Le japon, sa culture et sa littérature, sont souvent perçus comme figés dans un tissu de présupposés, combinant l’exotisme, l’esthétisme, et une forme de hiératisme mental, tout ça pour faire des japonais des gens très différents de nous. De ce point de vue, cet étrange roman d’Ishikawa est à la fois dans cette fenêtre, qui nous ouvre l’attention sur un univers lointain; mais aussi très proche de nous, de nos formats littéraires, et de nos amusements. Les étonnements qu’il provoque sont assez significatifs d’un écrivain japonais, mais on ne s’en lassera pas. (suite…)

Ménandre appartient à une faction étrange et moderne. C’est la faction des esprits tranchants, très satisfaits d’eux- mêmes, pour qui parler et offenser sont une seule et même chose. Il s’agit, pour se faire écouter, d’avoir usage de parler aux hommes comme à des chiens.

De cette attitude, ils ne sauront jamais se défaire sans n’avoir plus rien à dire. Ils s’adressent aux autres, qui n’ont pas ce tempérament, sans préavis ni précaution de politesse, comme se dresse une falaise, comme frappe un missile. Le ton, infusé de fiel et d’ironie mauvaise, ne ménage rien, et les mots sont sans nuances. Ces gens-là n’entendent pas converser, ni même partager un discours. Qu’ils passent la seconde phrase, tombent de leur bouche le sarcasme, le mépris, ou l’injure ; ils ne répondent pas, mais ripostent, et cela tient lieu de vivacité d’esprit.

Peu importe ce qu’ils énoncent sur ce mode, de grandes vérités ou de somptueuses inepties. C’est toujours une façon commode de se faire entendre. Très vite, sitôt envoyé le début d’un principe, ils jettent, expédient, et concluent sans avoir disputé de quoi que ce soit. Empêcher l’argument, tel est l’enjeu. Ils vous diront qu’ils ne sont pas du genre à masquer leur opinion, à tresser des détours et des rubans pour dire ce qu’ils ont à dire. Ils ignorent la brutalité d’un propos, mais honorent la seule provocation comme marqueur premier de l’intelligence. Provoquer est leur science; mais la provocation est la rhétorique des faibles esprits.

C’est un fait de reconnaître qu’ils auront une opinion sur tout, pour la seule cause qu’elle est toujours la même. Ecoutons ce Ménandre, comme il dit souvent « j’ai coutume de dire les choses telles qu’elles sont, et pas de tourner derrière », et on s’ennuie dans une telle vanité, ou encore « moi, je dis ce que je pense » et peu importe qu’il ne pense rien, mais aussi, « à un moment, il faut bien le dire » et s’ensuit une énormité ; parfois, sortent des phrases comme  « je n’affirme pas cela pour plaire, tant pis si ça dérange » mais on n’entend rien qu’une indigente banalité . Et enfin, suprêmement, en conclusion, « j’ai l’habitude de dire des vérités, et voilà tout » , comme si la magie de ce « voilà tout » effaçait tout point de vue possible.

Voyez-les, Ménandre et ces tristes parleurs ; ils sont partout, en famille, en réunion, sur le lieu de travail ou hélas bien souvent dans les médias. Et bien sûr, inévitablement, immanquablement, singulièrement, sur ces funestes réseaux qui rongent la sociabilité naturelle du genre humain. Ils sont des gens inquiets, peu satisfaits d’eux-mêmes, pour ainsi chercher toujours à s’affronter quand il n’y a aucun motif de le faire ; ce genre d’orateurs ne peut comprendre qu’en face, on puisse se sentir autrement que petit et vulnérable. Sans cela, pour qui donc existent-ils ? Ils essaieront toujours de faire passer pour une glorieuse franchise, une bravoure d’opinion, une nécessaire provocation, ce qui reste l’énergie renouvelable d’une affligeante et immortelle sottise. Voyez-vous Ménandre approcher ? Tournez lui vos pas, au plus vite, sans un regard en arrière, sans lui offrir la moindre écoute, et de ce fait, pour le bien de tous, il cessera à la seconde d’exister.

 

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Entre eux, les puissants, les grands, les décideurs aiment à se contempler tels ; des chanceux, ou encore des méritants, qui se renvoient les aspects de leur position. Sitôt réunis, sitôt connectés les uns aux autres, ils savourent sans fard cet entre-soi mérité. Mais ces gens-là, pourtant tout éclairés de leur hauteur, redoutent qu’on les voie comme tels.Face à l’opinion commune, leur préoccupation est de passer pour humbles dans leurs mœurs et leurs usages. Dans la rue, sur les réseaux, sur toute place publique, ils font montre de modestie, jurant les grands dieux que la position ni l’autorité ne font le bonheur. Ils vantent un festin de carottes râpées, ou les joies des vacances en camping. Ils se montrent mettant la table pour le dîner, ou sur le chemin de l’école publique avec leur enfant.

Le peuple ne voit rien de ces apparences, n’aime pas ces gens-là, ces puissants, ces grands, ces décideurs qui lui opposent dans tous les gestes de la vie, leur aisance et leur gloire. Ces gens-là font les lois pour eux-seuls, semble-t-il. Ils sont aux fonctions de l’État et aux commandes de l’intérêt général. C’est cette position qui leur donne l’autorité de régler la société. Le peuple trouve injuste d’obéir à ces lois imprimées dans la seule marque des grands, et qui ne sont pas les siennes ni ajustées à son sort. Il ne cesse en toute occasion, d’édicter ce que devrait plutôt faire un juste gouvernement, et d’inventer les lois véritables de l’intérêt général, c’est-à-dire celui qui effacera le problème récurrent de son loyer ou de la limitation de vitesse inique sur la départementale voisine.

Mais donner au peuple, à celui-là qui se plaint de sa vie misérable, à cet autre qui bout de fureur rentrée, le simple pouvoir de refuser à son voisin un mur mitoyen, de prendre sa place de stationnement à son collègue, ou encore de régler dans toute la rue l’ordonnancement des ordures ménagères, donnez-lui le pouvoir de rejeter à la mer ces inconnus à la peau sombre qui logent à présent derrière le supermarché ;  et vous verrez très vite qu’il oubliera toute son ancienne vocation de justice, pour jouir mauvaisement d’une étincelle d’un pouvoir qu’il reproche à ces puissants tellement détestés. Car les sujets d’un gouvernement  l’accuseront toujours de leurs propres vices et toute sortes de faiblesse, ignorant tout de ce miroir qui rend si bien leur pauvre dimension.

Ainsi tourne la cité. Les riches, sitôt qu’ils sont face au monde, imitent les humbles tant bien que mal et cachent leur pouvoir sous la table. Les humbles, sitôt qu’ils ont la possibilité de gravir une seule marche, absorbent les travers des puissants. Mais dans l’élan de cette miraculeuse convergence, les uns comme les autres restent au service de terribles et petites passions.

 

 

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Sans doute toujours considérer, à l’instant de chaque matin qui lève, sa propre vie comme achevée. Aussi dément que ce propos paraisse dans notre siècle seulement soucieux d’embaumer chacun de ses jours. Notre vie n’est ni longue ni brève : elle est toujours rattrapée par cette ombre familière qui guette et avance ; qu’attendre d’autre, raisonnablement, que ces reliefs translucides qu’elle nous a imprimés ? De fortes images qui nous font vivre. (suite…)

 

Allons, Théodas, vous vous questionnez, comme ce point vous tourmente, de savoir comment se comporter justement en société ? … Sachez donc que naviguer dans ce joli monde et ses manifestations n’est rien que très simple : dans toutes les situations qui rapprochent l’individualité des cœurs des hommes et de toutes les formes de leurs intimités, pour se rassembler en une vaste multitude ou chaque cœur interroge un semblable qui semble répondre à un autre plus particulier, se produit automatiquement une échelle de variations infinies des sentiments, des plus communs aux plus sublimes, des émotions compulsives mais aussi des faits de raisons, des enchaînements infimes des vertus, des vices, des cruautés imaginables et des bontés inespérées, de la capacité et des talents, de la médiocrité et de la fausseté, de l’ambition et du renoncement, de la clairvoyance mais aussi de l’aveuglement, de la stupidité, de la superstition et des croyances, de la passion des jugements véritables mais aussi de celle des complots concevables, des faveurs, des frayeurs, du génie: ces étonnantes variables, tissées en des constellations de façons si diverses qu’elles pourraient laisser accroire qu’il n’y a point un genre humain mais une accumulation désordonnée et sans lois de types de tous genres et éternellement dissemblables, sans rien de commun qu’un nez et deux yeux, et encore, forment ainsi les myriades de manières que ces cœurs connaissent pour nouer leur humanité ensemble et établir des liens de société, emmêlés de mille nœuds selon des artifices toujours plus ingénieux et inédits à chaque jour qui passe: c’est ainsi, par l’effet de ces quelques données si transparentes, d’une façon toute évidente, que ces gens fréquentés, tous très au fait du versant fort et du versant faible des uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils savent d’instinct devoir faire, connaissent qui leur sont égaux en force, pressentent la supériorité de quelques-uns, dont il va falloir isoler l’alliance sur l’ensemble, ainsi que celle dont ils disposent eux-mêmes sur d’autres ; de là naissent entre eux la familiarité, l’amitié, le respect, l’animosité ou le mépris, car toute cette alchimie vient qu’en société ou le monde se rassemble, on se trouve à tout moment entre celui que l’on veut aborder absolument et cet autre que l’on voudrait fuir éventuellement, que l’on n’aurait pas voulu rencontrer et dont on veut encore moins se laisser captiver quand on se fait honneur de l’un surtout parce que l’on a honte de l’autre, au point qu’il arrive même que celui dont vous faites honneur et que vous voulez retenir près de vous et celui qui est aussi embarrassé de vous et qui ne songe qu’une chose, c’est à vous quitter au plus vite pour aller vers cet autre là-bas et que cet autre là-bas et souvent celui-ci qui rougit  de vous approcher mais qui dédaigne celui-là consumé de vous rejoindre, puisqu’il est vrai que dans un si étrange commerce des instincts, ce que l’on croit gagner d’une main on le perd très vite de l’autre avant même d’avoir cru le saisir ; alors, forci de ces constatations, en ce cas, ne conviendrait-il pas de renoncer à toute forme de hauteur, à toute forme de fierté, à toute forme de société, qui plaît si peu aux faibles hommes et de composer ensemble un vaste traité avec une mutuelle bonté, ce qui aurait pour gain de ne jamais mortifier personne ?  Telle fut la première leçon, et vous voici maintenant mieux armé, au moins dans l’attente des suivantes. Croyez-bien qu’elles seront aussi simples. Or donc, Théodas, saurez-vous à présent comment vous tenir en société ?

 

©hervehulin2022

 

Pourquoi désobéit-on, quand on est enfant ? Pour exister, pour occuper l’espace que l’enfance nous laisse avant de devenir responsable de ses actes ? Pour être autre chose qu’un esprit qu’on commande ? Parce que désobéir, c’est être libre dans son esprit d’enfant ? Pour ne pas ressembler aux adultes ? Difficile d’isoler une seule réponse. Mais franchir les lignes, c’est aussi, un peu, la vocation de la littérature. (suite…)

A mesure que l’âge avance, que les bienfaits de la fortune et les faveurs de la vie se retirent d’un homme dont la grande élévation le disputait à la haute notoriété, apparaissent sur la surface de l’étiage qui peu à peu, dans le fil des années, se découvre, les traces des actes passés et toute sorte de matière ancienne, triste et pâle, déformée par les scrupules et les regrets, consumée par les joies enfuies, et qui s’offre au regard une dernière fois, juste le temps  que le sable les absorbe, à tout jamais.

 

Il naît souvent dans certains esprits des combinaisons étonnantes de mots et de formules pour suppléer autant que faire se peut à la misère des idées. Car beaucoup ont l’envie constante de dire et dire encore quand il n’y a lieu que de faire une conversation, où même de ne pas la commencer.

Hermagoras a la passion des lectures et des réflexions, mais moins que celle des mots abstraits et des tournures surprenantes. Il est donc toujours affairé à améliorer les termes de son opinion et le discours qu’il vous en fait.

C’est qu’il a bien de l’esprit et la capacité à mettre des mots compliqués ou des tournures redoutables là où il n’y a que de pauvres évènements. Il analyse ce qui est clair, puis escamote en deux mots ce qui est abscons. Parlant et pensant en même temps, il entrelace des rubans et produit des bulles, multiplie les scories et souffle sur le vent.

Du sujet qu’il a soulevé, il ne s’interroge pas pour savoir s’il en connaît l’argument ; car le principal, il vous le dira, est d’en débattre. Il attend votre opinion d’ailleurs. Il vous questionne, vous relance, vous poursuit pour enfin vous contredire.

Vous dites ainsi trois mots très simples du temps qu’il fait, ou des courses à faire : par réflexe, voici qu’il entreprend une discussion, comme on marche, sans y penser. Lui vous montrera que derrière votre conclusion, rien n’est facile comme il y paraît, et convergent bien des intentions que vous n’aurez su entendre, et des arguments qu’il convient de décliner – lui seul sait le faire- pour entrevoir la portée de ce qui se trame à qui lui refuse le débat.

Dans l’illustration constante de ses propos, Hermagoras dit souvent des phrases bien étranges. Il ne dira pas « un poème » mais l’idée de poème » ; pas plus, une conversation, mais « le processus de l’échange verbal ». Jamais le mot de film ne sera employé, il préfère œuvre de cinéma, ou écriture par l’image. Du bruit dans la rue, de la foule, qui tracasse et accable : ce sera « la perception sensorielle d’un paysage sonore ». Il ne désigne pas un nuage par le nom de nuage; mais par « le concept de nuage ».

D’un livre qui l’a ravi, il ne dira pas s’il l’a aimé ; mais que « le discours du verbe construit une itinérance sémantique entre l’émotionnel et le structurant, ce qui permet, il faut le dire, un retour à la lettre du soi sous l’avers du sens qui ouvre sur la libération en creux du processus lecteur ». D’une exposition d’art contemporain, il ne sait pas s’il a apprécié ou non, et peu importe car l’essentiel est loin de ce point : il vous dira tout net que le parcours esthétique de l’artiste vous impose à chaque œuvre le primat de la perception humaine sur le sensoriel de la créativité abstraite, comme l’impact d’un réalisme spéculatif sur l’ontologie orientée désormais objet et non plus sujet, ce qui est une libération du questionnement inhérent à toute intention d‘exposer etc. »

Vous serez lassé avant lui. Hermagoras, certain comme chaque jour de son bel esprit, sera épanoui d’avoir emporté une fois de plus la polémique. Heureux, il s’étonnera toujours d’être entouré d’esprits simples, et généreux, se ravira de les instruire de son altitude.

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Il est aisé de remarquer qu’en contemplant des nuages dans l’étain d’un rétroviseur, le contour en apparaît plus lumineux, et d’un ciselé plus joli. Sur Xanthippe, vous en souvient-il, ce fameux prince qui nous gouverna jadis, tous les avis furent unanimes du temps que ces lois et ces décrets nous pesaient. Il fut mauvais gouvernant en tout : et son sens corrompu et ses décisions mauvaises, et ses arbitrages injustes. Jamais il ne sut trouver un sens lisible à ses actions, et on était assurés de rire à ses discours. On savait combien ses arguments sur la république et la vertu étaient faux, lui qui fit sa fortune grâce à sa position. Peu honnête, il resta vraiment de piètre apparence, et même risible par sa taille et sa posture. Face à des circonstances rudes pour la république, il apparut veule, et près du ridicule. Oui, ce n’est pas d’un homme d’état qu’on dit toutes ces choses, mais d’un histrion, dont il aurait pu partager le talent. Comme on fut soulagé quand les élections le renvoyèrent enfin à une pleine retraite loin des affaires publiques !

Mais à présent, force est de constater que Télèphe, son pauvre successeur, si attendu et espéré, si bien élu même, n’est qu’un nain face aux exigences de sa fonction. Il n’est doué que de faiblesses et d’inconstance. Toute comparaison lui sera fatale.

Considérons maintenant Xanthippe, par exemple : malgré ce qu’on pu en dire certains, et malgré des failles certaines, il y a d’ailleurs bien des années, lui, fut assez bien homme d’état, finalement assez vertueux et un peu efficace aux affaires de l’état. Il fut aimé, insuffisamment sans doute, il fut suivi, on ne s’en souvient pas assez, mais il fut grand en bien des circonstances. Xanthippe le regretté. Mais voilà, c’était il y a plus de vingt années maintenant, l’histoire a passé, son miroir s’est poli, et si Xanthippe est étrangement devenu si excellent dans l’opinion, et si Télèphe, si médiocre, c’est seulement parce le premier est mort depuis longtemps, parce que le second est toujours vivant, et que cette comédie se passe en France.

 

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Un homme marche dans la forêt sibérienne, en pleine nuit, il marche dans la neige jusqu’aux genoux. Il fait si froid que la sueur et la salive gèlent dans l’air. Son chien lui ouvre le chemin devant lui : sa seule compagnie dans cette immensité glacée ou il faut bien vivre. Vivre d’expédients, d’un peu de braconnage et de bois volé, de coups de mains avec les rares voisins très lointains, qui vivent pareillement. Cet homme regagne donc sa cabane, après un long parcours dans cette nature farouche. Il allonge son pas en imaginant déjà le feu dans la cheminée, la bouilloire, une cigarette et sans doute, un peu de vodka. De la viande grillée…Un bon sommeil, enfin, dans la baraque réchauffée. Soudain, encore à distance de ce réconfort, le chien, hors de vue, loin devant, s’agite, et jappe, puis se tait. Quelque chose est là, hostile. La nuit absolue résonne alors d’un grondement sourd. L’homme comprend, et reconnait sa terreur.

John Vaillant est un écrivain et journaliste américain. Il vit aujourd’hui à Vancouver et collabore à divers journaux et revues, comme The New Yorker, ou le National Geographic.  Il convie le lecteur à observer le monde au travers des yeux d’un aventurier resté indemne : s’intéressant dans ses ouvrages aux frictions entre l’homme et son milieu naturel, il a voyagé à travers les cinq continents.

Dans les confins de la Sibérie, au début de 1997, un homme, Markov est tué par un tigre dans des circonstances troublantes. On le sait, le tigre de Sibérie (parfois nommé, tigre de l’Amour, ce qui en dit long sur notre regard) est le plus grand félin vivant. Sa rareté, comme les menaces qui pèsent sur son espèce, en font un joyau fascinant- absolument. Sa solitude, son déplacement permanent, sa puissance rarement déchaînée et l’incroyable vulnérabilité de notre condition qu’elle met en miroir, lui donnent une aura sans égale dans le monde vivant. Aucune autre créature de la taïga– ni ours, loup, léopard, sanglier- ne peut avec lui rivaliser.

Un autre homme, Iouri Trouch, avec son équipe de la « mission Tigre », en charge de la protection de l’espèce contre vents et marées, va enquêter pour élucider ce qui s’est passé. Et, surtout, abattre le redoutable prédateur devenu criminel, avant qu’il ne récidive. Or, ce qui rend magnétique la lecture de ce récit, c’est le comportement troublant du fauve : le tigre ne s’est pas contenté de charger et frapper, comme soudain en fureur. Il a suivi, pisté, attendu. L’analyse des traces, des indices, le recueil des témoignages et surtout, la vie de la victime, montrent que l’animal a agi avec détermination, en préparant son assaut depuis des semaines, voire – eh oui – des années. Du pauvre Markov, les enquêteurs retrouvent dans la forêt la dépouille taillée en pièces, et dispersée méthodiquement. Il est clair qu’il y a eu préméditation et que le tigre avait ses raisons. On découvrira que quelques années avant, le même tigre avait anéanti la cabane de Markov en son absence, s’acharnant même sur les latrines. Pourquoi donc ? Plusieurs fois, le fauve aura pisté Markov à son insu.

Vaillant suit pas à pas le travail de Iouri Trouch et son équipe. C’est un monde inconnu, vierge et contemporain, qui ouvre ses latitudes blanches à nos regards. Les investigations dévoilent toute une galerie de personnages, des bûcherons, des braconniers, des commerçants. Des gens pauvres et droits, qui vivent dans cette contrée peu généreuse, mais qui ne sauraient exister autrement que là. Ils sont adaptés à ce monde, ils ne se contentent de rien, ou presque, de ce que leur concède la taïga et rien d’autre.

Ce n’est pas une simple chasse, mais une affaire criminelle. On saura, après quatre-cents pages, pourquoi ce tigre a tué Markov. Dans toute forme de crime, il y a un acte, mais surtout un motif. Ce motif, on l’aura à la fin, seulement quand le corps du félin, enfin vaincu, sera examiné et autopsié. Markov avait bien commis une erreur, il y a longtemps, contre l’identité de ce seigneur qui, soumis aux lois de l’adrénaline et de l’instinct, comme tous les grands prédateurs, ne pardonne pas ses blessures. Une grave erreur, de celles qu’on ne concède pas face au tigre. Un dessein tueur s’était bien tracé année après année ; une vengeance, en quelque sorte. Pauvre Markov, condamné qu’il était, depuis tant de temps, et ignorant – lui, le braconnier- qu’il était la proie.

Trouch ne va rien lâcher dans cette enquête qui décline tous les codes du roman policier ; pourtant, ce n’est pas un roman. C’est un récit. Amélie Nothomb se trompait, en livrant il y a quelques années un très beau commentaire de ce livre, mais qu’elle qualifiait de roman (une méprise ?). Or, c’est bien un récit. Pas un roman, mais un récit de faits et d’actions vrais qui se comporte, il est vrai, comme un roman. Elle a eu raison cependant, quand elle parlait d’un « Moby Dick » forestier. La formule est juste. Car cette traque d’un mangeur d’homme, dans cet univers si lointain et sauvage, est l’occasion pour nous, citadins lecteurs configurés dans nos vies urbaines, de partir à la découverte de ce monde immergé dans une nature peu conciliante. Très loin de toute forme de tourisme, de voyage, de safari ou de trekking. Même meurtrie, cette forêt reste impériale et sans partage. Les hommes qui y vivent y sont pauvres, éloignés, rares, et tout entier consacrés à ne pas se laisser dévorer par ces climats et ses immensités dominatrices. Comme dans son royaume, l’incroyable félin est si difficile à repérer… Mais LE tigre (toujours dénommé au singulier) est présent, avec eux. Il est ici dévoilé comme jamais, familier aux habitants de ces contrées, lui que si peu ont vu, que tous respectent et  prient pour ne jamais le rencontrer lors de leurs errances dans ces forêts.  Dans ce territoire inimaginable d’espace et d’hostilité, la relation sacrée entre ces humains durcis et cet animal mythique prend une autre dimension.« Depuis des millénaires, l’homme de la taïga vit en bonne intelligence avec le tigre, moyennant certaines règles de politesse, dont le respect du gibier de l’autre. Quand un homme est dévoré par un tigre, on estime qu’il l’a cherché ». Dans ces contrées farouches, le tigre, est le vengeur d’un cosmos d’équilibre qui impartit sa zone mineure au genre humain.

La vision de l’animal de Vaillant n’est pas écologique, mais ontologique. Elle se différencie ainsi, par l’effet de cette trame policière, de celui de Peter Mathiessen, qui publia il y a quelques années, « Tigres dans la neige » très beau récit de nature, qui retraçait une expédition scientifique dans ces mêmes régions – à peu près. Mais l’objet en était différent, consacré à l’écologie du tigre et son extinction en marche ; les hommes y étaient moins présents, d’une certaine façon, et l’angle de prise de vue plus large.  Le tigre y figurait plus objet, et moins sujet.

Dans cette « histoire de survie dans la Taïga », on retrouve cet univers enneigé. Mais toutes les situations que relève Vaillant dans cette longue enquête mettent en perspective un sillon de la condition humaine quand elle est ainsi, par la force des choses, resituée à sa juste proportion naturelle. Quasi-divin par sa puissance, son charisme, mais aussi son invisibilité, à la fois esprit de la Taïga sauvage et force immanente de tout un éco système à lui seul, tel est le tigre de Sibérie. John Vaillant en fait ainsi un personnage de littérature à part entière. Pas un objet de documentaire animalier, ni une sorte de graal incertain au bout d’une quête mystique dont l’atteinte enfin vous rend meilleur (« La panthère des neiges » S. Tesson ou encore, « Le léopard des neiges », P. Mathiessen, à nouveau). Le propos du roman est métaphysique. Nous sommes désespérément fragiles face au monde sauvage et les créatures qu’il envoie pour nous rappeler à notre mortalité.  Décrivant le rugissement du tigre, Vaillant traduit excellemment cette relation cosmique : « En plus d’être aussi puissant que le bruit d’un réacteur, ce son a la capacité terrifiante de se disperser dans l’espace et de sembler venir de partout à la fois. C’est une expérience sidérante. Celui qui la vit a l’impression que son esprit se dissocie de son corps et que l’appareil neurologique censé l’aider dans un moment pareil est totalement paralysé. Les scientifiques et les chasseurs qui connaissent bien ces animaux, quand ils parlent de ce rugissement, décrivent moins un bruit qu’une sensation qui envahit tout le corps. (…) Bref, au plan acoustique le feulement du tigre produit le même effet qu’une catastrophe naturelle. Il fait ressurgir en l’homme la crainte de Dieu. »Lequel, du prédateur ou du fauve, est le reflet de l’autre ? A la différence de Mathiessen, qui invoquait avec ravissement le tigre comme une sorte d’épiphanie permanente, Vaillant nous parle finalement surtout des hommes, et ne montre le tigre qu’à travers le prisme de la condition des hommes, des hommes pauvres et oubliés de cette partie du monde. Nous visualisons l’animal par la fenêtre du regard des hommes. Fascination épique pour la force animale, son récit est aussi une belle ode à la persévérance et au courage.

On sortira rêveur de cette lecture, imprégné du contraste de cette vie qui veut toujours que l’homme défie la nature et la subit depuis la nuit des temps. Toute notre relation originelle à la nature sauvage, celle que nous honorons, nous redoutons, celle d’où nous croyons avoir échappé une fois pour toute, si peu enfouie, remonte ainsi dans la traversée de la conscience pour nous rappeler encore une fois, qui nous sommes. Devant un rugissement dans la nuit, un virus, une avalanche ou un tsunami, qui nous sommes et ce que nous ne serons jamais. Le divin, définitivement, ce n’est pas nous.

 

 

 

 

Le tigre. Une histoire de survie dans la taïga (The tiger : a true story of vengeance and survivalde John Vaillant. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Dariot. Ed. Libretto, 423 p.

 

 

Bathylle fréquente beaucoup…  Il sait lier très vite, et noue des connaissances dans toutes les couches de la société. Autour de lui, toute une foule de relations se presse. Comme il est plaisant, il est accepté partout.

Bathylle reçoit donc énormément ; il anime alors une conversation diluvienne. Il s’invite en toute facilité dix fois la semaine chez des gens qu’il ne connaissait pas il y a un instant, mais qui lui ouvre les bras et l’accueillent avec bienveillance. Ceux-là lui rendent bien sa convivialité. Il entre souvent chez eux, sans attendre une invitation, le soir, en journée, parfois même la nuit. Eux, en réciprocité, arrivent souvent chez lui, à l’impromptu.

Il communique aisément sur toutes sortes de sujets avec des inconnus qui sont ses amis, et leur tient toute sorte de propos, sur tout et sur rien, mais surtout sur ce qu’il n’aime pas et en reçoit autant en retour.  Il leur dit des choses plaisantes, et ceux-ci lui renvoient des réponses comparables. Ils s’apprécient beaucoup dans cette catégorie d’amis, sans consacrer de temps à des introductions, des courtoisies ou des présentations. Ils s’encerclent dans un entre-soi d’intimité, et sont heureux du seul et simple bonheur d’échanger des mots, des signes et des émotions. Ils apprécient cette chaîne invisible qui les attachent. Ils sont rassemblés. Ils sont connectés.

Ils sont d’accord, ou pas d’accord, sur les propos qu’ils échangent. Parfois, il y a des ruptures, entre amis, comme cela arrive parfois ; mais ils se retrouvent, souvent même sans le savoir. Car le fourmillement de ces amitiés est incessant. Les conversations de soirée entre ces gens-là ne prennent jamais beaucoup de temps.

De tous ces amis invisibles, Bathylle ne connait ni les noms ni les familles ni les vies, et ne reconnaîtrait rien de ces gens-là s’ils les avaient en face de lui. Sans situer le visage d’un seul d’entre eux, il soutient leur fréquentation sans savoir que ce sont les mêmes…  Il ne sait pas s’ils sont hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Ils existent et n’existent pas. Ils ne se voient pas, et ne se sont jamais vus. Les noms par lesquels ils se nomment sont des chimères, leurs consonances sont souvent stupides. Ils se gardent bien de livrer leurs vrais visages. Ils vivent ainsi ensemble qu’ailleurs, dans une humanité qui n’existe pas, sur des réseaux qui chaque jour, rendent à tous leurs caractères moins sociaux que la veille. A chaque message lancé dans l’espace de leur impalpable communauté, ils éloignent un peu plus le genre humain de sa destination, et l’amitié de son orbite. Tous ces signaux désordonnés nous laissent le portrait transparent de la condition de l’homme, qui dans sa grande terreur du silence parle toujours pour exister sans savoir de quoi ni à a qui.

 

©hervehulin.

 

 

 

 

Nos sens imparfaits, notre entendement étroit et les limites de notre raison se font vite jour sitôt qu’il s’agit de considérer le genre humain dans tous ses visages. Nous disons « les gens » les « hommes » « le peuple ». Nous n’entrevoyons qu’un modèle au profil générique car cette simplification s’ajuste plutôt aisément à nos esprits. Alors que ce sont tant d’individualités qui composent ce prodige. Regardez donc Antiphile:  vous le concevez intraitable dans ses affaires, et mal aimable en toute circonstance avec ses semblables. Il est cassant, et trop fier pour qu’on apprécie de le fréquenter. Mais inventez donc un œilleton imaginaire sur l’intimité du personnage, et vous verrez que sitôt arrivé chez lui, tardivement comme ce que lui permet sa journée de travail, il n’aura pas manqué de porter  des fleurs à cette épouse chérie depuis vingt années, et se presse d’embrasser ses enfants qui lui font fête de le voir rentré avant leur coucher. N’est-ce pas là un tableau touchant de grâce et de beaux sentiments que nul n’aurait deviné, derrière le tableau d’usage commun de cet homme ?

Vous savez tout de ce que Parménon vous expose de lui-même. Mais vous savez que personne ne pourra décrire sa vie, invisible, sa famille, absente, ses amours, inexistants. On l’imagine secret, timide, enfant coléreux peut-être, ou vieillard précoce, ou encore violent, passionné, vierge ou lubrique, sitôt le rideau tombé. Vous en êtes réduits à inventer bien des choses, et lui prêter des évènements et des sentiments hasardeux.

Et que dire de la personne de Mélinde ? Vous la connaissez, n’est-ce pas ? Vous ne l’imaginez, pour la fréquenter cinq jours par semaine, qu’aimable, complaisante, plutôt rieuse, parfois volage, un rien légère dans ses propos, mais toujours de belle humeur, souvent facétieuse, voire farceuse, portée vers les joies et les peines des autres, qu’elle sait écouter, mais constante à force d’être ingénue, jamais malveillante, bien que souvent hésitante dans ses affaires, telle une enfant qui sait apprendre de tout, et passionnée de ne rien ignorer de la vie, et des choses, et des gens. Mais permettez-lui de sortir de ce profil tant reconnu, de se livrer à son imagination et de mener à bien une entreprise dont jamais elle n’aura osé parler. Donnez-lui la clé qui va faire lever le verrou insoupçonné.  Cette personne est alors toute emportée dans cette affaire dont sa vie, alors si tranquille, dépend soudain avec fièvre. Elle parle un autre langage, elle crie souvent, n’articule plus, elle n’écoute plus, elle dit de façon grandiose des choses simples, et de façon grossière des choses compliquées, la voici pressé en toute circonstance, se hâtant de conclure des sujets à peine inventés, et repousse au lointain d’autres objets bien pressants. Est-ce bien la même Mélinde, comme cela transfigurée ? Et serez-vous sûr qu’elle appartient bien à la même espèce qu’Antiphile ?

Sont-ce bien là des composés, des particules, de ce vaste ensemble amorphe et incolore que nous appelons « les gens » les « hommes » « le peuple » ? Celui, là-bas, si affable, serait-il criminel, que nul ne le verrait. Et cet autre, à votre côté, si sévère, toujours dévoué à autrui quand personne ne le sait. Voilà bien un prodige dont l’effet nous échappe. Finalement, il n’y a pas de versant tracé ni de variation établie dans cette espèce si commune, il n’y a pas d’absolument gentil ni de définitivement mauvais ; tout n’est que décision, volonté et dérive, et c’est bien là l’espérance du genre humain.

 

©hervehulin

Comme une ombre qui vient sur les blés et la plaine
Une tache de sang sur la neige a brûlé
Le fragile sarment d’une paix bien ancienne
Le temps que prend l’écho d’un sanglot écoulé

Sous l’éclair, solitude, et frayeur sous l’orage ;
Cet hiver écarlate a lâché ses périls,
Et dans le ciel enfui, les neiges en exil,
Avec l’or du matin, en tremblant, s’encouragent.

Toujours la blessure l’emporte sur l’accord,
Le vide sur l’astre, quand même la nuit pleure.
Et rien des peuples morts ne justifie le sort
Car l’homme est ainsi fait qu’il tue ce qu’il effleure.

L’Hoverla soudain gris, le Borysthène est triste.
Tout ce que la brume, tout ce que l’horizon,
Et tout ce que le songe ont permis de raison
Se relèvent à l’Est où chaque mot résiste.

Et tandis que saigne sous un mauvais destin
Ce corps blanc qui se noie dans sa plainte et sa peine,
Le vent tourmente et sème un cauchemar d’airain.
Car le monde est soudain noir et rouge en Ukraine.

3 mars 2022

©Hervé Hulin, tous droits réservés.

Quand bien même nous n’en connaissons pas la souffrance, nous redoutons la guerre. Cette juste terreur est le fruit de l’entendement humain, et d’un cœur qui bat avec sagesse. Il y a bien une histoire à retrouver, derrière celle des batailles et le bruit des armées. Mais rien à sauver, rien à admirer dans la douleur et les larmes, le feu et la ruine, aucun prestige dans la tiédeur des cendres.

Mais Aristarque ne perçoit pas le monde sous cet éclairage. Aristarque a une passion qui conduit sa vie, et cette passion c’est la guerre. Depuis qu’il sait lire, il explore toutes les histoires et tous les versants de cette fureur ; pour lui, il s’agit d’une érudition, au mieux, une science. S’il se déplace au cinéma, c’est pour voir la guerre sur grand écran. S’il lit un ouvrage, c’est sur le même sujet. Ses loisirs, qu’en dira-t-on, sinon qu’ils ne sont que modèles réduits d’armes et soldats, figurines à peindre et assembler, reconstitution et exposition. Il collectionne sur un mode frénétique les pucelles et les décorations. Son domicile est encombré, mais chaque fin de semaine, chaque congé, ajoute encore des objets à ce bric-à-brac guerrier. Il s’exalte dans les chansons de soldat. Les traditions et leur code d’honneur n’ont pas de secret. Plus qu’une science donc, mais à peine moins qu’une espèce de religion.

L’histoire des guerres est pour Aristarque un terrain maîtrisé. Il connaît bien les campagnes et les conquêtes qui ont fait la gloire des illustres stratèges ; il en admire les manœuvres et le génie. Il se passionne pour l’évolution techniques des armements de toute sorte, sans en privilégier un type sur un autre : du mousquet des premiers dragons, au missile de croisière de notre ingénieuse époque. Des batailles qui ont fait le sort des nations et des peuples, il connaît les ressorts et les détours ; il sait, non seulement ce qui a coûté la défaite à ceux-là, et provoqué la victoire de ceux-ci, à quel moment et pour quelle circonstance ça s’est produit ainsi, mais aussi ce qu’il aurait fallu faire, ou plutôt, non, ce que lui, Aristarque, aurait commandé aux troupes pour que le sort en fût différent. Il aime à converser sur les vertus et les faiblesses des grands parmi les grands, de Scipion à Turenne, il se passionne à réfuter Clausewitz ; mais de Bonaparte, il n’approche pas et honore tout.

A force d’invoquer et ressasser toujours et toujours tout cela sans jamais penser ni chercher à se taire, il brûlerait de ne pouvoir vivre cette fièvre dans sa vraie vie. A ce proche, qui n’en peut mais de ses histoires, il affirme qu’il aurait tant voulu vivre Verdun, qu’il pleure souvent, dans ses moments de solitude de n’avoir pas été à Camerone ; et qu’après tout, aussi tragique fût l’évènement, ne pas avoir été là, à Dien Bien Phu, ne pas avoir partagé ce moment d’honneur et de fierté, ne permettra jamais d’envisager une vie complètement heureuse. A ce parent, accoutumé depuis longtemps à ses homélies, il répète encore que la guerre – toujours en son image, dépourvue de massacres, de ruines, de charniers, de désastre, de viols et de ravages – produit vraiment les premières des vertus, et les plus belles aventures.

Évidemment, Aristarque est un féru d’histoire, et bienheureux, n’a jamais fait la guerre, ni tué personne, ni touché une arme qui ne soit pas soudée ; il ne perçoit naturellement de l’épaisseur des combats que le goût d’un bon livre, un frisson de cinéma, l’odeur aigre-douce de la colle à maquette, quand il pleut contre la fenêtre un samedi après-midi. Il ne voit de la guerre à travers l’embrasure de son imagination solitaire, qu’un spectacle excitant ses sens, comme d’autres essaient de se rassasier de leur désir, en scrutant les secrets d’une jeune voisine par la serrure.

 

©hervehulin

 

 

Citias est un garçon bien aimable. Il est fils unique. Il aura été naguère un enfant charmeur et tendre.  Il a donc grandi très aimé, et très protégé. Le voici presqu’adulte à présent. Il est prévenant avec les aînés, respectueux du sexe féminin. Il est généreux au point de consacrer bien du temps aux démunis. C’est un bénévole dans tous ses pores.

Ses parents le vénèrent.Ce qu’ils aiment en lui, par dessus tout, c’est cet altruisme que l’on croit si rare chez les jeunes. Au seuil de sa vingtième année, toujours sur le chemin du bien, voici qu’il se prend d’un peu de morale, et on ne voit là rien que de très contigu à cette personnalité en formation, si entière, mais doucement. On le surprend quelque fois rêveur, et comme ailleurs.

On l’entend dire simplement qu’un peu de rigueur dans les attitudes seraient bienvenue : car la rigueur, pour peu qu’elle reste modérée selon les circonstances, aide à tracer sa voie et comprendre le monde, surtout pour la jeunesse ; n’a-t-elle pas besoin de justes repères, cette jeunesse ? Il le répète, avec insistance.

Citias se dit parfois contrarié de certaines modes et des vêtements d’été trop ouverts qu’on voit chez bien des jeunes filles. Le penchant pour le vin et les alcools des jeunes gens de son âge qui se rassemblent le soir pour goûter un peu d’ivresse, le laisse d’abord perplexe, puis plus encore le heurte, au point qu’il juge cette manie très condamnable, et enfin le dégoûte. On l’entend comme on veut l’entendre.

Son père dit de lui qu’il est bien de ne pas se laisser glisser dans les penchants de son âge. Et son caractère d’homme responsable à venir s’en affermira. Et sa mère s’en attendrit. Un peu de temps défile encore, et son esprit change plus avant, dans cette même direction. Ses parents ont bien vu qu’il restait très longtemps seul dans sa chambre, devant son écran, immobile et silencieux. Mais comme tous les solitaires, il en viendra à saturer et passera à autre chose.

D’ailleurs, internet est une mine de connaissances ; ses longues heures tardives, dans sa chambre, porteront leur fruit. Parfois, on l’a vu légèrement irascible. La fin de l’adolescence. Un jour, pour la première fois, il parle de Dieu à ses parents. Ce ne fut jamais vraiment leur affaire, mais ils l’écoutent. Citias évoque souvent sa nouvelle foi, mais sans s’exalter. Il semble même que ce changement dans son esprit lui apporte la paix. Somme toute, passé un soupçon de surprise, ce n’est pas plus mal, pense-t-on, qu’il revendique un peu de spiritualité. Voilà qui donnera une profondeur utile à sa personne. Le cheminement d’une âme complète est souvent nourri d’étonnements. Les passions d’un fils si généreux sont toutes pardonnables. Voici que les semaines passent, et Citias semble vraiment soucieux de donner à sa foi une place première dans sa vie. Dans sa vie et dans le monde. Lui, auparavant si discret, il est alors plus disert ; il parle beaucoup de spiritualité, du péché, et de la morale divine, qui seule, permet d’affronter le mal. Il ne fait plus confiance au libre arbitre, et ces nations qui se détournent de Dieu lui font horreur. Son propos est désormais plus tranchant. Ses arguments plus réduits. Ses proches sont troublés. Ses amis, qu’il voit très peu désormais, sont préoccupés. Mais ses parents, tout à leur amour de leur fils, y voit un tournant délicat, préoccupant, certes, mais prometteur, dans la croissance de son esprit d’homme. Il reviendra de ce détour nécessaire. Il ne sera jamais violent.

Encore un peu de temps. Un jour, juste avant Noël, ses parents, étonnés, l’interrogent sur sa nouvelle apparence. Sur un ton vif, comme celui d’un reproche, pour la première fois, il cite le nom d’Allah. Il leur parle de Sa Vérité, et les supplie de ne pas s’obstiner dans l’erreur. Il a rencontré le Coran, oui, et tout y est écrit.  Tout n’y est que justice, même la punition divine qu’on lit à chaque page. Il parle fort à présent, puis reste silencieux de long moments, comme prostré. Le dialogue tourne court, comme souvent depuis quelques temps. Mais les nuages passent, car, malgré ses mœurs nouvelles, toujours il reste affectueux, passés ses rares éclats. Alors, pense-t-on, cela peut lui apporter une valeur rare que cette spiritualité décalée, plus encore, une réelle originalité dans la conception du monde et ce sera son sédiment dans sa vie d’adulte, et ses références, et ses valeurs. Il en reviendra bien, de ses prières et ses mosquées.

Et puis soudain, il n‘est plus là. Il a disparu. D’un coup, parti vers l’orient. Abandonnées, la famille et la maison. Il a laissé une courte lettre. Là-bas, écrit-il, une guerre sacrée se joue. Et les vrais croyants ne peuvent l’ignorer ni la perdre. Le choc estompé, en quelques semaines sans nulle nouvelle, on se conforte, comme on peut. Il vit son engagement jusqu’au bout, il ne transige pas sur ses valeurs, c’est un jeune homme de conviction pure. Quand il reviendra de ce détour, quand il retournera à sa place d’origine, il en sera très affermi, et pourra mieux se confronter avec les épreuves que peut toujours secréter la vie ; il saura tirer toutes les leçons de cette mauvaise parenthèse, et repartir sur un nouveau seuil.

Mais voilà, il ne reviendra pas. Bien des années après, un repenti leur confirmera que Citias est mort en martyr contre les incroyants. Ce fut un grand combattant, un paladin de l’islam, une colombe des mosquées ; les mécréants le redoutaient. Son bras jamais ne tremblait face aux infidèles vaincus, son couteau ne fatiguait jamais. Passé l’effondrement, au moins, se disent ses parents, derrière leurs larmes, au moins, il aura vécu sa vie brève d’une traite, dans l’action, la conviction, jusqu’au bout, et sans concession.

A force de trop aimer ceux qui sont de notre engeance, on ne voit plus le sens du monde. On se regarde dans le miroir, et ne veut voir que son propre reflet comme un pâle éclat. On n’entend plus le ricanement terrifiant des anges. Ils n’ont que faire de l’amour que les uns portent aux autres sur terre, celui des parents à leurs enfants, des enfants à leurs parents. La religion fait de l’homme une bête, vouée à détruire des centaines d’hommes, eux aussi fait bêtes. On vit avec, mais on ne se réveille pas.

 

 

©hervehulin

Indice conotronique : 10/10.

On ne présente que très peu Jacques Attali ; ce ne sera donc pas ici notre propos. Pas lieu de rappeler la véritable clairvoyance dont fait preuve depuis des décennies ce bel esprit.

Jacques Attali tient une chronique hebdomadaire sur son site, (attali.com). On se reportera à celle du 25 novembre dernier, intitulé « l’engrenage infernal « (« https://www.attali.com/societe/lengrenage-infernal/;). Ce n’est pas lui qui emporte la palme du Conotron, dont il est un remède. Mais ses détracteurs. Et ils sont incroyables.

Lisons-la. Puis encore une fois. Attali fait un parallèle simple, dans son langage usuel limpide et ramassé, à la portée de tout esprit un peu clair, entre, d’une part, les obsessions de l’immigration qui taraudent maladivement une grande partie de l’opinion et d’un nombre croissant d’acteurs politiques et médiatiques, et d’autre part, la situation de l’opinion dans l’Allemagne des années 20.  Dans la perception de l’autre, – l’immigré aujourd’hui, le juif naguère- et l’accusation permanente qu’en inventent les démagogues pour enflammer les masses dans leur orbite, il discerne et décline une série troublante de parallèles.  Il conclut, avec une lucidité cinglante, que chacun sait aujourd’hui comment cela a fini. Bien sûr, comme aujourd’hui, personne ne voulait ça. Il y eut pourtant des décisions politiques au su et vu de l’opinion qui aboutirent à l’holocauste. Force est de constater que chacun parle aujourd’hui de l’autre comme un ennemi, et une évidence naturelle de lui ôter son identité, de l’exclure de la communauté, de lui retirer ses droits, le réduire, le diminuer, et le chasser pour enfin se retrouver enfin confortablement entre nous; on évoque sa dangerosité, intrinsèque à son altérité, et on exprime sans ciller des solutions radicales, pour ne pas dire finales, qui s’imposent. Chassons l’autre de notre paysage, il est temps.  Or, bien des acteurs politiques -dits républicains– produisent sur ce terrain une surenchère effrayante. Tel est l’argument très compacté que Jacques Attali avance.

Lisons encore ce développement remarquable, documenté, référencé, construit. Puis, déroulons la page Html vers le bas, et approchons, avec un mouchoir parfumé sur les narines, des commentaires d’internautes. C’est édifiant.  Comme toujours sur ce registre inévitable de ce type de blog (« Participer à la discussion« ) on a un déferlement standard d’animosité.  D’ailleurs, ces espaces garantissent assez souvent, O amis du Conotron, de belles moissons conotroniques. Pensez-donc, le cadre de réponse permet à des cohortes de pauvres anonymes de défier l’intelligence. Et c’est gratuit. Le niveau d’agressivité de la riposte est toujours entropique. Les gnomes ne vont pas se priver. C’est d’ailleurs assez inquiétant, cette façon qu’ont ceux-là – en quelque sorte, nos nouveaux « bien-pensants » – de pister ainsi les propos de Jacques Attali. A chacune de ces rubriques hebdomadaires, la meute du bas de page se lance.

Mais ce qui sera vraiment édifiant, et nous montre à quel point Attali a raison de s’inquiéter maintenant, c’est la trajectoire des échanges entre ces gens. Plus ils se répondent, plus ils penchent vers l’abject, et plus ils se stimulent, plus ils sombrent. Le premier, rapide autant que réactif, soutient (ou plutôt attaque Attali avec ses petits poings…) que les allemands n’ont jamais regretté l’incendie du Reichstag, et que « tout » n’est que de la faute des gouvernants allemands avant Hitler. Il faut oser. Puis d’autres imbéciles enchaînent, surajoutent, dévient. Et on finit (attention, lecteurs conotronistes : allez voir, authentique, si, si…) par constater que « tout » est du fait de la surpopulation, et de préconiser l’élimination pure et simple d’une partie de l’humanité. En effet, plus il y a de monde sur terre, et plus il y a d’étrangers : imparable. (« Laisser la population mondiale grossir c’est tout simplement suicidaire »). Mais comment faire donc pour rester propre?

Donc stoppons l’immigration à la source. Et tous ces gens de discuter entre eux sur la meilleure façon de réduire la population mondiale ; ça pétille, ça fuse…Sans fard, on agite Malthus, l’eugénisme, les vaccins, la télé, les bobos …

Comment en est-on arrivés là ? Victor Hugo écrit, dans « L’Homme qui rit », que les « rassemblements d’imbéciles ont toujours de l’esprit ». Et ils ont l’air très content, très intelligents d’eux-mêmes, et bien installés entre eux dans leur aimable conversation. Leur lecture nous laisse effondrés. Les imbéciles entre eux peuvent en effet manifester de l’esprit. Car l’imbécile a un esprit qui lui est propre, et qu’il ne partage qu’avec ceux de sa race. Telle est ainsi, parfois, la vie des français.

 

 

©hervehulin

Astée, vous voici jeune et tout intimidée que vous êtes face au monde des influents, rêvez- vous donc à ce point d’en être ? Vous arrive-t-il dans vos insomnies, de fixer votre esprit sur l’idée d’être admirée, d’être sollicitée, et pressée pour vos influences et vos conseils ? Ceci gâte votre sommeil, semble-t-il, et pourtant, il n’est pas difficile de soulager votre désir.

Allons, abandonnez cette posture envieuse, et passez un tailleur sombre au lieu de ces vêtements sports, tout juste bon pour ceux de votre âge. Imprimez-vous un air accablé mais sous un front stoïque, ménagez des sourcils froncés, et un regard concentré sur un point dans le vide. Pressez-vous, chargez-vous de dossiers et de documents à profusion, et allez d’un pas rapide dans la rue et sur les places en vue ; ne lâchez jamais votre portable sitôt qu’on vous voit et gardez le bien soudé sur votre oreille ; prenez un air affairé, et parlez fort, parlez d’affaires, de contrats, de communication et n’oubliez pas d’articuler bien fort les formules « en mode VIP » et « lancez la Visio en m’attendant » « Je signerai ce soir, ne vous en faites pas » et « valider le mémorandum » et encore « Mais qu’est-ce qu’ils fichent au Copil? » N’oubliez pas, avec une mine surprise, cette exclamation, « Le congrès ? c’est fait, j’ai appelé, c’est réglé!».

Vous approche-t-on, vous salue-t-on ? Comme arrachée à une préoccupation, écartez votre portable de votre visage tout d’abord, prenez alors quelques secondes, un regard vague puis, souriez comme un soleil en criant fort le prénom de votre fâcheux, appuyant la sonorité de sa dernière syllabe. Sitôt que l’attention autour de vous se relâche, faites silence, prenez un air lointain, comme rêvant de rien avec intensité, et cela reviendra tout seul, sans un effort de vous.

Penser surtout, en toute circonstance, à être vue, encore et encore vue. Prenez soin de vous faire remarquer devant les stations de métro les plus arts-déco de Paris, mais surtout, ne pas y entrer. Apparaitre dans les bars select et disparaitre aussitôt reconnue, passer et revenir encore devant leur terrasse sans vous n’y arrêter jamais, toujours téléphonant et comme prise de toute sorte d’affaires ; éviter les théâtres où vous serez invisibles, mais assiéger les salons et les colloques, quel qu’en soient l’objet ou le métier. Entrez dans les dîners et les réceptions, sans attendre surtout d’y être invitée, mais un bras chargé d’un dossier et soupirer à voix haute : « j’ai bien failli être retenue, je ne me serais pas remise de n’être pas avec vous ce soir ».

Alors on dira de vous « Astée est talentueuse autant qu’infatigable, elle travaille et s’acharne jusque dans les rues ; elle est toute à sa place parmi nous ». Tous ceux-là qui vous ignoraient auront convergé vers votre ingéniosité. Ces documents que vous portez, ils seront convaincus de les avoir lus, vos réunions, les avoir vécues, vos déjeuners, les avoir mangés ; de vous avoir parlé au téléphone de choses importantes, d’avoir négocié avec vous de furieux contrats, de complexes projets, et même discuté hardiment de livres non lus. Allons, lancez-vous, chère Astée. Personne, vous verrez, personne ne vous aura interrogée sur votre métier.

 

©hervehulin

Willy S. est le grand chef des chasseurs français. Il est en soi -peut-être une fierté pour lui? – l’essence du  vrai chasseur.

Tenez, revenant de Pologne, en plein hiver, dans la neige et l’étendue glacée de ces terres de l’Est, il nous fait part de sa joie.

«  j’étais dans le froid et la neige, mais ça va,  j’ai quand même tué un sanglier, donc, j’étais très content ».  (L’Obs, 16/12/21).

Admirable, cette passion du chasseur. Equation: Très Froid+Tué= Très Content. Mais il est vrai qu’on eût été triste pour lui s’il s’était frigorifié, comme ça, en vain, sans rien tuer…

Il est rare chez nos amis des bêtes mortes, qu’ils emploient les vrais mots. En vénerie, on emploie des termes comme « atteinte » pour signifier  la plaie,  » trophée » pour dire cadavre, « prélever » pour  tuer, « servir » (le cerf)  pour éventrer à l’épieu etc.  Willy S emploie le vrai mot de son plaisir: tuer. Et cette équation le rend heureux.

Le bonheur c’est simple comme un bon coup de fusil.

Voyez comme Démocède est habité de son personnage, comme il est habile à exprimer des sentiments rares et délicats. Il arpente la scène, en exploite l’espace pour animer pleinement son rôle. Il est grand professionnel depuis toujours. Vous avez noté : son geste est sûr, jamais trop ample, sa voix reste vive mais sans affect ; il sait bien la rouler, la rendre comique et la contrefaire pour changer de ton lorsqu’on ne s’y attend pas. Il roule, sur les planches, se déplace sans cesse, et alimente ses postures de mimiques de son cru, qui soulèvent la joie et le rire sur commande ; car Démocède, par son talent, fait de notre humeur ce qu’il veut. Quel que soit son texte, il le connaît comme s’il l’avait fait lui-même. Il sait varier le ton et le discours, on riait à l’instant, et nous voici les yeux soudain embués, le gosier serré sous l’émotion qu’il exhale. Et puis le revoici drôle, ainsi qu’il est le meilleur. Il accélère le débit et le mouvement, accroit le volume et change l’argument, en levant les mains, les yeux, tournant la tête partout où le regard peut se poser: l’effet est là, les rires de toute part se pressent. Ah vraiment, dirons-nous, voilà qui est jouer son rôle avec la tripe et la technique coulées dans un même tempérament. Mais qu’exerce donc Démocède ? Ne vous trompez point sur son métier. Il n’est pas acteur et nous ne sommes pas au théâtre, il est ministre et le voici candidat à nos suffrages.

 

©hervehulin

« Je reçus une gifle ». Première phrase du roman, comme la pulsion d’une violence mineure, qui ne cessera d’en aligner, des violences humaines, jusqu’à l’enfer absolu.  Si le soldat Tamura prend une gifle de son officier, c’est parce que, blessé et malade, se présentant à l’hôpital, il n’a su apporter sa propre ration de nourriture. Il y a donc un prix pour sauver sa vie, comme il y a un prix pour préserver son humanité ; et si on n’en a pas les moyens, on passera son chemin. (suite…)

Indice conoscopique : 7/10.

Le pressing de la rue Oberkampf est tenu par trois jeunes employées. Elles sont d’origine africaine ou antillaise (ceci pour caractériser qu’elles ont la peau noire, c’est déterminant pour la suite). Elles travaillent revêtues d’une blouse blanche. Il y a un homme sur le côté, qui semble très attentionnésur un registre, sur lequel il semble noter des choses ; il est en chemise (blanche) avec une cravate. C’est un homme blanc.

Un client s’attarde devant le comptoir de dépôt des vêtements. Il fait un éloge (bruyant) de ces employées, tourné exclusivement vers l’homme en cravate.

« Ah, elles sont bien vos filles… Elles sont super…Ah…Elles sont formidables… Elles sont sympas, elles sont efficaces…elles sont efficaces, vraiment, et ça bosse super bien » … Etc. Etc.

Et il sort.

Éclat de rire des employées. De l’homme en cravate aussi. On rigole.

Mais pourquoi donc ? Parce que cet homme en chemise cravate, il n’a jamais été question qu’il fût leur patron. C’est un employé de la chaîne de pressing qui vient relever les conditions de sécurité des machines.

C’est amusant. Un simple coup d’oeil, homme blanc+ cravate/ deux jeunes femmes, employées, +peau noire= c’est l’homme blanc leur chef.  Fabuleuse équation. Ce client qui en faisait des tonnes sur l’éloge des trois travailleuses n’a pas pu penser, par une forme d’instinct ethnocentrique, que cet homme blanc-chemise-cravate ne fût pas en situation de supériorité professionnelle. Il est blanc et mâle, donc patron des femmes noires. On saura gré que la remarque de ce brave homme procédait d’une bonne intention, celle de saluer le travail de ces jeunes femmes, et c’est bien.

Mais qu’aurait-t-il dit si elles avaient la peau blanche ?

Bien autre chose, ou rien du tout d’ailleurs… A vouloir donner ce qu’on n’a pas, on se retrouve nu sans avoir rien donné.

Telle est ainsi, parfois, la vie des français.

 

 

©hervéhulin

Le barde ne retourna jamais sur les terres de Morven. Bien des saisons passèrent. Peu à peu, son exil se dégagea de toute blessure. Il vivait dans sa tour près des falaises. Mais il errait souvent dans la contrée alentour, arpentant les landes, les collines, les plages et les forêts à la recherche de clés vitales pour son inspiration -chantonnant ses ossianiques, le cœur absent où léger. (suite…)

Vous êtes, Dorus, dit-on, un formidable financier, et surtout, un jeune homme qui mérite sa fortune. De l’art des transactions, vous êtes expert. Vous avez beaucoup d’argent, vous en achetez en quantité plus qu’il n’en faut, pour ensuite en revendre encore plus et ainsi en gagner toujours encore.

Dans cette habileté au gain, vous consacrez vos journées, vos nuits, tout votre temps et toute votre jeunesse. Vous avalez des fortunes sans même quitter votre téléphone. Vous n’en avez pas le temps, et si jamais vous lâchez cet outil, c’est pour vous river à l’écran d’un minuscule ordinateur, qui vous permet de gagner tout autant. Quel âge avez-vous, Dorus ? Vingt-cinq, vingt-sept ? Peu importe. Vous possédez une Porsche déjà, et une villa en Floride. A vingt-cinq ans vous avez atteint vos dix millions de capital propre. Votre objectif est de tripler la somme avant trente ans.  Vous êtes si efficace, Dorus, que cet horizon facile est à votre portée. Tout va très vite chez vous, tout est transaction, votre métier, vos bénéfices et votre vie qui ne font qu’une chose. Vous vous déplacez en scooter, et tout en sillonnant les rues entre vos rendez-vous et vos clients et vos mandataires, tout sinuant entre les voitures, vous achetez et vous vendez. Vous n’avez cure de savoir, de ces sommes électrisantes, l’origine et le sens et quel travail les produit. Car vous n’avez point de temps pour ces considérations. Dans cette profession qui est la vôtre, il faut aller vite ; et vous savez aller vite, très vite en toute chose. Vous voilà encore brillant sur votre scooter, fulgurant comme une truite entre les véhicules et les piétons, téléphonant et téléphonant encore, achetant ou vendant, puis téléphonant encore. Si vite que vous n’aurez pas eu le temps de goûter, de profiter, d’aimer, de retenir les rires et les joies autour de vous, de capter les sourires, de regarder les visages croisés, ni le temps de noter ce feu qui vire au rouge, et ce camion vous heurtant de plein fouet. Maintenant que vous avez si tôt cessé de vivre, Dorus, qui reste donc pour glorifier vos millions, qui donc pour pleurer cette transaction ?

 

©hervéhulin

 

 

Indice conoscopique : 9/10.

Beethoven s’est récemment retrouvé lui-aussi au tribunal de la culture annulante (pas trouvé de meilleure traduction). En effet, un musicologue et un journaliste (américains…) ont pu soutenir sans trembler que « les personnes au pouvoir, en particulier les hommes blancs et riches » auraient érigé la Symphonie N° 5 en symbole, plus encore, en levier, du modèle de leur supériorité culturelle. Loin d’être l’ode à l’humanisme qu’on a voulu y entendre depuis deux siècles, ce monument ne serait plutôt que le « symbole de leur supériorité et de leur importance », renvoyant à un sentiment d’exclusion les autres communautés raciales et sexuelles. Un article publié sur le média en ligne Vox par le musicologue Nate Sloan et le journaliste Charlie Harding développe cette thèse hardie. C’est idiot et joyeusement digne du Conotron, avec la récompense d’un fort indice conoscopique.

On peut y lire cette ineptie brillante : « Pour certains, dans d’autres groupes – femmes, personnes LGBTQ +, personnes de couleur – la symphonie de Beethoven peut être principalement un rappel de l’exclusion et de l’élitisme dont est porteuse l’histoire de la musique classique. »

En exigeant du public, par la complexité de son langage, une écoute plus attentive que par le passé, la 5e aurait imposé de nouvelles normes dans l’organisation du concert : « Ne pas tousser ! » ; « Ne pas applaudir ! ; « S’habiller de façon appropriée ! » Autant de « signifiants de la classe bourgeoise » qui, finalement, font de la Symphonie n° 5 « « un mur » entre la musique classique et un public nouveau et divers ».

Ce serait donc bourgeois et élitiste, absolument. D’abord parce que – selon Sloan, on espère que vous suivez toujours – l’écoute nécessaire impliquerait une exigence intellectuelle et une sensibilité suffisamment éduquée pour en intégrer les codes. Sans cette instruction, on serait à côté de la plaque et du message. Ensuite, parce qu’elle s’adresserait, en conséquence du premier argument, à une élite identifiée sur une étiquette sociale fermée.

Bon, c’est idiot, absolument, et c’est faux, archi-faux;  le pauvre M. Sloan nous démontre d’abord qu’il n’a pas mis les pieds ni les oreilles dans une salle de concert depuis longtemps, peut-être même depuis toujours. Il y aurait vu de ses yeux vus que l’étiquette sociale et vestimentaire qu’il évoque n’existe plus, n’existe pas. Il y a dans la grande salle de la Philharmonie plus de jeans et de baskets que de cravates. Pour ma part, je n’y ai jamais vu un smoking…

Allez faire écouter l’œuvre ainsi décriée aux confins du monde, à un public qui ne dispose pas des codes (imaginaires) fabriqués par M. Sloan : un pygmée, un inuit, un cherokee, etc.  Dans des conditions de confort d’écoute suffisantes. L’effet tonique sera le même. Ce cœur des hommes, ce cœur unique et partagé, aura imprimé, partout dans le monde, sitôt que le puissant accord final aura achevé son roulement sonore, une émotion de joie dynamique universelle.

Beethoven n’est pas un modèle blanc, mâle, hétérosexuel. Beethoven est un compositeur universel, Beethoven est patrimoine de l’humanité entière. Beethoven est une femme, noire, pourquoi pas lesbienne. Beethoven est handicapé. Beethoven est un combat, à lui seul. Sa symphonie N° 5 (et rappelons à M. Sloan, qui semble l’ignorer, qu’il y en a huit autres, et plus de 135 opus au catalogue), la symphonie N° 5 donc, pour la première fois dans l’histoire de la musique, exprime la transformation positive et dynamique du monde. Mais attention, M. Sloan, attention où vous mettez les pieds : si Beethoven est un bras armé de l’élite, voyez-vous le fil que vous tirez ? On en doute. Alors, avant lui, Bach, Haendel, Mozart, et après lui, Brahms, et Debussy, et Messiaen, n’en parlons même pas. Et pourquoi pas aussi Shakespeare et Proust, Dante, et Cervantès ? Renoir et Rembrandt ? Pas un ne restera. Voilà, tout s’annule sur une même cause erronée. Car les œuvres des grands esprits sont belles, et c’est par cela seul qu’elles entraînent vers le haut les esprits qui sont moins grands, pour qu’un jour, ils le deviennent peut-être à leur tour…

Sloan et Harding aiment-ils vraiment la musique ? Assimiler un tel génie à une seule catégorie de la population et prétendre que les autres, renvoyées à un sentiment d’exclusion, ne peuvent s’approprier son œuvre, nous suggèrent une conclusion : ne sont-ce pas eux, les sourds ?

(lien : https://www.vox.com/switched-on-pop/21437085/beethoven-5th-symphony-elitist-classism-switched-on-pop).

 

©hervéhulin

Clitiphon dans ses discours ne doute jamais de lui. Il vous dira être toujours satisfait de ce qu’il a fait. Tout ce qu’il entreprend est un succès, tout ce qu’il accomplit devient référence. Il aime à vous rapporter ses exploits. Il n’attend pas qu’on lui demande.Dans sa profession, nous dit-il, il est ce qui est de plus compétent. Non seulement peu savent rivaliser avec son expérience, mais tous ces gens viennent lui demander son avis, son éclairage, et comment faire.

Le ministre lui-même – que Clitiphon rencontre très souvent dans la semaine, et avec qui, il peut bien le dire, il se sent très intime – le Ministre donc, se confie sur ses doutes. Clitiphon apprécie de l’aider dans la complexité des enjeux qui se cachent derrière les décisions à engager.

Le mois passé, il a fait un discours, aussi, devant un glorieux parterre d’officiels : sept minutes d’applaudissements, et dès le lendemain, une ribambelle d’articles louangeurs. Il en aura gardé toutes les coupures, et insiste pour vous les montrer. La Sorbonne le sollicite pour un colloque, et bientôt le Collège de France. Citez un historien, un journaliste, un grand patron, tous de forte notoriété. Invariablement, Clitiphon vous dit : « Je le connais très bien, c’est un ami ». Bien des esprits notoires se pressent autour de lui, impatients de connaître son avis, ou seulement, de le connaître lui, Clitiphon. Ses collaborateurs l’admirent et le vénèrent. Tous rêvent de lui ressembler ; d’ailleurs, plus personne dans ses équipes ne porte de cravate.

Clitiphon aime le sport, et le sport l’aime autant. Cette année, il a couru le marathon de Paris. Figurez-vous, que sans s’entraîner, et sans préparation particulière, ce cher homme est arrivé cent-quarante-quatrième sur dix-sept-mille-neuf-cent-douze candidats. Et encore, ajoute-t-il, il avait depuis plusieurs jours une douleur tenace à la cheville. Clitiphon adore le sport cycliste : voilà qu’il a accompli cet été l’ascension du Col Saint-Bernard. Eh bien, vous ne le croirez pas, mais moins de trois heures lui ont suffi à atteindre le sommet, en laissant bien des plus jeunes derrière lui. Il en fut à peine essoufflé. Il s’est essayé au tennis, récemment, lui qui n’avait jamais touché ce sport ; il a usé trois partenaires classés l’un après l’autre. Quant à la natation : il envisage de traverser la Manche en solitaire.

Clitiphon a lu tous les livres, du moins ceux dont vous lui parlerez. Il ne manque pas de vous rappeler que l’auteur – celui que vous avez cité à l’instant- est un de ses amis, qu’il le connait si bien qu’il le conseille régulièrement depuis bien longtemps. Et d’ailleurs, fort de ces relations littéraires de valeurs, notre Clitiphon a engagé l’écriture d’un roman : une vaste fresque historique, foisonnante, riche et érudite.

Il est ainsi, notre Clitiphon : il aime qu’on l’admire, et s’admire d’être à ce point admiré. Depuis qu’il est en âge de se contempler lui-même, il n’aura jamais passé plus d’une journée sans se vanter à voix haute.  Quel est donc le ressort qui le tend ainsi de l’intérieur, à chaque seconde de sa vie ?

Tandis que son univers tout entier chante la gloire de Clitiphon, voyez son épouse tant chérie, comme elle le regarde si peu mais le commande si durement à chaque instant.

 

©hervéhulin

Les « cahiers d’André A » est un roman agréable qui nous déroule un destin d’honnête homme. Mais de cette catégorie particulière d’un honnête homme criminel. Le personnage éponyme est un ouvrier qui, condamné pour des meurtres qu’il a assurément commis, retrace toute sa vie et son parcours sur des cahiers d’écoliers, qu’il fait transmettre à titre posthume à son avocat. Le récit est doublement homodiégètique, le premier narrateur est l’avocat, qui introduit et conclut le roman ; puis, le texte passe à la narration du personnage principal, qui alimente l’essentiel des quelques deux-cents pages. (suite…)

Comme tous les matins, depuis des années, Polyclès arrive à son travail, file droit à son bureau, dépose sa mallette, en sort son portable, le met sur le bureau, allume son ordinateur, saisit son mot de passe, puis sort vers la machine à café, en tire son capuccino, revient à son bureau, boit le cappuccino d’une traite, se brûle la langue, ensuite prend un dossier, reprend son portable, sort du bureau, prend le couloir, et enfin, entre dans la salle de réunion.

Là, sont déjà installés les collègues, et le chef de service. Polyclès va droit à sa place usuelle, tire le siège de la grande table et s’assied, pose son dossier devant lui, l’ouvre ; alentour, on parle déjà, on se raconte et on échange des mots, malgré que le travail n’a pas véritablement commencé.

Mais soudain, dans la rumeur et la brume de ces voix habituelles, Polyclès sursaute. Tous ces visages lui semblent une surprise. Qui sont donc ces gens, qui sont là, à leur place et qui parlent, bougent leurs têtes, ouvrent leurs bouches, agitent les mains ? Pourquoi sont-ils là, et Polyclès lui-même aussi ? Comment se nomment-ils, quel est leur rôle, leur existence ? A qui obéissent-ils ? Comment donc sont-ils vêtus, pourquoi ces postures, ces costumes, ces cravates ? Que disent ces voix, dans un étrange langage, avec des mots aux sons comme inconnus ? D’où viennent-ils, où iront-ils, quels sont ces lieux, dans quel bâtiment, dans quelle ville ? Que signifie donc tout cela ?

Alors Polyclès se lève et sort de la salle. Il sort de l’immeuble, il sort de la rue, il sort de la Ville. Il s’envole dans un avion sous le soleil de midi. Il disparaît dans la nuée. Allons, toute la réduction de notre destinée n’est pas si tragique.

 

©hervéhulin

Il y a bien des façons de retenir l’attention des cœurs et des consciences. Certains chercheront à briller, mais d’autres fuiront toujours l’étincelle et l’éclat. Euphrosyne est convaincue de n’avoir que peu de mérite personnel. Douce et agréable, elle semble même avoir la passion de se diminuer devant les autres.

Jamais elle n’a semblé convaincue de son utilité pour quoi que ce soit, comme pour elle-même ou ses proches, ou ses parents, ou ses enfants qu’elle a nombreux et forts mignons. Ne la croyez pas triste en société. Elle en fait toujours sujet à plaisanterie et c’est pour elle une façon commune d’accomplir la conversation.

« Je ne sais rien faire » dit-elle avec un joli sourire ; «ne comptez pas sur moi pour réussir ce dîner, la dernière fois j’ai transformé le rôti en charbon ; c’est tout moi ainsi ». Et elle rit de voir certains convives rire d’elle ainsi. Elle va à son cours d’aquarelle. « C’est fou ce que je vois mal les couleurs ; et je mets bien trop d’eau pour les contrôler. Un vrai marécage. Ce n’est pas étonnant, j’entends si peu les sagesses qu’on me donne ».  Quand son fils- un vrai chérubin -lui demande de l’aider à faire son devoir elle lui répond « va plutôt voir ta sœur ; elle est bien plus douée que moi pour ce genre de calcul ». Le droit, naguère, la passionnait, mais elle n’a pas trop poussé les études. « J’étais si lente pour suivre les cours, il valait mieux arrêter là pour préserver la justice ».Elle fut toute surprise, plus tard, quand ce jeune homme, tout rayonnant, lui demanda de l’épouser, elle qui ne regardait pas les garçons puisqu’ils ne la regarderaient sans doute jamais « Vous êtes vraiment sûr ? » lui dit-elle. Il y a longtemps, elle avait résolu d’apprendre à conduire une voiture. Elle a même obtenu le permis nécessaire à la troisième tentative seulement. Mais un jour, comme elle avait heurté le pare-chocs d’un gros utilitaire, elle renonça pour toujours en disant :« Je suis bien trop dangereuse pour l’humanité avec ce genre de machine entre les mains ». Au bout de quelques années de mariage dont le fil est devenu de plus en plus gris, elle apprend par la confidence de sa meilleure amie que son mari a une jeune maîtresse, et que cette histoire ne semble pas récente. « Eh bien voilà une chose très ordinaire, dit-elle, car avec le peu de charme que j’ai à lui offrir, son envie d’un autre horizon, plus charmeur, était inévitable ; j’en suis seule responsable. » Et elle ne fera rien pour sauvegarder l’amour dans son couple. Et que voulez-vous qu’elle fasse ? Un jour son époux s’en va avec une jeune et incroyable maîtresse – une autre que la précédente. Elle se retrouve seule. Dans cette nouvelle vie elle pleure un peu, au début puis se résigne, et adopte un sourire guérisseur.

 « Mon véritable destin aura toujours été de vivre seule ; qu’ai-je donc pour susciter la flamme d’un époux, un amant, ou l’intérêt d’une communauté d’amis ? ».  Ses proches lui donnent un peu de sollicitude encore, mais leurs gestes s’espacent avec le temps. Elle a beau sourire dans son éternelle plainte, ça ne retient plus personne. Bien des années ont passé, le grand âge est arrivé sans que notre Euphrosyne se soit administrée le moindre compliment. Elle s’interroge parfois sur le fait d’être si seule.

Le sort lui envoie une terrible maladie. Et ses amis, ses parents me direz-vous ? Ils disent : « Euphrosyne ? Elle aurait pu être délicieuse. Mais sa plainte éternelle a rendu sa fréquentation laborieuse. Quand elle avait bien du bonheur pour elle, une apparence et un esprit enviables, un époux aimant, une situation agréable, une famille soudée, déjà elle nous fatiguait de toujours se dépriser. Alors, imaginez maintenant, comme cela sera insupportable ».

Euphrosyne contemple à présent le soir, le front contre la vitre et se souvient. Elle aurait aimé, tant aimé qu’à chacune de ses complaintes, on lui dise ceci : « Mais non, pas du tout, ton rôti est délicieux à point ; non, non, ton aquarelle est lumineuse ; et le demi-périmètre de ton fils, c’était facile pour toi ; tu apprenais aussi bien que les autres, et tes notes furent plus que correctes pour pouvoir continuer sur un beau diplôme ».  Sans-doute lui a -t-on dit, mais pas assez, ou elle n’a pas entendu, ou elle ne se souvient plus. Et puis d’autres peuvent ajouter : « Jeune, tu étais plus que charmante, jolie même, et il y en eut plus d’un pour soupirer. Et ton mari ? ah oui, il serait bien resté s’il s’était vu un peu plus aimé par une femme propice au bonheur ».

Mais voilà, la comédie est terminée, et ne revient pas à ses trois coups.  Plaignez-vous chaque jour et personne ne vous plaindra jamais.  La vie, elle sait pardonner bien des choses, mais ne pardonnera jamais qu’on ne l’aime pas. Euphrosyne est bien conforme à cette étrange société où nous vivons. A force de ne jamais s’aimer un peu en rien, elle se détruit en tout sans savoir pourquoi.

 

 

©hervéhulin

Dites-moi, Antagoras, avez-vous du discernement, de l’humanité, de l’esprit et le souci de connaître ceux qui vous entourent ? Dites- moi donc si vous connaissez bien Chrysale ? Si vous le connaissez comme il est, ce qu’il est, fait ou devient. On le dit votre ami. Car voyez-vous, nous-même aimerions savoir l’apprécier dans chacun de ses traits. C’est un homme qui compte, un personnage en vue, et le connaître parfaitement est un atout. On vous a vu parfois le fréquenter, lui parler, on a rapporté même que vous auriez pu rire avec lui, et chuchoter de connivence. Connaissez-vous tous ses traits et l’essentiel de son caractère, et votre regard sur sa personne est-il bien ajusté ? Qu’est-ce donc qui le fait rire, qui peut le distraire ? Ce qui l’inquiète, ce qui le rassure, le sauriez-vous ?

Alors, dites-nous de quelques mots seulement qui est Chrysale. Savez-vous quelles sont ses passions principales ? Ses penchants secondaires, et tout ce qui fait sa vie quand il n’est pas au travail ? Je peux vous le dire : il a très peu d’intérêt pour le sport, et la politique est son ennui de tous les jours. Je suppose que vous le savez, non ? Et bien, pourquoi donc avec vous, toujours parle-t-il tant de cela ? Pourriez-vous dire quels sont les livres dont la lecture l’a rendu meilleur encore, qui ont marqué son esprit ? Ceux qui ont contribué à façonner son intelligence, et modérer son ignorance. L’ayant questionné moi-même pour alimenter un jour une conversation qui tiédissait, je n’ai su recueillir de réponse. Peut-être le goût des livres n’est pas chez lui un objet de préoccupation.

Et saurez-vous expliquer cette étrange manie, mais sans la juger, de toujours porter des cravates à dominante rouge. Car vous avez remarqué cela, n’est-ce pas, vous qui le connaissez comme votre ami ? Et où donc se procure-t-il ces costumes de coupe si droite ? C’est anglais, n’est-ce pas ? Italien plutôt, dirons-nous ? Vous devez probablement le savoir.

On dit de lui qu’il est sage dans sa famille, et heureux dans son intimité, mais qu’il est beaucoup moins et l’un et l’autre en société, et que sa carrière en porte la marque. Donc, que dites-vous à ceux-là qui ont rapporté ces considérations ? Car vous savez qu’il est très attaché à sa position, et à la façon dont ses ambitions sont jugées par ses pairs, ou ses supérieurs. Il est si affairé, notre Chrysale. De son travail, de sa carrière, et sa réussite, que pourriez-vous déceler que nous ne savons pas déjà ? Peut-être aurez-vous entendu qu’il fait preuve de beaucoup d’esprit de décision, d’aucuns diront même d’autorité, dans toutes les circonstances de son emploi. L’autorité, est chez lui un trait saillant, presque une obsession. Il en faut, me direz-vous, pour nourrir les responsabilités et leur donner sens. Et il apprécie peu qu’on tarde à exécuter. On dit qu’il en devient vite orageux. Vous doutez, Antagoras, de cette lourde tendance ? Sans doute aurez-vous bien des arguments. Demandez à Clélie, qui aura perdu sa place à l’heure où je vous parle. Eh bien, Antagoras, vous nous faites l’étonné.…

Vous pourriez citer sans doute, si vous connaissez bien Chrysale, ce qu’il aime, ce qui l’attendrit, ou encore lui remue l’esprit, et lui permettrait de polir un tant soit peu cette rudesse qu’il manifeste. En ce cas, il est vrai -mais cela vous le savez déjà – vous aurez très vite à parler argent, finance et placement. Il voue à ces affaires-là un attachement très tendre, et toujours soutenu. Il faut bien dire qu’il manifeste sur ces sujet un grand talent. Mais d’ailleurs, où et comment dépense-t-il tout cet argent qu’il gagne si facilement ? C’est comme si la vie qu’il mène n’en montrait aucune trace.

Mais connaissez-vous donc ce qui fait le frisson de sa vie? Pourriez -vous nous dire les noms de ceux et celles qui lui sont chers ? Non pas les êtres qui le fréquentent ou qui dînent, ou encore qui twittent et tchattent tous les jours. Mais ceux-là pour qui lui-même cesserait de dormir si l’un ou l’une était malade, pour qui il donnerait sa vie sans tarder d’un battement de cil ? Vous ne le savez pas ? Pourquoi donc en société son épouse est toujours silencieuse, comme vous l’aurez sans doute remarqué ? et ses deux filles, si elles ont beaucoup grandi -mais vous les aviez certainement connues plus petites -elle semblent être parties bien loin faire leurs études ? Mais pourquoi si loin à l’étranger ? Nous direz-vous à la fin de votre ami qu’il est un homme heureux ?

Le regard sur les autres est toujours le miroir des qualités qu’on s’invente. Et bien Antagoras, connaissez-vous votre ami Chrysale ?

 

 

 

©hervéhulin

 

Zénobie aimerait bien faire du sport ; mais voilà, elle est fatiguée… Elle aimerait maigrir aussi ; mais, il y a tant de bonnes choses à déguster, et elle-même adore faire la cuisine. Et puis, maigrir fatigue. Elle aimerait se consacrer plus à la lecture, car elle a parfois l’impression de stagner intellectuellement ; mais elle a peu de temps, et le soir, elle préfère la télévision. Elle voudrait voyager plus, et plus loin, car elle a très peu bougé dans sa vie. Mais cela coûte cher, les trajets en avion polluent, paraît-il, et de toute façon, pour l’instant, son travail lui laisse peu de disponibilité. D’ailleurs, elle voudrait bien pouvoir consacrer plus de temps à ses loisirs, et moins à son travail, dont les horaires la dévorent. Elle voudrait aussi s’impliquer plus dans sa vie professionnelle, et s’en trouver reconnue ; mais pour rien au monde, elle ne renoncerait à ses loisirs. Zénobie voudrait aussi mieux se connaître, et faire le point sur sa vie ; entreprendre une psychanalyse la tente beaucoup ; mais elle a un peu peur de s‘engager sur la durée, ni trop se livrer. Elle devrait aussi faire des examens pour prévenir sa santé ; mais tous ces examens la terrorisent. Elle rêve de diversifier son existence, et accroitre sa relation avec les gens ; des activités associatives la passionneraient. Mais elle craint la comparaison avec les autres, eux qui sont si souvent décevants. Elle désirerait tant se marier, construire un foyer, avoir des enfants. Mais on lui dit que les hommes ne sont pas fiables, et que les maternités déforment le corps. Zénobie aimerait se faciliter l’existence et faire des choix. Mais elle supporte mal de voir rétréci le champ des possibles. Zénobie manifeste bien des désirs, mais en redoute les conséquences. Et voilà que Zénobie soudain se retrouve dans le grand âge avant d’avoir commencé à vivre.

 

 

©hervéhulin

On a pris l’habitude dans ces chroniques, d’évoquer des livres plutôt d’une notoriété moyenne. Picoult joue un peu dans la classe des best-sellers : nous ferons donc une exception à la ligne de conduite d’Alceste. Jodi Lynn Picoult est une romancière américaine, qui est déjà relativement célèbre et traduite en France. C’est une personnalité intéressante, qui n’a rien de lisse et de conformiste dans l’univers de l’édition. (suite…)

Indice conoscopique: 9/10.

Ça se passe dans le métro, ligne 9, un samedi matin, fin d’été. A Saint Augustin, un homme monte dans la rame. Il ne porte pas de masque. Par les temps qui courent (fin d’été 2021) cela se remarque. Il est plongé sur l’écran de son portable, l’air très concentré. Puis, il lève la tête, regarde les passagers taiseux, et dit à la cantonade, d’une voix modérée : (suite…)

Adraste est peu enclin à s’associer aux autres. Son tempérament tout en angle le mène à ne consacrer qu’une attention moyenne à la collectivité. Bien sûr,  il parle à des gens et répond à des questions. Les conversations, il les soutient, pour peu qu’elles ne soient ni trop longues ni trop animées, car l’opposition à ses propos le blesse facilement.Mais c’est ainsi, la foule l’a toujours un peu insupporté, et maintenant, le moindre regroupement d’amis, de parents, ou de collègues lui coûte. Il vit seul. Et il en montre une forme de fierté.

Il organise chaque étape de son existence sur un modèle semblable, et ce modèle veut qu’il y ait, comme les années passent et comme l’âge avance, plus rien qui ne soit pas commun aux autres jours ; il a l’habitude, à présent consolidée, de rentrer chez lui très vite après son travail, qu’il a jadis aimé, pour profiter de son intérieur et d’un moment de solitude méritée loin de la multitude de la semaine et de la vie professionnelle. Il fume. Il se passionne pour les pierres. Écouter de la musique, lire quelques journaux, et pratiquer des mots croisés, voici ses seules aventures. Et cultiver son jardin, encore et encore. Et fumer encore. Et c’est ainsi, il ne sert à rien de l’interroger sur ce point, Adraste ne concède rien. Sa convivialité, encore flexible jusqu’à l’âge mûr, s’use et pâlit. Son entourage – au travail, et un peu, sa famille – remarque qu’il sourit de moins en moins comme ses tempes grisonnent. Sitôt que son intimité est sur le point d’être approchée, notre solitaire devient plus rigide et quelque chose en lui cristallise alors jusqu’à se rompre. Plus difficile de relation, de l’avis de tous, il en accroît d’autant son hostilité au monde. Il est fier qu’on ne comprenne pas cette distance abyssale qui ceint sa vie de toute part. Les hommes et les femmes qui composent la société ne l’intéressent plus : qu’aurait-il comme avantage à les fréquenter, quand ils n’ont rien à dire ni à donner pour le réjouir ? Ceux-ci l’agacent, d’avoir une vie moins solitaire, et cet usage de vivre constamment les uns avec les autres.

Peu à peu, il échappe à l’attraction de cette gravité ancienne. Il ne sort plus, ne fréquente plus, sauf s’il y est contraint, ne visite plus. Cela fait à présent bien des années qu’un cinéma ne l’a pas vu en salle, ni un restaurant. Il aime rester chez lui car il y trouve la paix, en fumant encore. Il n’y fait rien de téméraire ou d’original, ni rien du tout d’ailleurs. Il apprécie ce silence circulaire qui le ressource, il n’écoute plus de musique. Tout entier incliné sous l’érosion douce de la solitude, il se repose alors de l’exaspération constante que lui cause la société des gens. Les conversations se font courtes, et il les brise au plus à la troisième réplique. Les autres y goûtent très peu, car Adraste, à force de ruptures, est devenu désagréable. Sa posture est tranchante et brute maintenant. L’humanité lui en veut en retour, et rassemble du ressentiment à son égard. Puis l’abandonne à ce destin minéral. Lui n’en a pas souci. Il n’est pas gêné de cet éloignement ; il trouve même un certain plaisir à envoyer des piques, des reproches parfois. C’est un ultime plaisir, adresser un trait qui blesse. Ou pas. Peu de choses maintenant l’intéressent, à part des souvenirs. Il arrête de lire, les livres d’abord, puis les journaux ; il cesse peu à peu de cuisiner ses repas. Son jardin est depuis longtemps en jachère. Lui-même ne sait plus quand il a cessé d’aimer des choses et des humains. Il est si seul et si tranquille. S’il n’aime pas le monde et si le monde ne l’aime pas, alors d’où vient la faute ?

Un jour Adraste est malade, gravement, et n’ayant plus de repère pour s’accrocher, plus de visite pour le soutenir, et plus d’envie pour résister, après quelques mois de soins administrés sans combat, orgueilleusement solitaire il succombe, assis et loin de tous, comme s’efface sous les flots, sous les brouillards et sous la masse immobile des récifs qui l’entourent, une île noire et hostile.

 

 

©hervéhulin

Indice conoscopique : 10/10

« Je ne suis pas pour qu’on aille accabler des islamistes qui ont envie de détruire l’Occident dont ils pensent, avec raison, qu’il est décadent » (Europe 1, 30/09).

On admirera, dans ce monument conoscopique , avec quel talent plusieurs couches d’imbécilité sont sagement ajustées en une seule phrase.

« Je ne suis pas pour… » Qu’est-ce à dire ? Est-il contre, puisqu’il n’est pas pour ? N’oserait-il pas exprimer son affirmation dans la forme qui convient, c’est-à-dire plus honnêtement : « je suis hostile à » … ou encore « je refuse de (+ verbe à l’infinitif : approuver, cautionner, condamner etc.).

« Qu’on aille accabler des islamistes… »  Qui on ? Les bien-pensants  (c’est-à-dire nous)?… Et qu’entend-il par « accabler » ? Ne jetons pas la pierre à ceux-ci parce qu’ils ont tués tellement de ceux-là…On ne va quand même pas leur reprocher leurs massacres obscurantistes. Les malheureux, allons, quoi.

« Qui ont envie de détruire… » Parce qu’éliminer des pans entiers d’humanité, ça procède d’une envie, qui vous saisit soudain ; comme l’envie d’une bonne bière, d’un morceau de chocolat, d’un bon film, une envie de faire pipi, une envie qui vient en vous et vous gratouille l’esprit. Tiens, j’ai une envie, détruire l’Occident…

« L’occident, dont ils pensent avec raison, qu’il est décadent» Voilà que nos chers bouchers, sous l’œil attendri de Onf…, pensent. Et pensent quoi ? Que l’Occident est décadent. Voilà la vérité suprême de Onf…, qui approuve son propre constat: ça faisait longtemps qu’on n’avait pas entendu celle-là. Symmaque le disait en son temps. On n’avait pas pour autant noté que l’Orient fût, de son côté lointain, à l’apogée…Oui, il faut se faire à cette raison. N’est pas Chateaubriand qui veut.

Il est très probable que cette imbécilité trouvera des échos gargarisants dans une certaine intelligentsia appauvrie.

Mais pourtant, force est de reconnaître, quand on entend Michel Onf… penseur central de l’Occident et du millénaire, émettre ça, l’œil fixé sur son miroir, qu’il dit vrai. l’Occident est vraiment bien décadent, du moins dans ses pensées. Grâce à Michel Onf…Ne désespérons pourtant jamais; un jour, peut-être que la raison reviendra sur nos rivages, et que Michel Onf… redeviendra le puissant intellect qu’il a été naguère, au service de belles idées.

10 sur 10 à l’indice, évidemment.

 

 

©hervéhulin

Les anciens bardes racontent ainsi la dernière aventure d’Ossian. : un jour que celui-ci était à la chasse, perdu dans la forêt, il rencontra une cavalière d’une beauté surnaturelle qui le séduisit d’un regard – comme les fées savent si bien le faire- le désigna élu de son cœur, et l’invita à monter en croupe pour l’emmener vers la terre d’éternelle jeunesse. (suite…)

Indice conoscopique : 10/10

Michel Onf…fut naguère une conscience édifiante, avant de sombrer on ne sait trop où, mais vers le pas très beau. De l’ex-penseur, cette récente saillie :

« Je ne suis pas pour qu’on aille accabler des islamistes qui ont envie de détruire l’Occident dont ils pensent, avec raison, qu’il est décadent » (Europe 1, 30/09).

On savourera l’imbécilité offensante (entre autres, pour les victimes des cinq continents) du propos. (suite…)

John James Audubon explora au début du XIX è siècle une grande partie du continent nord-américain, pour en recenser et étudier les oiseaux. Il fut, comme l’indique le titre de la collection, un pionnier. Sa démarche, à la fois aventureuse et scientifique, a fondé pour les siècles à venir sa notoriété. Aux États-Unis, sa mémoire reste célébrée comme celle d’un héros (plus de six cent mille membres à la Audubon National Society, cent musées et parcs naturels portent son nom, des rues, des avenues, des sites par centaines etc.). (suite…)

Timante est constamment habité par la religion. Il a grandi dans cette forme de passion, et en vit toujours à l’âge adulte les commandements. En toute circonstance, il les transmettra et en reproduira les effets. Ses cinq enfants sont baptisés. Il fait un point vital que leur éducation soit rigoureusement façonnée comme l’a été naguère la sienne. Il en a acquis le goût de la discipline, et retenu l’esprit de privation.Il veille sans faiblesse à ce qu’ils suivent le catéchisme. Il les accompagne pressamment sur les devoirs qu’ils en rapportent. Quatre ont déjà accompli leur communion. Les deux aînés sont des scouts très impliqués. De son épouse, discrète mais fiable, il ordonne les actions pendant la semaine car elle ne travaille pas, et au-delà des tâches ménagères qu’elle assure si bien, doit s’occuper utilement pour le bien commun, pour l’esprit de partage, et le goût de la prière, dans la seule règle des valeurs qui conviennent. Il lit Bernanos et De Saint-Pierre ; en voiture, il écoute Méfret.

Bien en vue dans sa ville, il assure avec toute sa famille une contribution aux activités de la paroisse. Sa position de notable reconnu lui donne accès aux prêtres et on l’a vu à plusieurs reprises dîner chez l’archevêque. Il a un respect très obligé pour les gens d’église, et se plie en deux sitôt qu’il rencontre une soutane. Il répète à ces officiers de la foi qu’il craint l’enfer, croit en la résurrection, au récit de la création, à l’immaculée conception. Pas une messe n’est manquée le dimanche matin depuis deux décennies qu’il est installé, marié, père de belle famille dans cette commune ; à la sortie, lorsque les cloches sonnent, sitôt sur le parvis, il discute avec ses coreligionnaires, et parfois, il fait l’aumône. Les pauvres l’attendent d’ailleurs, il est un peu leur nourricier. Et glissant une pièce, il glisse aussi un sermon, ou un reproche à ces gens dans le besoin, mais qui ne travaillent pas. Timanthe veille à ce que le ton soit bienveillant, et que son mot puisse être rapporté .

Lui et sa famille sont d’ailleurs très engagés dans les affaires du siècle. On les a vus monter à Paris, et au premier plan de la foule pour refuser des lois antichrétiennes. Mais aussi, à chaque Noël, contribuer à la distribution des repas aux indigents et des sans domicile, avant la messe de minuit. Il soutient par sa présence et parfois, ses dons, de belles causes, tels le sort des chrétiens d’Orient, la rénovation de la toiture épiscopale ou les difficultés intimes des couples chrétiens.

Les idées qu’il exprime sont en conséquence celles qu’on attend. Il défend sans faille les institutions de l’Église, et les positions sur les grands sujets de société ; il se montre très inquiet de la régression des mœurs, et horrifié du tour que prennent ceux-ci quand il s’agit de dévaloriser par la loi profane le mariage dans un même sexe, révolté par l’interruption d’une grossesse voulue par Dieu, ou encore, troublé de cette étrange tolérance avancée pour les musulmans. La Création est la Création, et il ne peut y avoir débat sur ce qui s’est passé. Il s’offusque des accusations portées par de mauvais pensants contre des prêtres qui ont aimé les enfants. Une école qui n’est pas chrétienne ne sera jamais pour lui une école des valeurs. Timante respecte ceux qui ne partagent pas sa conception, mais il ne comprend pas qu’on ne les partage pas. Il se défie un peu des lois de la République. Il s’insurge contre les homosexuels, dont il juge les passions coupables, les Juifs dont il connaît le goût de la finance, et aussi les Musulmans, qu’il voit toujours plus conquérants, plus résolus, plus nombreux. Des protestants, des syndicalistes, des féministes, des philosophes et des francs-maçons, il affirme connaître les manœuvres.

Mais aujourd’hui dimanche, Timante est à la messe avec épouse et descendance, concentré sur le sermon ; regardez-le, il est là, au second rang juste dessous la chaire. Penché en avant, la tête cachée dans les mains, il semble figé dans sa torpeur comme l’objet d’une cristallisation secrète. Là, maintenant, il n’a pas peur de Dieu et ses colères. Car à cet instant, comme souvent, il ne pense pas à Jésus, et son cœur n’est pas dans la foi. Il pense à son gigot car c’est dimanche, et dimanche c’est gigot. A la vérité, quand la voix du curé vibre et tonne, Timante ne parvient ni à s’envoler ni se concentrer , son âme reste muette, son ciel est vide et à la messe, comme dans sa vie, accablé de toutes ces formalités, il s’emmerde.

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Aricie est vertueuse. Elle montre de la persévérance dans les bonnes actions. Elle ne médira jamais des gens qui croisent son existence, et reste inattentive avec constance à ce qu’ils peuvent dire des défauts qu’ils se prêtent entre eux. Elle est économe de ses opinions, et en retient toujours l’expression. Le mensonge est étranger à son univers.

On apprécie de la voir agir pour des solutions positives aux aléas de la vie. A ses trois enfants, elle a toujours su transmettre le sens de la tolérance et du respect des autres, même ceux qui ont des opinions très différentes ou d’un fondement douteux. De l’argent dont elle dispose en quantité estimable, elle n’en fait qu’un moyen de pourvoir aux besoins ; et non de montrer sa réussite qui, est certaine mais sans éclat. Elle en partage les excédents avec un plaisir discret. Des talents dont elle a su faire la preuve, elle ne montre que la chance qui a animé certains instants décisifs de sa vie.

Elle est soucieuse du sort de ces démunis qui hantent nos vies urbaines, et souffre de l’indifférence qui les rend invisibles. Elle ne peut rester inactive face à cette situation, elle contribue à aider les migrants, les handicapés, les personnes d’un grand âge et au seuil de la démence ; de ces actions, elle parle peu. Elle donne aussi à bien des œuvres, et ne s’en vante pas. Elle en parle même très peu en société, car elle juge que ce n’est pas un sujet. Elle ne croit pas en Dieu, mais sait parler de la spiritualité avec une ferveur – modérée- et en partager les vibrations.Il n’y a rien à reprocher à Aricie. Tous ses proches, ses amis, ses collègues, son voisinage, et la moitié du genre humain louent la vertu d’Aricie. On se prend à dire que si un tel modèle pouvait se reproduire à seulement cent exemplaires, la destinée du monde entier en serait améliorée.

Mais voilà qu’Aricie, dans une seconde de distraction à son volant, grille un feu rouge. Un policier l’intercepte, la fait ranger, la sermonne, et verbalise. Ainsi, elle est vue, puis revue encore, et encore, face à cet agent ; on s’en étonne, s’interroge et doute. Comment notre Aricie en or a-t-elle pu commettre cette faute ? ça peut avoir l’air d’une goutte d’eau comme ça, mais c’est une grave transgression. Elle aurait pu générer un accident, tuer quelqu’un, peut-être un enfant, ou plusieurs, si ça s’était produit devant une école. On se disait bien que cet éternel étalage de qualités recouvrait bien quelque chose ; on n’a jamais douté que derrière ce cirque assommant de belles postures, il y avait bien des failles. Et c’est tant mieux : la pression que ce modèle exigeait commençait à devenir vraiment irritante. Curieuse période de la morale, lorsque sitôt qu’elle devient réelle et qu’elle vous regarde en face, la vertu est suspecte.

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Damis, Phédon, et Ergaste sont jeunes et de grands talents. Ils ont suivi des études similaires, le même parcours supérieur avec un même succès  qui les a projetés au même premier plan. Ils réussissent bien dans leur profession et en partagent sur leurs faces le  ravissement. Leur métier peut paraître étrange quand ils en parlent, car on n’y comprend rien. Ils ont près du même âge ; portent le même costume bleu nuit et la cravate étroite, chemise blanche cintrée. Avec des souliers à pointe. On les voit parler de placements, de retours de fonds et de garanties instables. De performance. Ils ont la même vision des choses si nombreuses, et la même opinion sur ces choses. Ils sont très semblables dans leur personne; mieux, ils sont identiques dans leur esprit.

Les voici attablés à une terrasse, après le travail. Ils semblent bien agités dans leur conversation. Mais que disent -ils ? Quel est ce sujet qui les remue de la sorte ? Entre les reliefs du léger déjeuner, chacun a sorti son téléphone portable et l’a posé sur la table.

Damis montre comment le sien est formidable. Le petit appareil est platiné brillant, aligne quinze millions de pixels en fonction photographie, est capable de donner l’heure sur dix points différents dans le monde en simultané, tout en traduisant quarante langues vivantes.

Phédon, impatient, écoute mais conteste. Son téléphone est vraiment supérieur. D’abord, il est plus joli, avec cette parure champagne qui le distingue tout de suite. Outre toutes les capacités du précédent, globalement intégrées, et la traduction de dix-huit langues mortes, il peut aussi identifier et nommer les astres repérés -par nuit claire d’été- assimiler six cents applications importantes pour faciliter la vie quotidienne, comme savoir combiner ton de cravate et de chaussette, commander un bon chinois à proximité entre minuit et six heures, signaler les meilleurs coins à champignons de n’importe quelle zone forestière, et de pêche à la ligne , et toute sorte de merveilles de ce niveau.

Damis répond que son appareil à lui peut assimiler quatre cents recettes de cuisine, qu’on pourra consulter à tout moment. Et aussi soixante sonneries disponibles, sans même compter les téléchargements possibles. La longueur des cours d’eau, et l’altitude des montagnes. Alors, quoi dire de plus ?

Ergaste regarde ses amis se déchirer ; il écoute, il pense qu’ils ont tort.

Phédon riposte. Ce qu’on peut dire en plus ? Ah. Facile. Sa minuscule machine peut digérer une bibliothèque numérique de trois mille titres. Que peut-on ajouter ? Si ce n’est que ce petit trésor sait calculer les distances en parallèle sur plus de vingt itinéraires en même temps et stocker dix milles plages musicales. Alors Damis, où restes-tu ?

Damis ne sera pas en reste. Il suffit de prendre une photo d’une plante ou d’un champignon, pour connaître en moins de trois secondes son nom latin, et, s’agissant du champignon, s’il est comestible ou non. Et bien sûr, bien sûr, tous les cours monétaires du monde à un instant T, en réel.

Ergaste n’a rien dit encore dans la polémique. Un téléphone efficace est indispensable à l’apparat de ces situations que leur profession nourrit sans cesser. Une vérité à affronter et rien de plus. Il sait que c’est lui qui dispose du meilleur outil. Il a tout des fabuleuses fonctionnalités déclinées dans la main de ses amis. Mais en plus, son appareil est doué d’une capacité inédite, qui n’est pas encore importée dans notre pays. Son téléphone fait le café sur simple commande vocale. Doit-il leur avouer cette supériorité ? Il craint de blesser ses pairs en leur révélant ce point, et ce faisant, de se blesser soi-même en gâtant leur amitié.  Notre Ergaste sait combien il est savoureux en quelques circonstances, de préserver secrète une forme de différence. Allez en paix, Damis, Phédon, Ergaste.

 

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A quoi ressemble un roman japonais ? Écrit au début du siècle précédent, « Le mineur » est une sorte d’hybride entre un roman à vocation sociale, et un roman initiatique. Soseki est un des tout premiers romanciers à importer au japon cette nouvelle forme littéraire, arrivant d’occident, par différence avec les grands romans classiques fleuves du japon (les fameux « dits » du Heiké, du Genji etc.). C’est un roman introspectif, mystérieux, esthétique, lent et symbolique, bref, absolument japonais. (suite…)

Chrysippe est un jeune homme de son temps : il s’ennuie. Sous ses yeux la terre est plate et le ciel vide. Il regarde le monde qui va et ceci ne peut exciter d’intérêt. Il aimerait goûter aux voyages et aux joies de pays lointains, mais la distance l’ennuie. Il aimerait aussi traverser des aventures, pour vivre de grandes émotions, et pratiquer des sports, pour être fier de son corps et se réconcilier avec lui, mais le risque et l’effort physique l’ennuient. Parfois, il donne un peu d’attention aux choses de la politique, et il se sent prêt à activer quelques degrés de résolution : alors il a envie de contrer l’avancée des idées mauvaises, et défendre la démocratie, et faire reculer l’oppression, et mettre à bas le grand capital, comme ces mensonges qui font que le monde est si laid ; mais, à vrai dire, la politique aussi l’ennuie. La nature lui semble-t-elle belle et vulnérable, tellement meurtrie, tellement menacée qu’aussitôt la nature l’ennuie. Il y a bien une chose qui quelquefois, le rapprocherait du soleil ; les jeunes filles lui paraissent de temps en temps, attirantes, et quelque chose dans leur rire, leur éclat de peau, le parfum de leur chevelure, le mouvement et l’appel de leur formes anime un courant intérieur, une forme de remuement intime très agréable. Mais le désir aussi l’ennuie, et tout lui paraît vain. Chrysippe est à l’image de son millénaire. Il a vingt ans déjà et sa neurasthénie en a cent.

 

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Echelle conoscopique : 9/10.

Jean-Pax Méfret est un chanteur, auteur, compositeur. Ce n’est pas Brassens. Son inspiration est plutôt du côté de la couleur kaki, des torses bombés, des chants paras, de la droite catho, du drapeau qui claque et la marche au pas, et de l’honneur de la patrie, et du travail, et de la famille. Il a beaucoup de succès chez les fachos (appelons par leur nom ces gens-là, il n’y a pas de mal à ça.). Son répertoire est de noble facture. (suite…)

Damippe n’aura eu toujours que deux passions dans la vie, qui sont l’une de gagner de l’argent et l’autre de le dépenser. Le flux soutenu de cette double stimulation irrigue toute son existence.

Pour garantir en l’accomplissement , il a su rencontrer le métier qu’appelle cette commune passion. Il connaît les détours et les moteurs de la finance, et ses revenus s’accroissent avec ses manœuvres ; plus il gagne, et plus il désire gagner encore. Plus il gagne encore, et plus ce succès appelle de nouvelles dépenses.  Alors, il travaille et s’acharne, et place, et revend, et rachète avant que d’investir encore.

Pour assouvir la seconde, il désire ce qu’il ne possède pas encore, et veille à se l’approprier grâce à cet argent qu’il façonne chaque jour. Il change tous les trois ans d’appartements, et a fait de ce déplacement perpétuel une discipline. Sa voiture tous les deux ans gagne en cylindrée – sans qu’il puisse en citer la marque. A défaut de pouvoir acheter la Terre, il se contente pour l’instant de l’arpenter en de coûteux voyages ; peu lui importe le lieu et la contrée, il ne s’attache qu’à la note des palaces qu’il traverse. Il est contrit si sa déclaration de revenus montre un montant inférieur à celui de l’année précédente. Mais ceci ne se produit jamais.

Damippe dépense et Damippe achète ; ainsi, tout en se cristallisant loin de ses émotions, ses envies et ses passions, il est vivant grâce à ce balancier, et grandit comme un organisme condamné à l’expansion. Pour un sou dépensé, deux seront gagnés, dont il sait quoi faire avant même que le premier sous soit encaissé. Quel besoin survivant, quelle sorte de manque pourraient lui résister ? Parfois, quand une nouvelle opération réussit et lui apporte de nouveaux zéros sur l’un de ses comptes, il se sent la force et la dimension d’un Titan.

De ses enfants, il veille à leur condition et renforce chaque saison les placements qu’il assure pour leur avenir ; il reconnaît plus les taux d’intérêt et les profits prospectifs de ces contrats qu’il génère et soigne en même temps, que l’âge et l’anniversaire de ses fils, dont il ne pourrait dire un mot de la scolarité. Il les imagine déjà superbes financiers comme lui quand ils seront grands. Mais il ignore qu’ils sont déjà si près d’être grands, et que la destinée de l’un est d’être pâtissier, et de l’autre horticulteur, et que rien ne pourra inverser leur voie. Quant à son épouse, il n’aime plus d’elle que les parures offertes et qu’elle veut bien encore porter. L’immeuble qu’il a acquis pour l’avenir de toute sa famille, il n’a pas résisté à le revendre, avant d’avoir fini de le payer. La belle plus-value est partie aussitôt sur un compte lointain, bien rémunéré, par-delà les océans.

Damippe, donc, disparaît peu à peu dans l’abstraction de son or. C’est avec volupté qu’il s’enfonce dans cette épaisseur infinie des grottes qu’il a creusées. Il sait et ne sait pas que ce mouvement vertical l’avale toujours plus dans une torpeur minérale, et qu’il  finira enseveli sous un volcan;  plus il s’agite dans cette lourde matière, plus il disparaît sous la masse incendiaire de sa vanité, jusqu’à n’être plus qu’un tas de pierre.

 

©hervéhulin

Echelle conoscopique: 9/10.

Ce titre est celui -à peine ici déguisé- d’un machin d’information numérique comme il en prolifère des dizaines de nos jours, grâce à cette régression intellectuelle utile qu’est internet.  Sans être journaliste, ni économiste, ni scientifique, ni politique, ni spécialiste, ni professionnel de rien, n’importe qui se proclame légitime à informer les autres. On balance des news, des chroniques, des analyses, des « quotidiennes ». C’est une forme de maladie compulsive. J’informe, donc je suis. Et j’appelle « information » ce qui n’est qu’opinion.

« Le courrier des fadaises » donc, fait partie de cette pathologie de notre temps. On peut aussi maquiller le truc en « bourbier des stratèges » ou encore « courrier des manèges » pour faire allusion à la manie de tourner en rond de l’auteur. Et ça colle au doigt (restons polis…) car je peux vous dire que si jamais, par malheur, vous tombez sur ce site, si vous cliquez une seule fois sur un titre, vous recevrez à vie la « quotidienne » du courrier. N’essayez pas de faire « répondre à » pour demander poliment à être désabonné, ou même à vous adresser directement au génial concepteur pour en être débarrassé, il ne répond pas et vous voilà condamné. Cet étonnant journal, qui prétend délivrer (sic) « une information stratégique et VIP » vous envoie à vie sans que vous n’ayez rien demandé une « quotidienne (…) énergisante ». Exaspérante, en vrai.

On y raconte n’importe quoi. Florilège des  élucubrations qu’on a pu y trouver. Précisons qu’il ne s’agit pas de citation in texto, mais d’un simple rapport des affirmations de la « quotidienne », ou des chroniques, ou encore des podcasts qui fleurissent, et du monologue incessant de son auteur avec lui-même. On a pris le parti de condenser les développements : cela en accroît la saveur, comme le café.

  • Est-il raisonnable de ne pas prévoir une révolution en 2020 ? Non, bien sûr : ça vaut la peine, et s’il y a quelques dégâts, ne pas s’en faire ; car une révolution n’est pas si violente que ça, regardons la révolution française : très peu de violences, « les gilets jaunes ont été beaucoup plus violents que les révolutionnaires » de 89-93… « Et ils ont obtenus beaucoup moins… » (sic)
  • Finalement, un putsch militaire ne serait-il pas une bonne chose, et l’occasion d’en finir avec les élites décadentes qui ne laisseront la place qu’à la suite d’un remplacement brutal ?
  • La « Fed » se rallie à « notre analyse » d’une évolution en « L » de l’économie dès septembre (2020). (NDLR et traduction : la Federal Bank US se rallie à l’analyse ultra pessimiste de l’auteur, qui prévoit un déferlement de misère suite au confinement du printemps 2020, dès le mois de septembre (2020 encore. L signifie chute verticale des ressources, suivi d’une stagnation durable au niveau le plus bas ; d’où le modèle en équerre).
  • Les manifestations en faveur d’Adama Traore (juin 2020, NDLR) sont bien le début de la guerre civile.
  • Si Léon Blum n’a pu être condamné au procès de Riom, c’est parce que les juges étaient acquis au système, et Pétain n’a rien pu faire.
  • Proposition pour lutter contre la récession impitoyable qui s’annonce, générée par la crise sanitaire: une année blanche fiscale (NDLR: plus d’impôt en 2021, et l’état et ses services publics se débrouillent).
  • Le contrôle au faciès en France est un mythe, la police est même plutôt bienveillante avec les noirs et les arabes.
  • Plaint-on les personnels soignants qui font face à la pandémie dans les hôpitaux, et subissent une surcharge de travail et mentale excessive ? On ferait mieux de regarder de près leur RTT et leur absentéisme (NDLR : les intéressés apprécieront).
  •  Le 14 juillet (2020, NDLR) le président de la République va annoncer une réforme qui aura pour véritable objectif de vous confisquer votre épargne : si, si, dépêchez-vous, planquez très vite votre argent à l’étranger. Et voici un tutoriel qui vous montre comment faire d’une façon on ne peut plus légale…
  • Il n’y a pas de dérèglement climatique, puisqu’il n’existe pas de règlement climatique.
  • La « frange la plus radicale de la caste » (NDLR : la caste = ceux qui nous gouvernent et qui sont décadents, cf. supra) veut imposer le vaccin obligatoire. Et pari est pris que que les non vaccinés seront parqués dans des camps sitôt passée l’élection présidentielle…
  • Et si le recours au passe sanitaire n’était qu’une stratégie d’atomisation de la société pour en reprendre le contrôle, une sorte de zombification du groupe pour éviter qu’il n’échappe au contrôle de la caste au pouvoir ?

Toutes ces beautés appellent une série d’interrogations majeures : où donc les auteurs (pluriel ampliatif car il y en a qu’un seul pour émettre toutes ces conneries) sont-ils allés inventer qu’ils avaient mission de nous « informer », ou qu’on avait besoin de recevoir chaque jour ces inepties solides ? Il faut être atteint d’une incroyable arrogance, et d’un narcissisme dévastateur. D’ailleurs, sur le site en question, le volume de photos et de citations du penseur est édifiant. Et au-delà de cette amplitude des chevilles, qu’est ce qu’il faut avoir dans le cerveau pour se faire des films à longueur d’existence, et substituer de façon névrotique sa propre vérité à celle des autres ? La vérité commune devient une ennemie, fruit des puissants, produit du système, des mensonges, des complots, des manœuvres. On vous ment, bon peuple, et moi, je vous libère du mensonge. Mais au nom de quoi un tel complexe messianique?

Il peut-être bon que chacun s’exprime. On a tous des choses à dire…Mais c’est sans doute le mal premier de ce siècle si mal engagé intellectuellement. N’importe quel imbécile scotché devant internet jour et nuit se croit en mesure de dire comment gouverner la France et le Monde, pour nous délivrer son pensum à flot continu. On y trouve tous les travers d’une certaine pensée, qui – hélas- semble être devenue dominante. Xénophobe, climato-sceptique, covido-sceptique, poujadiste, réactionnaire, anti-écologiste, anti-vaccin, anti-islam, anti-journaliste, anti-fonctionnaire, antiparlementaire, , anti-élite et antisystème, contestataire de tout ce qui ressemble à une institution (la fameuse « caste » …). L’auteur est complètement obsédé par les « élites ». Mais puissamment narcissique. A force de défier les lois et les gouvernements, on finit par défier le bon sens.

Ce « courrier » est un modèle. Ce flux est un symptôme. Ce genre de site prolifère, et entend nous tracer notre ligne de conscience. Aucun traitement ni remède de la raison ne semble en mesure d’en freiner l’expansion. N’importe qui peut, à cause du mauvais versant d’internet, balancer des énormités, nous abreuver de ses obsessions, et ce sera toujours mû par l’argument éternel de l’information libre parce qu’alternative au « système » verrouillé par les élites décadentes.

Un détail encore : le sous-titre de ce blog, c’est « Ensemble, défendons nos libertés ». Pourquoi pas. Mais de quelle liberté s’agit-il ? Et surtout, quelle communauté couvre cet « ensemble ? Laissez ma liberté tranquille, cher  bourbier. Quand le complotisme, le poujadisme, le climato-scepticisme, l’anti-vaxisme, bref, l’extrême-droite avec pignon sur rue vous demandent de leur confier la défense de vos libertés, on se dit qu’il est bien tard…

 

©hervéhulin

Dites de celui-ci qu’il montre peu de qualités, ou qu’il n’est pas estimable, ou qu’il est peu instruit, vous vous distinguerez aussitôt en mal, et on vous répondra que c’est parce que sa peau est brune ou noire que vous dites cela plutôt qu’autre chose, que c’est vous qui êtes blâmable et vous en serez sévèrement condamné; dites de celle-ci qu’elle n’est pas intelligente, ou qu’elle est surfaite, ou qu’elle a peu de conversation, on vous répondra que c’est parce que c’est une femme que vous soutenez cela, et ce n’est pas bien, vous devrez avoir honte de tels propos, qui sont d’un autre siècle ; dites enfin de cet autre qu’il manque de jugement, qu’il est vraiment borné, qu’il semble parfois fanatique dans ses affirmations ; on vous répondra que c’est parce qu’il pratique telle religion que vous ne connaissez pas, que vous n’appréciez pas et jugez en mal sans connaître, alors que c’est son choix et sa liberté, que vous n’êtes point tolérant et que ce n’est pas bien. Dites encore parmi tous ceux-là que celui-ci est limité, celui-là vulgaire, celle-là souillon ; vous serez méchant de médire parce qu’il est borgne, qu’elle est pauvre, qu’il est chauve, gras, boiteux, vieillissant, chinois, et bien d’autres faits encore.

Mais dites du mal de tous et toutes en même temps, sans limite, sans retenue, dans vos propos, sans faiblir dans la durée, sans distinction dans vos sujets, innovez dans la médisance et ses formules, sans nuance et sans distance, en soutenant le flux, ajoutez-y de l’esprit et quelques bons mots, diffusez, diffusez largement, vers les cerveaux et dans les réseaux, et vous passerez inaperçus, complètement en phase avec la foule.

 

 

©hervéhulin

 

Angélique est d’un tempérament très avenant. Cette constance est la clé de sa réussite. L’on voit souvent des gens sévères, ou suffisants, souvent contents d’eux-mêmes et toujours mécontents des autres, qui avancent dans la notoriété et le pouvoir. Angélique est très loin de ceux-là. Toujours souriante, toujours accueillante, dans ses propos et sa posture. Elle écoute, elle n’est jamais en désaccord avec la dernière voix qui parle. Elle est obéissante avec ardeur.

Elle ne dit jamais non en face, et ne n’apporte aucune contradiction. D’ailleurs, en situation, elle ne dit que très peu de chose. Elle sait se montrer positive et d’humeur égale… Des réunions entières s’écoulent sans qu’elle prenne une seule décision, sans même qu’elle donne une opinion. Mais elle saura toujours se mettre au centre, de sorte qu’on jugera que cette réunion était la sienne.

Voici qu’on veut savoir quelle est sa position ?  « Mais quelle est la vôtre, avant toute chose » se hâte-t-elle d’anticiper. Elle ajoute un petit rire, délicieusement féminin. Et plus rien ne lui sera demandé de la journée. Si elle sent que les opinions risquent d’être contraires, qu’il peut y avoir de l’opposition dans l’air qui vient, elle ne dira rien. A quelqu’un qu’elle congédie, qui lui dira « c’est injuste », elle répondra : « c’est vrai ». A une autre à qui elle annonce la suppression immédiate de son poste, et qui ne sait contenir sa fureur, elle abondera d’un « ce n’est pas de ta faute, mais c’est nécessaire ». D’un syndicat qui se plaint du sort de ses collaborateurs, elle dira aussi : « vous avez raison » ; au mieux, elle ajoutera « mais je ne peux le dire à haute voix, vous comprenez, je compte sur vous… »  Des décideurs résolus lui demandent de liquider tout un service, ses employés, ses biens et installations, elle répond « bien sûr » et ce sera vite fait. Aux salariés renvoyés qui se plaignent de leur sort, avec animosité, que dira-t-elle donc d’un sort si grave ? « Il est vrai, c’est très dur, je vous comprends ». A celui dont, sur l’arrêt de cette même direction, elle prend le poste ? « Merci pour tout, vous avez été formidable ». On lui reproche cette  férocité qu’elle cache mal sous son éternel sourire ? « Je suis plutôt d’accord mais n’est-on pas tel qu’on est ? » Son humeur positive et sa constance, comme cette forme d’impassibilité heureuse lui ont permis de progresser dans les rangs et d’occuper une place si convoitée. Elle est tout en haut de l’escalier.

Un sourire permet en société d’éviter bien des mots, comme une humeur joyeuse. Il peut aussi élever bien des gens vers les sommets. Mais faites attention, Angélique. Ce n’est qu’un souffle, qui monte et s’affaiblit, trop éphémère pour vous soutenir dans les airs.

 

©hervéhulin

 

Théagène, sur notre droite, est effondré. Son moral est vraiment au plus bas. Il entre, bouscule, s’effondre en soufflant. La porte claque, le fauteuil branle. Il nous parle de l’évolution récente de cette épidémie qui ravage la cité tout entière. « Tout est perdu » clame-t-il. « Nous sommes vaincus, nous sommes à terre. C’en est fait de l’humanité tout entière ».

Il s’est précipité ici dès qu’il a su, il nous révèle ce qu’on ne peut savoir encore : les contaminations ont doublé aujourd’hui, le virus se transforme chaque jour, il se joue des barrières et des mouvements qu’on lui oppose, et nos meilleurs savants sont impuissants face à l‘ennemi. Celui-ci chaque jour invente de nouvelles ruses, ses mouvements contournent les remparts, et ses assauts passent et emportent les défenses, pour se ruer là où il veut. Ce n’est pas moins, quand les autorités nous déclarent une simple compagnie, que l’équivalent de trois divisions qui ont succombé depuis six jours seulement. Et que le mal est bien plus grave que ce qu’on veut bien nous en dire. Nos médecins sont de mauvais défenseurs, de très piètres stratèges, seuls nos ministres peuvent rivaliser en impéritie. Il ajoute qu’il connaissait personnellement telle et telle victimes célèbres, des proches, et non, plutôt des amis de longtemps, et voilà, à peine frappés, ils sont tombés foudroyés, à ses pieds, presque, avant même qu’il ait pu les embrasser une ultime fois. Il n’entend pas si vous contestez sa vérité, et opposez qu’il y a moins de victimes et de dégâts que ce qu’il a pu compter. Il était-là, vous affirme-t-il, quand tel professeur de renom a confirmé à la Sorbonne que le mal va prochainement se muer en fléau pire encore que ce qu’on imaginait il y a moins de six semaines

Mais que faire donc ? Et si on oppose à Théagène, qu’il perçoit peut-être trop angoissé, la situation, que la peur- légitime- du mal qui va, lui noircit l’exactitude des résultats qu’il décrit, que la Sorbonne n’est pas le sommet de la médecine, mais de la littérature sans doute, il ralentit son débit et argumente. Connaissez-vous, dit-il, connaissez-vous la voie que prend un virus pour gagner d’un corps à l’autre ? Connaissez-vous, ajoute-t-il, le jeu des immunités ? Et comment les organes, les poumons, les muscles, s’affaiblissent sous la ruine de leurs cellules ? Comment l’air que vous respirez devient poison en une seule minute ? Car Théagène a tout lu et tout appris sur cette affaire. Il développe alors un cours savant, déploie toutes ses connaissances ; il nous conte le rôle fatidique de particules virales sur les tissus, et de ces terribles fantassins que sont les virions, qui, forcis de leurs capsides, lâchent le feu de l’acide ribonucléique monocaténaire et de leur trente-deux kilobases sur le cytoplasme affaibli, qui se replie et se consume avant que les anticorps eussent le temps de réagir, pour que leurs paratopes aient su reconnaître le moindre épitope. Alors, que convient-il de faire encore, qui ne soit plus impossible ? Fuir, mais où donc, vers quelle contrée encore saine, au cœur du Sahel peut-être, sous l’océan plutôt ? Ne voyez-vous donc pas ce qui vient, et cette terrible faux qui s’avance ?

Mais Théamène, à notre gauche, s’avance plus calmement et dispose un autre point de vue. Il aligne tout à coup de nouvelles troupes et les réserves qu’il déploie sont de nature à surmonter l’adversité et remporter la victoire. Il sort de sa manche un peuple de vaccins et des cohortes de défenses actives qu’il déploie sans délai. Car, nous dit-il, dans toute forme de combat, la suprématie va à celui qui connait le terrain et sait le tourner à son avantage. Il s’est personnellement entretenu avec cet illustre professeur, qui a découvert cette chose qui permet de détruire les plus farouches virus. Il nous explique avec tact et délicatesse, carte à l’appui, comment la séquence nucléotique va aisément coder une protéine identique à un agent pathogène, laquelle protéine produite directement dans les cellules par traduction de la substance contenu dans le vaccin, sera reconnue bien vite par vos immunités, qui regroupant ainsi leurs forces soudain mécanisées, vont neutraliser l’envahisseur. Ce même envahisseur, qui soudain, sans avoir vu venir cette prise à revers, se trouvera vite coupé en tous les points de ses arrières, et de la sorte asphyxié, succombera ou se rendra. Il prolonge son exposé par des dessins et des flèches, et des courbes sur un tableau mural. Il complète par une salve de statistiques très en couleur. Enfin, il se retourne vers l’assistance, victorieux. Et voilà comment par une saine tactique, et quelques ressources bien ordonnées face à l’ennemi, il sera aisé de surmonter sans retour cette situation, certes mal engagée, mais qui n’est point aussi funeste qu’on a bien voulu nous le proclamer. Puis, Théamène respire un peu, après le feu de sa démonstration, il s’assied. L’humanité est sauvée, et avec elle, notre sort à tous.

Ainsi, tout est dit. Chacun est instruit comme il se peut, et le virus ne sera pas inquiet ce soir.  Si la vérité est un remède à l’insuffisance des hommes, l’erreur n’est que chimie des mots, des postures et des idées. Regardez-les à présents, nos deux combattants, notre double expert, et voyez comme ils sont charmants, marchant d’un même pas et se donnant le bras pour aller dîner.

 

 

 

 

 

Cet homme depuis toujours est plutôt laid, de petite taille, la silhouette tordue et sans esprit ; il n’a pas de notoriété, n’est pas visible sur les réseaux sociaux, ne passe jamais à la télé, et sa personne a peu à offrir. C’est là tout ce qu’on dit de lui.

Le destin, toujours à ses mystères, tourne soudain et le voici à la tête d’un capital de douze millions, et propriétaire d’une vaste étendue foncière. Sa fortune fait sa notoriété ; bientôt, dans l’opinion commune, elle est la source de son talent ; que l’on vante beaucoup pour lui avoir permis de générer un tel patrimoine ; il en devient presque célèbre ; on l’a entendu à la radio, on le voit sur internet ; on connaît à présent son nom et on sait y associer son visage. Les réseaux ne peuvent plus vivre sans lui, pas un jour sans que son nom repasse. On connaît à présent de lui tout ce qu’il faut savoir. Cet homme et d’un physique avenant, pas si loin d’être beau, sa taille est de belle prestance sans être haute, sa silhouette est vigoureuse, et son esprit est captivant. Qu’il a bien des qualités, qu’il avait bien dissimulées, comme ses défauts sont bien révolus. Quels miracles l’argent ne sait-il pas accomplir sur l’esprit commun ?

Il pleut discrètement sur le front des collines
Un fleuve ailé disperse un sentiment de larmes
Et de l’herbe l’odeur et des ormes le suaire
Une eau invisible neige et vole et libère
Les reliefs indigo dont s’estompent les lignes
Mon humeur file en vain le lin noir de son charme

Il bruine en oscillant sous ma source mineure
Qui me baigne et me saigne à n’en savoir que vivre
Mêlé dans ce filet que la lumière effleure
Je ne sais pourquoi luit cette pluie saturnale
L’air blanc dissipe sa pesanteur qui s’enivre
Et poursuit le secret d’un hiver aussi pâle

Pourtant, la bruine est douce au profil d’un visage
Absente elle plie sur la peau qui la tente
Et sur l’eau d’un même son fait silence et chante.
Elle voile d’étain le bleu des paysages
Dont la courbe est docile à ce discret prestige
Et s’éclaire en captant cet argent qui voltige

Ah Bruines de ma plainte Êtes-vous donc si lasses
Je ne retrouve plus cet éclat qu’on oublie
Aveuglé encore de l’avoir vu qui passe
Et mon cœur qui se perd dans sa rumeur nocturne
Efface l’horizon d’une enfance accomplie
Et rêve du repos qui dort au fonds de l’urne

 

 

©hervehulin

Arthénice est active pour sa cause. Elle y est très engagée, et ne passe pas une journée sans y avoir fait don de plusieurs heures ; elle voue son énergie, son temps, sa jeunesse à cette action. Puisqu’Arthénice est une militante. Elle agit pour changer bien des injustices, et ne ménage pas sa peine à cet effet. Pour quelle cause est-elle donc aussi dévouée ?

On dit qu’elle se démène tous les jours pour faire avancer une économie plus durable et solidaire, plus juste et moins assujettie à la finance ; mais aussi pour une équité accrue dans la circulation des richesses et les fruits du commerce ; ou plutôt pour l’égalité des femmes ; ou contre la misère des migrants ? A moins que ce ne soit le sauvetage des enfants abandonnés de pays lointains ? Son combat ne serait-il pas plutôt tourné contre la torture, contre le racisme, et contre l’homophobie ? Et quoi encore ?  Serait-ce contre les violences de la police, ou les maltraitances infligées aux enfants ? La solitude des personnes âgées ? Celle des sans-abris plus encore. On nous dit plutôt, pour le soutien de la recherche sur les maladies génétiques. Mais n’est-ce pas pour la préservation des océans, ou des éléphants, ou de la panthère des neiges ? Peu importe la cause, son ardeur ne lui donne-t-elle pas raison ? Mais Arthénice ignore une vérité.

Nous échouons tous toujours, tous les jours. Nous avons tous échoué. Échoué au progrès, échoué à faire la vie moins violente, moins ingrate. Moins implacable aux faibles, moins cruelle aux démunis et aux humbles, aux silencieux. Nous entendons avancer plus loin, atteindre les frontières, nous voudrions tant que cela se produise. Mais cela n’arrive pas car nous n’en avons pas la capacité. Il y a trop d’objectifs à atteindre. Ou nous les avons perdus avant de les saisir. Ou nous ne savons pas les atteindre, ni même les trouver, ni où les chercher. Et à peine trouvés, nous les perdons encore, nous renonçons, nous les cherchons à nouveau, et encore jusqu’à les oublier. Et nous sommes constants dans l’insuccès. Et pourtant, nous sommes là encore, depuis six mille ans, et nous avançons, nous nous aimons.

Arthénice ignore donc cette vérité. Puisqu’Arthénice est une militante. Mais elle continue et soutient sans souffler chaque instant de son engagement. C’est cette ignorance qui rend possible notre monde, et son inextinguible ardeur.

I. Extase marine.
II. Paris, la nuit.
III. Fœtus.
IV. Joe Africanus.
V. Trêve.
VI. Prière à la Lune.

I.     Extase marine

Le long sillon d’écume arasant les rochers,
Mugit et claque comme un suaire blanchâtre
Jaspé de veinules, sous un soleil saumâtre,
Et l’eau de ce marbre est celle des mausolées.

Le fracas enroué des vieux tambours marins
Domine mes thrènes. Des abysses, émerge
L’anathème, en fiels éructés d’une vierge.
Je suis anachorète immobile et serein.

Cette lévitation d’antipode m’affame.
Un silence opaque capte pourtant mon âme.
Le ressac a cessé quand m’oppresse son poids.

J’échappe aux spirales de l’exil et du temps.
De tout mon corps tremblant, un cri, un cri de foi
Exulte enfin, jaillit : « Je suis encore vivant !»

 

II. Paris, la nuit.

Sœurs dans nos nuits d’exil – sur nous deux l’ostracisme
D’une ville hibernant – nos âmes en mouvance
Accordaient leurs frissons, sous le feu d’archaïsmes
Du très haut temps du pleur, au fil des délivrances.

Et nos baisers, profonds comme des gargarismes,
Nous polluèrent de leurs flasques somnolences.
Nous eûmes nos regards pour subtil exorcisme,
Quand nous rêvions nos vies de parfaite romance.

J’ai cru choir en cette léthargie légendaire,
Dessous les couloirs du métro pour ciel-de-nuit.
Mais quand tu t’es trissée dans l’aurore adultère,

Te passant ton rouge, j’ai su que c’était cuit.
Sœur dans ma nuit d’exil, dans le temps qui s’effrite
Bouffé par mes baisers, ton rire reste mon rite.

 

III. Fœtus

Dans l’antre femelle, en basalte et velours rose,
Roc métamorphique, je me suis accroupi.
Saoulant mes cieux obscurs, me parvenait morose
Un air rare à forte teneur en élégies.

Antique anachorète, un songe amniotique
Annihila mes sens – rêver ? être rêvé ? –
M’instilla son désordre en magma chaotique.
Une voix murmurait : « Nul ne sera sauvé.»

Toujours gardons-nous de l’espoir, car à l’idem
De l’univers, nos vies doivent être un œdème
Avec la poésie pour seule cortisone.

Au mamelon femelle, en rond basalte noir,
J’ai tété un poison minéral qui chiffonne
Et broie mes sentiments ainsi qu’un assommoir.

 

IV.  Jœ Africanus

Lorsque oscille un regard aux minarets si bleus
Sous ces cieux abyssins – cieux intérieurs – où passent
De lentes méharées sur le ressac sableux,
Quand le soir se jette du très haut des terrasses,

La nuit africaine, délavée de sangs, laisse
Un arrière-goût de cendre, un relent de limon.
Frère à la peau de lait, quand la paix te délaisse
Hèle tes amantes, étouffoir à moussons,

Princesses encasées à l’intérieur d’un rêve.
Et pille leurs sérails, ramone-les sans trêve !
Pour tout bardas, ton schlasse et deux-trois gonocoques,

Tu reviens toujours seul de pays si lointains.
Nos rêves s’enchâssent et chacun ventriloque.
Par cela, le monde démultiplié, tient.

 

V. Trêve

Nous userons la nuit jusqu’à la corde grise
Des matins enneigés ; nous userons l’amour
D’inassouvies suées ; nous filerons la bise
D’un long frottis-frottas, au rythme du sabûr.

J’ai flingué tous les coqs pour ajourner l’aurore.
L’hirondelle est morte qui livrait le printemps
Et là-haut montent la garde deux trois pécores.
Vite remets du bois. Puis replie doucement

Le drap sur l’hiver, la neige sur nos combats.
A pas de louve, viens te lover dans mes songes
Où la vague bleue tète le ventre incarnat

D’une anse, et l’alizé susurre ses mensonges.
Les canons se taisent, tant que dure l’hiver.
Tant que dure la nuit, que l’amour est amer !

 

VI. Prière à Lune

Lune hyaline, qui gouverne toute femme,
Qui coule tes vertus de diaphane embonpoint,
Qui fait leurs insomnies, leurs désirs polygames
Au long d’immanences remontant du très loin.

Satellite bifrons, qui mène les marées,
Qui jette tes flux à l’assaut des madrépores,
Qui fond l’amer instinct en un doux hyménée
Tout au fond du ventre des femmes à enclore.

Lune, qui permet que les orages s’épanchent,
Qui donne un limon aux moissons, l’eau aux moussons
Ô Princesse du Sang, si droite sur tes hanches,

Intercède en faveur de ses contrefaçons
D’amours lunatiques aux sexes indistincts :
Que soit heureuse cet androgyne arlequin !

Nycandre connaît tout sur tout, et, grâce à ce talent rare, connaît la réponse à tous vos problèmes.  Il sait donner un avis éclairé sitôt qu’il devine un doute chez ses amis, ses proches, ou ses collègues. Il pourrait même dire qu’il aime ça, voire, soutient-il parfois, ne fait qu’assurer une vocation que son naturel lui a donné. Il vous dira ce qu’il faut, ce qui se doit, à la rigueur, ce qui convient. L’inconnu des situations se limite avec naturel à la portée de son horizon.

Sur toute sorte de sujets, il est celui qui sait avec pertinence et sans effort vous donner la solution, et la chose la plus simple à faire. Sa destinée l’a programmé pour aider et répondre. Rien ne lui est compliqué, il sait. Ne lui demandez pas d’où vient son universelle expertise, lui le sait et cela suffit.

Ce matin, il rencontre Acis qui, à la veille de partir en voyage sous les tropiques, se questionne sans cesse sur la meilleure façon de se vêtir dans ce climat inconnu ; il est tourmenté à la perspective de se trouver dans l’excès de chaud ou de froid de cette lointaine contrée qu’il ne connaît point. Mais Nycandre, sans le laisser finir sa plainte, a la solution car bien que n’ayant jamais fait le déplacement jusqu’à ces îles, il sait le temps qui peut se faire là-bas, il sait que les cieux y sont cléments, et sait qu’il ne faut pas hésiter à partir léger, à condition de prévoir une laine douillette pour les soirées plus fraîches. Il le dit en terme simple, mais sur un ton de commandement. Voilà, c’est ainsi qu’il faut faire, car c’est une évidence.

Puis en chemin, il rencontre Célie ; celle-ci a changé de fonctions dans le service depuis que Nycandre en est parti il y a deux ans. Elle se consacre désormais aux finances de cette nouvelle association, et doit veiller à en optimiser la trésorerie. Nycandre immédiatement est de bon conseil. La gestion d’une trésorerie n’est pas une affaire trop complexe si on sait où mettre les pieds dès le début ; il faut veiller très vite à ménager une marge sur les actifs, et provisionner en juste proportion de recettes, sans excès de prévision ; cela se dégonflera aux premières imprévisions ; et surtout, il faut absolument solder les dettes en proportion de la moitié, le plus avant la clôture. Voilà tout, c’est comme ça qu’il faut faire, c’est écrit et tracé par le bon sens, mais aussi, par les justes connaissances que notre Nycandre sait invoquer sur ce point.

Sans attendre que Célie le gratifie, il arrive à son bureau, et c’est Alcina qui vient le voir, très préoccupée. Elle doute de la compétence de la nouvelle stagiaire de l’accueil, qui, bien que jolie, vraiment, ne semble pas très clairvoyante : deux reprises furent nécessaires pour qu’elle comprenne le mode de sélection du standard, ce qui n’est pas très fameux, on en conviendra. Mais Nycandre sait que le problème ne vient pas de cette jeune recrue ; mais de l’équipement en dotation. Il s’engage de suite sur le mode opératoire de la nouvelle téléphonie, et du bon usage à en faire. Car le savons-nous assez, la technologie a récemment beaucoup évolué, mais s’il convient de programmer le maximum de fonctions possibles, il faut aussi se mettre en situation de gérer l’imprévu des appels, et pour ça, un petit carnet servira à noter à part les numéros appelant non encore identifiés, afin de les inclure dans la programmation qu’on révisera à intervalle régulier. Tout cela est à savoir, voyez-vous, et c’est ainsi qu’il faut faire pour optimiser le matériel ; quant à la stagiaire, c’est un fait qu’elle est très jolie, mais il ira lui expliquer lui-même si nécessaire. Son exposé ainsi conclu, Alcina s’en retourne, plutôt contrite, sa solution repoussée, malgré la technicité du propos. Nycandre a résolu l’affaire.

Après cette pleine journée, Nycandre rejoint ses amis au restaurant. On consulte la carte. Comme l’un d’entre eux interroge le garçon sur le pot-au-feu, notre consultant universel décline de suite toutes les meilleures conditions pour réussir ce plat plus complexe qu’il n’y paraît, du moins si on ne se garantit pas de quelque expertise nécessaire. Tout est dans le choix de la viande, et l’équilibre de sa lente cuisson. Le reste suit, il suffit de le savoir.

Il s’agit de, il convient, il faut. Ainsi, Nycandre a compris combien le monde est rond, et tourne bien si – semble-t-il- chacun fait et sait ce qui convient aux circonstances. Maîtriser l’adversité qui ronge nos jours n’est pas une difficulté pour peu qu’on dispose de la connaissance requise, et voilà tout. C’est une façon d’être en même temps moins seul et plus utile que fournir toute sorte de réponse aux questions qui n’ont pas encore été posées. Notez bien cette recommandation, écoutez bien ce dernier conseil, enregistrez ce qui vous est dit. Souvent, dans ses moments de solitude, ses nuits de questionnement, Nycandre s’étonne que la vie ne reprenne pas toujours ses conseils, et qu’il y ait encore tant de défauts sur terre. Il constate que des difficultés qu’il avait résorbées subsiste encore sur l’horizon, et cela le déçoit du genre humain, aveugle aux éclairages rendus. Il y a une chose, une seule qu’il ne comprend pas, c’est la question dont il ne possède pas la réponse. C’est cette inattention du genre humain sur ses sages recommandations.

 

 

©hervehulin2021

 

 

 

 

De tant de beaux matins discrète donatrice
Notre Lune a sombré sous le coup de midi
Mais n’a pas attendu sommeillant aux aguets
Le retour du solstice
Son reflet trois-couleurs si vite évaporé
Laisse une ultime parhélie
Trembler sous le deuil attendri
Lune abolie Que reste -t-il de sa rosée ?
Une douce lueur à l’étoffe embuée
(suite…)

Nos contemporains se sont lassés de l’amour, de la tension délicate du désir, de ses secrets, de la pudeur des corps, des jeux étranges de la séduction, ils ont inventé la pornographie. Ils se sont fatigués de l’intelligence que la nature leur avait confiée, du goût de chercher dans les énigmes, de dépasser les inconnues d’une situation dans toutes ses équations, de rapprocher les causes et les effets, de l’effort d’un esprit qui se mobilise et travaille vers toutes sortes de vérité, ont fini par préférer au goût toujours nouveau d’être instruit, le seul principe d’être informé ; alors ils ont inventé internet. Ils se sont écœurés de la démocratie, de ses institutions, de la passion des idées ou du compromis, et des travaux des lois et de la citoyenneté; alors ils ont inventé les réseaux sociaux. Qu’inventeront-ils sitôt qu’ils se seront lassés de l’humanité ?

 

©hervehulin2022

Une vie très heureuse ne le sera jamais absolument, car en chacune des circonstances qui éclairent sa chance, elle restera voilée de la crainte de se perdre et soumise aux caprices de la fortune ; une vie malheureuse, malgré tout l’accablement et la peine de ses trop longues années, ne le sera jamais absolument, car elle ne pourra craindre la ruine de sa situation, et palpitera éternellement dans l’espérance d’une infime lueur, qui pourrait en soulever la pénombre. De sorte que l’homme ne connaîtra jamais ni le bonheur ni le malheur, et voilà tout ce qui en fait la fragilité mystérieuse.

 

 

©hervehulin2022

La houle blonde des lavandes
Évolue en sinuosité
Dans un soleil criard
Le silence est capté
La terre alors change de ton
Et son tour redevient rond
Des pierres antiques contemplent
Cette équidistance bleutée
L’abbaye reste assoupie dans sa masse
Le chat va dormir
Mais ne cesse de sourire en dormant (suite…)

Fukunaga Takehiko (1918-1979), a étudié la littérature française et traduit des œuvres de Sartre et Baudelaire. Il est l’auteur d’une étude sur Gauguin. Imprégné de littérature occidentale, il appartient à ce cercle d’écrivains japonais d’après-guerre qui s’est nourri dans la tradition et la mémoire du japon, mais aussi dans les lettres françaises. Nakamura, Ooka, traducteurs de Stendhal, Proust, Nerval,  Green… Attentif à la modernité et aux innovations formelles du roman occidental du XXe siècle, son œuvre est d’une écriture à dominante très émotionnelle, et a pour centre de gravité l’amour et la solitude. On appréciera dans sa narration une mélancolie créative, qui élève les interactions affectives entre ses personnages.

(suite…)

Aristippe est haut placé dans les affaires publiques, grâce à son talent et son travail. Cette position méritée est à présent le juste reflet de son autorité. Celle-ci rayonne dans un vaste bâtiment, pourvus de bureaux, d’annexes et d’offices, reliés d’immenses couloirs nourris de cours et d’alcôves. Aristippe trône au sommet, dans un vaste bureau, au dernier étage avec terrasse. De là, des jours entiers, et parfois, une partie des nuits, il travaille, décide, délègue, planifie et arbitre. Pour accomplir sa mission, il a autorité sur quatre sous directeurs, quatre chargés de missions, trois secrétaires et un chef de cabinet qui a le rang de sous-préfet ; sous la hiérarchie de tous ceux-ci, il a onze chefs de bureaux, neuf chefs de circonscription, et trente attachés d’administration, qui ont chacun un adjoint de catégorie A ; l’ensemble de ces bureaux regroupent plus de six cents fonctionnaires et agents contractuels ; il y a également quarante-deux rédacteurs, dix-huit logisticiens, treize comptables, deux architectes, cinq ingénieurs, et huit assistantes sociales aidées de quatre médecins, six psychologues et six infirmières; et ceci pour le premier niveau de fonctionnement ; au second niveau, sur « le terrain »,  soit dans les unités territoriales qui font le service opérationnel , ce sont plus de trois centuries de fonctionnaires, avec entre autres, onze enseignants, trente éducateurs, et  encore vingt-deux secrétaires, et aussi huit cuisiniers, et en plus de cela, tout un manipule d’experts, d’érudits, d’esthètes et de penseurs, de consultants et de conseillers,  d’astrologues, électriciens, dessinateurs, devins et maçons, et autant de mules pour acheminer le matériel. Il a un chauffeur à sa disposition permanente avec une voiture de fonction pour tous ses déplacements professionnels. Toute cette nation travaille avec élan sous le commandement droit et bienveillant d’Aristippe.

On peut se demander bien sûr quel est donc le métier d’Aristippe… Peu importe, car un jour, son cœur s’arrête. Non pas qu’il meure, loin de cela. Les grands dieux qui forgent les carrières et jugent des ambitions ont tranché qu’il irait achever les siennes dans un corps d’inspection de prestige. Tout ce peuple d’hommes et de femmes en est étonné le temps qu’il convient, et près d’en être affligé pour certains. Ce suspens n’a qu’un temps bref.

Puis Théramène est nommé, lui succède et reprend le titre. Sous son autorité, il dispose, pour accomplir sa mission, de cinq sous directeurs, de cinq chargés de missions, quatre secrétaires etc. (ad aeternam) …

 

 

 

©hervehulin2021

Sous le silence de l’obscur
Lève le frisson des chandelles
Pas à pas
Tel un soupçon qui devient sûr
A force d’écho infidèle
Jette au jour un ultime appât
Regret des anciennes tutelles
La nuit qui va ne revient pas

Déjà faiblit la voix du pâtre
(Onde orangée de la distance) (suite…)

Zachary Mason est informaticien.  C’est un as de la Silicon Valley. Il a plutôt nagé dans la science-fiction jusqu’à ce jour (The void star) mais a récemment ajouté à sa (encore maigre) bibliographie un ouvrage de SF qui variationne sur les Métamorphoses d’Ovide (Metamorphica).  A vrai dire, son nom évoque peu; c’est un patronyme anglo-saxon d’ailleurs assez courant ; rien à voir avec l’acteur génial de Lolita (James) ou le batteur légendaire de Pink Floyd (Nick). (suite…)

Echelle conoscopique: 7/10.

 

La culture a pour vocation naturelle de rapprocher les composantes du genre humain. En cela, les arts plastique, la musique, la philosophie et bien d’autres belles choses encore, sont le langage commun de l’humanité. Toujours mus par la passion, les grandes choses de l’esprit se jouent des mots pour aller droit au cœur, et de là, gagner l’intelligence commune des peuples. Encore faut-il que les tenants sachent causer correctement, ou tout simplement, gardent en tête le souci de parler pour se faire comprendre. Hélas, trois fois hélas, on n’y est pas.

Revue « les Incorrigibles », Avril 2021 ; (on reconnaîtra sans peine le titre grossièrement maquillé…). Entretien avec Nicolas Bourriaud, commissaire d‘exposition et critique d’art, auteur de l’essai « Esthétique relationnelle » (presse du réel 1998), qui possède une très belle et très accessible galerie d’art à Paris (rue du Faubourg Saint Honoré) et, précisons-le, quant à lui, plutôt intelligible dans ses propos.

Mais quelles questions lui pose-t-on ? Florilège…

Pour en revenir aux entrelacs entre œuvres et pensée, qui tissent la trame de vos livres, quels artistes seraient les figures marraines de l’esthétique de l’inclusion ? 

Lorsque vous parlez d’une esthétique de l’inclusion, Il ne faudrait pas tant la comprendre comme un trope visuel mais plutôt comme une relation au monde ?

Derrière ce court-circuit temporel, du néolithique au numérique, il s’en profile un second. Lorsque vous critiquez les mouvements des années 2010, le post-internet en art, le réalisme spéculatif et l’ontologie orientée objet (tradition philosophique postkantienne qui remet en cause le primat de la perception humaine sur l’objet qui existe indépendamment) ce serait pour les enjamber, de sorte à relier directement les années 90 à la décennie qui est la nôtre ?

Saluons les efforts de Nicolas Bourriaud pour rester- relativement – compréhensible face à de si puissantes interrogations. Mais ceci pourrait rester – relativement- digérable, à condition d’avoir envie de se prendre la tête et se dire qu’on est intelligent, sans cette remarquable introduction, qui, comme on dit, fait sens et permet au lecteur, d’avancer, de tout comprendre et de s’enrichir de ce qui va se dire. Voilà, ça donne ça :

« A la crise de la culture, substituer une nouvelle conception de l’art. Avec « Inclusion.  Esthétique du capitalocène », le commissaire Nicolas Bourriaud (…) signe un nouvel essai autant qu’une histoire élargie des racines ancestrales qui travaillent le contemporain, ou les exclu-e-s de la modernité occidentalocentrée, prompte à écarter les êtres, les choses et les corps, s’avancent sous les auspices d’une « esthétique inclusive (…). » Inclusions » dresse un portrait d’une époque menacée de déperdition énergétique, sédentarisée et ubérisée, tout en dotant l’esthétique relationnelle d’un pendant contemporain qui en élargit les fondements théoriques, tout autant que le paysage visuel. C’est aussi (…) un avertissement lancé à l’avenir de l’art pris en otage par les politiques culturelles et gangrené, alors par une assignation à faire sens plutôt qu’invité à venir complexifier les débats ».

Bien sûr, l’intention reste bonne, de saluer l’intelligence de l’ouvrage, même si l’effet en est désastreux, .C’est grand, c’est haut. Si on a envie encore de découvrir ce livre, c’est qu’on est sourd. Le meilleur commentaire est de Bourriaud lui-même, qui lâche, dans cet entretien, cette belle maxime : « Une belle œuvre génère des dialogues durables ». On la replacera, promis.

 

 

 

©hervehulin2021

Hégesippe depuis toujours est quelqu’un de plaisant. On ne l’a vu pas autrement que d’humeur égale entoute circonstance. C’est l’effet Hégesippe, comme disent ses amis, qu’il a nombreux. Il y a quelque chose de délicat, de fragile en lui, qui le fait si séduisant.Il est très cultivé, et peut converser sans apprêt de la meilleure interprétation de la Sixième de Mahler, de la poésie japonaise ou de celle de Properce, des portraits de Van Dyck ; et quand il vous parle de Proust, il en fait presqu’une gourmandise. Un vrai puit d’humanités, on pourrait passer des heures à échanger des points de vue de toutes sortes de couleurs, on en revient enrichi.

De fragile, vraiment ; car il est de cette partie du genre humain qui ne sait pas dire non. C’est un conflit qui le dévaste, chaque fois qu’il doit opposer sa volonté à celle d’autrui ; refuser n’est pas dans sa matière, il en est ainsi. Alors il simule de se laisser convaincre, et d’être toujours d’accord. Il avance sans volonté propre. Il vit sans choisir ni décider et voilà tout. Il se laisse porter, par la brise, toujours selon le même sens.

Enfant, il avait le sourire facile et montrait une grande douceur en toute situation. Ses parents, son entourage était toujours charmé de son imagination, de ses dessins, de son langage.  Plus tard, à l’adolescence, on l’a vu devenir drôle, et cet humour circonstancié est alors devenu son point fort. Il faisait rire avec finesse, et beaucoup d’à-propos. Il écrivait des poèmes, en secret, qui n’ont jamais été lus. Dans ses années de jeunesse puis de première maturité, pendant ses études de droit, au début de sa carrière administrative, Hégesippe s’était ainsi laissé guider, et ce fut, somme toute, avec résultat. Il s’abandonna aux lumières flottantes que la vie allumait devant lui, loin devant, jusqu’où peut porter son regard, et il sut leur faire confiance. S’il a fait du droit, c’est parce que sa mère lui a conseillé cette voie : son fils avait bien du mal à s’en tracer une, de voie. Il aurait secrètement bien aimé faire autre chose, voyager, écrire et enseigner la littérature, par exemple. Mais il ne l’a jamais dit. Il n’a pas osé.

Il cachait avec habileté, dès cet âge, une réelle timidité. Il était toujours plus à l’aise avec les adultes qu’avec les jeunes gens de son âge ; qu’avec les jeunes filles surtout, dont il craignait le rire en staccato. L’une d’entre elles a imprimé un souvenir qui ne l’a jamais quitté ; il ne lui aura d’ailleurs jamais adressé la parole.

Cette timidité qu’il a gardée, le nourrit pourtant autant qu’elle l’accompagne ; elle lui confère au fond de son intimité, comme une couche transparente de tristesse, plutôt de mélancolie. C’est ce fonds un peu ombragé qui a généré cette sensibilité, et cette aptitude à saisir la beauté des choses et des instants. Cette aptitude si appréciée de ses proches et qui fait ce charme doux comme un miel.

Le voici quelques années après, plutôt bien diplômé. En réalité, Hégesippe avait du mal à affronter l’idée même de la vie au travail, dans l’univers que lui ouvraient ses diplômes. Mais il a bien fallu s’engager et passer des concours. C’était la pente naturelle après le droit. Il fut reçu très bien classé, une nouvelle étape de sa vie a commencé. Il y trouva rapidement une grande satisfaction de société. Lui, le solitaire, fit la connaissance de nombreux collègues, dont beaucoup devinrent des amis fidèles. Son empathie naturelle n’avait aucune difficulté à capter leurs sentiments.

Il est ainsi, Hégesippe. On le pousse et il avance. Il attend le vent. On l’appelle et il y va. Des portes s‘ouvrent, il entre. Sa carrière marcha de ce pas sans discontinuer. Il progressa en silence, comme une voile lointaine glisse vers l’horizon grâce à un courant invisible, mais avec cette mobilité droite que traduit une inertie électrique.

Cette carrière pourtant tout à fait honorable, ne l’intéressa pas beaucoup. Pas plus qu’au -dessus de la ligne de flottaison. Bien sûr il aimait les contacts et la vie de société, la reconnaissance aussi qui lui était montrée. Souvent, il pensait à cette œuvre de littérature qu’il caressait dans ses envies, et qui ne voit toujours pas le jour comme passent les années. Il fit un agréable mariage, quand une jeune femme à qui il plaisait bien, l’entrepris au plus près ; certes, ce n’était pas l’âme idéale dont il rêvait, il préférait intimement les brunes et elle ne l’était pas. Mais il y eut beaucoup de tendresse toute sa vie grâce à cette acceptation du cœur. Et ils eurent des enfants merveilleux. Trois, comme elle le souhaitait. Là, ce fut un bonheur.

Il ne combat jamais, mais toujours il accepte. C’est une manière de vivre sans affronter la dure réalité d’un choix. Plus le temps passe, plus il convient de se protéger, se dit-il. De toutes ces choses qui coûtent, ces secousses des autres, ces petites guerres du voisinage. Et ce tumulte du monde qui vous saoule et vous épuise. Dans le silence des nuits blanches, il songe à des vies parallèles, celles qu’il aurait pu avoir. On remarque bien, derrière son humour, et son immense culture si bien partagée, un niveau d’expression, une sorte de culte des mots, peu communs.

Les années ont passé. La vieillesse est arrivée. A présent seul dans sa vie longiligne, il a bien remarqué que les mots lui viennent moins bien, et que les souvenirs tremblent, puis s’effacent. Il s’habitue à cet état programmé des choses. Un jour, alors qu’il est procédé à la vente de sa maison, et au déménagement des foules d’objet qui occupent cet espace familier, alors qu’il est l’heure de la maison de retraite, il retrouve un poème qu’il avait composé à l’âge de vingt ans. Il le lit. Et là, il manque de chavirer. La feuille lui tombe des mains, un vertige aveuglant l’assaille. Ce petit texte est d’une immense beauté, sculpté par un talent scintillant, d’autant plus que refoulé. Là était la vérité d’Hégesippe, et il s’est trompé; à toujours vouloir se protéger dans le sens du vent, il n’a pas saisi la beauté du contre-courant.

 

 

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                            I

L’éclaircie passe sur le lieu
Âme humide sans pavillon
Et ce faisant dévoile un feu
Blanc qui attire/ déterre
Sous la symphonie des racines
L’œil ancestral du ténébreux
(C’est un chant qui s’efface)
Question de convergence (suite…)

Mettez cinq français ensemble, hommes ou femmes, vieux et jeunes mêlés, pas plus qu’il ne suffit, rassemblez les dans un souper chez l’un deux, une soirée dans un restaurant, un barbecue à la campagne. Qu’ils soient des amis depuis longtemps, qui se connaissent bien les uns avec les autres. Jetez-leur un sujet de politique, faites-les parler du gouvernement du moment, de ses lois, ses actions. Ils diront que rien ne va, que tout va de mal en pis, et que ce sont bien des ânes qui nous gouvernent – aujourd’hui, car avant, au moins, c’était un peu mieux, naguère vaudra toujours mieux que maintenant, c’est ainsi, même si ce n’était déjà pas brillant. Et que si ce gouvernement est aussi mauvais, c’est bien de la faute de ce pays qui vote n’importe quoi ; les Français sont décidément des veaux, un grand chef d’état l’avait bien dit, il y a longtemps. Les routes sont déplorables, les écoles n’enseignent plus rien de bon, les hôpitaux ne tiennent plus debout, c’est tout ce pays qui régresse. Que voulez-vous en France on ne sait rien faire de bien. Alors qu’ailleurs, ici ou là, en Allemagne, ou Nouvelle-Zélande, là au moins les choses tiennent debout. Les Français sont bien trop curieusement façonnés, ils ne pensent qu’à leur nombril. Il n’y a rien à espérer, c’est leur destin. La France est un pays fini, ses citoyens sont idiots.

A présent, ajouter dans la composition un Anglais, un Japonais, ou un Italien dans le cénacle ; pire, un citoyen des États-Unis ; qu’il répète seulement ce qui vient d’être dit par ses convives sur ce curieux pays, et ces drôles de français. Sans changer ni le ton ni le propos. Vous verrez nos cinq français soudain furieux se tourner tout de suite contre lui. Ils se ligueront d’instinct, et feront front. Qui est cet étranger pour se permettre de tel propos, pour offenser ce grand pays qu’est notre nation ?

Un bien curieux peuple, composées de drôles de gens, une étrange nation qui se déteste elle-même mais déteste qu’on la déteste.

 

 

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Qui connaît Nnedi Okorafor, à part sans doute certains passionnés de science-fiction ?  J’avoue que ce n’était pas mon cas il y a encore quelques semaines. Okorafor est de nationalité américaine mais originaire du Nigéria, terre où les auteurs de talent poussent comme des champignons ; elle est donc africaine absolument. Et c’est un écrivain fantastique, aux deux sens du terme car dans un univers personnel sans égal, elle écrit fantastiquement bien, des œuvres de genre fantastique (fantasy, ou science-fiction, laissons la typologie au vrais amateurs) qui puisent dans l’imaginaire africain et en expriment le suc si rare avec ferveur. D’aucuns appellent cela l »Afrofuturisme »; ça convient bien… (suite…)

Regardez sur l’horizon, derrière l’étendue des champs et le liseré des bois, la silhouette compacte de ce village ; le calme robuste qu’exhalent ses toitures anciennes, la ligne des murs empierrés de grès ancien, et surtout ce clocher élancé sur le bleuté du ciel, incarnent l’image de la douceur de vivre. L’esprit navigue un peu et, sans effort, se représente les rues heureuses, l’école radieuse dans le bruit des enfants qui courent, l’odeur merveilleuse du pain vers la devanture de la boulangerie à l’ancienne. Sur la gauche, un petit bâtiment est délabré, le carreau semble brisé, peut-être est-il vide ou l’aura-t-on abandonné. Par devant, la verdure tavelée de boutons d’or, car c’est l’été.

Voyez sur cette grande photographie, comme toute une famille rassemblée échelonne ses quatre générations sur les marches d’une mairie. Les membres en sont très nombreux, qui couvrent tout le perron, jusqu’au portique du bâtiment municipal. Adultes, grands aînés ou enfants, chacun pour la circonstance heureuse du moment, a revêtu de jolis vêtements. Tous ces visages d’allure allègre fixent droit devant l’objectif qui va les saisir. Ils sourient tous d’un même sourire, comme une seule figure, rassemblés dans l’harmonie du moment. Sauf un, derrière, dont les traits restent fermés, le regard dévié sur la gauche de l’image, vers la vieille dame au regard absent. Des bouquets de fleurs çà et là colorent cette petite foule.

Et maintenant, observez attentivement cette petite entreprise familiale et provinciale qui siège dans une ville moyenne ; fondée il y a huit décennies par deux frères aventureux, elle a transmis son savoir-faire et son histoire à de nouvelles générations ; à présent, celles-ci en ont fait une sorte de start-up déjantée, dans un local en loft avec baies vitrées circulaires où rien ne se cache. On y perçoit des conversations joyeuses, et souvent des fous-rires. On y est solidaire par profession. Tous les locaux sont partagés, et le travail aussi.  Sauf une exception parfois, ou deux, et il est arrivé que quelqu’un soit seul dans un bureau individuel, au bout du couloir de rez-de-chaussée, mais jamais bien longtemps, et ça importe peu. Car ce n’est ni la norme ni l’esprit de la société.

Il en est ainsi depuis que les hommes s’associent à d’autres hommes : de loin, un village, une famille, une entreprise donnent toujours une figure heureuse, et chacune paraît unie. Mais de près, ces communautés du genre humain ne seront à jamais que chapelle et querelle, polémique et dispute, dévorées par les instincts solitaires, pour tout et rien. Et des secrets à travers les nuages, et des mauvais sentiments nourris derrière le paysage.

 

 

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I

Je parvenais peu à peu, à peine essoufflé mais satisfait, au sommet de la falaise, comme la nuit finissante était très claire. Une ligne de bruyère devant moi me découvrit la mer : je voyais le grand large déployer au regard son tracé pensif sous le ciel pâle. Là-bas, les flots s’en détachaient par meutes successives, striées de lune pour se ruer débridés à travers l’espace sans autre loi que leur mouvement nodal vers la côte, avant d’éclater quelque part, avec un souffle bestial, sur des récifs encore invisibles pour moi.

J’écoutais battre ce cœur insatiable, percussion d’une bouillonnante écume toujours pressée par l’inépuisable suspension des houles. Sur cette étendue incertaine, tourmentée de sa splendeur féroce avec la hargne d’un monde rebelle, l’obscurité suggérait çà et là des essaims de lueur, comme la proximité d’un éveil. (suite…)

Philémon aime rire. Réellement, il est drôle, d’humeur constante et fait montre de beaucoup d’esprit. Il rit et fait rire tout le temps, tout le monde, de tout, de tous, et sur tout. Il rit parfois tout seul, et parfois même sans cause ni sujet. Il est connu par cela, et fier de sa notoriété.  Son visage est jovial, son apparence soignée. Mais son mental est toujours rapide et cela plaît. On loue chez lui cette faculté et il le sait.

Il n’a pas le tempérament méchant, mais seulement caustique. Il amuse, et plus rarement blesse en même temps, ce qui est la même chose aujourd’hui. Il voit les défauts des autres, et les situations décalées qui prêtent à rire. Si la société où il se rend lui est connue, il sait qu’on attend son commentaire. Il reste sur le terrain qui lui convient et parlera peu de ce qu’il ne connaît pas. Tandis que l’œil affuté cherche et traque ce qui fera dérision, son esprit fuse et ne prend jamais de temps pour trouver le fil, la fréquence et le mot. Il fera durer un peu de silence, saura rester discret le temps qu’il faut, et lâchera son trait une fois suspendu qui va cribler celui ou celle qui n’est pas assez ainsi, ou qui l’est trop. Du foulard très connoté de celle-ci, de la redingote trop fashion de celui-là. Du rire de cheval de cette dame, du profil épais de ce jeune homme. De ces ministres qui disent le contraire de ce qu’ils ont dit, ou auraient pu dire, peu importe. De ce tremblement de terre lointain, dont les victimes n’auront plus besoin d’être enterrées. De ces gens qui enragent de misère et se regroupent et manifestent, dont les autorités craignent la violence et la colère, il dira qu’ils ont bien raison et que si seulement ils pouvaient aussi revendiquer avec autant d’énergie des programmes de télévision moins médiocres et des réductions en hôtels de charme pour ses vacances, ils seraient tellement délicieux.

Il sait même, en quelques circonstances, faire rire de lui-même, en proportion immodérée. Car rien de ce qui le frappe ne semble le toucher. Un jour c’est son chien qui meurt, il en plaisante six jours, comme d’autres font le deuil. Un autre jour, c’est sa mère qui succombe ; il ne s’embarrasse pas d’en pleurer, il gagnera du temps libre à ne plus aller la visiter le dimanche. Le voici soudain ruiné, son banquier l’a chassé, mais que de paperasses en moins.  Bientôt, il sera assujetti au revenu minimum: plus de factures à trier! Et comme la vie s’en retrouve pétillante !

Philémon est habile, insubmersible, et indifférent. On l’apprécie pour cela. Il est d’un caractère aérien qui soulage et vivifie en même temps. Ainsi, en se pressant un peu autour de lui, on saura que plus rien n’est grave, et tout est léger ; la vie sociale devient un nuage de bulles, et donne l’envie d’être joyeux. Car il faut rire encore et de tout, et encore en toute circonstance. On en veut plus, la demande est forte, autant que l’époque est triste. De la sorte, ceux qui se réjouissent de son talent auront toujours la certitude d’être du bon côté. De nos jours, on aime ce qui est mordant, à condition de ne pas être mordu.

L’humeur de Philémon est pourtant peu singulière, et procède d’un penchant facile. Ceci compense parfois qu’il a moins d’esprit qu’on lui en prête ; mais il en montre autant qu’on lui en demande et cela suffit à sa gloire. Il sera toujours plus commode de faire rire aux dépens des uns que de faire sourire au profit d’un seul autre. Mais l’esprit contemporain est de bon marché, car il vend la valeur qu’il peut.

 

©hervehulin2021

 

 

 

 

 

 

Sawako Ariyoshi (1931-1984) est une personnalité à part dans la littérature japonaise du XX e siècle : c’est une femme. Une femme écrivain, qui écrit principalement sur les femmes dans ses romans. Ceci est assez rare pour son époque. Malgré quelques grands noms (Fumiko Ayashi, les inoubliables « Nuages flottants ») il faudra bien attendre un tournant plus récent – disons fin XXe et XXIe siècle – pour que les femmes prennent une place plus importante dans le roman japonais. Le bandeau qui traverse la couverture du livre proclame en blanc sur fond rouge « La Simone de Beauvoir du Japon » …

(suite…)

D’Athénaïs, nul ne peut contester la réussite; c’est une femme puissante. Sa position en hauteur est méritée. Elle exerce des fonctions d’autorité dans ce monde d’homme et elle a su faire sa place à force de talent, de volonté, et de résolution, dans le monde des influents.  En quelques bons souples et puissants. Elle sait ce qu’elle veut, et cela suffit à faire la valeur de sa notoriété. Elle dirige son organisation avec un jugement ferme, et une réelle vision des choses. Son autorité s’étend sur des services et des unités innombrables ; partout, des hommes et des femmes travaillent avec ferveur sous sa seule référence. « Athénaïs souhaite » …  « Athénaïs a décidé » … « Athénaïs envisage » et aussi, « une fois de plus, Athénaïs a eu raison de faire, de refuser, d’engager » … On loue sa pertinence, et sa décision. On entre dans son vaste bureau du dernier étage, avec de l’appréhension, mais aussi un frisson d’adoration.

Athénaïs est bien entourée, elle a ses fidèles qu’elle sait choisir et gratifier. Elle a sa cour et ses courtisans – souvent jeunes, car elle redoute le miroir de l’âge ; elle donne les titres et les honneurs ; un mot, d’humour choisi, qui volera vite dans les couloirs, un coup de patte, et tombe la disgrâce. Elle décide la création d’une nouvelle unité, avec tous ses moyens et son équipe, ce sera pour nommer à sa direction celui-là qui a la principale qualité d’être son amant. Femme, elle affirme aider les femmes à gravir les échelons, et fait tout pour leur offrir de la visibilité et de la responsabilité. Du moins, tant que leur apparence, ou leur jeunesse, ou leur intelligence ne risque pas de voiler les siennes. Elle commence souvent son propos par « nous autres, femmes » … « En tant que femme » … « Les femmes comprendront ce que je veux dire » … Mais, sitôt que vous serez en confiance, ne lui parlez pas d’Angélique, de Zélie, de Climène, qui ont réussi ici, ou brillé hier, surmonté cela ; Athénaïs vous mordra, et l’organe blessé mettra longtemps à s’apaiser. Elle vend combien elle est adepte d’un management participatif, et déclame à qui veut, sa passion du collectif dans le travail ; mais ses fidèles savent qu’à aucun prix, il n’est permis de la contredire, ou de porter une contribution critique à ce qu’elle a dit. Elle répète qu’une entreprise, une équipe, une mission, tout cela est précieux comme une famille et voilà tout ce qui en fait l’émerveillement durable; mais un jour, elle est nommée là-bas, un peu plus haut qu’ici, et la voilà en allée, sans retour, elle s’efface dans le paysage, sans prendre le temps de dire adieu, captivée absolument par sa nouvelle ambition.

Alors que les femmes ont mis des siècles à pouvoir enfin ouvrir leur talent au profit du genre humain, il faut bien déplorer combien certaines, sitôt qu’elles gravissent une marche, ne réussissent pour y rester qu’à oublier qu’elles sont femmes et voler aux hommes les plus détestables de leurs travers.

 

 

 

©hervehulin2021

Le lierre sombre où mille fois
Perle un soleil chancelant
Murmure de blonds mots d’amour
Aux pierres vieilles et sans voix
Parmi les feuillages changeants
Qu’enrichissent les bras du jour

Et dans la douceur du granit
Oublié sous son joug de secret
Plus tendre et lointain qu’un zénith
Chantonne le souffle sacré
De l’eau esseulée qui palpite

Sa flûte roule et s’éparpille
Nue la fraicheur se découvre
Sous l’angle où les astres fourmillent
Un infime arc en ciel s’entrouvre
Dans le tempo d’un andante

Sous l’émeraude carminée
Se blottit la goutte tremblante
Rosies des chairs de la rosée
Et mille fois recommencée
Avec la discrétion frappante
D’une vie qui serait terminée.

 

©hervéhulin2021

Echelle conoscopique: 9/10.

Attention, le contenu des propos tenus qui suivent est authentique. Ce n’est pas un caractère, ce n’est pas une fable outrancière, ni un paradigme, ni un apologue pour amuser la galerie des gens qui sont persuadés d’échapper au Conoscope.

Mais c’est bien un cas de conoscopie absolu. Savourons…

Le jeudi 25 février. La cafétéria des personnels de la Ville de Paris. Trois fonctionnaires – peut-être même des retraités – commentent l’actualité. La voix est forte, le propos porte sur toute l’assistance (c’est l’heure du déjeuner).

Premier fonctionnaire :

« Macron, en ce moment, il fait ce qu’il veut »

Second fonctionnaire :

« On nous balance ce qu’on veut sur tout ça…* De toute façon, il n’y a aucun moyen de savoir ce qui est vrai. Ils nous disent ce qu’ils veulent… »

Premier fonctionnaire :

« Macron, il fait ce qu’il veut, je te dis. Le Sénat et le Parlement (sic) ils servent à rien. Ils décident de rien. Que veux-tu qu’ils fassent ? Macron, c’est lui qui décide tout seul, il fait ce qu’il veut. Alors là… ».

Troisième fonctionnaire :

« Moi je dis que le gouvernement, il est en train de liquider tous les vieux avec ses vaccins. Et hop ! Comme il n’y a plus de sous pour les retraites, c’est en super déficit, et voilà, on a quatre-vingt mille morts dans les EPAHD. Il est en train de régler le problème comme ça, le gouvernement. C’est uniquement pour ça qu’il a fait vacciner tout de suite tous les vieux en priorité, qu’est-ce que tu crois ? »

Second fonctionnaire:

 » C’est sûr que leurs vaccins, on sait pas ce qu’ils ont mis dedans »…

Voilà, merveilleux échange… Au cœur de l’exégèse du siècle. C’est vrai, c’est frais, c’est français. Ce n’est pas de la littérature. Ou plutôt, oui, c’est de la littérature. Ou pas, comme il plaira.

 

*la pandémie, le covid, les vaccins,  bien sûr….

 

 

©hervehulin2021

Narcisse se lève tôt le matin avec comme grand dessein de se coucher tôt le soir. Il garde une heure précise pour sa toilette, toujours la même. Il mène l’affaire comme un rituel, selon un ordonnancement des parties du corps qui ne changera qu’à sa mort. Il se vêt avec minutie des affaires qu’il a préparées la veille au soir. Puis il sort et prend son café au même établissement depuis trente ans ; il y échange des propos avec trois amis de longue date qui sont tout autant accoutumés à ce lieu. Puis il va s’approvisionner, chez la maison Plissons presque toujours, prend peu de choses, son pain, quelques cochonnailles ou autres, et son vin. Puis il revient chez lui pour déjeuner. Puis il s’endort pour une sieste d’une heure. Puis il sort à nouveau pour la promenade, celle-ci fait le tour du canal Saint-Martin sans dévier depuis des siècles. Puis, le soir venant, il revient vers six heures pour une heure de mots croisés. Puis avale doucement son verre de vin blanc à sept heure, dîne léger – sauf le vendredi – et lentement, lit trente minute Le Monde, parfois un poème et se couche ; le sommeil lui vient vite et il rêve peu. Le dimanche, il va à la messe à Saint-Ambroise. Puis fait son marché sur le boulevard. Puis le lundi reprend le fil. Et toutes ses affaires suivent ce train-là.

Ainsi passent ses milliers de jours selon un flux stable et bien organisé. Il aime cette sagesse de l’ordre qu’il applique à chaque instant. Sa vie est droite et son existence est simple. Il accomplit le lendemain ce qu’il aura fait aujourd’hui dans des termes identiques. Puis Narcisse meurt et s’efface comme prévu, selon le mode qu’il a vécu. Et la trajectoire de l’univers n’en aura pas une seule fois  frémi.

 

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Il est plutôt bon qu’un responsable des affaires publiques, en charge de l’exercice de l’État, écrive un livre. Un livre qui qui ne soit pas de politique. Qu’il se passionne pour les lettres, et ici, la poésie en particulier. Beaucoup auront tendance à aborder cette somme avec des pincettes. Son auteur est ce qu’on désigne en France sous le curieux vocable « homme politique » ce qui dans notre pays, signifie à peine moins que criminel. (suite…)

Memnon vient de débarquer du Sud, discrètement. Il est brûlé par le soleil et la mer. Son corps est fatigué mais il saura aller au-devant de sa fortune. Son cœur fut endurci par les épreuves du voyage, et sa résolution. Sa victoire sur la mer et ses formidables distances, a décuplé son courage. Le voici face aux murs des puissants. Il est prêt à exiger sa place dans ce monde qui ne l’attend pas. Il se rend en premier à la capitainerie du port, qui ne l’entend pas.

Fort de ses certitudes, il se déplace à l’auberge la plus proche, puis une autre encore, et celles-ci lui répondront qu’il n’y a plus de chambre disponible ce soir. Il rencontre alors l’administration qui se charge des voyageurs ; qui lui oppose que sa situation ne remplit pas les droits nécessaires, mais l’envoie aimablement sur un autre guichet qui pourra, sous réserve de quelques informations bien attestées, lui assurer certaines prestations sociales. Et les offices des prestations sociales en question lui renvoient que rien ne pourra lui être attribué tant qu’il ne remplira pas les droits nécessaires exigés par l’administration précédente. Passé ce premier jour, loin de renoncer, après avoir dormi à même le sol, Memnon se redresse dans le matin pour continuer son cheminement. Il contacte, attend, revient, complète, recontacte et attend encore. Le monde et ses agents autour de lui accélèrent leur mouvement. Face aux humains qui se replient, aux guichets des administrations qui le somment de fournir ce qu’il ne possède pas, face aux portes qui l’interrompent et se ferment, face aux couloirs peuplés de silence cloisonnés et de voix lointaines, il ne cède pas. Face aux regards qui évitent, aux grimaces qui affleurent, aux mots qui blessent ; face au travail qui se refuse et s’enfuie, Memnon titube et se maintient. Comme enfermé sous la voûte d’une immense cloche où les sons et les mots se répondent sans jamais s’écouter, son entendement peu à peu anesthésié par l’infinie complexité de ces voix et de ses procédures, pris dans les tourbillons anarchiques des innombrables oppositions qui ne sont plus pour lui qu’une stimulation endolorie, saisie par tant de canaux que le flux des conditions soulevées s’engorge dans son cerveau puis déborde et le noie, tourmenté par ses morceaux de phrases et l’échelonnement des formulaires, dans ces circonvolutions du système circulaire, où s’anime la masse des planètes toujours en mouvement sans que le discernement n’en perçoive la moindre progression, il s’incline, il ploie, mais ne sombre pas. Les jours passent puis les semaines, et les mois. Quelques bonnes volontés ici et là, éparses, n’auront pas suffi à donner à Memnon une lueur suffisante dans ce flot intarissable d’exigences dont le seul objet est de lui rappeler quelle est sa place.

Alors, usé et sans plus d’ardeur, refroidi par ces gens et ces voix qui le pressent, déçu de tout ce qui peut être humain, Memnon disparaît dans un halo discret. Il ne pourra plus retourner vers la terre brûlée de son pays lointain, ni découvrir la terre nouvelle de cet autre pays qui ne l’a pas découvert.  Il disparaît et l’eau se referme.

 

©hervehulin2021

Voilà un homme célèbre, et vous vous dites que cet homme est décidément célèbre ; mais d’où vient qu’il vous semble aussi connu ? Où donc l’avez-vous vu, pour que ses traits vous soient si fameux ? Est-ce au travail, dans votre quartier, à la conférence des parents d’élèves ? L’assemblée de copropriétaires peut-être ? Le conseil du quartier, sans doute ? Sur quels réseaux, sur quelle chaîne, pour qu’il dépasse à ce point sur l’horizon ?

Son visage vous est familier, comme sa voix, comme sa posture, toujours constantes. Hante-t-il les plateaux de télévision, les forums de l’information ? En éclaire-t-il les débats par sa sagesse et sa pertinence ? Le matin dès votre lever, son débit emplit votre matinée ; le voici qui analyse et qui commente et qui recommande. Est-il une conscience honnête, autant que celle que l’on cherche ces temps-ci pour nous guider, pour qu’il peuple ainsi votre espace, vos idées, vos craintes ? Sa personne toute entière apparait sur plusieurs canaux en même temps, sollicitée de tous. Mais écoutée de qui donc ? Voici qu’on le questionne, qu’on le presse. Mais comment se fait-il qu’il soit toujours là en toute circonstance ? Sa connaissance des événement de la finance le rendrait donc indispensable ? À moins que ça soit son expérience des marchés publics dans le monde de la recherche ? Ou peut-être celle des brevets et inventions exigés pas la transition climatique ? Et quoi donc encore ?

Est-ce un colloque d’intellectuels qui s’agitent et disputent à la Sorbonne ? Le voici au centre de la table, qui capte le point de mire. Est-ce  une réception à l’Hôtel-de-Ville ? Il est sur l’estrade derrière les officiels. Une autre réception dans la cour d’un ministère ? Son visage est dans la foule des hôtes qui se presse et déjà dans le premier cercle du Ministre. C’est aujourd’hui le défilé de la fête nationale, et le revoici sur la tribune au premier plan, qui surplombe d’un air grave les troupes au pas. Le tour de France arrive-t-il sur les Champs-Élysées ? Dans la tribune. Un plan panoramique sur les loges de Roland Garros ? Évidemment, en compagnie d’une jeune femme rayonnante. Un concert populaire, un opéra, une remise des césars, ou encore une légion d’honneur, une commission parlementaire ; et puis aussi une manifestation syndicale massive contre une vague loi, un synode d’évêques, une bar mitzvah ou un congrès bien politique, une assemblée générale de boulistes ou de chasseurs, et le voici toujours et encore et encore là, sur les bas-côtés, sur les flancs, sur ou sous la tribune.

Mais quel est donc son nom, ne l’avez-vous encore retrouvé ? On ne le saura point et peu importe. Le voici qui meurt, ses traits s’évanouissent, sa gloire s’estompe. Mais quel était son nom ? S’agissait-il d’ailleurs en toute ces apparitions, de la même personne ? Misérable postérité. Bientôt un autre prend sa place dans tous ces usages. Et son importance y sera égale.

 

©hervehulin2021

Acis est, en toute circonstance, préoccupé de son apparence. Celle-ci sera toujours sans concession.  S’il neige ou s’il fait temps de canicule, mistral ou frimas, la priorité impose de se conformer à la mode, absolument.  Il le sait, Acis, ce n’est pas matière à hérésie. Pas plus tard que le dernier hiver, ce fut un dîner  un peu coté, et des chaussettes rouges -le temps était gris- furent un mauvais choix, trop hâtif sans doute ; six nuits d’insomnie en auront été le prix. Une autre fois, un moment d’inattention lui aura fait revêtir deux sorties de suite le même paletot à motif pied de poule ; la contrariété fut brutale, et deux jours de fièvre. Rien de ce qu’il montre ne doit avoir été vu ni porté avant lui. C’est bien cela, être fashion dans ce siècle encore jeune.

Il juge d’un seul coup d’œil l’œil des autres.  Il a l’usage de scruter leur attention, leur réaction. Il est convaincu de lire comme livre ouvert leur appréciation. Ces gens-là, pense-t-il, ont besoin de connaître l’air du temps. Rien de mieux qu’un assortiment agréable, mais sans précédent connu, pour les contenter. Et, pense-t-il, je suis là pour eux. Ah les heureux !

A chaque moment de sa vie qui le rendra visible aux autres, Acis aura l’esprit très remué. Comment convient-il de faire ? Devancer les attitudes et les usages, mettre son col en rupture des conventions, au risque de s’isoler ? Ou suivre encore une fois le mouvement, au risque d’être figés dans les habitudes des autres ?  Il ne s’agit pas de procéder à la légère. On aura examiné la situation avec l’attention d’un cartographe, et balancé autour des décisions possibles. On vérifie les forces contraires, et les pièges du terrain. Puis, on s’engage, on attend. On repère les risques et les pertes concevables. Enfin, quand il n’est plus temps de douter ni de consulter, on y va, sans retour possible. Le sort est jeté. Ce sera le choix d’une couleur, d’un tissu. Un renoncement ou une envie.

Aujourd’hui, Acis participera à un colloque très en vue, il prendra la parole pour une courte intervention. La pression est grande. Il sait que le fonds de décor derrière la tribune est à dominante outre-mer. Quelle est la cravate qui marquera l’évènement ? Et que faire si la moquette est grise ? Demain, c’est une soirée entre vieux amis ; on l’attend sur ce point, on le plaisante à l’envie, le moque un peu, et on parie avec discrétion sur les atours qu’il aura choisis. On l’aime bien, mais il amuse, c’est un fait. On l’a vu chercher sa voie et changer de religion pour un pli de chemise.

Mais sous le regard des autres, Acis reste une attraction sans égal. L’esprit tout entier tourné sur ses apprêts, surtout sur la difficile décision d’un béret de couleur, il n’a pas consulté le temps qu’il va faire pour sa sortie. Et voilà la pluie qui trempe sa capeline, et dévaste son cachemire, et noie son sac à main, et on rit partout de ses mocassins détrempés. A tant remettre sa destinée sous la loi d’une cravate ou d’un mouchoir, il a oublié de vérifier sous quel ciel mettre son pas.

 

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Si les hommes pouvaient voir le succès de leurs espérances garanties sans aléas ni à-coups du hasard, si le sort leur était toujours favorable par une trame assurée, si les conséquences de leurs projets étaient lisiblement écrites quelque part, ils n’auraient pas besoin de s’interroger sans cesse sur l’avenir et ses équations à centaines d’inconnues ; de sorte qu’il n’y aurait dans toute la vie plus de place pour le doute et l’habitude de redouter les crochets de la fortune. Une lanterne éclairerait d’une lumière basse la trace à venir, en captant les feux passés du jour. Et la nature des jours à venir en serait bien assurée, et les hommes heureusement soulagés.

Mais rien de tout cela n’est réalisé comme ils le voudraient, et chaque seconde de leur existence ne sait préjuger des suites que va occasionner la suivante : ainsi, ils inventent toute sorte de travers à la destinée, et ne peuvent qu’imaginer des alternatives à cette désespérante condition qui les opprime, entrouvrant des fenêtres latérales par où brille l’éclat des superstitions et des croyances, pour les soulager de ce cruel balancement entre la peur de la vérité et la crainte de l’erreur. Ils attrapent en aveugles toutes sortes de lueurs et de reflets, qui les affolent et les séduisent tels des alucites à la tombée du jour. La lanterne est restée vide dans les feux du soir. C’est pourquoi les hommes se consument à ce point dans la passion de croire n’importe quoi.

 

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Un homme meurt. Il se retrouve dans l’au-delà, face à la porte des enfers. Celle-ci s’ouvre alors lentement, découvrant un long couloir sombre, chargé de soufre et de fumée. Au bout de celui-ci, une lumière, un petit bureau, très fonctionnel. Un diablotin l’accueille tout sourire.

– « Bienvenue aux enfers, cher monsieur «

– (…)

« Je suis le diable mineur préposé à l’accueil. Je m’occupe des formalités. Laissez-moi vous dire que vous n’avez pas à avoir peur. Ici, tout est dédié à la jouissance du vice et du plaisir, pour l’éternité. Ce n’est pas du tout ce qu’on vous a dit dans votre éducation religieuse, la souffrance, la damnation, tout ça. Bien au contraire. Vous verrez, vous vous plairez ».

« Ah…Vraiment ?… »

« Oui, oui, vous verrez. Et puis les prestations sont de très – mais alors, de très- haute qualité. Le Patron veille au grain sur ce point, rassurez-vous. »

Le nouvel arrivant reste un peu dubitatif.

« Euh…Si vous le dites… »

« Voilà le principe. Chaque jour de la semaine est entièrement consacré à la jouissance totale d’un vice. C’est sans limite, de minuit à minuit. Et puis comme vous êtes à présent libéré de toute forme d’enveloppe corporelle, pas de fatigue, de contre coup, etc. Vous verrez. »

« Je ne voyais pas ça comme ça, il faut bien dire. »

« C’est normal, dit le diable. Tenez, demain c’est mardi. Mardi, c’est gourmandise. Croyez-moi, faut voir ça pour y croire. Les mets les plus délicats raffinés, préparés par les meilleurs chefs étoilés parmi nos hôtes. Sucré, salé, comme vous voulez. On s’empiffre, on déguste. Des vins divins, des alcools de luxe. Si vous voulez bio, pas de problème. Et pas de gueule de bois, de crise de foie évidemment. Croyez-moi, cher monsieur, vous allez aimer les mardis. »

« C’est tentant, » balbutie l’intéressé…

Le diable mineur continue.

« Mercredi, le jeu. Vous êtes joueur ? Peu importe, vous apprécierez. Poker, baccara ou Monopoly, scrabble si vous préférez. Vous pouvez jouer, gagner, perdre des sommes colossales, no limit. Si vous gagnez, vous rejouerez le mercredi suivant. Si vous perdez, la dette s’efface à minuit, et on recommence la semaine suivante. Vous verrez, c’est grisant. Le plaisir de l’addiction, sans morale pour vous enquiquiner… Vous allez voir, vous adorerez les mercredis… »

Le gars commence à être vraiment motivé. Et on sait ce qu’il attend, évidemment.

« On continue le programme. Jeudi, paresse. Tout le temps. La joie de ne rien faire, mais vraiment rien du tout, à chaque seconde. La glandouille totale. Vous pouvez choisir un hamac, sur une plage avec cocotier et brise tiède ; on a aussi des couettes et matelas incroyables. Pour sentir l’oisiveté imprégner chaque pore, chaque seconde, et penser à tous ces imbéciles, à la surface de la terre, qui triment pendant ce temps-là. Ça vaut bien le coup. Croyez-moi, vous allez vraiment aimer les jeudis… »

« Oui, oui, répond l’autre, de plus en plus excité. Ça me plait bien. Et la suite ? »

« Vendredi : luxure. Oui, vous attendiez ça, je sais, comme tout le monde. Du sexe, du sexe, et encore du sexe. Alors-là, vous allez voir ce que vous allez voir. Ça y va de partout, tout le monde s’y met, dans tous les sens, et ça n’arrête pas. Tous vos fantasmes accomplis sur simple souhait. Dès que vous avez joui, ça recommence. Des créatures de rêve, vos pornstars favorites, vous vous les faites sans pause. «

-« C’est vrai que c’est drôlement bien ici », répond l’autre, à présent tout enthousiaste.

– « Puisque je vous le dis. Par contre, reprend le diablotin d’accueil, j’aurais une question un peu personnelle à vous poser, pour le bon déroulement du vendredi… Disons, intime… »

– « Oui, je vous écoute, pas de problème. »

-« Alors voilà, cher monsieur. Êtes-vous homosexuel ? »

-« Ah ça non », répond le bonhomme. « Pas du tout ! Rien à voir avec tout ça. J’ai toujours été bon chrétien ».

– « Hmmm… Vous êtes sûr ? «demande le diable mineur  « Pas une seule petite tentation de ce genre ? une petite transgression de votre vivant ? »

– « Non, non, et non, je vous dis », déclame l’autre.  « Pas de ça chez moi »

– (…)

– « Croyez-moi, ça, c’est pas mon truc ! »

– « Eh bien, mon cher monsieur, lui répond le diablotin préposé, mon cher monsieur, vous n’allez pas aimer les vendredis. »

 

 

PS : On peut aussi raconter sur le mode inverse, homo vers l’hétéro ; ça marche aussi…

 

Comme un cygne à l’envol se détache de l’onde
La nuit d’un seul soupir trace des rives neuves
Les ormes embrumés que la pénombre émonde
Attendent Le voyage en s’effaçant se plisse
Ma barque en silence glisse le long du fleuve
La rive est sombre et mon cœur triste

Je ressasse le soir de crainte qu’il ne meure
J’entends le souffle des rameurs
Tout près des vagues dépliées
Tristesse que l’exil effleure
Je songe à vous qui m’oubliez

La lune en son rayon épouse le profil
Escarpé d’un écueil Que reste –t-il
De la lueur diurne où naviguait le regard
Dans la nuit bleue alentie de brouillard
Quelle est cette douceur profane
L’astre orangé d’un nénuphar
Comme la mémoire est diaphane

Pas de secret Le monde est fait d’étrange choses
L’argent de l’aiguière s’afflige avec les ans
Quand sa liqueur jamais n’en paraît éventée
Comme la biche blanche évanouie dans son sang
La vie la fait dormir Que la neige soit rose
Tout doux mon sang Tout doux Que ton ruisseau chemine
Et porte sa rougeur à celle qui me hante
Là où le vent est vif Là où tout est vivant

Il fait moins froid La nuit devient mauve il semble
C’est l’heure où mon âme fendue s’échappe et tremble
Elle fuit l’ombre qui la dévoile Comme elle
La luciole s’efface auprès de la chandelle
Je ressasse le soir de crainte qu’il ne meure
J’entends le souffle des rameurs
Tout près des vagues oubliées
Mon œil ne voit plus rien que le fanal qui meurt
Douceur que le matin affleure
Je ne vous oublierai jamais

 

©hervehulin

Alcinte aime être seul. Il n’est pas dénué d’humanité. Mais il n’aime pas la société et la compagnie de ses semblables. Par nature, il les trouve toujours insipides et trop préoccupés de faibles choses ; leur vanité, qu’il décèle à l’œil nu comme à l’infrarouge les insectes nocturnes, lui est difficile et a vite fait de lui passer une sorte de fièvre qui l’emmène ailleurs. S’il est entouré, il peut supporter un instant deux ou trois personnes, mais très vite, il cessera d’être aimable. Un simple attroupement lui communique une sensation de malaise curieux ; une foule, de panique furieuse. Bientôt, il tournera le dos, s’éloignera, claquera la porte s’il y en a une. Il y a quelque chose dans le genre humain qui l’insatisfait et le perturbe en permanence. Vous allez vers lui ce soir pour prendre ses nouvelles, mais il passe là et vous ignore.

Malgré ce mauvais penchant, Alcinte aime aussi qu’on l’estime et l’en gratifie. Il n’a rien de principe contre le genre humain. Il a souvent envie d’aimer les autres, et d’ailleurs, il ne peut s’empêcher de leur vouer de bons sentiments. Il est troublé quand autour de lui, alors que des gens se rassemblent par amitié, il pressent une forme d’harmonie heureuse dans l’air, qui vibre avec douceur; il aime ça. Il veut alors être leur semblable, fonctionner comme eux. La sympathie lui est une sensation familière, même s’il n’en maîtrise pas l’usage. Fréquenter la civilisation a du bon, il n’en faut pas désespérer.

Pourtant, il maintient toujours une farouche distance avec les autres. Alcinte regarde les gens avec une lorgnette inversée. Il les perçoit mieux lorsqu’ils semblent éloignés, tels de minuscules silhouettes ; là, ils les apprécient à leur juste proportion. Qu’ils sont petits, toujours affairés de leur personne, tourmentés de leurs apprêts. Ils ont si peu à se dire, et pourtant, toujours ils parlent ; si peu de temps devant eux, mais toujours à le dépenser en riens de toutes sortes ; si peu à aimer.

Mais Alcinte parfois se sent de la compassion pour ces humains qui sont toujours en peine et incapables de bonheur. Il les regarde, et pense qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Après-tout, ils sont bien vulnérables, un souffle les met a à terre. Il les trouve touchants. La vue d’un pauvre effaré qui dort dans la rue le rend triste. Son cœur s’étreint sitôt qu’il entend un enfant pleurer.

Ah ! Faire pleurer un enfant, n’est-ce pas la signature d’une âme cruelle ? Il n’accepte pas cette indifférence au sort des autres qui est la marque de tant de ses semblables. Qu’un déluge les emporte, qu’une révolution les accable de ses tourments. Voilà leur meilleur sort.

Il n’entend rien à cette amitié qui les rend si faibles et si forts. Ces gens qui se parlent et en ont l’air joyeux, que se disent-ils ? Ceux-là se retrouvent et s’embrassent, qu’est ce qui les poussent ainsi les uns vers les autres ? d’où viennent-ils ? Pour se reconnaître et se choisir ainsi, comment-font-ils donc ? Toutes ces connexions, mues par une si mystérieuse chimie, éclairent doucement la vie.

Conviez Alcinte à une réception, à un simple moment convivial, et il retardera sa réponse, ou esquivera sa venue. Il n’apprécie en rien de participer de ces séances où des gens s’assemblent, parlent de tout et de rien, rient d’eux-mêmes et des autres, de situations dont il ne saisit pas le sens mais dont le récit les anime tant ; ils les regardent boire, et s’amuser entre eux, et parfois même, s’ennuyer : ça, il sait le reconnaitre d’un seul coup d’œil. Mais il n’aime vraiment pas ça. Très vite, la conversation va l’échauffer, puis l’exaspérer. Quoi, faut-il-donc toujours subir ces billevesées !  Vous le verrez soudain s’enfuir sans façon ni saluer.

Le jour suivant, il sera chaviré d’avoir commis cet éclat. Il songera que cela ne valait point la peine de s’emporter ainsi. Peut-être même aura-t-il blessé ceux qui ne voulait que s’entretenir avec lui, et, qui sait, le connaître pour l’apprécier ? Il convient de faire oublier ce mauvais écart ; le voici qui fait porter des roses à ses hôtes d’hier, pas une gerbe mais une charretée.  Vous allez vers lui ce matin pour le saluer, et il se précipite et vous embrasse.

Alcinte ne sait donc faire durer son opinion sur les hommes ; car voyez-vous, il n’arrivera jamais à s’habituer à leur inconstance.

 

 

 

©hervehulin2021

 

Suite N° 1.

 

1.

Des sources de fleurs
Perles blanches sous la lune
Portent leur liqueur
Aux amants Le blond La brune
Pour une folie commune.

2.

L’obscure cigale
Dans le chant des oliviers
Regarde aux étoiles
Et se dit qu’il faut chanter
Plus fort pour les éclairer.

3. Rêve d’étang

Point bref dans la nuit
L’étang mille parfums hume
Déjà s’assoupit
L’étain médaillé d’écume
L’eau vers ses rêves transhume.

4.

Dans le jardin bleu
S’écoule un vol d’oiseaux blancs
Arraché aux cieux
Car loin du soleil sanglant
Le soir semble trop brûlant.

5.

Le front face au vent
J’ai volé quelques pétales
Volé au levant
Tout vitrifié d’opale
Puis j’ai volé trois étoiles.

6.

Au bord du ruisseau
S’inclinent trois roses rouges
Et captif de l’eau
Leur reflet s’éclaire et bouge
Pauvre triple rose rouge.

7.

Sur un jeune pin
Un vieux merle se pose
Puis vient le matin
Sur les arbres et la rose
De l’oiseau noir prend la pose.

8.

Quand l’automne vient
Refleurissent les tons mauves
Tout est plein de vin
Au soir venu d’ivres fauves
Comblent du ciel les alcôves.

9.

Le pauvre ciel nu
Ses envolées d’hirondelles
A déjà perdu
De l’automne les ombelles
Seules semblent immortelles

10.

Quel est ce parfum
Qui verse dans la campagne
Couleur d’or défunt
C’est celui de la montagne
Où lassé octobre stagne

11.

Éloges des nuits
Éloges des crépuscules
C’est le même bruit
Qui dans mon crâne bascule
Et dans mon cœur gesticule

12.

Au fond du jardin
Triste j’ai planté un saule
Ainsi mon chagrin
Pour durer tels ces rameaux
Loin comme eux figé s’envole.

13.

Je suis fatigué
Car si pâle est ma personne
Que j’ai beau chanter
Le cœur de son orgue atone
Couvrant ma voix trop fort sonne.

14.

La voix d’un quatuor
À cordes dans l’hiver vibre
Saisissant dehors
D’un minuscule calibre
Tout ce qui jadis fut libre

  1. Mort d’un ruisseau

Au fond de ses yeux
S’enchevêtrait une source
Puis sans bruit trop vieux
Il a perdu sa ressource
Et l’eau a cessé sa course.

16.

Tissant son roman
Passager dans le silence
Le chant tout d’argent
D’une flûte bleue s’élance
Vers les voûtes de sa danse.

17.

C’est un long miroir
Que l’eau tranquille en novembre
Et on peut y voir
Que les fleurs cent fois plus tendres
S’évanouissent sous l’ambre.

18.

Près de l’eau qui dort
Des rameaux d’orme se mirent
Dans le soir tendu d’or
La luciole et le lampyre
Déjà fragiles expirent

19.

On voit s’en aller
Les voiles des oies sauvages
Là-haut dans le lait
Si tranquille des nuages
Que divise leur plumage.

20.

Cet arbre est petit
Dessous l’ombre des grands charmes
Mais comme eux il suit
Le fleuve couleur de larme
Octobre au chant de sa palme.

21.

Marchant dans les champs
J’avais surpris une biche
Qui s’enfuit pleurant
Depuis combien je suis riche
Des larmes de cette biche.

22.

La longue blancheur
Du matin froid redessine
L’envie des couleurs
Au fonds d’un lit d’étamine
La nuit à nouveau s’incline.

23.

Les fleurs sont en deuil
Des feuilles jusqu’aux anthères
Car dit le bouvreuil
C’est l’amant de la panthère
Qu’au soir la forêt enterre.

24.

Noyé de sommeil
Cet étang pâli de gemmes
Oublie le soleil
Et le temps n’est plus problème
Pour qui dort et le vide aime.

25.

Le tardif azur
Vient obombrer les pierres
Sur les flancs du mur
Où s’empourpre le grand lierre
Profond plus que la rivière

 

 

 

©hervehulin2020