de choses à dire sur tout ; sa soif d’à-propos ne tarit jamais, et chaque évènement du monde attise en lui cette fureur de donner son avis.

Quand un sage aime patienter que le fruit soit mûr, le sot ne montre que la rage de l’avaler en maudissant cette si lente nature. Là où un homme sage saura trouver quatre mots pour adresser à tous une vérité nouvelle mais simple, l’esprit sot aura une envie irrépressible de se soulager de centaines de paroles et d’attirer l’attention par toute une multitude de couches successives, et ne cessera de ressasser des formules apprises et bien pauvres, et qui seront sa fierté, et qui tiennent lieu de couleurs. Du plus clair vers le plus sombre des idées pauvres, à partir de l’aplat de sa nullité, il en noiera l’espace et la durée, pour finalement tout gâter de notre tranquillité. C’est la raison pour laquelle le flux des opinions qui a fort endommagé l’honnêteté des esprits et le goût de la vérité, ne finit jamais. L’imbécilité des idées est douée d’un mouvement perpétuel qui, tel un aimant, attire les uns vers les autres et rassemble tous ceux qui en sont animés ; de sorte que les rassemblements d’imbéciles émettant toujours de l’esprit, l’essaim, éternellement nourri, n’aura de cesse de voler qu’il ne couvre le ciel et gagne l’univers.

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Nous voulons vivre toujours mais nous voulons vivre plus encore. Demain comme aujourd’hui. En nous, deux faces se confrontent sans jamais faiblir. Celle qui entend profiter du monde à l’instant, et jouir des plaisirs qu’il nous permet de consommer; et celle qui aimerait bien rester en situation de faire encore de même dans cent ans. Mais voilà, pour notre malheur, notre Terre si étroite s’épuise de nos actions. On le sait depuis longtemps, on ne le voit que depuis peu. Comment choisir entre la vie maintenant, celle qui bat tout de suite, là, contre la porte, et celle dont on entend à peine encore le pas, mais qui nous appelle des lointains estompés de brume ? L’homme est ainsi fait qu’il ignore, sous cet esprit limité qu’il imagine sans limite, comment habiter sa maison sans la consumer de ses mille envies toujours recommencées. Il ne connaît le sens et la voie de tout ce qui a fait de lui cet être dominant.

Voyez-donc, ce voyageur maladif, explorateur impénitent, égaré dans une forêt vierge, dévasté par la soif. Les arbres de cent pieds de haut lui voilent la lumière. A bout de force, il entreprend alors de creuser à main nue ce sol tourbeux, dans l’espoir de faire jaillir une source. Vite, avant que le soleil invisible n’achève de le ruiner. Son énergie se tourne tout entière dans le désir de boire. Il s’affaire et s’essouffle à la tâche. Ses doigts attaquent la terre meuble mais toujours plus profonde. Bientôt, ses épaules et ses bras sont endoloris. Tout son corps, devient à chaque levée, plus desséché. Sous l’effort, la sueur le vide. La chaleur des tropiques est sans pitié. Ses forces – celles-là même qui lui ont permis l’entreprise de traverser cette immense contrée- se perdent sans retour. Voilà, il est épuisé absolument. Il tombe face contre terre. Son souffle cesse. Son cœur se tait.

Il n’a même pas vu comme il pleut au-dessus de lui, il pleut encore et toujours, de cette pluie d’Afrique dont le ciel depuis des millénaires, fait don à cette vieille terre. Il suffisait de lever le nez, de cueillir une feuille, de la rouler et d’attendre que le ciel la remplisse. Quelle volupté c’eût été. Mais il est trop tard. Et nous sommes ainsi, qui ne savons voir ce qui est donné. Il suffirait d’écouter.

 

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Aux confins du monde. Karl Ove Knausgaard.

 

« Aux confins du monde » est le quatrième livre du cycle romanesque et très autobiographique de Karl Ove Knausgaard. Ce cycle intitulé « mon combat » (« Min Kamp » en norvégien ; oui, on pouvait mieux connoter, ça commence mal…) est un fleuve de 3000 pages et six volumes. L’auteur y raconte sa vie, sans flambée aventureuse, ni rien inventer des faits, avec réalisme, et c’est du roman. C’est en toute circonstance, une expérience de lecture originale.

Dans ce quatrième tome, donc, Karl Ove est un grand adolescent de dix-huit ans, qui termine l’école secondaire, s’éloigne un an dans le nord de la Norvège (d’où le titre) où il a décroché un premier emploi : enseignant suppléant. On découvre qu’en Norvège, avec ce qui est là-bas le baccalauréat local, on peut choisir d’être enseignant à dix-huit ans, pendant un an. Il accède désormais au monde nouveau des adultes, en passant de l’autre côté du tableau noir. Mais Karl Ove veut surtout profiter de cette occasion pour devenir écrivain, travailler à des nouvelles, puis partir en errance etc. Bref, il va chercher ses repères, son identité, tenter dans cette expérience de tracer quel genre d’homme il veut devenir, se construire en adulte. On voit à chaque page un jeune homme qui s’amuse, qui s’ennuie aussi et bavarde beaucoup avec ses amis, ses voisins, qui boit (pas mal et même beaucoup), qui fume tout le temps, qui se sent maladroit dans ses relations avec les filles, qui ne s’entend pas avec son père, et qui a des souvenirs. La musique tient une place importante dans ses goûts, ses relations, sa personnalité. Karl Ove travaille sur le souvenir et l’identité, comme un artisan le bois. Il écrit beaucoup sur lui-même, avec un « Je » qui structure tout l’approche du style, et qui centre le récit de façon obsessionnelle. Il cherche honnêtement à nous faire ressentir ce qu’il a alors vécu intérieurement, et la première vertu de ce texte est sa sincérité. Mais on découvre très vite que son projet supérieur, celui qui tient la trame du roman et en fait le ressort, qui revient à chaque page, qui le taraude nuit et jour, c’est « coucher avec une fille » (le lecteur doit être prévenu que l’expression « coucher avec une fille » revient environ 350 fois dans l’ouvrage).

Voilà, tout est dit. Qu’on ne s’attende pas à des scènes mouvementées ou à un érotisme fiévreux, ou un suspens de plomb. Il ne se passera rien. Et l’authenticité des situations, des émotions de cet auteur ne compensera pas la faille absolue de cet ouvrage : pas grand chose à dire. Tenir trois mille pages avec si peu de matière et une inventivité du style proche de zéro, c’est une incroyable performance d’écriture, il faut bien le reconnaître.

Une myriade de détails absolument inutiles à chaque scène, à chaque page, encombre l’attention du lecteur, mais permet de peupler le texte et remplir les 600 pages pour faire pavé. Une scène de déjeuner ? On a droit au détail du menu, à la recette, au couvert, et s’il n’y a pas assez de pommes de terre, ça travaille pendant deux paragraphes. Une soirée entre jeunes ? on a le détail des vêtements, la marque de la bière, la couleur de la moquette…Tout est comme ça : Knausgaard décrit l’escalier qu’il grimpe, la porte qu’il franchit, le trottoir qu’il emprunte.  A un moment, il faut bien le dire : Knausgaard nous emmerde.

Knausgaard est à la fois prétentieux (6 tomes pour une autobiographie, d’un auteur pas très vieux qui n’a pas écrit grand-chose que d’écrire sa vie, il faut un égo surdimensionné) et modeste (il reconnaît que ce qu’il raconte est assez banal). Certains critiques littéraires l’ont même rapproché de Marcel Proust. Pauvre Marcel, il doit se retourner dans sa tombe. Ces gens -là sont bien passés à côté de « La Recherche » pour dire ça.

La qualité de la narration n’est pas toujours égale et reste parfois superficielle voire artificielle. Peut-être qu’en Norvégien le style est plus attractif, mais en attendant de lire couramment le norvégien, on doit bien dire que c’est plat. Sans doute du fait que l’auteur n’a pas grand-chose à nous dire. C’est normal, il ne fait que raconter sa vie, qui est d’une médiocrité consternante. Knausgaard est donc seul responsable de ce ratage. Car on ne peut réduire sa création littéraire au seul ressort de sa propre vie, surtout si celle-ci est si peu vivante. Qu’a-t-il vécu cet homme -là, pour en faire un roman qui n’a rien d’un roman puisque rien n’y est inventé ? Quelle universalité dans ce récit ? Où est la création dans ces six cents pages qui ne racontent rien que le quotidien d’un adolescent qui se cherche ? Comme des millions d’adolescents ? Qu’est ce qui est exportable, profitable, admirable ? A-t-il inventé un style, une conception nouvelle du roman ? En quoi d’ailleurs est-ce un roman ? On frémit à l’idée qu’il y en a cinq autres comme cela. Et pourquoi donc cette série s’intitule-t-elle « Mon combat » ? Nul lecteur ne trouvera dans ce qui aurait pu se penser comme une simple chronique, la moindre trace de combat. Contre quoi Knausgaard se bat-il, au fait ? Le nombre de canettes devant lui, ses clopes, ses ennuis ? Combattre en littérature, ce n’est pas cela. Demandez à Camus, Sartre, ou Voltaire. Demandez à Zola.

On l’aura compris. « Aux confins du monde » n’est pas une lecture indispensable.

 

Karl Ove Knausgaard. « Aux confins du monde » (Mon combat – livre IV). Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Éditions Gallimard (Folio). 608 pages.

 

 

 

 

 Sachant que la couleur ne subsiste
Dans l’iris des sites et des formes
Qu’au regard de l’incolore triste
Qui lui offre ses fonds et ses normes
L’automne est multiple et trismégiste
Comme il ombroie jusqu’à la croisée
Un jardin de feux et de rosée
Il ravive ainsi les améthystes

Dedans la fenêtre un salon d’ombres
Antiques dort paupières closes
Les meubles que la poussière obombre
Clamant l’immobilité des choses
Il est brun comme l’automne est d’ombre
Ce salon étrange comme une
Couleur d’automne à tout est commune
Quand un bleu ingambe s’érige hors des décombres

Elle est vêtue d’un bleu nu devant les lueurs
De ce jour d’automne qui s’élague tout seul
Auprès du bois des meubles à la modeste ampleur
Elle répond d’un ton fragile et presque veule
Où se change la lumière en brillante sueur
Elle ne lit pas son livre et incline son cou
Son cou est pur comme le tranchet d’un bijou
Elle murmure sans parler Elle est en pleurs




©hervehulin2021

Earl Thompson (1931-1978) pourrait tout à fait rentrer dans la catégorie de ce qu’on appelle un écrivain maudit. Maudit, c’est-à-dire sulfureux, rebelle, anti conformiste et très inspiré. En rupture avec les codes.

De ce point de vue, Un Jardin de sable – titre inspiré par l’uniformité désespérante des plaines à blé du Kansas, où l’histoire prend sa source – tape dans le mile. C’est le premier de ses trois romans autobiographiques (Tattoo, la suite, paraîtra en 1974, et Caldo Largo, en 1976). Roman sombre, à la trajectoire impitoyable, dont l’écriture, presque dense, suffocante même, prend le cours d’un long travelling dans la misère et le désespoir du prolétariat américain, pendant la grande dépression.

Le roman est d’abord celui de Jacky, gamin du Kansas, depuis sa petite enfance jusqu’aux portes de l’adolescence. Sa mère, Wilma, de tempérament fort volage, pour rester pudique, se retrouve veuve, alors que la crise de 29 et sa dévastation frappe sans pitié les américains les plus pauvres.  Donc, elle s’en va, et laisse bien en plan son fils en bas âge.

Se déroule alors, après ce bref prologue, l’acte I du roman, le plus captivant sans doute. Le grand père est là – de loin le personnage le plus intéressant du roman- vieil homme rugueux et sans concession pour les autres. Il apporte à l’enfant, avec le concours de sa grand-mère, pétrie de principes religieux, un semblant de règles morales dans cet univers délabré. Les premières années de Jack se passent ainsi, sous la tutelle forte mais plutôt bienveillante de ce vieil homme caractériel. Une réelle tendresse le noue à ce petit garçon, fragile, au regard ingénu et vif sur ce qui l’entoure. Les épisodes très colorés et pleins d’humour se succèdent, avec un réel plaisir pour le lecteur qui va oublier le volumineux pavé qu’il a dans les mains. Le perroquet dressé à répéter des obscénités, la chasse au lance-pierre… Cela tient pendant un bon tiers du roman. Voilà pour la première partie. Jusque-là, ça va.

Puis la mère de Jacky, Wilma, qu’on avait oubliée, refait surface. Acte II donc. Elle reprend son fils avec elle, et son amant, un alcoolique pathétique du nom de Billy. Jacky croit qu’une nouvelle vie s’ouvre à lui, dont cette errance ne serait qu’une séquence brève. On lui promet de belles choses, ou c’est lui qui se les imagine, mais peu importe. Il rêve d’une maison, une vraie, et d’une famille qui le réchauffe et le rassure. Une vie de tous les petits garçons de son âge. Il va vite déchanter car, pour ces gens-là, la misère est la même partout. Bill, le compagnon de Wilma, est un fainéant, non seulement alcoolique, mais violent et méchant et menteur. Il n’y a rien pour vivre, pas de travail, pas de dollar, chaque journée est un calvaire d’expédient, et la Wilma se prostitue sans trop se faire prier, d’abord un coup comme-ci pour combler les trous du portefeuille, puis à plein temps, pendant que cet abruti de Billy disparait picoler ou passer en taule un moment. Jacky assiste à tout ça en première loge, y compris les coups et le sexe. Évidemment, ça va le perturber grave. Et comme filent les – nombreux – chapitres, on s’enfonce, dans la pauvreté, la crasse, la faim, le froid, les taudis, la promiscuité, l’absence d’intimité, le mépris.

Cet acte II est nettement moins réussi que le premier, et glisse au fur et à mesure des pages vers un terrain de plus en plus glauque. Plus la misère s’enfonce, plus le désir monte chez Jacky. Monte vers le corps trop souvent dénudé, trop souvent contemplé, si désirable, de sa mère et on voit bien comment ça va se finir : dans le lit de la maman. Voilà pour le spoiler.

« Un Jardin de sable », on l’a dit, est un gros-roman-puissant-très-long ; roman trop long, même si on sait bien que c’est la mode éditoriale des gros pavés. Trois cents pages auraient largement suffi, inceste compris. Mais « Un jardin de sable » est-il un grand roman ? Les qualificatifs ne manqueront pas pour louer ce côté abrupt et sans fard : on aura droit au grand coup dans la gueule, au souffle épique, la claque, au choc en pleines tripes, un torrent d’humanité, épopée cruelle mais tendre etc.

On peut être plus modéré, voire franchement réservé. Ce n’est pas parce qu’on se vautre avec style dans la fange qu’on fait du génial garanti. N’est pas Zola qui veut. Avec Thompson, les pauvres sont vraiment des perdants pas vraiment magnifiques – pour reprendre Leonard Cohen -mais trop moches. Ils sont vraiment sales, vraiment voleurs, vraiment lâches, pervers, alcooliques, médiocres, bornés, vilains, menteurs, n’en jetez plus. Qui aura envie de tendre la main à ces gens-là ? L’enchaînement de ces visions caricaturales, écrites avec un incontestable talent, finit par saturer, et on en a vite assez. La compassion laisse vite place à la consternation. L’image qui est donnée de ces pauvres gens est constante, monolithique même, assez lamentable, et sans nuance. Alors, on pourra toujours dire que reste au tamis l’amour profond entre Jacky et Wilma ; entre cette mère, si inconséquente, et cet enfant, si perverti par la misère. Il se dit ça et là que cette trame incestueuse, qui est le vrai diamant noir du roman et en fait finalement l’éclat, aurait une trace autobiographique. On comprend que l’écriture a pu servir de vulnéraire à son auteur face à ce tabou brisé dont personne – personne, pas même un grand écrivain – ne sort indemne.

Quel sentiment laisse un tel roman, certes talentueux, mais si lourd ? je me souviens d’une belle phrase déclamée de Leo Ferré, pour exprimer ce sentiment de post lecture :« Qui donc réparera l’âme des amants tristes ? qui donc ? ». On connaît hélas la réponse ; la littérature fait des miracles, mais ne peut pas sauver le monde.

On remerciera enfin l’éditeur pour ce bel objet qu’il nous donne, à la couverture soignée, qu’on garde avec plaisir dans la main, et qui est sa marque de fabrique.

 

 

Earl Thompson. Un jardin de sable. Edition Toussaint Louverture. 752 pages. (Traduit de l’anglais – États-Unis- par Jean-Charles Khalifa).

 

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Ménippe a la passion de ses connaissances. Il est érudit. Il consacre bien de son temps, dont une part de ses nuits, à l’étude. Il sait et comprend de si nombreuses choses qu’on se demande comment son esprit s’y prend pour ménager tout cela. Tenez, il connaît par cœur le nom, prénom et affectation de tous les préfets en poste sur la métropole ; il peut vous les citer dans l’ordre des départements par numéro croissant, ou, si vous lui demandez, décroissant aussi. Et lorsqu’il vous aura récité la litanie, il fera devant l’assistance un tour sur lui-même, heureux de la performance. Parlez-lui du dernier téléphone portable de telle marque ; avant même que vous le demandiez, il pourra vous décliner non seulement toutes les caractéristiques de l’engin, mais ce qu’il a de plus qui fait la différence avec les dix ou douze modèles concurrents, ainsi que l’historique technique des appareils, et en quelle année ces innovations ont été produites. Il peut aussi avancer sans ciller la liste – Ménippe adore les listes, il en produit plus de vingt par mois -des cinquante romans les plus lus sur le plan mondial, dans l’ordre évidemment. Connaissez-vous la nomenclature européenne des référencements des codes de l’achat public ? Peu importe votre lacune : Ménippe vous l’exposera en détail ; il s’est d’ailleurs fendu d’un long mémoire de commentaire, où il analyse les effets importants mais aussi les faiblesses de cette directive. Il travaille de front, ces derniers temps, à assimiler les noms latins des arbres fruitiers du monde entier, les modèles des voitures allemandes depuis l’invention de l’automobile, et un grand inventaire, d’une exhaustivité sans précédent paraît-il, des micro-ordinateurs, et ce depuis l’invention du microprocesseur. Ménippe apprécie l’intégralité.
Il a encore un grand projet qui l’occupe, mais qui reste dans les limbes, qui n’a encore jamais pris forme. Il aimerait tant aussi écrire une anthologie très volumineuse et très commentée de la poésie romantique ; mais Ménippe jamais de sa vie n’a lu un poème : avec toutes ces tâches, comment en aurait-il eu le temps ?

 

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NOCTURNE

 

I

Dans le jardin tranquille
Dix mille yeux rosés
Dans les feuilles scintillent

(Le vent est supposé)

O… qu’ainsi vivre est silencieux
Sur la peau des cieux

II

A moi Le dieu-chien de trois pas
Quittant l’ombre s’avance
Sa démarche semble médiane
Devant la lune en filigrane
Quand sur la margelle il jappe
Débute l’arc long de sa danse

Puis
Sans se retourner
La lune s’en va
Du jardin qui fut

III

Maintenant la déesse panthère
Aux peupliers se donne
Alors que faire ?
A l’ombre des colonnes
Moi je n’y peux rien faire
Couleur de sienne envie en moi
D’outre passer les colonnades
Et mourir pour les peupliers

 

 

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De cet ami qui à l’instant est sorti de la pièce, n’allez pas dire du bien des figues qu’il a servies pour plaire à ses invités. De nos jours, il convient mieux en société de faire montre de méchanceté que de bonté. Là est le ton du diapason : ce qu’il faut pour être en harmonie avec autrui, c’est avant tout rabaisser, par une formule bien saillie qui fera date quelques instants, qui rameutera des rires convenus, avant d’envoyer la suivante quand sa vibration aura cessé. Dire du bien de celui qui est absent fera passer pour une personnalité insipide l’auteur de ce faux-pas, qui sera vite exposée aux traits fulgurants qu’il n’a pas voulu asséner par son précédent propos. Quel sens aurait donc de diffuser quelques flux de bienveillance sur ces réseaux qu’on appelle sociaux , alors qu’ils abîment tout ce qui fait  la vie commune – le respect de l’autre, l’amour des idées, le goût de la pensée, et aussi, simplement, la joie –? Répandre comme une nuée que lui, là-bas, est aimable, et que cet autre, est admirable ? Démultiplier que ces gens- là sont utiles, et qu’ils doivent être respectés, pour la pertinence de leurs idées, la qualité de leurs propos ? Non, la nuée qui s’envole très haut est celle des mauvais mots qui blessent ; mais les mauvais mots qu’on veut innocents comme une sorte de réflexe, deviennent si nombreux qu’ils se ramassent en essaim, et les essaims une fois lâchés se reconnaissent, puis se rejoignent ; et rejoints, ils enflent encore,  couvrent l’éclat du jour d’un ombrage secret, et grâce à l’ombre ainsi sécrétée, brûlent, dans le tourbillon de leur étrange impunité, tout le tissu d’humanité qui tremble. Alors, de toute sa puissante envergure, voici la haine, encore la haine, et son torrent noir de désastres.

 

 

©hervehulin2021

LES PLEUREURS

 

Perdus dans le linceul des saules adventices
Les aventureux rayons du couchant se défont
Les ombres sont rouges Les songes sont novices
Dans ces larmes ramifiées le soir se fait plus long

La rivière invisible en s’éventant dérive
Son regard est si pâle Son miroir est nodal
Et sème une traîne d’étoiles éventives
Les alucites dénouent ce vide sidéral

Les pleureurs sont enneigés d’une peine contraire
Car ce soir qui les fait si tristes et si beaux
Saisis dans le contre-jour d’une même lumière
Vient les nimber du deuil du soleil ou des eaux
Les pleureurs sont embrumés d’une peine contraire

La peine est un hasard de brume et d’intérieur
Une planète tremblante au bout de la lentille
La douleur est un lys noir à l’éclair moqueur
Quelle est donc cette évidence en mourant qui scintille

Sombres couleurs de l’âme où le saule s’éteint
L’astre couchant se contemple où le désir s’achève
Le sang pâlit la voix se meurt le cœur s’étreint
D’un seul souffle la fleur se change en son propre rêve

Les pleureurs endurent la torture du soir
Ce dieu d’ivoire enchanteur qu’ils adorent et craignent
Et au soleil lointain qu’il est proscrit de voir
Meurtries de sa distance leurs implorations saignent
Les pleureurs savourent le supplice du soir

Apologie du silence ils ne peuvent rien dire
Pour seul verbe un murmure allusif des rameaux
Tient lieu de rumeur marine où le vent vient s’induire
Miroitement des pleurs écoulés mot à mot

La bulle bleue de la lune ensevelie dans l’âtre
Des hauteurs nocturnes où dorment les cieux blancs
Effleure pensivement d’une étoile bleuâtre
De l’argyronète le tissage tremblant

Les pleureurs voient l’étoile pâlir en son silence
Puis souffrir et mourir dans son charme recru
La bas comme un oiseau d’or prend l’essor en cadence
L’intouchable Celer voit son temps revenu
Les pleureurs voient l’étoile s’élever en silence

Mouvante promesse des saules qui s’étend
Double extension des couleurs que l’argent de l’eau fêle-
Il n’est rien à ravir au rouge de l’étang
Voici trompé le songe sanglant de l’anophèle

Reflet désintégré du roseau isolé
A cette heure les rêves grondent en leur tumulte
Ainsi dans le même or d’un halo ciselé
Vivante aurore les astres combattants s’occultent

Les pleureurs miroitent sous l’écho confident
Se peut il qu’à regretter des saules se consument
Tout est vain si le cœur n’est pas lamé d’argent
Au cœur de l’herbe aimantée vibre une étrange écume
Les pleureurs miroitent sous l’écho confident

L’onde au pied des troncs file une brume gracile
A peine enchanté son voile hors d’atteinte est perdu
Comme un lever de lune hors son écrin fragile
L’étrave des nénuphars guette un astre attendu

Au large des pensées où le verbe décline
L’onde poursuit son reflet au phosphore ébloui
Tout reste seul sans voir les aubes alcalines
Toujours le départ fait naître un sentiment d’oubli

Les pleureurs mourront là La nuit change son angle
Les phalènes s’essoufflent dans la fraîcheur de l’air
A force de pleurer les feuillages s’étranglent
Qui donc aura mémoire dans l’action d’un éclair
Des pleureurs morts sans vivre en un monde épris d’angles

Les saules sont trop tristes la vie coule si pâle
Les alucites dénouent ce songe sidéral

 

©hervehulin2022

Des pluies sœurs de lune peuplent le ciel d’écume
Ce sont là de vastes fontaines en voyage
Des vastes navires en marche sur le monde
Des pluies couleurs de neige au bas du ciel d’écume
Voguent échevelées voguent et sonnent l’âge

Ainsi venu le temps, ainsi venu l’hiver,
Les neiges frileuses soulevèrent le nord
Un élancement de sable au salut blanc de l’aube
Elles quittaient la terre, en fumée, sans remords
Ces ondées nouvelles, ces tiédeurs soudaines
De mémoire d’homme, qui donc vit l’hiver en vol ?

Et ce furent des pluies, des pluies envers le songe
Sablier de brume pour accueillir la terre
Elle revenait, l’eau, sans mesure et première
C’est un noble retour dans le cœur vieux des hommes

Il tombe sur la ville un applaudissement
Des vents. N’était que ce bruit frêle comme est l’âme
Aux instants de pâleur, l’homme enfin confiant
Recueillerait demain aux formes découvertes
La tiédeur de l’effort comme l’or d’une flamme
Et chantent les pluies O sources génitives
Des pluies de mémoire, des pluies fauves et noires.

Au souffle des reflux celui de la défaite
La mer est en voyage et son courant se perd– Âme !
Tu n’es plus le miroir traversé de saisons
Où le rire des nuages fut l’orgueil du jour – Homme !
Où donc est ton silence ? Où donc est ta foi, où donc ta raison ?
Dans le train chagrin des âmes trahies
C’est un puissant désastre et que les pluies t’emportent !

Les augures du soir étaient beaux et menteurs
(Ils montrèrent l’astre promis
Le juste de l’honneur, l’orgueil des cités vertes
Un présage assuré dans l’éclat des fontaines)
Mais tout l’or du monde désespérait les songes
Comme femme en son voile l’aube restait promesse
Pluies fortes, pluies trompeuses ! Où est votre promesse ?

Sous la pourpre trempée des princes un mensonge
Toujours revint. Des pluies moqueuses, des pluies rouges
Marchaient comme un tambour au front d’armées sauvages
Rires dissolus des vainqueurs ! – Armes avivées d’éclairs !
Tout n’était que violence aux hommes sans mesures
Et le désert rendait cruels les chevaux mêmes

« Mais que reste-t-il donc du rire des fontaines ? »
Sauf l’antique blancheur des neiges si pures
Des cités éventrées, des peuples éclatées
Des arcs de pierre à genoux puis des vallées closes.
Là-bas comme un miroir d’hiver lègue à la terre
L’argent blanchi de ses névés
La lisière des eaux sur la pâleur des roses

Et mon rire n’est plus cette armure enneigée
Où je croyais enclos tous les vaisseaux du monde ;
La tristesse hume les embruns de sa présence
Je ne sais plus si l’âme est une aurore blonde
Où rien que ce guerrier qui compte les années
Qu’est devenue la grâce du silence souhaité ?
Et la pudeur de l’ombre au front des cités vertes ?
Mon cœur quelle est donc cette grâce qui trahit sa douceur ?

Au matin mûri d’attente
Voici que dessus la ville et le déclin des pierres
Dessus le jour, dessus l’orgueil des astres promis
Comme s’ouvre l’envol d’un millier de colombes
La nuée des anciennes promesses quitte le monde
Il pleut devant l’horizon des brumes
Des pluies sœurs de lune peuplent le ciel d’écume
Et c’est déjà l’heure qu’il faut choisir un monde
Y vivre et s’y soumettre et n’y rien regretter
Des neiges tant aimées du ciel O mon coeur
Sous la rumeur changeante que font les pluies du soir
D’où vient donc cette ondée qui éclaire un espoir?

 

 

©hervehulin2021

Echelle conoscopique: 6/10. 

Ceux qui ont pu avoir la chance d’observer le léopard des neiges savent qu’en certaines circonstances, la beauté contemplée de la nature nous rend meilleurs.  Ce félin si rare est peut-être le plus magnifique de son genre, et, en tout cas, le plus mythique. Peter Mathiessen, lors d’une longue expédition au Népal en 1973, l’a cherché pendant des semaines dans les altitudes de l’Himalaya. Il ne l’a pas trouvé. Et il s’en est trouvé heureux. Le secret du fauve était intact et vainqueur une fois de plus, de la curiosité humaine et ses vénérations faciles. Quasiment inobservable dans les hauteurs de son habitat ou la ténacité humaine se perd, l’animal garde une aura sans égal dans son univers.  Seul son puissant cousin le tigre montre un charisme comparable.

Ce joyau disparaît comme le monde qu’il habite. Sa beauté devient un songe.

Lisez-ça :

« Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré. Elle levait la tête, humait l’air. Elle portait l’héraldique d’un paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel, à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l’automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d’armoise, le secret des orages et des nuées d’argent, l’or des steppes et le linceul des glaces, l’agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s’était vêtue avec la Terre. »

                                                              Sylvain Tesson. La panthère des neiges. Gallimard. p 106.

Alors, voilà, les rois des royaumes finissants se font les présents qu’ils peuvent. En 1975, Juan Carlos 1errétablissait la démocratie en Espagne. Cette action noble n’autorisait pas cependant à faire n’importe quoi et se parer avec la mort d’un univers. Le roi d’Espagne aurait pu refuser ce magnifique manteau fourré en léopard des neiges (espèce protégée par les accords internationaux Cites), cadeau fait par Noursoultan Nazarbaïev, président du Kazakhstan, en 1998. Il ne l’a pas fait.

 

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Gnathon aime sa personne, et elle le lui rend bien.  Souvent, on l’invite, on l’appelle, lui-même, sa belle personne, et tout son attirail. Ses costumes taillés en tissu italien, ses cravates fleuries, tantôt sa mini-voiture sport, tantôt son scooter avec sono intégrée, son téléphone dernier modèle, ses gadgets. Vient-il dîner ce soir ? On l’attend, il tarde, mais juste ce qu’il faut pour qu’on s’impatiente un peu mais qu’on ne s’agace point. Il arrive juste quand tous les convives sont déjà là et ont pris le temps, pas une minute de plus, de se dire à voix haute : « Où est Gnathon ? Que fait-il donc ? Viendra-t-il ce soir ? ». Le voici, enfin, on l’entend dans l’escalier, puis sur le seuil. Il amuse en ne sonnant pas, mais frappe fort sur le bois de la porte « police des mœurs ! » hurle-t-il, et tous s’esclaffent, sauf un ou deux, qui le connaissent moins. Il fait alors son entrée, et ne se fatigue pas à aller jusqu’au bout des salutations. Dès la troisième poignée de mains, il se tourne vers la salle à manger, et clame : « quand est-ce qu’on mange ? je tombe, je meurs ! » On rit. A table, il se place tout seul, au centre. Il se sert et parle en même temps. Il raconte sa journée, moque ses collègues, ses clients, il cite les noms comme si chacun les connaissait comme lui, et ne s’occupe pas d’écouter les autres. Quand seule sa personne est son sujet, son registre ne cesse d’être comique ; quand ce sujet est d’une autre, qui voudrait bien placer qu’elle existe, notre Gnathon devient grave et le ton est sévère. Quand la conversation lui échappe un peu, il ponctue de sonores : « Ah bon, Non ? N’importe quoi ? vous y croyez, ça ? » et en récupère le fil. Et il passe vite à autre chose. Il raconte encore, et coupe la parole pour substituer au plus vite, son histoire à celle d’une autre qui commençait, son opinion à celui-ci qui entendait exprimer la sienne. Parfois, il interroge un invité, n’écoute jamais la réponse. Quand il mange, il parle, sans cesser de mâcher ni prendre la peine d’avaler. Il parle tout le temps, de tout, sur tout, il parle tout seul. Il fait bien du bruit en mangeant, en buvant, pioche dans le plat de viande avec sa fourchette, coupe le fromage avec son couteau,  lèche la cuillère des îles flottantes et la rejette dans le plat. Il vide son verre, englouti le vieux Corton à bonnes goulées, puis souffle fort, et le tend à nouveau pour qu’on le resserve très vite. Le moment prend fin, Gnathon est fatigué, les invités sont partis. Il se ressert du café, mais plus personne pour l’entendre… Salue ses hôtes, plaisante que l’adresse est bonne et qu’il reviendra. Il s’en va laissant dans son sillage la nuée discrète d’un soulagement. Lui et tout son attirail, son verbe haut, sa gloire apparente, son triomphe concentrique et son appétit sans faille d’être ce qu’il est. Mais peu importe. Il sait et ne doute pas, qu’on le réinvitera, dans peu de temps.

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C’est une bien étrange constante de notre temps et de notre peuple que cette passion de se clamer dans la conversation le meilleur ministre de toute chose. Qu’une guerre éclate aux antipodes, qu’un déluge ou une épidémie se déchaînent, qu’une nouvelle loi déchire la société, voici que sans appel et sans délai chacun se met en tête de régler l’affaire qui gronde. Et nos gouvernements, quelle qu’en soit la couleur, sont soudain réduits au profil d’une puissance hostile, poussée par des intérêts occultes, dont le grand dessein est de nuire à tous. La solution qui nous gouverne ne sera jamais la bonne. A la terrasse de son café familier, dans le fauteuil de son séjour, un verre de vin blanc à la main et ses amis ou sa famille disposés en arc autour de sa personne, notre citoyen égrène les réponses faciles qu’une juste et saine politique aurait dû produire.

Ariste est bien installé dans son propos, il règle en bonne compagnie la question du chômage de masse. Il suffirait de ceci, et de décider une fois pour toute que cela est ainsi, et montre qu’il faut voir les choses comme ça. Et voilà tout, ce n’est pas compliqué, mais que voulez-vous, ceux qui gouvernent la France sont des ânes, et ils n’ont pas saisi cette vérité première. Et voici Cléon, qui traite la gigantesque question de l’effondrement du climat. Qu’on l’écoute et le laisse agir, et le genre humain s’en portera mieux. Les choses sont pourtant simples, si les autorités pouvaient l’entendre, il n’y a qu’à faire une loi qui prescrirait de faire telle chose ou approchant, au contraire de ce qu’a entrepris ce pauvre gouvernement qui fait bien fausse route depuis le début, ou du moins, depuis qu’on en parle ; et d’ailleurs, il y a bien des choses dont on ne parle pas, de façon fort volontaire, on le sait bien car tant de causes nous sont cachées, pour qu’on n’en saisisse pas la clé; somme toute, cette affaire de climat qui se réchauffe, c’est bien plutôt la question d’un mauvais gouvernement. Et Léandre, voyez comme il a tant d’idées justes pour rendre définitivement soluble cette terrible problématique des migrants ; il suffirait de décider ainsi, et il n’y a qu’à, une fois pour toute, faire en sorte que voilà, et le sort de ces pauvres gens sera établi, et celui des autres enfin soulagé. Il n’y a pas d’explications autre que l’idiotie de nos princes et de leurs armées de complices, tout verrouillés qu’ils sont dans le système qui les fait tourner sans fin, à cette situation qui nous fait déferler sur nos rivages des hordes de miséreux, pas toujours innocents, il faut bien le dire ; et notre Léandre, lui, n’a pas peur de le dire, d’autant plus qu’en toute circonstance, sa conviction citoyenne procède d’abord du fait qu’il a raison.

Après avoir retourné les problèmes de sa nation une fois pour toute, Ariste est en difficulté devant son écran, les rubriques de sa déclaration d’impôts en ligne ne lui parlent pas, il n’en saisit rien de l’ordonnancement, au point d’en perdre le sommeil; Cléon est vaincu, abattu même par cet étroit dégâts des eaux de la cuisine, après qu’il a constaté que sa police ne l’assurait pas contre ce drame, pour la seule raison  qu’il s’est trompé de clause au moment de la signature; et notre Léandre, impuissant face aux coups de la fortune contre son foyer, succombe à l’adversité de ses propres dépenses qui ont mis sans prévenir son compte en banque en grand découvert.

Ces grands politiques qui entendaient soulager le peuple de ses soucis, mettent soudain genoux en terre. Pourtant, ces contrariétés sont toutes normales. Toujours face aux petites affaires sombrent les grands hommes d ‘État.

 

Qui es-tu, Dorinte ? discrète et tenace, te connait-t-on véritablement, toi qui toujours bouge au premier plan ? Tu parles et agis sans cesse, et toujours au travail. Ton labeur te met toujours en mouvement. Tu es là et ailleurs, partout où se porte le regard de ceux qui t’approchent. Tu occupes le temps et l’espace. On te voit sans cesse avec un dossier, agitant des papiers, l’œil vissé à l’écran de ton ordinateur, et quand tu n’es pas soudée à ton bureau, tu l’es à ton portable. Quand tu ris, c’est d’une histoire survenue à un collègue, dans son bureau ; quand tu racontes, c’est une réunion, et quand tu te moques, c’est de la cravate d’Argan du service comptable, ou la récente coiffure de Doramène à la banque d’accueil. Tu passes dans la rue, c’est en scrutant des pages, en téléphonant à voix très haute, et on t’entend régler vite fait le problème de la salle du congrès, comme celui de la clôture budgétaire, le contrat du nouveau stagiaire et n’oublions pas le client mécontent que tu as rattrapé d’un seul appel, entre Bastille et République. Tu ne vis pas dans le travail, Dorinte. Tu es le travail ; tu incarne l’ambition et la carrière. L’énergie et la considération. Mais pourquoi donc es-tu si indispensable ? Mais quel est ton travail, Dorinte ? Nul ne saurait le dire, parmi tous ceux que ton spectacle afflige chaque jour. Toi-même, connais-tu la direction que cette vie, pourtant choisie, t’impose?

Mauve et tranquille
Figé dans son reflet
Le soir comme un songe essoufflé
De l’étang ravit le miroir
Et moi j’envie le soir

Je suis le porteur d’eau
L’ombre ployée qu’effleurent les roseaux
Mon échine lasse et docile
Epouse le tracé courbe des saules
La lourde jarre hissée à mon épaule
Chantonne combien nous sommes fragiles

Combien nous sommes fragiles
Nos jours sont d’un sable indocile
Comme le soleil tremble au fond de l’eau dormante
Le temps que nous volons est une arche d’argile
Une idole pensive au regard qui s’absente
Le soir dans l’eau sombre son halo s’annihile

Et moi cristal rêveur j’envie le soir qui passe
Je hume le rivage et sa fraîcheur facile
Je pense aux hommes las que la vieillesse enlace
Ou rend sage je rêve de soleils graciles
Et tremblant d’amour au tréfonds de l’eau froide
Je pense aux fleurs d’eau que la jarre tient captives
Quand pourrais-je vivre en chair mes désirades
Je suis le porteur d’eau et l’âme est fugitive

 

 

©hervehulin2021

Un homme de caractère est celui qui avance et parle en même temps, un homme qui ne craint pas en toute circonstance, d’opposer son point de vue à celui des autres, quitte à s’envoler d’une voix forte  et avec gestes des mains pour souligner l’ardeur du propos ; celui qui interrompt, dispute, mais décide ce qui convient ; qui écoute mais jamais trop longtemps, pour toujours conclure devant un auditoire hébété, qui exprime avec des mots qu’on croit plutôt rares, sans affèterie, qui  sait punir et remontrer, mais on en dira que c’est juste. Celui qui attire, qui inspire, et qui reflète. Il est celui qui impose par son geste et son discours inlassables. Il rapporte bien des paroles qu’il a échangées avec des puissants, il en abreuve ses amis, ses collègues. En ville, au travail, et parfois même en famille, il ne cesse d’affirmer. C’est un homme qui dit, et qui sait toujours.

Mais d’une femme qui se comporte de même dans le monde et fait exactement tout cela, on dira qu’elle est insupportable. Mais c’est une femme, et c’est pourquoi ce sera dit.

 

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Regardez Cléante, comme il est rivé sur son ordinateur ; son jeune âge, sa myopie et son teint pâle ne peuvent vous abuser. C’est un mage, le cliquetis de son clavier est en train de transformer l’univers, ses pouvoirs sont redoutables.

Ce drôle de travers dans lequel a sombré notre temps veut que chacun ait désormais le pouvoir de produire sa vérité sur toutes les affaires actuelles ou anciennes du monde. De nouveaux moyens le permettent, à exploiter sans modération. Prodige de la distance et de l’internet. Il suffit d’ouvrir un compte via un écran lumineux, derrière lequel des mots et des images sont doués d’une animation autonome. De s’offrir un faux nom, de préférence ridicule mais qui sonne bien.

Et voilà tout ce qui autorise à nier que l’homme a bien marché sur la lune, qu’il a bel et bien existé des dinosaures à l’origine des espèces, que six millions de juifs ont été assassinés en masse pour la seule raison qu’ils étaient juifs, que notre terre est bien ronde, ou encore qu’un virus a bien abîmé notre civilisation tout entière en ce début de siècle. Le doute d’abord, puis de nouveau le doute, et enfin, le mensonge, ainsi envoyés par brèves secousses, rencontrent quelques milliers de lectures, qui vont chacune servir à transmettre la chose à quelques milliers d’autres, jusqu’à ce que le nombre contaminé atteigne un si volumineux écho que la vérité antérieure s’amenuise, perde son éclat, et se laisse ainsi recouvrir, privée de ses immunités. C’est une vaste énergie que la faiblesse de l’esprit a ainsi exhalée. L’ignorance, prenant une écrasante revanche sur le travail ardu de la connaissance, est désormais si puissante de son obésité sans limite, qu’elle peut substituer sa couleur criarde aux tons très agencés de l’histoire. La vérité n’est plus le projet du savoir, ou la destinée de la philosophie, ou le sel de la sagesse. C’est un droit individuel, plus encore, une jouissance, sans frais de surcroît, dont il serait idiot de se priver. Un mot, une image, répétés à satiété, et voilà une apparition qui change l’ordre du monde sans combat ni révolution. La vague roule et enfle à chaque battement, elle roule autour de la terre et prend bientôt de l’océan, le souffle et l’horizon. Dans l’instantané d’une rumeur solide le monde se transforme d’un battement de cil. Des êtres apparaissent, d’autres très anciens s’évanouissent. Des siècles se recomposent, d’autres se disloquent. Des continents sont redessinés. Les coupables d’hier deviennent les victimes d’aujourd’hui. Des noms sont damnés et d’autres bénis ; des statues sont abattues, des temples invisibles se dressent tout seuls, sans même la main de l’homme. Sous le seul reflet pâle des croyances, des fantômes apparaissent et de nouveaux dieux naissent sous nos yeux. Des sortilèges aveuglants, d’un souffle, effacent les cités millénaires. Les circuits numériques tissent un empire sans contour. Plus encore qu’un empire, c’est un nouvel âge qui commence, peu soucieux de raison – cette raison assommante depuis des siècles – et nourri de sa propre invention. Un âge d’argile, un âge vraiment moyen.

Regardez Cléante, comme il écrit avec vigueur sur son clavier. Certes, il a la vue basse, à force de fixer son écran. Il traque les intentions secrètes des puissants qui s’accrochent à l’ordre du monde visible. Il serre les dents, en secrétant, un peu endolori, encore une nouvelle vérité. Personne ne l’arrêtera dans son œuvre de déconstruction ardente. Le monde est à lui. Voilà, ça claque sur la touche Entrée, et s’envole une pensée qui va bouleverser les anciens systèmes. L’horizon bascule. Tremblons, amis des arts et des lettres. Prosternez-vous. Voici revenu sans partage, le temps de la magie, où les sorciers sont inquisiteurs en même temps.

 

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Arsinia a de l’esprit, mais il est assassin. Elle n’aime personne semble-t-il, et montre en toute circonstance l’usage de dire du mal de tous. Son jugement est sur le fonds toujours égal. Sitôt qu’on cite un nom dans la conversation, elle envoie tout sourire son avis avant même qu’on ait pensé à lui demander. Chez elle c’est une nature, et elle manifeste un réel talent ; son verbe est alors imagé, orné de formules pertinentes, et bien sûr de conclusions fatales. Écoutez-la.

Celle-ci ? Son bavardage brillant cache en réalité un complexe douloureux envers les hommes, qu’elle n’a sans doute, malgré son âge, jamais connus. Et celle-là ? Elle occupe certes une place importante dans cette hiérarchie, et fait preuve de belles qualités au travail ; mais regardez bien la justesse et le moulant de ses jupes, et vous saurez comment elle a obtenu ce poste, à la place de tel autre à qui il était promis, paraît-il : ceci de source sûre, d’ailleurs c’est au cinquième étage qu’on lui a dit, vous voyez bien d’où ça vient, c’est du solide.

Celui-ci ?  C’est un fait qu’il est très apprécié mais Arsinia a eu des échos, de gens qui travaillent dans son équipe, et c’est un autre fait que ça ne se passe pas bien du tout, il n’est pas à la hauteur ; d’ailleurs, c’est celui-ci même dont elle vous parle qui ne lui a pas caché, pas plus tard que l’autre jour à la cantine, qu’il prenait des antidépresseurs pour essayer d’encaisser la charge de responsabilités de ses fonctions. Et celui-là ? De source sûre – son épouse pour tout dire, avec qui on est très amie – son amabilité notoire peut étonner car chez lui, il est souvent violent et très jaloux, et il y aurait même quelque soupçon d’addiction à la boisson, mais ça, ce ne sont que des rumeurs.

Arsinia empoisonne même ceux et celles qu’elle imagine bien aimer. De Philinte, elle soutient avec vigueur que c’est un garçon admirable, un esprit fin et toujours d’humeur égale, avec qui c’est un vrai plaisir de converser en toute affinité ; mais ce garçon formidable ne travaille pas, il faut bien le dire, il n’occupe pas un véritable poste, il ne fait rien, et on l’a mis là parce qu’on ne savait qu’en faire et qu’il n’était plus capable de progresser. Et de Phyllis, qui est vraiment d’une rare intelligence, et assurément une des toutes premières compétences financières de la maison – sans doute la première – on doit reconnaître, cent fois hélas pour elle, qu’elle n’y arrive pas, elle est complètement dépassée par le niveau relevé de ces tâches, la malheureuse; d’ailleurs, il y a de grosses tensions avec sa hiérarchie, et il est fort probable qu’elle ne conserve pas ses fonctions d’ici la fin de l’année, c’est ce qui se répète sous la main, au cinquième étage toujours . Et d’Alcmène, que peut-elle en dire ? Rien de mauvais, car Alcmène est une admirable personne, une incroyable travailleuse, si ce n’est que son seul drame est d’être terriblement seule dans sa vie, depuis toujours, sans amour et sans amitié, ne le saviez-vous pas ?

Les esprits médiocres ont pour nature de s’inventer une forme d’immunité dans la médisance. C’est un art de ne pas aimer les gens avec qui on parle, on travaille, on vit, ou, tout simplement, on partage la terre et son espace. Il mobilise du talent, de l’innovation et de la constance. Arsinia n’aime personne semble-t-il, et certainement pas elle-même. Chacun est habitué à son débit, si bien qu’on écoute, comme une antique rivière à présent polluée, Arsinia charrier sans ralentir ses limons infectés.

Mais comme tout un chacun dans n’importe quelle collectivité d’individus, elle aimerait tant être aimée. Et c’est aussi un art que d’être détestée de tous. Ceux qui brillent dans cet art-là seront toujours experts dans cet art-ci.

 

 

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Théramène encore enfant, avait rêvé sinon d’être riche, du moins d’avoir assez pour ne pas compter et s’offrir ce qu’il voudrait. Pour cela, il a  étudié bien, travaillé bien, avancé bien ; de la sorte que jeune déjà, il a accèdé à un bel emploi ; assez vite il y excelle, et sa rémunération lui permet de bien jouir de la vie à cet âge qui la croque avec envie. Il se vêt avec goût, profite de bien des spectacles, et, autant que possible à cette échelle, peut séduire des amis et des femmes. Mais très vite, il lui paraît que cet emploi reste étroit, et qu’il a envie d’accroître ses ressources, pour vivre encore plus et mieux. Sa ligne est alors simplement bornée : gagner deux fois plus que ce qu’il gagne alors, point. Il fait tout pour mener à bien cette ambition, à l’âge ou la jeunesse croise un peu de maturité. Il cherche, fait quelques candidatures et, toujours heureux dans son chemin, trouve ce qu’il veut. Un nouvel emploi lui double en quelques années son revenu ; il en profite tout autant qu’avant, mais se sent vite à l’étroit. Il prend goût, voyez-vous, aux voyages, aux beaux magasins, et n’est restaurant pour lui que celui qui lui mange un dixième de son salaire en un seul repas. Et c’est bien comme ça. A ce moment de son existence, ne récolter que deux fois plus lui paraît une perspective sage, et accessible. Pas question de ne pas vivre à force d’ambition et de travail. Mais en travaillant toujours mieux et un peu plus, et consacrant plus de temps à sa carrière, le voici qui monte encore dans la hiérarchie de son métier. Son revenu suit bien évidemment, et lui ouvre encore de nouveaux horizons. Ses voyages sont plus lointains, puis plus luxueux ; ses loisirs avancent dans les mêmes proportions. Au théâtre, à l’opéra, il ne choisit que les sièges en carré or. Mais soutenir ce train exige vite quelques sacrifices ; ses horaires de labeur s’étirent encore sur sa vie, il quitte très souvent quand il ne fait plus jour ; d’ailleurs, ceci lui plait assez, il en est d’autant respecté de ses confrères, et surtout de ses collaborateurs. Ses amis vantent sa réussite. Un jour, arrive bien ce qui doit arriver : sa direction lui offre un poste plus élevé encore, mieux payé encore- soit le double ou presque. Il sait qu’il faudra s’y livrer plus absolument que ses précédentes années ; mais le prestige et le salaire en valent plus que la peine. D’ailleurs, on s’arrêtera là. N’a t-il pas déjà deux fois doublé ses gains au travail ? Plus besoin d’avancer ni de gagner plus. Bien sûr, il a moins de temps possible pour dépenser ses puissants revenus, qui font  souvent pâlir autour de lui ; mais ces rares moment n’en sont que plus appréciables. Les dîners qu’il offre sont entièrement produits des meilleurs traiteurs.  Ses maîtresses, bien que parfois lassées de le rencontrer si peu, et de le connaitre moins encore, ne se lassent jamais avant qu’il leur ait offert de coûteux bijoux. Ses voyages baignent alors, à ce moment de sa vie, dans un luxe aveuglant. Son appartement dans le cœur de Paris est celui dont tout le monde rêve. Les meilleurs médecins protègent sa santé, les clubs de golf les plus chers lui donnent le sport dont il a besoin- quand il en a le temps.  C’est un couronnement. Voici que les années  s’acheminant, Théramène commence à s’occuper de sa retraite ; pour garantir un niveau suffisant au maintien de ses plaisirs qui l’ont toute sa vie accompagné, un nouvel – et ultime-  échelon lui semble indispensable. Car à quoi bon la retraite, si nulle ressource pour en jouir comme il convient ? Il ne se contentera que de peu de chose mais ne veut pas perdre de moyens. Surtout pas percevoir plus, mais au moins maintenir un palier comparable. Alors voilà, il fait connaitre son vœu, rassemble ses relations influentes, il manigance un peu – à ce moment de sa vie, il est bien connaisseur des pratiques requises, et très habile à ce jeu depuis toutes ces années – et il atterrit directeur général ou quelque chose d’approchant. L’apogée. Son salaire encore gonfle, cette fois, non par ambition, mais simplement pour continuer à vivre semblablement ; de dîners, des séjours, des costumes encore plus fabuleux. Quel bonheur de si bien gagner sa vie, et de ne même plus savoir ce qu’on donne comme impôts !

Mais les dernières années de cette vie filent très vite, engloutis par les responsabilités et leurs insatiables commandements.

A présent, voici que vient le premier jour de cette retraite attendue au terme d’un si glorieux parcours. Le compte en banque garantit de beaux moments. Théramène est donc chez lui, seul, oisif enfin, le front contre la baie vitrée du grand salon ; la belle vue sur Paris est décolorée sous la pluie de novembre.  Il se dit qu’il est bien tard.  Il aura réussi de passer toute sa vie à doubler son salaire, à monter l’escalier, à consumer son esprit à cette ambition, sans avoir vraiment commencé d’avoir vécu.

 

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Pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? Pourquoi donc cette éternelle passion de ravager son semblable, de briser ce miroir de lui-même ?

Beaucoup font la guerre pour leurs dieux, leur culte, leurs idoles ; pour protéger leur république, ou étendre leur empire ; pour exterminer tout un peuple, ou se préserver de l’extinction. Ils font cela aussi pour protéger leur territoire, leur cité, ou simplement pour l’honneur de leur mémoire. Souvent pour leur liberté ou ce qu’ils imaginent comme tel. Certains pour l’avenir de leurs enfants, pour espérer d’un monde meilleur, ou en éviter un pire. Sans autre cause que l’orgueil aussi, quelquefois, pour se distinguer de la foule et sa commune valeur. Ou encore, parfois, pour la terrible passion du carnage.

Mais d’autres ne mourront que pour le souvenir du trottoir familier sous la pluie, l’odeur du café le matin, dans la maison, ou encore le contact d’un tapis sous le pieds nu, le rire d’un petit enfant ; que pour ces habitudes et ces goûts de tous les jours, ces gestes sans nom accomplis depuis des années, d’une essence invisible et indispensable ; seulement pour la banalité de ce qu’on fait chaque journée qui passe, sans y prendre garde. Alors ceux- ci seront seuls vainqueurs.  Et les autres sont déjà vaincus.

 

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Alcibiade est un citoyen politique, élu du peuple. Il travaille, sans compter son ardeur, pour l’intérêt général. De celui-ci, il a l’instinct et l’ambition. Cette ambition qui le porte et le façonne. A l’Assemblée, il propose et interpelle sans lasser. Il est souvent vu dans les rues, sur les places, sur les marchés, partout dans les espaces où la vie publique se joue, partout où son mandat l’appelle. Bien des gens vont au-devant de lui sitôt qu’il se montre, lui serrent la main, et lui parlent d’eux et de leurs affaires. Tantôt il interroge, tantôt il répond. Mais jamais il ne se détache des préoccupations qu’on lui soumet. Sitôt qu’il s’éloigne, on parle de lui durablement. D’ailleurs, cet affairement dans la vie de la cité, et de ceux qui la composent, ne plaît pas toujours, pas à tout le monde. On le juge trop présent, il est toujours en vue. Partout l’attention est captée par ses mots et ses actes ; il fait de la politique, disent certains, il est loin de l’esprit public, ajoutent d’autres. Il fait surtout de la politique, avec un bien petit p, surenchérit celui-là qui le saluait tout à l’heure. Cette attention soutenue aux autres, est trop marquée pour être sincère. Il n’y a aucune raison de faire confiance à un homme politique, répète cet autre. Ces gens-là sont loin du peuple, et ne courent que pour leurs seuls intérêts. Très peu sont honnêtes, tous sont menteurs. Tous sont de la même caste, si étroite. A vrai dire, ne sont-ils pas détestables, tous autant qu’ils sont ?  Alcibiade est bien de ceux-là. Ainsi, tous le dénigrent et le détestent du seul fait de la fonction qu’il assure, et du tour qu’il imprime à cette mission que l’élection lui a commandée. Pourtant, sa position n’est que l’effet du mandat qui lui a été confié. Faut-il qu’un peuple se déteste lui- même sans limite, pour mépriser à ce point le produit de son suffrage.

 

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Clitandre est réputé d’un faible caractère. Il ne s’oppose point en toute circonstance à ceux qui parlent fort et condamnent les personnalités de la vie publique en trois ou quatre mots pas plus ; il n’aime pas les conflits et parle souvent d’un ton modéré ; il semble apprécier la mesure, et le compromis. La polémique le lasse, il préfère écouter les propos que les briser. Il est attentif au sort des autres, et leur point de vue toujours l’intéresse. Il ne riposte pas à ceux qui le contredisent abruptement. Les excès mêmes de quelques disputes l’ont fait parfois sourire, il a été vu se comporter ainsi ; il est indulgent devant l’animosité de ses pairs, et ne répond pas toujours. Lorsque certain l’agresse d’un propos tranchant, et le somme de prendre une position du même mordant, et le pourchasse jusqu’au retranchement d’un cinglant : « et toi, Clitandre, soutiens-tu donc cela, qui est innommable, cette loi assassine et infecte, vas-tu nous dire ce que tu crois, oui ou non ? », il argumente, met en balance et face au ton qui monte, souvent il esquive. Les congrégations de voix fortes et de mots assassins ne le font pas reculer. Il fait des phrases affirmatives, et conclut toujours sur une issue positive. En vérité, la position des autres, même primaire, l’intéresse toujours plus qu’elle ne le hérisse. Pour toute ces causes, dans ce siècle qui brûle à son essor, où les opinions se déchirent avant même d’être saisies, Clitandre est réputé d’un faible caractère.

 

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Zélie est jeune, est intelligente, et ses succès dans les études le prouvent. Elle a réussi bien des épreuves et le niveau de ses notes, depuis qu’elle est entrée à l’école, toujours proche des sommets, n’a jamais fléchi. En toute circonstances, elle a montré des facilités à comprendre et partager ses connaissances. Elle a souvent impressionné ses professeurs, et ses camarades toujours. Zélie manifeste des déductions étonnantes, et elle sait produire des idées puissantes. Tous lui prédisent un bel avenir, et une merveilleuse carrière. Elle dominera facilement les plus hauts concours, se jouera des sélections. Elle exercera des responsabilités dans le meilleur monde, elle contribuera aux décisions des élites, celles qui orientent le sort des sociétés. De grandes découvertes de la science sont peut-être à sa portée, ou encore des solutions économiques sans précédent.

Alors, à présent presque adulte et sûre de ses capacités, elle s’engage sur le seuil des grandes écoles. De la plus prestigieuse d’entre toutes, elle affronte aujourd’hui la première des épreuves écrites. La gorge un peu serrée, le cœur battant, dans la grande salle où des centaines de jeunes gens sont rivés aux petites tables d’examens, rigoureusement alignées, elle scrute, sitôt distribué, le feuillet du premier sujet de mathématique.

Immédiatement, tout autour d’elle, au tréfonds d’elle-même, l’univers s’effondre, et avec lui toute la courbe d’un si bel avenir. Des projets encore vivants il y a une poignée d’instants, ne palpite plus guère qu’un champ de ruine. Zélie sort de la salle, elle sait que jamais elle ne reviendra en arrière. D’un coup d’œil elle a compris. Avec cette belle et vive intelligence qui l’a portée depuis son enfance, elle a jugé en une seule seconde cette équation hors de sa portée. La loi des mathématiques, à qui nous remettons le soin de choisir les meilleurs, a commis ce jour un mauvais choix fatal. Une découverte indispensable à la solution du cancer ne sera jamais inventée. Ainsi un x trop secret a bousculé la trajectoire d’un bel avenir, et avec, tout le progrès d’une société.

 

 

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Démophile est partisan absolument de la République ; mais la nôtre, soutient-il, n’est pas celle qui convient, elle est farcie de défauts, de pesanteurs, d’inégalités accablantes, et son régime est incapable de satisfaire le peuple, qui reste trop loin d’elle. Elle ne vaut rien. Ce qui lui faut, à cette république, c’est un homme fort, une véritable poigne, et surtout, de l’ordre. Il est un démocrate convaincu ; mais il faut bien le dire, pour peu qu’on dispose encore d’un peu de bon sens, que cette démocratie est finie, et tous ses dignitaires sont des bons à rien, ses élites sont moisies jusqu’au noyau ; les élections en sont inutiles, et lui-même ne se dérange plus pour voter depuis un bon moment. Il est tout autant pour l’Europe, sans concession, mais pas cette Europe-ci, qui est loin de tout et n’entend rien à la cause vraie des nations. Il faut une autre Europe, une vraie, sa conviction sur ce point ne bougera plus. Il est engagé sans réserve sur l’écologie ; mais pas cette écologie qui ne veut que nous punir encore, et n’a d’autre but que nous gêner dans la vie, nous empêcher d’utiliser la bagnole et le lave-vaisselle autant qu’on le souhaite. Il est même fondamentalement pour l’impôt, et nul n’en sera surpris, car la contribution fiscale est un acte citoyen plein et entier, le fondement du contrat social ; mais il n’est pas pour ses impôts à lui, plutôt ceux de ses voisins, car lui paye bien assez comme cela et il en est lassé. Il est pour toute sorte de réformes, mais pas ces réformes qui s’imposent sans qu’on les demande, et qui changent tout le temps plein de choses à vous mettre en permanence les dessus à la place des dessous. Démophile est hostile à ce qui est, mais favorable à ce qui n’est pas. Démophile est français, vous l’aviez compris.

 

 

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Il y a des livres comme des personnalités. Ce sont des rencontres dans la vie d’un lecteur, dont certaines s’effacent, mais d’autres jamais. On les découvre, on les apprécie. Et vient un moment qu’on ne les oublie plus, et qu’on a hâte de les retrouver, qu’on a le besoin d’en nourrir sa mémoire.

Lamartine est resté un auteur sous-estimé probablement dans les lettres françaises, et dans le goût dominant des lettrés. Il reste l’auteur du Lac, et un poète romantique contemplatif, plutôt bourgeois. Son échec cinglant lors de l’élection présidentielle en 1848 a réduit la notoriété de sa carrière politique au dérisoire. C’est un juste rêveur, un mièvre, une sorte de notable poète.

Pourtant, Rimbaud le désigna comme le premier « voyant » de la poésie contemporaine (certes, « trop enfermé dans la forme vieille »). Sans trop d’écho, des hommes d’État progressistes se revendiqueront de lui, comme Pierre Mendès-France ou François Mitterrand.

Il aura été un humaniste inaltérable, et on le verra bien, dans ce long Voyage, toujours attentif au sort de l’autre, toujours voyant (au sens Rimbaud du terme) un homme ou une femme là ou d’autres de son temps n’auraient vu qu’une couleur de peau ou une religion lointaine.

En 1831, Lamartine entreprend donc ce qui, plus qu’un voyage comme l’annonce modestement le titre, est une véritable expédition, où il laissera d’ailleurs l’essentiel de sa fortune.  Il loue pour deux ans un brick complet avec équipage, – puis un second, pour des motifs tragiques -emmène des amis, plus de cinq-cents livres, son épouse, et, pour son malheur, sa fille, Julia.  Car Lamartine est un notable, une célébrité : un nombreux comité se réunit sur le quai de Marseille, auquel se joint vite une foule joyeuse, pour saluer son départ en grand pompe. Là-bas, dans son périple, à Jérusalem, Damas, Constantinople, son nom seul lui vaut d’être accueilli et protégé par des puissants, qui lui ouvrent les portes fermées à d’autres que lui, produisent des recommandations, voire des escortes armées. Nerval, lui, plus romantique et mystique encore partira et accomplira le voyage seul.

Lamartine est en phase absolue avec ce monde de l’orient, ce foisonnement d’hommes et de couleurs, de pensées étranges, ce monde de souks, de couleurs, d’épices, et parfois d’esclaves, mais de mosquées et d’églises, d’hospitalités sans faille et de sectes anciennes. « Je suis né oriental et je mourrai tel. Une vie tour à tour poétique, religieuse, héroïque, ou rien ». Il en porte la passion en lui et la transcrit à chaque page, dans une langue claire et jamais apprêtée. De l’aquarelle…Cette passion brûlante pour ces terres, ces peuples, ne s’attiédit jamais au cours du miller de pages de l’ouvrage, dont le flux reste doux et soutenu.

Tout au long de ces deux années, Lamartine écrit sur un mode varié, qui tout en suivant le fil d’un journal, regroupe des thèmes (« peuplades du Liban », « Ruines de Balbek ») des épisodes (« visite au Pacha » « Récit du séjour de Fatallah Sayeghir ») et des lieux (« Jérusalem », « Damas » « Constantinople »). On s’y arrête de temps en temps pour des contemplations de paysages lumineuses, qui déploient les formidables qualités de styliste de notre Lamartine (n’oublions pas que c’est son premier ouvrage en prose). Des paysages si colorés qu’on les lit et les relit. Il arrête souvent son infatigable regard sur les hommes et les femmes, portraits du Pacha d’Égypte, comme des humbles peuplant les ruelles ; la longue description du marché aux esclaves de Constantinople est à cet égard un beau moment de littérature, ou s’entremêlent la compassion du voyageur et le regard acéré de l’écrivain ; mais les deux conjuguent leur esprit sur un même faisceau, qui pénètre loin dans les détours de l’âme et des hommes.  C’est cette variation de mode narratif et de style qui en fait la lecture si fluide et si heureuse, et qu’on se sent bien avec ce gros volume ouvert devant les yeux.

Il y a pourtant, en rupture avec cet esprit éclairé de découverte, et ce réel bonheur de la découverte de l’autre, un drame accablant que le lecteur devra bien traverser, tout autant que l’écrivain. La mort de Julia, emportée par une fièvre impitoyable en quelques jours, marque le centre de gravité de ce fabuleux livre, dont l’écriture sera suspendue à près de dix mois de deuil et de souffrance. Lamartine nous laissera, par ailleurs, sur ce moment de douleur sans retour le très beau et si triste « Gethsémani ou la mort de Julia », probablement un de ses plus émouvants poèmes. Puis, après une longue tristesse, l’écrivain renaît, reprend courageusement le pas sur le père, et le récit du voyage reprend.

Ce texte fera trace dans la tradition des voyages orientaux qui entraîneront les romantiques, entre le merveilleux Voyage en Orient (1851) de Nerval » et le légendaire l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) de Chateaubriand.  Il y a bien des livres comme des personnalités, qui, une fois rencontrée et reconnue dans leurs qualités, deviendront vos amis, des amis que vous aurez toujours plaisir à retrouver quand la vie l’exigera.

 

Alphonse de Lamartine. « Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un Voyage en Orient (1832-1833). »  Gallimard, Folio classique. 1146 pages.

 

 

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Ce premier roman d’Akwaeke EMEZI est celui d’une possession. Ada, jeune nigériane que nous suivons de sa naissance à son âge de femme, pourrait en être le principal personnage. Mais la trame du roman en décide autrement. A la suite d’un incident rituel, Ada est possédée. Des êtres issus de l’imaginaire africain ancestral – les redoutables Objange – vivent en elle, comme dans une coque, et l’habitent sans concession. Ada est leur chose, mais une chose nourrie tantôt de comportements bienveillants, tantôt de terribles punitions, parfois sans cause autre que le destin des Objange. (suite…)

Notre monde se guérit de sa douleur grâce aux images qu’elle produit. Comme jadis Mithridate neutralisait ses venins par une accoutumance mesurée, les consciences ont secrété une puissante immunité. Saturés du poids des représentations, les sentiments peu à peu s’affadissent. La nuée des informations, qu’anime un mouvement en essor perpétuel, assaille nos esprits inquiets. Et nous contemplons. Le monde, et ses déviances criminelles, l’humanité dans ses détours assassins. Nous contemplons, nous nous habituons, nous nous éloignons des drames si proches qui sont le commun de la vie ordinaire des hommes. Et plus nous contemplons, moins nous compatissons. A force de fixer nos écrans et nos vingt-heures sans les regarder, que souffrons-nous encore des signaux du malheur ?

Que dans le juste cadrage de notre écran plat, ou celui qu’on peut tenir dans le creux de la main, une guerre ravage une contrée à moins de deux heures de vol, qu’elle déploie devant nous, sur de robustes créneaux horaires, sa fureur, ses massacres et ses pillages, ses génocides et ses viols de masse, et encore ses villes en ruine, ses enfants en pleurs pour la vie et ses mémoires à jamais meurtries, ce n’est là qu’une séquence de la journée qui s’achève. Qu’une épidémie d’un mal inconnu traverse la planète, ébranle les cités et les systèmes, dévaste les classes d’âge et les familles, désespère le meilleur de la médecine et nos savants les plus affûtés, ruine les progrès que la science proclame, tout cela laisse en écho une narration distancée, puis une sorte de surprise verticale quand la nouvelle survient que le voisin du cinquième est mort.

Des maux de ce monde en sang, les âmes modernes ont trouvé la guérison. Nous avons appris à vivre ainsi, avec le constant accablement du siècle en parallèle, tel un vieux couple trop habitué qui ne se regarde plus ; et des tourments de notre race, qui s’agitent sous les tropiques, ou du côté des pôles ou devant la porte, nous percevons les formes lointaines comme celle d’une guerre lunaire au travers du télescope entre nations sélénites.

 

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Orante est un brillant causeur. Il n’est pas dénué de fonds dans ce qu’il dit. Il a toute sorte de matière en tête pour nourrir la conversation des amis. Dans les dîners c’est un agréable convive, il anime la société et son débit est régulier, sans jamais être incessant. Il sait s’écarter de la conversation pour quelques tâches domestique qu’un maître de maison sait doser à propos.

Le dîner n’est-il pas en train de s’emballer sur le sujet de ces malheureux migrants, qu’après avoir envoyé, suite à un relatif moment de calme dans le brouhaha, que ces gens là pouvaient tout à fait rester chez eux s’ils ne voulaient pas être rejetés à la mer, ou plus simplement, faire dans les règles des demandes d’asile ou d’aide sociale, que notre Orante se retire apprêter le plateau de fromage. Le débat s’en est bien réchauffé, certain auront même ressorti sentencieusement toute la misère du monde etc, que la tarte aux cerises à la main, il envoie à l’assistance que ce sera notre devoir, devant les générations futures, d’opposer un peu d’humanisme à la sécheresse de cœur, si accablante, de notre temps, et qu’il faut accueillir ces gens définitivement, fin de la discussion.

Car Orante est un bien brillant causeur. Il connaît le secret de l’éclat qui allumera la conversation. Il sait toujours virevolter autour de la foule qui pépie, et qui parade en raisonnement circulaire dont le ressort tourne avec quelques mots seulement, jamais plus de trois syllabes; voilà qu’il jette une poignée de semence, et c’est l’embrasement. Il n’est jamais d’accord avec personne, y compris avec lui-même. Seul compte à son esprit ce qu’il entend savoir que les autres vont penser. Orante n’est pas, lui, un bien-pensant ; il défie à tout va les points de vue majoritaires, toujours suspects selon ses vœux, et agresse sur sa lancée le sens commun ; il se méfie de tous les cercles, et s’en enorgueillit. Lui sait rester dedans et dehors d’un seul trait. On ne le voit jamais venir. Orante n’a aucune idée propre, ni la moindre ligne de conviction ; il peut dire n’importe quoi et en soutenir le contraire en moins de deux phrases ; domineront toujours en lui le sens du paraître, et l’à-pic de la formule. Il ne pense que rarement ce qu’il dit ; il ne dit que le contraire de ce qu’on pense. A vrai dire, on l’écoute très peu. C’est bien ce qui s’appelle causer et ne point penser.

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Alcina aimerait tant qu’on l’aime. Au travail, dans une grande administration, elle a trouvé une place très en en vue. Elle est toujours à s’adresser aux autres avec naturel. Elle sourit, elle embrasse. Elle veut être chaleureuse, et rêve qu’on la voit comme telle. Elle compose et elle imite. Elle se déplace et se propose, elle avance et entreprend, elle contacte et recontacte. Elle fréquente beaucoup, agit toujours pour qu’on la reconnaisse en influente compagnie. Laisse toujours sa carte, qu’elle a fait faire à sa mesure et à ses frais, et rêve qu’on la rappelle. Qu’on la rappelle, qu’on vienne la chercher et qu’on lui demande son avis, comment faire et quel serait le meilleur moyen. Qu’elle donne son éclairage avisé sur la situation. Elle veut aider. Car voyez-vous, Alcina est généreuse. Elle rêve encore, qu’on dise qu’elle est vraiment généreuse. Comment montrer qu’en toute circonstance, sa seule vraie passion, c’est l’autre ?

Seule, elle a peur qu’on l’oublie. En société, elle redoute qu’on ne la voie pas assez. Dans la terreur de ne pas être estimée, elle observe avec tension les regards des autres, épie leurs mots, et une intonation inhabituelle, un imperceptible sourire en coin la met en enfer et lui ôte le sommeil.

Alcina a un secret qu’elle porte comme un fardeau intime. Le contrat qui lui a donné cet emploi et cette place, n’aurait jamais dû se faire ; ses clauses ne sont point légales. Cette femme n’a pas été recrutée sur ses capacités, mais seulement ses affinités. Son éternelle posture s’est entièrement construite sur cette seule faille. Depuis, elle fait semblant. Elle s’acharne à cacher sa faiblesse. Elle sait qu’elle n’est pas à la hauteur de sa notoriété. Elle ne sait pas qu’on le sait. Il est toujours plus inconvenant de dissimuler sa roture que de l’honorer comme une marque estimable de fabrique.

Elle aimerait tant pouvoir oublier cette marque qu’elle croit invisible. Elle aimerait tant qu’on l’admire. Elle aimerait tant qu’on l’admette. Dans ces longues réunions où elle adore se montrer, elle prend la pose, fait l’importante et la sollicitée, à chaque instant sort son portable qu’elle surveille d’une mine concentrée. Elle intervient, elle parle, pour exister. Elle commente, elle affirme et répond. Elle rêve de choses intelligentes à énoncer, qui frapperait l’attention des collègues, des choses brillantes. Mais comme dans un mauvais rêve, sa bouche n’émet que des banalités. De ces gens qui se tiennent tellement de soupirer quand elle parle, elle voudrait tellement qu’ils se voient comme ses pairs. De cet éternel tourment qu’elle s’inflige à elle-même, elle ignore le prurit chronique qui la dévaste. Elle ne voit pas qu’elle indispose à force d’insistance, qu’elle fait en permanence la leçon, qu’elle dit aux autres ce qu’ils doivent faire là où elle n’y entend rien, et que les autres, ils s’en agacent. Les autres, ils ne rêvent que d’une chose : qu’ Alcina reste à sa place. Elle a beau gonfler, gonfler. Elle ne sera jamais aussi grosse que sa vanité.

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La considération des autres est souvent le seul étaiement de l’estime que l’on se donne. Là où l’esprit s’interroge et doute, des mots dans l’air et des avis volatils s’empressent de le conforter. Quelle que soit la façon dont on vit avec les autres, c’est une loi qu’on ne peut ignorer.

Cimon est brillant et amical. Mais le voici préoccupé sitôt qu’il est entouré ; le regard des autres souvent lui fait problème. Il craint qu’on le juge mal. Aronce est lui aussi, en toute circonstance, inquiet de ce qu’on verra de lui ; il n’aime pas trop être vu. Cimon et Aronce tous deux sont soucieux de ne pas être négligés.

Cimon cherchera toujours à plaire, sans faux-semblant car c’est un homme bon et aimé de ses proches, souvent estimé de ses contemporains. Sa notoriété est d’un éclat modéré, mais qu’il entretient pour briller. Briller juste assez qu’on lui en rende grâce. Il plaît souvent et ça lui plaît. Il est fier. Aronce a besoin qu’on le remarque, mais n’ose pas montrer en société les postures qui conviendraient ; il est humble.

Cimon invite beaucoup. Il sait donner de lui-même envers les autres, leur offre de larges moments d’amitié et de partage. Sa conversation est habile, elle est variée ; son entrain toujours valeureux, et met à l’aise ses convives même en grande société ; ses amis sont nombreux, leur fidélité à toute épreuve au fil des jours. Il sait écouter, et ne jamais négliger. Il cherchera, sans cesser, à gratifier des services qu’on lui a rendus, à ne jamais décevoir, à toujours rendre les circonstances plus faciles à autrui, sans demander qui est cet autrui et ce qu’il peut donner d’abord. Cimon est tout ainsi. Aronce craint de ne pas faire assez bonne figure quand il est parmi la foule, quand bien les gens vont vers lui et lui donnent pourtant ce qu’il attend. Il veut rester discret, mais il désire aussi captiver l’attention. En vérité, il veut qu’on le voit mais redoute qu’on le regarde.

Cimon souvent demande des avis, sans avoir l’air d’y faire ; est-il assez bien mis de sa personne aujourd’hui, comment était la table au souper, le cognac fut-il suffisamment ambré ? Des conseils aussi : une écharpe de soie sur un pardessus, un Cheverny rouge servi sur un poisson grillé, des roses blanches à une vieille amie, tout cela se fait-il ? Dites-moi donc, permettez- moi de faire mieux, de plus vous servir encore, d’être plus affable et plus honnête encore que la veille. Qu’on propose ce qu’il peut faire encore, et encore, aujourd’hui comme demain, pour qu’on dise une fois, une fois seulement à voix haute et devant tout le monde : « Cimon est merveilleux, oui, merveilleux, il l’a toujours été ». Aronce regarde ces usages de très loin, il en a perdu le sens : la seule vérité qui l’obsède, c’est si on le verra aujourd’hui, et ce qu’il en aura gagné à la fin du jour.

Cimon chaque matin se lève en pensant aux bienfaits que la journée va lui donner, et prévoit déjà d’en remercier tous ces gens qu’il connaît. Il est avocat, parle bien et vit avec succès depuis plus de dix années. Aronce, lui, n’a plus de foyer, vit dans la rue depuis vingt ans, et, les yeux baissés, attend un peu d’aumône jusqu’à demain.

 

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