La Cité de la Victoire c’est un récit épique, qui se déroule au XIVe siècle dans le sud de l’Inde. C’est absolument un roman du XXIe. Puisant dans le mode narratif du mythe, Rushdie nous fait le portrait de notre modernité. L’histoire s’ouvre sur l’incinération rituelle d’une enfant de neuf ans, Pampa Kampana, dont la tragédie marque le début destinée exceptionnelle. La déesse Parvati lui apparaît dans les flammes, la choisit comme prophétesse et lui gratifie d’un destin hors du commun : celui de créer un empire, le Bisnaga, qui deviendra la ville de la victoire. a peine entamée, la lecture s’envole au fil de la narration.

Pampa Kampana reçoit donc le pouvoir de donner vie à ses paroles. Voilà, dans cette invention superbe d’écrivain, tout est dit du pouvoir de la littérature. Pampa  sème les graines de l’histoire en murmurant à l’oreille des villageois qu’ils sont en réalité les fondateurs de la ville. C’est ainsi que Bisnaga prend forme, non pas par la force des armes, mais par la magie de la narration. La ville devient un creuset de cultures, de religions et de castes, un idéal utopique où Pampa Kampana, en tant que reine, tente de maintenir l’harmonie.  On l’a compris, ami lecteur, le verbe fait civilisation, un point c’est tout.

Evidemment, tout n’est pas beau et ce royaume est marqué par des hauts et des bas.Pampa Kampana s’éprend,de deux hommes, Hukka et Bukka, qui co-dirigent l’empire sous son influence. Leur relation complexe est le reflet des tensions inhérentes à la coexistence de l’amour, du pouvoir et des idéaux. Hukka, un poète et un homme de lettres, est le symbole de la vision utopique de Pampa Kampana, tandis que Bukka, un guerrier pragmatique, incarne les réalités politiques et militaires. Leur rivalité pour l’amour de la reine et leur désaccord sur la manière de gouverner la cité mettent à l’épreuve l’idéal de la ville, fondé sur l’égalité et la tolérance. Les générations qui suivent Pampa Kampana oublient les fondements de la ville, se laissant emporter par la soif de pouvoir, la guerre et le fanatisme religieux. La cité, qui était le fruit des paroles de Pampa Kampana, devient le théâtre de son propre déclin, où les castes se rigidifient, les intolérances s’installent et la mémoire de ses origines s’efface.

Pampa Kampana vit 247 ans: elle est le témoin de la naissance, de l’âge d’or et de la chute de son empire. Elle est à la fois actrice et spectatrice de cette histoire, l’observant se dérouler avec un mélange de fierté et de désespoir. À la fin de sa vie, elle confie son manuscrit, la véritable histoire de Bisnaga, à une créature ailée, la chargeant de le conserver pour les générations futures. Ce manuscrit, découvert des siècles plus tard, est la voix narrative du roman, une histoire qui se lit comme une fable, un avertissement sur la fragilité des idéaux et la puissance de la parole.

La Cité de la Victoire s’inscrit pleinement dans le style narratif si unique de Salman Rushdie, mêlant réalisme magique et épopée historique. Mise en abyme où l’histoire se raconte elle-même, l’auteur utilise un narrateur anonyme qui se présente comme le traducteur du manuscrit de Pampa Kampana.

Le thème central du roman, plus l’histoire symbolique de la civilisation, c’est la puissance de la narration et la relation entre le langage et la réalité. Pampa Kampana ne construit sa ville qu’avec des mots. Elle insuffle la vie à ses idées: fort de la parole et pouvoir de créer des mondes, des empires et des identités. Mais ce pouvoir est à double tranchant : les mots peuvent aussi être oubliés, déformés ou détournés de leur sens initial, menant à la destruction. C’est ce qui se passe avec Bisnaga, dont l’idéal de tolérance se perd au fil des générations, remplacé par des narrations plus sombres, celles de la guerre et de la division. Evidemment, ça nous parle.

Enfin, c ‘est un roman sur la condition féminine et la place des femmes dans l’histoire. Pampa Kampana,  prophétesse, reine et historienne, est une figure de pouvoir et de sagesse; sa mission, que lui a  confiée la prophétie fondatrice, est de faire de la femme l’égale de l’homme. c’est pourquoi son influence est constamment contestée par les hommes qui l’entourent. Son histoire est celle d’une femme qui tente de modeler le monde selon sa vision, contre la vision commune des hommes, mais qui doit faire face aux limitations imposées par une société patriarcale. Sa longévité exceptionnelle lui permet de voir ses efforts se transformer en mythes, puis s’éteindre, soulignant la difficulté pour les femmes de laisser une trace durable dans une histoire écrite par des hommes.

Rushdie explore la complexité de l’utopie. Car si Bisnaga procède d’un projet idéaliste, un lieu où les différences sont censées s’effacer au profit d’un bien commun, c’est un rêve fragile, torturé par les faiblesses humaines : l’ambition, la jalousie, le sectarisme et l’oubli.

Allez lire la La Cité de la Victoire, une œuvre dense, parfois d’une lecture ardue, et polyphonique, qui allie la fable, l’histoire et la critique sociale. C’est une méditation sur la création, la destruction et le pouvoir indestructible de l’imagination.Rushdie est un des plus grands écrivains vivants, un de ceux dont le nom sera resté dans les siècles à venir, quand bien même les livres et la liberté auront disparu.

Salman Rushdie. La Cité de la Victoire. Editions Acte Sud. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal. 336 pages.

Indice conoscopique: 9/10.

Mercredi 10 décembre, la foule bienheureuse se presse devant la librairie Lamartine,  16e arrondissement, rue de la Pompe,(ça ne s’invente pas). Toute le monde attend avec fièvre un (très) ancien président mais permanent délinquant, multirécidiviste et pluricondamné (et ça n’est pas fini, il y en a encore qui arrive). Pour la dédicace de son dernier livre. Les fans font la queue sur des centaines de mètres; et voilà ce qu’on a pu entendre.

« –Et dire qu’on est le pays des droits de l’Homme, quelle honte »
« -les OQTF courent partout, et lui qui a fait tant d bien à la France, on l’enferme »
-« Macron, c’est le diable, il lui a arraché sa légion d’honneur »
-« Est ce qu’on était obligé de mettre Badinter au Panthéon? »
-« Il faudra les juger, un jour, tous ces juges de gauche »
-« Moi je lui ai écris en prison. Et il m’a répondu! »

On pourrait être admiratif, qu’un homme politique aussi malhonnête, sans aucun talent d’écrivain (lisez trois pages, pas plus, c’est consternant), continue, par le mystère de l’incarnation de son seul nom, à soulever tant de ferveur. Mais on ne le sera pas.  cet homme a trahi son pays, pour la seule cause de l’argent et du pouvoir. Mais il brille encore et toujours. La France est pauvre de ces pauvres gens.

Vingt-deuxième lettre d’Alceste…Et voici Novembre, encore une fois. Tout a été dit de poésie sur l’automne et son mois vital.

« Toute l’année est jolie » (Sei Shonagon)

Les écrits sur l’automne, aux seuls deux derniers siècles suffiraient à combler une anthologie sur ce seul mot. Saison majeure, elle inspire les poètes. Plus encore que le printemps. Mais en ouvrant cette nouvelle Lettre, je pense pouvoir vous dire une chose: celui-ci, de poète, vous ne le connaissez pas.

Tardives floraisons du jardin qui décline,
Vous avez la douceur exquise et le parfum
Des anciens souvenirs, si doux, malgré l’épine
De l’illusion morte et du bonheur défunt.

C’est un peu ancien, légèrement -mais pas trop- maniéré, ça chantonne comme une odeur de vieux bois…Bref, pas un moderne, assurément. Réponse d’Alceste à la fin de de cette Lettre.

Au programme donc, passé le point du poète mystère, quelques lectures, Voyage ancien en mers du sud, Les forces et autres choses de Laura Vasquez, Genet, Poésie d’Afrique.

Tout d’abord, le Voyage autour du monde de Monsieur de Bougainville. C’est toujours une lecture édifiante, pour nous, d’un siècle moderne qui ne connaît plus de terres nouvelles, que ces livres du temps des lumières, où on s’attachait à découvrir les horizons. Louis-Antoine de Bougainville a navigué par deux fois, sur des années, autour des mers du sud. On est alors à l’apogée de l’exploration maritime européenne. Partant de Brest, cette première circumnavigation française passe par le détroit de Magellan, explore le Pacifique, découvre de nombreuses îles (dont Tahiti, les Samoa, les Nouvelles-Hébrides) avant de rejoindre l’océan Indien et de revenir en France via le Cap de Bonne-Espérance. Bougainville, esprit des lumières, est un scientifique soucieux de cartographier, de collecter des données, de décrire la flore, la faune et les phénomènes naturels. Soucieux de comprendre ce qu’il ne connaît pas, esprit philosophe fixant le cap sur l’immensité des flots, Bougainville confronte ce qu’il connaît de la civilisation européenne à des sociétés dont il cherche à comprendre la différence radicale. Tahiti est contemplée comme une sorte de paradis terrestre où règne l’innocence et la liberté sexuelle; mais serait bien naïf le lecteur qui ne percevrait pas dans ce discours la critique sociale implicite de l’état du monde européen qui vacille. On peut aussi lire son Voyage comme un récit d’aventure (on songe au Mardi de Melville) sans intrigue ni dénouement, mais qui offre une relecture en mouvement, déployant derrière ses faits, ses anecdotes, ses descriptions à l’esprit clinique, le rêve d’un monde déjà perdu à peine après avoir été reconnu. Et toute cette marine-là, ça se lit avec beaucoup de plaisir, donc.

De Laura Vasquez que doit-on dire? De discrète et originale, elle est devenue médiatique avec son roman Les Forces.

Cette image

Une longue toile

Lourde mais transparente

Et sur chaque tympan

gonflera

Pourtant, elle reste elle-même, avec ses ateliers d’écriture, ses messages à tout va sur réseaux sociaux, ses podcast et promos. Certains reprochent cet activisme à tout bout de champ. Mais il faut bien choisir. On ne peut se plaindre raisonnablement de l’invisibilité de la poésie et se plaindre aussi, sans contrariété de sens, de sa surexposition. Laura Vasquez en diffusant sa poésie à tout-va, s’expose. Elle a su concevoir un langage qui lui fait signature et, surtout, assure une continuité réussie des écritures entre le roman, imprégné de chaos poétique, et la poésie, qui suit une narration. Elle a inventé quelque chose de neuf. Son roman, Les Forces, bien médiatisé ces derniers mois, est poétique; Yves Bonnefoy considérait la poésie comme un langage à part entière. Les Forces traduisent cette belle idée avec justesse.

Mesure du sang

Le sang tourne dans un sens

On ne peut pas décider

On ne doit pas réveiller

On ne peut pas commander

On doit bouger lentement

Pour respecter la ligne

Le sang a décidé

Son inspiration ne craint pas les répétitions et anaphores, qui rythment la lecture. Son poème « Et mourir près d’une rivière » (consacré peu ou prou à Sei Shonagon) s’envole, après quelques lignes préliminaires, sur une série longue de phrases au présent, séparées par le mot ET qui revient 206 fois (!). Résultat rythmique garanti. Et c’est inventif. Allez voir aussi « Cerveau » poème-litanie de la même facture, phrases serrées et qui répètent. (« tombe » « dessous/dessus » » c’est…+substantif » etc). Passé l’effet de curiosité, on flotte.Et puis, on a des fulgurances baroques et assez marrantes:

J’ai parlé deux fois à Dieu par message(…)

Je me suis senti comme un parking

Autre chose enfin. C’est étonnant comme une auteure, si attachée à la lecture, mais qui navigue si aisément sur les flux numériques de toute sorte, emploie si souvent le terme de livrepour parler de l’écrit. Le papier s’efface dans notre univers, mais le livre reste.

Jean Genet, dans un autre genre.  Je n’avais jamais lu ses poèmes, à celui-là que Sartre honorait du titre de « Comédien et martyr ». Voyou, taulard, homosexuel extraverti, militant pro palestinien, et tout ça et d’autres choses encore à une époque où ça ne se faisait pas dans les lettres. Misogyne (Lydie Dattas en sait quelque chose, qui s’était bien heurtée) et parfois violent. Mais ses poèmes sont beaux, plus que ses romans dont ils gardent certain des travers ci-dessus. On y voit flotter entre des inventions belles et raffinées, les mots foutre ou braguette, et voilà Genet qui pense avoir fait le job. Mais passés ces quelques frissons pour effrayer le bourgeois, le reste en vaut la peine.

O viens mon beau soleil, O viens ma nuit d’Espagne

Arrive dans mes yeux qui seront morts demain

Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main

Mène-moi loin d’ici battre notre campagne

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir
Ni les fleurs soupirer, et des près l’herbe noire
accueillir la rosée ou le matin va boire
le clocher peut sonner, moi seul je vais mourir

               (in: Le condamné à mort)

C’est fluide et musical.  Les rimes sont calées. Classique dans cette forme juste vieille que les lyriques du XXe affectionnent, qui donne tant de charme: Aragon, Apollinaire ne sont pas loin. Tout est alexandrin ou presque, c’est un format d’instinct que Genet nous sert. Et puis parfois, sans renoncer à ce rythme, on penche vers une modernité du sens, plein coeur du XXe siècle.

Les armes de ces nuits par les fils de la mort

Portés mes brais coulés de vin l’azur qui sort

De naseaux traversés par la rose égarée

Où tremble sous la feuille une biche dorée

Je m’étonne et m’égare à poursuivre ton cours

Etonnant fleuve d’eau des veines du discours

Pas mal. Donc, Le condamné mort est bien un des poèmes les plus intenses du siècle dernier. Allez-y.

 

L’Afrique, ce n’est pas que de la savane et des problèmes très moches... C’est aussi de la poésie de grande facture. Belle initiative de la collection Points/Poésie qui nous donne une anthologie de poésie africaine contemporaine, précisant bien dès la couverture « Au sud du Sahara ». Les textes d’horizons si différents, sont rassemblés et présentés par classement alphabétique qui permet de naviguer sur tout le continent dans un désordre vraiment poétique. Le Nigéria et l’Afrique du Sud tiennent leur rang de grandes nations littéraires, mais d’autres se lèvent dans le jour. Ghana, Namibie, Cameroun, Malawi…Tous ont leur place, tous ont leurs poètes.

On ne citera pas de florilège; mais on aime bien ça, sorte de réceptacle de tout:

-Monsieur, qui êtes-vous?/Rien, trois fois rien:

Je ne suis pas brésilien

Je ne suis pas africain

Je ne suis pas américain

Je ne suis pas antillais

Je suis un Noir et c’est tout

Le reste n’a guère d’importance

              Barnabé LALAYE (Bénin) 

Ironie pertinente, dans un temps où on n’aime pas les gens d’ailleurs; ça sonne un peu comme du Prévert. Avec une majuscule bien vue sur mot Noir,vous l’aurez noté .

Et ça, essence de la poésie:

Je me perds souvent

Me retrouve parfois

Et l’œil nu voit cette fois

A travers les joncs de la nuit épaisse

          Abdourahman WABERI (Djibouti)

Voilà, livre à lire et à prêter, ce sera une bonne place dans votre bibliothèque.

Les justes causes emportent toujours une dérive de fanatisme. Ce fut d’ailleurs le titre d’un beau roman de Jean-Louis Curtis, romancier injustement oublié du rayon des libraires et de la mémoire des lecteurs. La tentative de sabotage du Concert de l’Orchestre Philharmonique d’Israel jeudi 6 novembre, par quelques imbéciles, aura bien montré la laideur, et aussi, la bêtise de ce genre de déviation. Pas une minute, les tristes auteurs de cette opération n’ont semblé en mesure de prendre en considération la musique même qui se jouait, et le message absolu d’humanité de Beethoven (c’était le concerto L’empereur). D’une cause légitime, on fait n’importe quoi, et tout de l’art ou de la conscience est défiguré; presque au sens propre, car on voit sur les videos diffusées ça et là que l’un de nos perturbateurs  s’est fait littéralement casser la figure par le public exaspéré. Quand on cherche, on trouve…Bien des gens s’engouffreront avec volupté dans la polémique binaire qui approche, évidemment. Quelle vanité, quand il y avait tant de moyens  pour faire passer cette cause, que détruire le miracle de Beethoven sur l’attention absolue qu’il impose…

Une seule solution face à l’absurdité: la contemplation de la nature humaine. Fixez l’image ci-dessous une minute.

Voilà, on se sent mieux…Poésie d’automne donc , revenons à  notre questionnement du début:

Les bosquets sont ravis, le ciel même s’étonne
De voir, sur le rosier qui ne veut pas mourir,
Malgré le vent, la pluie et le givre d’automne,
Les boutons, tout gonflés d’un sang rouge, fleurir.

La réponse est: Charles-Nérée Beauchemin, (Là, un grand silence dans la foule), né le 20 février 1850 et mort le 29 juin 1931, c’est un poète québécois. Il s’est toujours revendiqué français (certain de ses poèmes sont d’un cocorico consternant) mais c’est bien un québécois. Ceux qui ont fait la promenade des falaises sur les hauteurs d’Ault (ci-dessous, un soir d’hiver) ont pu y lire quelques jolies strophes sur la mer. Il n’est pas Baudelaire ou Valéry. Mais c’est élégant.

 

Zéphyr, Alabama est un récit initiatique, celui de la fin de l’enfance échelonnée sur quatre saisons. Certes, encore un, dira-t-on…Le roman mêle avec génie le roman d’enfance et la verve réaliste. Cory Mackenson, un garçon d’une douzaine d’années vit dans la petite ville rurale et un peu hors du temps de Zephyr, en Alabama, durant les années soixante. On commence sur un événement traumatisant : Cory et son père  se baladant un soir, près d’un lac, qui est un des pôles majeurs du roman. Là, impromptu, le sort frappe un coup: ils assistent à la noyade d’une voiture , et découvrent, en pleine face,  le corps nu d’un homme brutalement assassiné au volant. Ce mystère non résolu plane sur la ville et sert de toile de fond à l’année extraordinaire que va vivre Cory. Zephyr est une petite ville où tout le monde se connaît, mais où chacun a aussi ses secrets et ses solitudes.

À travers des yeux d’enfant, le lecteur est plongé dans un univers assez atypique du Sud des Etats-Unis, riche en mythes  et en personnages excentriques. Cory explore le monde qui l’entoure, fait face à l’intimidation, découvre l’amitié, les premiers émois, les peurs et les merveilles de l’enfance. Il rencontre des figures mémorables comme la mystérieuse « Dame du Bois », un monstre marin local, des fantômes du passé, et une galerie d’habitants hauts en couleur. Le roman est une exploration habile du passage à l’âge adulte, sous le prisme de la confrontation avec le bien et le mal, le tout teinté d’une dimension – modérément -fantastique et d’un sens aigu du mystère. De toutes ces figures que Mac Cammon sait tirer de son talent d’auteur fantastique (il est plus connu pour des nouvelles et scénarios de zombies et vampire) on ne sait jamais, pauvre lecteur assujetti à l’imaginaire du narrateur, s’il s’agit de choses vraies ou de choses pas vraies. C’est ce balancement qui donne au roman un charme magnétique dont il est difficile de se déprendre avant la fin.

Bien des thèmes, souvent classiques poussent la lecture en avant par un enchevêtrement savant. L’innocence de l’enfance et le passage à l’âge adulte,  : Cory, au fil de ses expériences, perd progressivement son enfance, à partir du choc initial pour baigner dans le monde adulte, avec ses injustices et ses cruautés. Le mystère du meurtre du lac perturbe l’équilibre de l’enfance et sa tiédeur idyllique. Le bien et le mal coexistent dans les mêmes individus, et ça n’est pas facile à comprendre. Face au trauma mal qui émerge dans la conscience, la puissance de l’imagination surpasse la magie du quotidien : McCammon insuffle une forte dose de fantastique au récit, non pas comme une rupture avec la réalité, mais comme une extension de l’imagination fertile de Cory, chevauchant tout l’été son vélo magique. L’attention du lecteur  en est enveloppée, et sa lecture file . Lecteur qui ne saura pas si le rêve est réalité, ni de quel côté de la vie passent les actions du roman. Cory s’envole-t-il vraiment avec ses amis sur son vélo, le dernier jour de l’année scolaire ? Ou n’est-ce qu’une allégorie de la libération attendue des vacances? La Dame des bois est-elle une magicienne, ou simple vision déformée de l’enfant? C’est vraiment un monstre aquatique qui hante les marais? Ou un alligator un peu exceptionnel? Disons que c’est un fantastique crédible, jamais gratuit, qui anime le sentiment d’être transporté dans un autre temps et un autre lieu soudain très familiers.

La narration fait appel à la mémoire et  la nostalgie ce qui donne  à ce récit, raconté en flash back du point de vue d’un Cory adulte qui se remémore cet été décisif, une tonalité magique. La magie efface le tragique, et la perte de l’enfance sur les quatre saisons qui structurent le roman, devient alors indolore. Vous affectionnerez ce roman et en conserverez longtemps une lecture attendrie.

Zéphyr, Alabama est bien plus qu’un simple roman policier, un peu fantastique, ou onirique sur les bords,  sur un meurtre non résolu et quelques mystères; c’est une fresque inspirée sur l’enfance, la magie, la réalité et la vie. Robert McCammon y déploie un talent narratif d’exception, probablement forgé à l’écriture des ses novels fantastique qui l’ont fait reconnaître aux Etats-Unis. Il sait créér un univers à la fois familier et merveilleux, peuplé de personnages fortement caractérisés. Familier, car tout lecteur se retrouvera peu ou prou dans les émotions de Cory; merveilleux, car sans l’esprit des contes, l’enfance est pauvre.C’est une œuvre qui glorifie l’imaginaire tout en ayant trouvé le juste ton pour dénoncer les sombres réalités du monde. Et remercions une nouvelle fois les éditions Toussaint-Louverture pour savoir aller pêcher ces ouvrages hors des sentiers battus contemporains de la littérature américaine.

Robert Mac Cammon.  Zephyr, Alabama.  Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stephane Car et Hélène Charrier. Edition Toussaint-Louverture. 610 pages.

                                                                           I

Le square des Batignolles est un moment gravé. Ses pelouses incolores serpentent entre ses cours d’eau. Les buissons aux feuillages fatigués plantent leur volumes diffus avec les faux rochers stratifiés aux tons de cendre. Dans les bacs de sables blancs, on entend jouer les enfants, et leur rire effacé. Mais au centre du plan d’eau, émergeant de l’eau couleur de bronze, se dresse la masse sculpturale des vautours. Souvent, le bonheur du lieu, de l’odeur d’air frais et d’herbe mouillée, sous la lumière pâle qui ocelle à travers les feuillages,  stoppait net en moi à la vue de ces quatre volatiles de pierre noire, de si haute stature. Je les voyais comme une partie hostile de mon monde à moi, et de ces élans secrets qui me saisissaient, rêves d’échappées dans les passages que tracent entre eux les arbres qui me semblaient, à l’image du platane pluri centenaire, des géants. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et marchant sur les feuilles mortes, on s’en va.

II

Le square des Batignolles m’apparut soudain nu dans la froidure. La bise lente remuait avec douceurs les lignes tourmentées des arbres noirs, et posa sur les eaux de l’étang des rides translucides. Les bacs à sable étaient vides, plus personne n’y jouait. Le manège avait été fermé, on ne savait plus depuis combien de temps, combien de mois sous la lourde bâche qui recouvrait le chapiteau et les chevaux de bois peints.  Sous le ciel blanc, la masse du piédestal aux vautours apparaissait plus puissante, plus sombre ; quelque chose de la statue épousait la sévérité du lieu. Veilleurs des années qui fuient, ils étaient restés là, leur posture ramassée appelant un essor impossible.  Enfant, j’imaginai qu’à force de scruter le vide de leur yeux de pierre, ils allaient déployer leur envergure de géant, et partir ainsi, défiant l’impossibilité des rêves, captés par les hauteurs, appelés dans les lointains par la chasse des grands prédateurs. Mais l’âge avait travaillé sa matière brute, et maintenant, je ne vis qu’une lourde sculpture, d’une dimension imposante certes, mais au charme surannée qui n’agit plus sur la conscience de l’adulte.

III

Le square des Batignolles vibrait de sa plaine renaissance. Les travaux de rénovation des aires plantées et de leur sentier enfin achevés, de nouvelles aires florales réinventaient le parc. Des essences qu’on ne connaissaient pas, d’origine exotiques, chargées de tons et de couleurs, avaient remplacé celles plus conventionnelles qui avaient habitué les regards des promeneurs depuis si longtemps, depuis le temps d’Alphand au moins. J’empruntai les chemins dont le tracé, s’il était le même, sous des prunus fleuris, étaient à présent bordé de massifs de dahlias et de trémières. Des nuées de trèfles sauvages flottaient sur les pelouses, comme un air de liberté dans l’ordre de la Ville. Je vis même, dans l’ombrage du platane, pointer des pieds de muguet. Autour du vaste plan d’eau, les enfants couraient sans l’idée d’une destination, sous la seule impulsion de leur joie et de leur jeu. Je m’imaginai un fils, en culotte courte, zigzaguant avec les autres. Et son rire de cristal, sonnant au milieu des autres. La masse sombre de la statue aux vautours, inaltérable aux travaux et aux années, les veillaient, comme des gardiens sauvages et prodigieux. Il me sembla alors, par-dessus le sol tremblant , les voir bouger.

IV.

Le square des Batignolles tremblait sous la chaleur. Le long des ruisseaux bruissant dans la verdure affaiblie, des bernaches attendaient la lointaine automne pour partir vers le Sud. Les pelouses étaient en souffrance. Marchant entre les allées, je savourai le halo de très faible fraicheur que les eaux exhalaient, à condition d’en rester très proches. Comme j’allai vers la rougeur si fragile d’un coquelicot, je vis des abeilles qui tournoyaient pour façonner un petit nuage vivant. Dans les bacs à sable, on était studieux. Pas un éclat de voix. Les enfants concentrés. Sur l’étang accablé de soleil, les libellules en tout sens zébraient la lumière entre les joncs. Mais dominant de leur masse noire le plan d’eau vert et or, les grands vautours de pierre anthracite attendaient, le regard fixe, un souffle d’air, un frisson sur l’eau, un rayon entre deux nuages, pour enfin après un siècle de patience et de stupeur minérale, ouvrir leurs ailes de géants et gagner le royaume promis où ils tutoieraient le soleil.

V

Je suis au square des Batignolles. Les ruisseaux sont immobiles, les pelouses enneigées. Les rochers stratifiés semblent flotter au ras du sol. Des arbres morts à peine plus hauts que les hommes ont les yeux verts. Ils regardent vers les hauteurs. Les hauteurs où les nuages givrés en glissant s’échangent et se confondent. Où sont les enfants qui peuplaient le square jadis ? Je lève la tête vers les nuages, et bien que heurtés par la lumière, mes yeux distinguent quatre points noirs qui d’abord distincts les uns des autres, se rapprochent en tournoyant, immobiles depuis leur altitude, puis, d’un lent mouvement en virages convergents, descendent avec lenteur en grossissant si bien qu’on distingue peu à peu leur forme, et de larges rémiges qui déployées dans le soleil, tremblent à peine pour accélérer le vol, ce vol qui les porte vers le sol où je suis, où j’attends, quand leur forme se distingue assez pour que je reconnaisse au bout de leur course de grands oiseaux sombres, ces vautours gardiens des secrets de mon enfance, qui, si proches à présent et parvenus au terme de leur vol en descente, se posent les ailes déployées sur la grande roche noire de basalte, au centre de l’étang, et reprennent la pose que Monard leur a assignée il y a un siècle. Soudain, il fait froid, et comme les grands rapaces s’ébrouent encore pour réchauffer leur ailes de géants dans un éblouissement de gouttelettes , le soleil d’hiver disparaît, le manège s’anime et tourne, et l’enfance est revenue, j’ai six ans. Les grands oiseaux se sont figés à nouveau dans leur pierre. Je cherche et regarde autour de moi, je suis seul dans le parc. Dehors, c’est l’été. Une voix lointaine sonne alors, « Allez, on y va »…Je me suis bien amusé sur le manège. C’est la silhouette droite de mon grand-père. Le petit garçon met sa main dans la sienne, et on s’en va. Je m’éveille et tout s’en va. Plus rien n’est gravé, et toutes les années sont parties. Je suis devenu un vieil homme, qui demain, retournera au square des Batignolles.

©hervéhulin2025

Don Quichotte n’en finit pas d’interroger notre conscience littéraire occidentale. Le titre même de ce roman sonne comme un incipit, qui appelle bien des questions et des idées. Alors, une fois Quichotte mort, il se passe quoi, maintenant?

À la mort de Don Quichotte n’est pas une suite directe du chef-d’œuvre de Cervantès, mais une exploration subtile et mélancolique de ses répercussions. Le roman commence à la mort du Chevalier à la Triste Figure, mort évoquée mais non décrite.  Son neveu, un jeune homme pragmatique et désintéressé par les extravagances de son oncle, hérite de ses biens, dont une bibliothèque immense et des carnets de notes. De ses notes, partent les considérations et interrogations du roman, et le récit alterne entre la narration du neveu et la lecture de ces carnets. Ces derniers révèlent un Don Quichotte post-aventure, un homme revenu à la raison, déçu et las,  confronté à l’amertume et au vide. Il ne se remet pas de l’abandon de ses illusions et se questionne sur le sens de sa vie et de ses combats. Il tente de consigner ses souvenirs et de trouver un sens à son héritage. Il n’y parvient pas vraiment d’ailleurs. Parallèlement, le neveu, d’abord sceptique, se laisse peu à peu imprégner par l’imaginaire de son oncle: la lecture des carnets agit comme une révélation. Il découvre non seulement les aventures fantastiques et burlesques, mais aussi les doutes, les peurs et la fragilité de Don Quichotte. Bouleversé par la profondeur et la noblesse de cet homme qu’il a toujours considéré comme fou, il devient comme nous, lecteurs séculaires de ce chef d’œuvre: fascinés définitivement.

Le roman se termine sur une note douce-amère : le neveu, transformé par cette lecture, décide de ne pas abandonner l’héritage de son oncle. Il ne deviendra pas un chevalier errant, mais il comprend que l’idéalisme, même vaincu, a une valeur inestimable et qu’il faut le préserver. Il se donne pour mission de conserver la mémoire de Don Quichotte.

Le roman de Tapiello est une méditation sur la manière dont les grandes figures et les idées se transmettent à travers les générations. Ce n’est pas un hasard ou simple fantasmagorie de salon si Quichotte nous absorbe autant depuis sa publication. Souvent parasité par l’épisode mineur des moulins -il y a mieux dans le roman- ce monument, contemporain du « être ou ne pas être » shakespearien continue d’interroger l’ambivalence de l’âme occidentale. De ce point de vue, et en juste continuité de la morale de l’oeuvre, le neveu qu’invente Tapiello incarne la rationalité et le pragmatisme du monde moderne. Il est confronté à l’héritage d’un passé qui lui semble absurde. C’est par la littérature, la lecture des carnets, que se fait la transmission. L’œuvre de Don Quichotte, au-delà de ses combats, devient un testament de l’imagination et de la foi en des idéaux. Tapiello souligne le pouvoir de la littérature à façonner les consciences et à maintenir vivantes des utopies. De ce point de vue, l’écriture de Tapiello est un hommage subtil à celle de Cervantès. Il utilise le pastiche pour se glisser dans la peau de Don Quichotte et explorer son intériorité. Le style est à la fois fidèle et moderne, conservant une certaine solennité et une élégance classique tout en y ajoutant une sensibilité contemporaine. Cette approche permet de revisiter le mythe sans le dénaturer, en l’enrichissant d’une nouvelle dimension psychologique. Pour autant, ce roman sur le roman est une interrogation sur le pouvoir intime de la littérature.  Ce neveu lecteur/critique/ auteur incarne cette société moderne  – la nôtre, société des réseaux sociaux et de l’obsession du conflit critique -où la poésie, le rêve et l’idéalisme semblent avoir disparu au profit de l’urgence d’un matérialisme froid. Don Quichotte, même à la fin de sa vie, même mort et légendaire, se bat encore contre ce vide.  Le roman de Tapiello est une plaidoirie pour la cause littéraire, contre la discontinuité du monde.

Ce qui fait la richesse du roman, malgré un style un peu linéaire, et assez peu imaginatif, c’est cette nouvelle facette de la « folie » Don Quichotte. Elle n’est plus seulement une aberration comique, mais une manière de conquérir un monde intérieur qui ne demande qu’à être partagé. Et tout le reste est indigne de l’âme. Tapiello fait de Don Quichotte un personnage encore plus tragique, non plus dans sa folie, mais dans sa lucidité finale. La folie était une protection contre un monde trop petit. Mais ça, ne le savions-nous pas déjà?

Andrès Tapiello. A la mort de Don Quichotte. Traduit de l’espagnol par  Alice Don. Edition 10 18 (Denoël) . 455 pages.

Eh bien, Eurypyle, êtes-vous donc avec nous ce soir, quand donc repartez-vous vers le sud, viendrez-vous visiter votre père cet hiver, serez-vous de retour de voyage avant le mois de mai, vous verra-t-on à nouveau à la foire, au stade, au colloque, avant que vous ne repartiez à Paris, et y retrouverez-vous peut-être vos deux filles, au moins pour les fêtes ? Celles-ci sont devenues belles et grandes, la première est en médecine, la seconde vient d’avoir son baccalauréat. En fait, non, cela est passé déjà, à présent la seconde est mariée, comme votre ex-épouse l’est à nouveau d’ailleurs, et l’aînée vient de divorcer, elle aura la garde des deux enfants. Ceux-ci sont déjà à l’école, et même, comme cela avance, au collège, voyez-vous. La maison de Montmorency, dites-vous ? Mais plus personne n’y va, elle ne vous appartient plus, vous aviez bien remarqué qu’elle a été vendue à la disparition de votre mère, cela est signé depuis six ans maintenant. Votre chat aussi est mort, depuis bientôt deux ans. Voilà pourquoi vous ne le retrouverez pas dans le salon ce soir. Ne le saviez-vous pas ?  Mais que savez-vous, Eurypyle, que regardez-vous autour de vous, pour ne vous occuper ainsi que de votre personne, et ne rien voir de cette destinée qui n’a cure de vos petits sujets, et ne cesse son cheminement ? Le tir de départ a été donné, et vous l’avez manqué.

©hervéhulin

Cliton est homme de notre temps. Il s’exalte tout seul sur ces estrades numériques où la foule anonyme s’agite et s’admire . Il y dépense des heures précieuses, non à méditer sur la vérité ni guérir de ses erreurs. Mais à s’exalter d’être présent. Ses heures, on le sait, sont commandées par le flux incessant des notifications, ces petits tintements de vanité qui lui rappellent, qu’il existe aux yeux d’autrui. Il aime dans ce moderne miroir se voir comme un esprit lumineux, et s’entendre comme une voix majeure . Sait-il qu’il n’est qu’un reflet, qu’un écho ?

Voyez-le, il s’indigne avec sincérité de cette injustice lointaine dont il ne connait que la moitié des faits, avalant les imprécations d’autrui. Ce n’est pas par malice, croyez-le. Mais par désir et comme l’envie d’être vu et invisible en même temps. C’est là tout son courage, et son engagement est ne proportion de son courage. Il est bon de s’indigner dans la foule abstraite. Demain, une autre cause, un autre scandale captivera sa passion. Celle d’hier sera oubliée, et rejoindra les autres chimères.

Cliton, vif et naïf, tend l’oreille aux flatteries, écoute les masques et les pantins. Il dit tout sans y penser de ses désirs, ses remords aussi, offrant matière à ceux qui cherchent toute la journée à nuire. Sa réputation, se consume alors, à la merci d’une rumeur,  d’une image d’un mot et voilà un mensonge habilement tissé qui l’emporte. Nul ne lui en voudra. Cliton n’est pas seul dans ces millions de Cliton.

Le silence, la réflexion, la conversation ont cédé la place aux exclamations et aux invectives . Croyant chaque jour devenir plus libre, il s’est s’enchaîné à l’immatérielle multitude. Il a renoncé à des visages et leurs joies simples, à ces peines authentiques qui vous forgent le cœur. Il n’est qu’un mot qui s’est perdu dans le tumulte du vide. Qui donc dans ce chaos savant, entendra la peine de Cliton ?

Indice conoscopique:9/10.

Donald T. Duck, président des Etats-Unis:

« Il y a beaucoup de gens qui disent qu’ils veulent un dictateur.  »

On ne sait pas qui sont ces beaucoup de gens, mais il y a encore plus de gens qui disent qu’ils voudraient que Trump se taise, qu’il s’en aille, qu’il n’ait jamais été élu, qu’il disparaisse, qu’il n’ait jamais existé, et que la terre soit libre une fois pour toute de ce cauchemar qui s’appelle Donald. J. Trump junior.

Mais Trump ne les entend pas, comme c’est curieux.

 

Un enfant pleure à voix forte, tout seul au coin de la rue, à un feu rouge, parmi les passants aveugles. Sans parents, sans attention. Que fait-il là ? N’y pensez pas.  : son malheur est l’occasion d’un jeu. Pour Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène, qui sont ensoirée ce moment-là, et qui observent de la fenêtre, pourquoi est-il là ? Chacun doit trouver une réponse. Alcippe dit : il est là parce que ses parents sont en situation irrégulière, ils ont la peau brune et cheveux crépus. La police les a saisis dans la rue pour les expulser et mettre dans un avion, les envoyer très loin, dans un désert, à des milliers de kilomètres de là. Mais les policiers, trop empressés de leur devoir, n’ont pas vu l’enfant qui reste là ,seul et abandonné soudain. Très bien, disent les trois autres, ça fait vrai. Elmire, elle, dit plutôt ceci. Cet enfant est là parce que ses parents l’y ont emmené. A ce coin de rue, qu’ils avaient repéré depuis un moment. Pour s’en débarrasser. Il est méchant, il est laid. Il est violent avec ses frères et sœurs, avec son père, avec son grand-père. Il n’en peuvent plus. Ils n’ont plus besoin de lui. D’ailleurs ils sont pauvres. Il restera toujours seul. Il comprend son malheur, il pleure, c’est de sa faute, point. Excellent, disent les trois autres, on applaudit. Theomas, maintenant doit jouer. L’enfant est là parce qu’il ne supporte plus ses repas du dimanche bourgeois. Ces repas épais qui n’en finissent pas avec des oncles et des tantes qui ne le reconnaissent jamais, ne le voient pas, ne lui parlent pas. Ses parents sont indifférents. Il s’est enfui. Loin de ces dimanches mornes. Trop loin. Et là il s’est perdu. Il s’aperçoit qu’il ne pourra plus rentrer chez lui et personne ne viendra le chercher parce qu’on ne l’aime pas assez pour ça, point. C’est bien fait, dit-on, et on rit. Dorimène propose plutôt ceci. Cet enfant était heureux, satisfait de tout, jusqu’à aujourd’hui, il est sorti faire un tour sur sa trottinette, se promener, profitant de ce beau dimanche. Des enfants, plus méchants, plus grands, que lui, l’ont agressé, ont volé sa trottinette et ses chaussures, lui ont donné des coups et maintenant il reste là tout seul. Il vient à ce feu rouge de découvrir le vrai monde. Et il est malheureux. Pas mal, et c’est bien dit, répondent les amis. Moins cruel peut-être, mais c’est subtil. On vote , toujours de belle humeur, et Alcippe est vainqueur. Mais ne vous leurrez pas. Alcippe, Elmire, Theomas, et Dorimène referment la fenêtre et reprennent un verre. C’est un jeu peut-être… Mais il y a bel et bien un enfant qui pleure au feu rouge, quand ses pleurs indifférent.  Ainsi est notre monde. Le malheur des uns fait trop souvent le jeu des autres. Mais prenez garde, joueurs satisfaits. J’ai bien dit: »trop souvent ».

Philarète est de ces gens qui vivent comme sur une pointe.  Son cœur si délicat à l’excès, comme une porcelaine fine, se brise à la moindre remarque. Ce n’est pas une mauvaise personne. Mais prompt à se sentir atteint par un mot, un regard même, il ne sait endurer un point de vue qui s’écarte du sien. Que l’on ose seulement lui suggérer un manquement si léger soit-il dans sa conduite ou son jugement, ce n’est pas un point de vue qu’il entend, mais un trait empoisonné destiné à l’abattre.

À l’ami qui, par sincère affection, lui expose le soupçon d’un défaut, effleure l’idée d’exposer l’hypothèse de la possibilité d’un tort, il répond par le silence glacial. Que cet ami réitère avec la prudence de ton et de verbe d’un ambassadeur, Philarète hausse le ton et l’apostrophe ; il voit alors de la malice et de la jalousie. Ou plus souvent, de l’ignorance. « ceci n’est pas de l’amitié » dit il de ce qui cherche à l’humilier.

Au salon, il déroule une anecdote ; voici qu’un convive, sans malice, ose corriger un détail . Mais un détail minuscule : Philarète se sent publiquement bafoué. Son visage pâlit, il se retire dans un silence hostile, ruminant l’offense. « C’est un envieux, » murmure-t-il à qui veut l’entendre, « il ne supporte pas que l’on brille plus que lui. » L’infortuné correcteur, inconscient de son crime, se voit éradiqué de la liste d’invités, dédaigné lors des rencontres fortuites, rejeté avec froideur.

Au travail, son intolérance est un obstacle à toute communauté. Les talents s’éloignent de lui, préférant la reconnaissance ailleurs à la dispute perpétuelle. Un collègue qui, par devoir, ou par profession, lui signale une erreur, sera aussitôt rangé parmi ses ennemis : Philarète jamais ne pardonne l’affront public. Et que personne ne vienne lui dire qu’il ne s’agit pas d’agression mais de bon sens. Ce sera la foudre. Son supérieur suggère-t-il un autre cheminement? Philarète y voit une remise en question  « Cherchez-vous à me donner des leçons ? » réplique-t-il avec hauteur,  » vous doutez donc de mes compétences, je l’ai bien compris! ». La proposition est balayée, et se change, dès le lendemain, en une lettre  de mutation. Toujours il aura été désolé de n’être qu’entouré d’incompétence. De toute façon, sa conviction est gravée que tous ses employeurs sont indignes, un amas de médiocrités sous lequel jamais, lui, ne s’inclinera.

On l’aura compris. Face à celui des autres, l’esprit de Philarète est comme ces nuages étrangers qui sitôt en friction les uns contre les autres, produisent de l’électricité et de l’orage. Sa maison, jadis ouverte aux rires et aux conversations légères, se vide peu à peu de ces visages familiers : ceux qui l’aimèrent, ou du moins s’en approchèrent, ont fini par le fuir, las de marcher sur ses œufs de porcelaine. En allés ses amis, puis son épouse aussi, puis son propre fils. Persuadé que le monde entier ne l’aura pas compris, il ne voit plus que deux catégories au genre humain dans son entier : les tricheurs et leurs victimes. Lui, très au-dessus, les contemple et juge. Il reste un aigle sur son pic.

Il s’éteint enfin, seul.  la bouche pleine d’amertume et le cœur rempli d’incompréhension. Jamais il n’aura deviné que sa dignité, ce rempart qu’il croyait infranchissable contre l’offense, fut en réalité la prison qui lui ravit l’affection des hommes. Le plus grand malheur de Philarète fut de ne jamais s’être compris lui-même.

Connaissez-vous Climène, qui est fort engagée dans la cause des femmes ? Cet engagement pourrait être  autre, mais elle y consacre bien du temps et de l’énergie et ce courage recueille bien des gratitudes. La tâche ne lui est pas facile, même encore de nos jours. Combien de ses concitoyens et concitoyennes la louent chaque jour de cette action ? Ne les comptez pas, vous y passeriez des nuits. Mais vous ignorez peut-être que Climène déteste Antonia, qui est jeune et le ferait savoir; elle est jalouse d’Astérie, qui est riche et s’en trouverait très orgueilleuse ; elle en veut à Ismène, dont elle dit qu’elle médit de tous et toutes ; et Nérine l’exaspère, qui serait si vaine avec ses changements de mode et, tout simplement par sa réputation ; quant à Thaïs, évitez de lui en parler, vous la rendriez furieuse, mais personne ne saura vous dire pourquoi. Climène, de toutes celles-ci et bien d’autres est très irritée. Finalement, Climène, dira-t-on, exemplaire dans sa cause et condamnable dans ses humeurs, déteste toutes celles qu’elle reconnait de son sexe, et croyant servir les femmes, reproduit les défauts de bien des hommes. Ils sont bien nombreux, ceux attachés au genre humain mais qui détestent leur voisin et la race ou la religion ou le sexe qu’on lui prête. Il est juste de vouloir défendre la vertu; mais sans guérir soi-même de ses vices, on nourrit  la cause contraire.

 

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Artémon et Artémise ont réalisé de grands efforts pour acquérir leur propriété ; c’est le rêve d’une maison à soi qui à guidé les pas de leur couple si aimant depuis des années. Avec un jardin autour. Quoi de plus légitime, disaient-ils, que de donner ainsi un sens à son travail ? Regardant autour d’eux, ils virent bien qu’ils n’étaient pas les seuls à remuer ce rêve. Sans être riches pourtant. Mais qu’ils étaient bien plus résolus que d’autres à ce dessein.

Alors ils ont beaucoup travaillé, cumulant les heures sans compter de l’aube à la tombée de la nuit ; ils se sont privés de vacances. Et de loisirs. Ils ont accumulé un petit tas d’argent, jour après jour, pendant des années. Ils ont fait des emprunts ambitieux, sans peur des intérêts. A rembourser pour des siècles d’intérêts. Ils se sont épuisés pour la bonne cause dans des temps de transports intersidéraux chaque matin pour aller au travail et chaque soir pour en revenir; car sans fortune,  n’achète-t-on pas que loin des villes où on travaille? Et il n’y a pas de jardin dans les concentrations urbaines. Ils ont bien vite renoncé à toute sorte de progéniture, trop coûteuse au vu des intérêts dus.

Puis, un jour, enfin, ils ont pu acheter leur bien, modeste certes, mais tant désiré et à eux pour de vrai. Le notaire les a félicité. Ainsi, chaque matin dans leur vie de labeur, Artémon et Artémise purent se dirent avec joie « Nous sommes propriétaires » ; et bien des gens disaient d’eux : « Ce sont des propriétaires ». Mais après tant d’effort et d’ardeur, quand tous les fruits en ont pu être cueillis, n’ayant point d’héritier à cette noble cause, il fut grand temps, comme l’âge ne les avait pas attendus selon leur caprice et qu’il faut, propriétaire ou non, mourir un jour,  de céder leur patrimoine à la République.

©hervéhulin2025.

Donnez à un peuple malheureux un passé chimérique qui lui invente une gloire et un bonheur antique ; Goebbels clamait que la race allemande avait inventé l’écriture et la science dix millénaires avant le reste de l’humanité ; Staline que les plus pauvres du peuple avait repoussé à mains nues les hordes napoléoniennes. Trump que les voitures américaines sont merveilleuses. N’hésitez pas à affirmer encore et encore que c’est vrai, sans jamais dévier vers l’analyse ou la contradiction,  et qu’on nous a trop longtemps caché toutes ces belles choses. Qu’il est temps de se reprendre…Continuez ainsi, sans craindre de forcer dans la chimère :  que Pétain à vraiment protégé les juifs, que Vercingétorix était français, que la France par sa grandeur a jadis plus servi que dominé les africains. Laissez infuser dans les réseaux, contournez les universitaires et les savants, tout au plus dites que ce sont des ennemis de la vérité car ils ne connaissent rien au peuple. Donnez tout cela à voix forte à ce peuple malheureux, il oubliera vite son désarroi, et, pourvu que vous le flattiez,  sera à vos ordres et définitivement résolu à votre empire.

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Hermippe est attentif à la dépense. Il sait en réguler le flux avec presqu’autant de sagesse que le regretté Colbert. De son ménage il n’ignore rien des nécessités et des oisivetés ; mais il en sait ajuster les calculs aux ressources réelles. Il sait très bien comment, de ce qu’on dispose avec près de cent, il est possible de l’obtenir avec seulement quatre-vingt dix. Et s’il est possible de réduire utilement à quatre-vingt dix, alors à quatre-vingt, cela devient avec un minimum d’effort, encore possible, de sorte que soixante-dix est alors à portée. Preuve est faite qu’il n’était point besoin de cent…La ligne est ainsi tracée. Tout ceci n’est que de la bonne mathématique. L’exemple en est simple : rien n’est plus raisonnable que de partager un pain pour la famille quand on en usait deux à chaque repas. Et on verra bien que personne ne meurt de faim, mais bien au contraire, gagne en silhouette et en bonne santé, protégé des excès et des tentations. Mais où donc Hermippe a-t-il puisé la leçon d’une si éblouissante sagesse ? D’évidence, sur l’économie qui guide la conduite de l’État depuis la moitié d’un siècle. Celle-là même qui a permis à tant de citoyens de maigrir et se retrouver nus grâce aux ressorts modernes de la république, qu’ils pourront brader au premier démagogue qui leur fera la promesse d’un second pain et d’un peu de gras.

©hervéhulin2025

I

Les paysages ont une vie, qui sont toujours plus patients que notre regard. En Afrique, à l’Est, dans les aires sauvages, ils peuvent étirer le temps ou le suspendre par la seule magie de la lumière ou de la perspective. Nous sommes assujettis à leurs distances, leurs reliefs, leurs mystères, nous réjouissant de leur caprices sans comprendre leurs messages.

La journée finissait sur ce côté de la rivière Izawa. Plus haut dans la lumière à peine déclinante, s’étiraient les rôniers. Certains, détrempés par les pluies violentes de la saison précédente, puis tourmentés par la sècheresse, y avait laissé leur palmes et leur troncs sans tête se dressaient, fantômes immobiles sur le ciel blanc. A ce moment initial de la saison sèche, la rivière s’était peu à peu immobilisée et ne montrait plus que quelques lacets entre les sables, le courant s’était perdu sous des lignes de roseaux jaunis. Les branches tourmentées des acacias veinaient d’anthracite le bas du ciel. Loin derrière, par-delà le rivage opposé, on devinait la savane tremblante, écrasée de chaleur ; là-bas, dans ces étendues sans repères et les marais, loin du regard, des peuples de mammifères sauvages s’estompaient dans les herbes et les taillis . Sur la pente d’argile, trois impalas broutaient en silence, détendus. Et au sommet d’un arbre à fièvre, un aigle pêcheur comme un fragment de damier, gardait la pose verticale du guetteur..

Les ombres s’allongeant sur la blancheur du sable, les formes allaient bientôt changer, et l’habitude de leur lignes imprimées depuis le matin se perdre pour devenir autre chose. Bientôt, avec le soir, puis la nuit renaissante, une vaste rumeur allait emplir l’immensité du paysage, sur toute l’étendue de la réserve ; des sons d’insectes et de batraciens invisibles, appelant l’obscurité de toute l’énergie de leurs minuscules organes. Comme une brise infime se levait, une nuance indigo gagna doucement les palmes segmentées des doums. Un halcyon fila entre les roseaux, et de nouveau, tout devint immobile. Depuis des millénaires, chaque soir est ici une offrande au monde et au cœur des hommes absents qui perdus dans leurs nécessités lointaines, ignorent cette palpitation éternelle de l’univers.

On attendait, on guettait encore, l’affût avait commencé avant midi. À force de fixer le point sur l’autre rive, on avait presque mal à la tête ; suspendu en haut d’un piquet, un appât attendait, , un quartier de viande de chèvre, arrosé d’urine de babouin. Les pisteurs étaient restés en arrière, avec le véhicule.

Je commençais à douter de l’issue de la chasse. Je ne cessais pourtant pas de fixer l’appât. Cela faisait le troisième affût sans rien, les deux précédents avaient carrément fait chou blanc. A mes côtés, mon client restait nerveux, tout en jouant les nonchalants. Des semaines d’appâtage et de pistage, pour qu’un avocat notoire et riche de Boston, M. Donald Quin-Jones, vienne ici, après avoir acquitté trente mille dollars de séjours, de taxe, de permis de tuer, de billet d’avions, plus la prime au guide – Cinq mille dollars, je n’avais assurément pas à me plaindre – et plein de choses encore onéreuses, pour avérer le rêve de sa vie et tuer, tuer enfin un léopard. Il était d’un teint fort, sec de chair, maigre de visage, la cinquantaine sans plus. Il murmura vers moi– un tout petit volume sonore, mais trop fort encore et pour la cinquième fois au moins – il n’avait pas saisi ce que silence signifie dans la chasse au félin :

– Dites, … vous croyez qu’il viendra ?

– Soyez patient, Don. Surtout, ne parlons plus .

On avait déjà raté deux affuts la semaine dernière. Il n’avait pas pu ajuster l’animal, engagé dans les taillis, et avait laissé passer sa chance. La première fois, ça arrive… … Le second affut, avec un léopard bien positionné sur l’appât, le chasseur n’avait pas pu le cadrer, malgré la lunette. Il avait tiré quand même, au jugé c’est-à-dire n’importe où. Impact à cinq mètres de la cible, au mois…Comme ça, bravo, l’animal n’était pas près de revenir…Une autre tentative sur le premier emplacement, de nuit cette fois, avait encore fait chou-blanc. Or, la fin du forfait de séjour approchait, il restait deux jours.

Mon avocat-chasseur faisait semblant de ne pas être nerveux. Il tapotait sa crosse, sifflotait silencieusement. Depuis le début d’après-midi et les fortes chaleurs, de temps en temps, il épaulait pour ajuster on ne sait quoi dans le vide, comme ça, par pure contenance. Je lui avais bien dit quinze fois de cesser, la rumeur de cette mimique vaine suffisait à éloigner le gibier. Deux fois déjà, il avait armé puis désarmé sa culasse, comme ça, comme on se gratte le nez sans savoir pourquoi ; le claquement du métal avait fait fuir un vol de vanneaux la première fois, et la seconde fois, les impalas avait relevé la tête, s’étaient figés, dans notre direction ; puis, après de longues minutes, avaient repris leur pâture. Mais leur changement de posture avait suffi à alerter toute la faune à un mille alentour. Dans une zone de chasse, les animaux savent que le moindre son d’origine humaine est signal de danger. A la différence d’un parc national, dont la faune se sait en pleine sécurité. Et se montre à tout venant.

Mais c’était plus fort que lui, cette infime agitation. Il devait songer à tout ce qu’il avait mis, d’argent, de passion, d’espérance dans cette chasse dont il voyait l’accomplissement s’évanouir peu à peu dans la montée du soir. Il avait dû beaucoup en rêver, de ce moment, sans doute trop pour maîtriser l’adrénaline le moment venu. Je l’imaginais dans son cabinet, au milieu de piles de dossiers, dans des réunions fastidieuses, très techniques, ou même au tribunal, accroché au téléphone, maîtrisant assurément toute sorte de sujets contentieux, mais rêvant, rêvant toujours de grande chasse, et d’un trophée de légende…J’avais compris depuis plusieurs jours ; au vu de son comportement infantile avec son arme, Quin-Jones était un chasseur peu chevronné, et un tireur insuffisant : ce ne serait pas lui qui porterait l’atteinte mortelle. Le léopard, ça se joue sur un éclair et un seul tir. Ce serait moi.

Une heure encore passa, le ciel devenu presque rouge, quand soudain, claqua l’aboiement rauque d’un babouin. Immédiatement, les impalas filèrent en un éclair sur la gauche, et disparurent dans les taillis. Le regard de Donald était luisant.

– Soyez prêt, Don, lui murmurai-je. Et plus un bruit maintenant ». Par pitié, ajoutai-je en pensée…

Je l’entendis déglutir comme il leva son arme en direction du piquet d’appât. De la sueur perlait sur son front. Je visai moi aussi. Plus rien ne remuait nulle part, sous les palmiers doum, le long de la rive, dans le lit de la rivière, sur l’horizon derrière les arbres. Toute la Rungwa, tout l’univers , pétrifiée dans un silence minéral , convergeaient sur le cuisseau suspendu…

 – Il est là, Don. Tout près. ». J’entendais la respiration de mon avocat qui sifflait doucement. Du coin de l’œil, je vis le bout de son canon qui tremblait très légèrement. Il louperait certainement son tir, mais pas moi. Il avait dû aussi lire des livres, et se faire son film cent fois. C’est ainsi avec ce type de chasseur citadin, qui vient se ruiner pour tuer un fauve, dans un instant d’excitation fantasmé mille fois. C’est le guide de chasse qui tire en même temps, neuf fois sur dix, et qui fait mouche. Et plus tard, vieillissant, convaincu de sa propre gloire, notre chasseur raconterait pour la centième fois à ses petits-enfants, de son fauteuil de cuir anglais, un whisky vingt ans d’âge à la main, les pieds sur la peau du félin, comment il avait foudroyé d’une seule balle en plein cœur ce grand mâle léopard qui le chargeait au crépuscule.

Tout à coup, au-dessus de nous, il y eut un bruissement des feuillages : l’aigle pêcheur décolla de son arbre; battant à plein de toute son envergure, il s’éleva très vite sur un courant chaud, puis, fort de cette altitude facile, traça une grande courbe descendante vers le creux de la rivière, bascula ses serres en avant au moment d’effleurer l’eau, et dans un grand cri sur trois tons qui déchira le soir, arracha un poisson palpitant de la surface pour s’élever ensuite, toujours suivant la boucle de sa trajectoire, jusqu’à la cime qu’il avait quittée à peine quinze secondes avant. « Magnifique » pensai-je. « Magnifique, bravo » dit Quin-Jones à voix haute.

Mais quand on reprit, tout de suite, notre veille sur le point-léopard-attendu, ce fut un choc : le cuisseau avait disparu. Plus rien, zéro…Le cœur battant, je jumelai rapidement la zone. Son poteau était là, le cordeau aussi traînant dans le sable… On y distinguait nettement des traces du félin, très lisibles. Pas plus de trois foulées et cinq secondes lui avaient suffi pour emporter l’appât… Pendant qu’on avait les yeux en l’air. Mauvaise option, de regarder en l’air. C’était terminé.

Quin-Jones était hébété. La bouche ouverte, les yeux ronds, le souffle court et bruyant…

-C’est pas possible…Qu’est ce qui s’est passé ?

-Il nous a eu, Donald, c’est fini .

– Il peut revenir, peut-être ?

-Non – Qu’est-ce qu’on fait, alors, maintenant ?

A vrai dire, je ne sus pas trop quoi lui répondre dans l’immédiat. Le léopard, il ne reviendrait pas. Il savait qu’on était là, qu’on le guettait. En fait, c’est plutôt lui qui nous avait guetté…Il avait déjoué notre affût avec une maîtrise imprévisible. Ce pauvre avocat voyait son rêve s’évanouir. Il était près de pleurer, je le sentais ; l’humiliation était complète.

« -Écoutez, Donald, ce soir, c’est fini. La nuit vient dans quelques minutes. Pas question de suivre à la trace. Alors voilà ce qu’osn va faire. On retourne au camp, on prend un whisky, on revient demain, peut-être les aura-t-on, les traces. On suivra, on peut le retrouver s’il ne s’est pas trop déplacé. A l’approche, on va essayer ; on oublie les affûts. Une petite chance, mais il faut tenter ». Je ne sais pas si j’y croyais moi-même mais il me faisait un peu pitié.

On regagna le land cruiser. Les deux pisteurs, Richard, Melchie, des Tanzaniens, nous attendaient, déçus que tout leur travail accompli depuis des semaines eut été si facilement tourné en dérision par l’animal , maître du temps et de l’espace. Avant de passer aux affuts, et de mettre Quin-Jones sur les rails, ils avaient repéré sur toute la zone, identifié au moins quatre léopards, dont deux mâles, tracé leurs itinéraires, noté les comportements et les habitudes de déplacement, dépiauté des paquets de crottes pour reconnaître leurs prédations ; appâté sur une dizaine de sites. On avait ensuite isolé plusieurs bêtes, dont celui-ci, le dernier à tirer, un beau mâle environ huit ans, cent cinquante livres. Pisté pendant plusieurs jours encore, guetté à ses points d’eau habituels ; on l’avait aperçu, même, trois fois…Et là, il n’en restait plus qu’un fantôme. Sur la piste du retour, Quin-Jones était sombre. La nuit nous accueillit comme des vaincus. Elle nous gratifia d’une lourde averse, pour clamer la défaite et parfaire la sensation physique de l’échec.

Le lendemain, à l’aube encore tremblante, on fut de retour autour du piquet d’affût. La plus grosse partie du cuisseau avait été arrachée, ne restait que l’os, des fourmis avaient nettoyé le reste…Mais la pluie nocturne avait tassé le sable et effacé toutes les traces possibles. On pouvait deviner que notre félin était parti vers le nord, on s’engagea au jugé. Plus tard, un soleil pâle perça enfin les nuées, et les pisteurs s’enfoncèrent dans les arbrisseaux d’acacias, en scrutant le sol et le bas des troncs encore et encore. Ils se déplaçaient de long en large, en faisant des huit pour repérer des traces. Au bout d’une heure, Melchie poussa un gloussement de joie contenu ; un marquage de griffes très net sur une souche, puis une pelote de grattage sur une écorce, indiquaient un mouvement du félin vers le nord. A partir de là, les pisteurs marchèrent levant la tête et scrutant les branches. Une heure encore, pour trouver ce qu’on cherchait. A cinq mètres du sol, un reste de peau de chèvre pendouillait au travers d’une grosse branche, c’est tout ce qu’il restait.

– s’il a mangé, il doit dormir quelque part à présent. C’est pas perdu, il faut faire vite .

Mais la bête était partie, sans doute dès le milieu de la nuit. Toute la journée, il fallut cheminer dans les épineux, revenir sur les pas, gravir des côtes et des hauteurs, en redescendre sous les assauts incessants des taons et des moustiques ; on franchit à gué la rivière deux fois. Quin-Jones eut l’air un moment de retrouver son humeur, marchant dans l’eau jusqu’aux genoux, son fusil crânement en travers des épaules. Je l’entendis, toujours aussi gamin et se parlant à lui-même pour se donner du cœur, dire : « Quand j’étais jeune, j’ai voulu entrer dans les marines»…

La chaleur, comme la journée avançait, se faisait lourde, on était trempés. On leva un phacochère, surpris des koudous, une bande de babouins. On approcha des girafes. Mais impossible de retrouver une trace exploitable de notre animal. Alors on retourna sur nos pas, pour ne pas être surpris par la nuit, en fichant un pieu au sol et marquant des entailles aux arbres pour reprendre notre quête le lendemain. Et le lendemain, suivant nos propres traces, on repartit du point marqué ;sans plus de résultat d’abord: la matinée. Puis, Richard – notre second pisteur, qui suivait en lisière- trouva les traces. Assez nettes, un grand marquage de griffes sur une souche, puis une crotte, séchée, et enfin, et de là, des traces sur le sol sec, avec la marque des coussinets très visibles, qui filaient cette fois vers l’est. Mais leur message était fatal aux espérances de Quin-Jones – bien qu’il ne sût pas les lire, alors qu’il faisait mine de comprendre en regardant par terre. C’était un passage trop ancien. – au moins douze heures, peut-être seize. Et dans la direction du Parc national, dont la démarcation était toute proche. Et comme j’en avais marre, je fus direct :

– C’est fini, Donald, terminé. Il est passé dans le parc national. Intouchable, à présent. On rentre.

L’animal évanoui, la moitié de ma prime aussi, évidemment, le retour fut maussade. Mon client tirait une tête vraiment triste. Il se voyait revenir bredouille à son cabinet, lui qui avait dû seriner à ses associés qu’il reviendrait avec un trophée somptueux pour les épater comme des gosses. Que restait-il de cette ambition ? Il allait devoir se contenter de quelques antilopes, un koudou, un éland, peut-être l’hippotrague, à condition de trouver… Mais rien de comparable au prestige qu’occasionne la mort du léopard. Je lui expliquai que son forfait lui permettait encore de tuer plein d’animaux, des oiseaux aussi. La chasse c’est cela, un instant, un éclair, beaucoup d’instinct, de désir et de chance. Je voyais bien que son problème était creusé dans son amour propre, ça s’était joué à très peu de chose. Le cerveau avait eu un choix à faire, sur quatre secondes : regarder l’aigle pêcheur, ou continuer de fixer l’appât dans la lunette de tir. Sur la route, dans la chaleur de l’après-midi finissant, il se mit à parler sans cesse. Je ne l’écoutais pas vraiment, tout en opinant de la tête à ses propos inutiles. Mais je répondais machinalement, pour ne pas le laisser trop coincé face à lui-même.

-Vous savez, on a fait tout ce qui était possible, … Le léopard, c’est ce qui est le plus difficile … C’est un gibier exceptionnel … Le temps, l’espace, il les tient dans sa gueule. Et nous on attend, pour presser la détente, qu’il veuille bien se livrer. Voilà, vous ne devez pas vous en vouloir. Pas démérité etc

Mais il n’arrêtait pas de parler, et se plaindre, comme une sorte de bruit de fond accompagnant celui du moteur. Tenter un nouvel affut, cela voulait dire non seulement une nouvelle autorisation, mais surtout repérer un autre léopard qui soit prélevable, et rien ne garantissait d’en attirer un, surtout dans le délai qui reste, ou à moins de renouveler la durée du séjour, en ce cas au prix fort. On repartait pour douze-mille dollars au moins, et deux semaines.

On s’arrêta alors au bord de la rivière pour regarder une famille d’éléphants à la baignade. C’est toujours un spectacle, les éléphants. A eux seuls, ils sont le spectacle de la terre, sa force et sa fidélité, arpentant les paysages de leur pas lent. Quelque soient les tourbillons du monde, la folie des hommes, ils sont debouts et calmes. La matriarche restait sur le bord, stature dominante, elle observait son groupe : quatre femelles dans l’eau jusqu’aux genoux, et quatre petits, dont un même tout-petit, faisant les pitres en s’éclaboussant. Un pluvier tressautait et battait des ailes pour effrayer les géants, et protéger son nid. Quin-Jones fixait la scène, sans rien dire, la bouche semi-ouverte. Il dit alors :

– D’une certaine façon, c’est un peu dommage, ces histoires de permis, de taxes, toute cette administration des Tanzaniens ici ; ça serait plus simple si, voilà, on payait autant qu’on veut, on tirait sur ce qu’on voulait…Non ? tenez, là, les éléphants, au moins c’est gros, c’est lent. En tirant dans le tas, j’en aurais trois ou quatre… Imaginez ça…Là, ce serait autre chose. Une moisson de beaux trophées …

Moi, j’avais chaud. J’avais croisé mes bras sur le volant, le front appuyé dessus. J’avais envie de ne plus l’entendre. Je m’entendis lui dire :

– dites, Donald… un buffle, ça vous dirait ?

II

Cela faisait onze années que j’exerçais ce métier. Rien ne m’y destinait dans mes origines ou mon éducation, sauf une tenace et nébuleuse fascination depuis l’enfance. Le mot seul de Congo, porteur de tout un continent, soulevait en moi des vagues de rêveries, des flots d’images colorées. J’avais fait mes études de droit sans savoir pourquoi, comme une sorte de fil d’Ariane dans un labyrinthe. Mais ça ne mena nulle part, et sans trop y réfléchir, tant que j’étais encore jeune, je coupai le fil pour me retrouver vivant au cœur de cette Afrique, accompagnant des riches chasseurs payants très cher pour tuer des animaux magnifiques.

D’abord, j’étais parti faire de l’humanitaire comme on dit, au Sud Congo, après la guerre civile, puis en Tanzanie, dans la Kagera, où croupissaient en masse les réfugiés rwandais. Il y avait un camp très vaste, près de Bukoba. J’avais vu comment les gens tuaient pour se nourrir des bêtes de toutes sortes, des antilopes, des serpents, des pintades et même des singes.

Était-ce vraiment la vie que je voulais ? Quand je me rappelais l’existence chaotique de ces années -là, je frissonnais. Il n’y avait rien de beau dans ces journées accablantes. Elles étaient loin, les nuits burgondes et leur sillage de discours autocentrés sur des littératures imaginaires. J’étais pourtant satisfait alors de vivre ainsi, comme dénudé de tout besoin d’apparence, je n’aspirais alors à plus rien d’autre que faire ce pourquoi j’étais venu ici ; de l’aube au soir, donner à des êtres ruinés part le sort le peu qu’ils pouvaient encore attendre de la vie, et de l’état d’avancement de leur survie. En même temps, je m’interrogeai chaque jour sur ce qui m’avait amené ici. C’était une sorte de mystère, qui me charmait comme un fantôme familier qui devient indispensable pour épouser le contour languissant des nuits au Congo.

Aux abords des camps chaotiques, des marchés de viandes sauvages s’improvisaient, avec des essaims de gamins sans famille qui vendaient des tas de broutilles. Il y avait beaucoup de choses à faire, dans le dénuement massif de ces foules sales et hagardes ; de la violence partout, rien que dans la façon de se parler, se reconnaître, se tromper les uns les autres pour survivre encore un peu. Les enfants devenaient méchants, des vieillards mouraient. Les maladies rayonnaient, mais plus on agissait, plus la ligne du possible s’estompait. Mais il n’y avait pas que cela. Il y avait aussi des rires, et des complicités heureuses. Des moments de palabres innocentes fleurissaient ça et là, à l’ombre des toits de taules. C’était un bouillonnement et il fallait prendre la situation comme cela. Je m’y étais saturé de mauvaise humanité, ou plutôt de toutes sortes de travers de l’espèce, parmi les haines ethniques et les enfants soldats aux yeux rougis. Ainsi, j’avais fini par ressentir dans mon intimité un trouble persistant ; c’était léger comme un voile de gaze, mais persistant…Était-ce parce que je réalisai, flottant dans le tourbillon d’une organisation informe, les mêmes gestes et restai assujetti aux mêmes contraintes qui naguère avaient imprimé en moi ce désir de départ ? Ni le contact quotidien de ces enfants orphelins et toujours rieurs, ni la vue du malheur ordinaire qui décharnait l’humanité des gens vivants ici, ne pouvait cacher l’horizon que j’entrapercevais parfois, quand le soleil est à la verticale, derrière les barrières du camp et l’étendue des toits de tôles des abris. Il y avait donc toujours un là-bas inassouvi.

Au début de la saison des pluies, le ravitaillement devint de plus en plus rare, pour des raisons que seuls les dieux mineurs de la géopolitique connaissent, ou pas. Les camions des ONG ne vinrent plus que tous les trois jours, puis une fois par semaine. Et c’est des cargaisons plus légères qui étaient livrées. La tension se faisait sentir dans les comportements des gens, plus électriques, plus silencieux : c’était surtout ça qui était pesant, et alourdissait encore l’atmosphère du camp, car les voix joyeuses malgré tout, des palabres qui coloraient chaque jour la vie dans les allées géométriques entre les cabanons s’étaient tues, ou presque. On n’entendait plus guère que des éclats çà et là, rameutant les enfants ou disputant un seuil invisible entre deux misères. Alors qu’un matin, des camions de riz pénétrèrent dans le camp pour une distribution hebdomadaire un peu moins inconsistante que d’ordinaire, le drame qu’on pressentait dans l’air éclata. A peine les premières bâches soulevées, on n’avait même pas descendu les sacs, la foule déjà massée se pressa encore puis se déforma, se condensa, et comme une nuée d’orage éclate, lâchant sa pluie électrique, se dévora elle-même dans une vaste clameur, de haine et de malheur ; on s’attrapait, se frappait, on se déchirait…des hommes tabassaient d’autres hommes, ou des même des enfants, plus habiles à se faufiler, qui avaient déjà attrapé un sac. Une fois la fureur passée, et l’inexplicable colère de la masse contre elle-même retombée, ne restait qu’un spectacle de champs de bataille, et sa dévastation pour hanter le regard et bien après, la mémoire. La pluie revint soudain, pour accabler plus encore la scène. J’ai vu le corps d’une femme presque aplati, enfoncé dans le sol rouge, et le cadavre d’un enfant sans visage. On était tous là, les humanitaires, à pleurer le désastre, comme des enfants malheureux. L’humanité s’en était allée, l’animalité m’avait rattrapé. Fuir les hommes, se laisser capter par l’horizon loin derrière les taules, se dissoudre dans cet espace tremblant sous la chaleur une fois pour toute. C’était le meilleur avenir.

J’avais donc délaissé tout cela à la première opportunité, et mon sort avait glissé vers un autre versant de l’Afrique, le safari, et la chasse. La chasse plutôt que la vision, , ça payait mieux, et tout en flattant la pulsion de mort que je gardai depuis la Kagera, c’était la garantie d’une vie plus rare, plus solitaire avec ce monde sauvage. Un guide de safari français dans le besoin, rencontré auparavant dans un bar de Bukoba, recontacté, me voilà embauché, d’abord comme chauffeur, puis assistant au pistage et ainsi de suite et voilà tout, quelques années après ce cauchemar, le virage, négocié si facilement. Là, le virus avait pris et c’est ainsi. Les professionnels autour de moi avaient été étonnés, comme moi tout autant, de la facilité avec laquelle j’entrai dans ce métier si rare, comme je reconnaissais rapidement les traces, les trajectoires, comme je maîtrisai les comportements de tous les gibiers, et tout le reste. J’étais soudain libre, tout simplement. C’était un monde sans pareil, une sorte d’espace-temps originel où il était possible de vivre avec la lumière du matin ou du soir, en calant le battement de son cœur sur celui des rivières, des pluies et des soleils. Guider la chasse des autres, souvent idiots et toujours riches, c’était une sorte de fièvre dont on ne sait plus se passer. Des gens arrogants, presque toujours américains, avec des revenus incroyables, avocats, chirurgiens, politiques, dont les professions et l’argent sont malgré tout un simple moyen d ‘arriver aux fins de leur unique passion : tuer, un grand gibier dans cet univers qui leur est surnaturel. Mettre fin au vivant pour le mieux posséder, mais soudain tout petits face à la majesté des espèces à abattre.

La grande chasse permet de traverser les paysages, d’en dépasser les lignes, et d’en épouser la composition. En pistant le gibier, c’est la terre et ses ombres qui vous appellent, qui vous envoie ses signaux. L’esprit si concentré sur les détails de cet univers suit un fil magnétique qui scelle votre sort à la mort de l’animal. Chasser, c’est tuer, rien d’autre, et toute la terminologie qui tend à contourner les termes de la mort n’y feront rien ; on ne tue pas la bête, mais on prélève un gibier ; on ne parle pas de blessure, de plaie sanglante, mais d’atteinte ; jamais de trace sanglante qui permet de pister l’animal blessé, mais une passée dans le décor…On oublie son humanité et on s’en remet à une nature sauvage qui prend la main. Lors de la mise à mort d’un gibier, aussi royal soit-il, c’est l’Afrique tout entière qui vous juge. La barre est haute pour ces citadins qui paye très cher -mais vraiment très cher – leur montée d’adrénaline. Je n’étais pas sûr que mon avocat chasseur fût complètement à la hauteur de sa fantaisie.

III

– Attention, Donald… Si vous voulez tirer un buffle, on change de niveau. Je connais votre besoin d’adrénaline… Trouver un beau trophée dans le coin, ce n’est pas difficile, les troupeaux sont nombreux en cette saison. Donc, on va chercher, et on va tomber sur un troupeau…Puis on isole un mâle âgé, on en a par ici avec des trophées impressionnants, quatre ou cinq pieds d’empan. Mais le prélever, ça…La chasse du caffer n’est pas une plaisanterie. Il faut vous y préparer, je vais vous aider d’ailleurs, on est là pour ça. Mais ça va être très chaud

-Pas de problème… J’ai lu des articles, des milliers de livres, là-dessus… Il y a deux ans, il y a eu un spécial buffle dans OutDoor Life, ça m’a a scotché. C’est ok. Mais je suis l’élève et vous êtes le maître.

Il me semblait en fait, excité à nouveau comme un gamin, à l’idée de se confronter avec une force brute de la vie sauvage. Il avait déjà chassé des cerfs au Canada, et un ours noir, une fois. Mais ça, jamais. Il était resté dans les livres et les articles, il venait de le dire. Finalement, je ne le détestais pas , avec un peu de compassion. Il avait le mérite de suivre ses illusions. En fait, je ne sais toujours pas pourquoi, je le soupçonnais de vouloir rafler la gloire et des trophées, pas pour apaiser sa conscience ou poursuivre un ancien complexe, comme la plupart des chasseurs ; mais juste pour impressionner une lointaine dulcinée.

Le soir, au campement, après la douche et devant le feu de bois, on discuta un moment, avec un Aberlour, pour faciliter l’intimité. Ce procédé vaut ce qu’il vaut, mais un Aberlour bien ambré, sous le ciel ocre du soir, facilite parfois la relation avec des clients pénibles, ou lourdauds.

– Dites-moi, mon cher Don, qu’est-ce qui vous a fait venir ici ? Chez vous, on peut chasser plein d’animaux, sans trop de règlementation et tout ça… des ours , des mouflons, élans, wapitis… même des loups, à présent. Alors, la Tanzanie ?

Sa réponse me surprit, pas tout de suite , mais au fil du discours ; car c’était vraiment un discours… Il monologua longtemps, son enfance, plutôt aisée mais pas drôle, son père, avocat évidemment, très autoritaire, qui avait raté une carrière politique…Ses études, à Yale, évidemment aussi… Il aurait préféré Berkeley, y faire autre chose mais bon, le droit, une fois acquis, permet une vie facile. Puis, après le second whisky, sans glace ni eau, il me parla de sa vie, sa vie à lui… sa femme l’avait quitté, assez salement, parce qu’il n’’était jamais là, en tout cas c’est ce qu’il me dit…

-Voyez-vous, quand on est un avocat plutôt coté, il faut faire face aux sollicitations, les demandes clients arrivent de partout, on n’a plus de vie…. C’est comme ça, en Amérique.

J’avais toujours été un peu agacé de cette façon qu’ont les citoyens des Etats-Unis de nommer leur pays par le nom du continent, c’est assez prétentieux, mais naturel chez eux. Ensuite, il continua, non seulement à siffler mon whisky, mais à raconter sa vie… Il regrettait de ne pas avoir eu d’enfants.

– Ça aurait été tellement bien, même rien qu’un seul.

La nuit était descendue presque d’un seul coup, ou alors on n’avait pas remarqué sa progression, derrière le foisonnement du crépuscule. Le silence, malgré la clameur montante des grenouilles nocturnes, le silence  sur la savane et ses ombres accentuait sans effort notre connivence. En parlant de sa vie et ses volutes, Don fixait le feu d’un regard absent. C’était un regard étranger sur le monde, dont le rayon balayait avec une forme de légèreté l’intimité de la personne, avec la douceur d’un abandon qui précède le pardon. Car le feu était là, discret et puissant, mordant la nuit de sa force, dominant d’une flamme haute l’espace sauvage de sa présence. Empruntant chacun de ses mots à sa propre nostalgie, Don, en réalité, s’adressait au foyer rougeoyant dont l’odeur délicate de bois et de cendre caressait l’air tiède.

Puis, son discours obliqua vers des histoires plus sociales, ce fut un cortège de ses procès, ceux qu’il avait gagnés et comment il avait su argumenter, et plaider, et investiguer. Ce fut assez rébarbatif, ici, sous la magie nocturne de la contrée, cet exposé mais on voyait bien qu’il avait besoin, vraiment, d’être estimé. De qui donc, allez savoir derrière le rideau de sa réussite, mais d’être estimé.

– Et vous avez été réputé assez vite ? Comment c’est venu, dites-moi.

– Oh, il y a des affaires qui vous font plus de clairon que d’autres. Moi, ça a été surtout…

Il s’arrêta, songeur, puis reprit.

– Surtout cette histoire de gang… des Salvadoriens, sept immigrés clandestins, ils travaillaient dans des fermes du Nouveau Mexique. Accusés de trafics sauvages, prostitution, drogue, vous voyez ça… La police, le procureur, et même une partie de la presse, s’étaient déchaînés. Les flics les avaient tabassés en toute impunité. Bon, moi, je voyais des pauvres bougres à qui ont fait payer cher leur situation. C’était tendu et perdu d’avance. Mais il y eut un vice dans la procédure, un truc énorme, une signature dans l’acte d’accusation qui manquait. Je l’ai vu tout de suite. Ils ont été relaxés, libérés, et tout de suite, ont filé dans leur pays, on les a jamais revus. Voilà, la Justice, J majuscule. Et le fort sentiment du devoir, plus un orgueil de vainqueur., qui m’a collé la pêche pour la suite. J’avais trouvé le truc, la faille pour gagner. J’étais célèbre.

– Bravo ; C’est bien…

– Non, pas du tout. Ce ne fut pas bien du tout. La suite a montré que c’était vraiment un gang. Pas innocents du tout, mais des criminels, des vrais salauds. Leurs victimes se comptaient par dizaines. Leur chef avait pour nom Ginès, les autres le nommaient Pasamont, allez savoir pourquoi. Quand je leur ai demandé d’assister à une conférence de presse, pour mettre en scène leur innocence, leur libération, leur faire dire qu’ils pardonnaient à l’Amérique, ils ont refusé de se rendre à Washington, d’ailleurs ils avaient déjà regagné leur pays…Et moi, j’ai sauvé leurs têtes à ces sept-là, leurs têtes..  La justice, la vraie, elle joue à cache-cache des fois.

Là, il fallut parler un peu d’autre chose. D’autres affaires un peu moins déshonorantes. Du quotidien d’un avocat notoire à Boston, dans la partie civilisée des Etats-Unis. Enfin, au quatrième verre, comme la nuit était venue, les grillons frissonnant partout, sous les étoiles, il me livra le fin du fin. A l’abrupt, il se livra.

– Il y a …Une jeune auxiliaire…Quand je l’ai embauchée au cabinet, il y a un an, pour l’assistance et les archives, j’ai été tout de suite troublé. Même si elle a vingt-cinq ans de moins que moi. Donc, j’ai beaucoup travaillé avec elle, l’ai valorisée, tout ça…Je l’ai emmenée avec moi dans les rencontres avec les clients les plus importants… Elle est si jolie, évidemment…Si vous la voyiez, vous comprendriez vite…Elle fait de l’effet, ça c’est sûr. Vous savez, moi, quand j’ai des sentiments, je deviens tout de suite très délicat. C’est pas avec mes dossiers, l’inventaire de mes procès gagné que j’allais lui plaire…Une femme comme ça, il lui faut du charisme et de l’aventure.

Il n’avait cessé de contempler le feu en parlant. Ensuite, il regarda le fond de son verre, encore vide. J’avais deviné, il aurait pu se taire.

– Mais bon, je dois être trop vieux pour elle… Rien à faire.

Il fut grand temps de parler chasse à nouveau.

– Vous savez, Don, on peut prélever autre chose qu’un buffle, maintenant. Un éland, par exemple, c’est très grand et on a par ici de très beaux trophées. Des mâles qui font leur mille cinq cent livres. Un beau buste d’éland, avec ses cornes spiralées sur le mur de votre salon, au dessus de la cheminée – vous avez bien une grande cheminée, non? -ça impressionne. Et c’est plus facile à tirer, croyez-moi.

– non. non, dit-il. Un buffle, j’y tiens. C’est un sacré gibier.

– Bon, vous êtes un obstiné, n’est-ce pas? C’est une qualité de chasseur… Alors, un buffle. Je vais vous expliquer, Donald. Le buffle ne se tire qu’à l’approche, de très près, jamais à l’affût. À trente mètres, parfois cinquante au maximum. Dans un milieu de taillis, où il se réfugie dès qu’il se sait pisté. Et il le saura très vite. Votre visibilité pour un tir direct est donc gênée, c’est pour ça qu’il y va. C’est un combattant, un guerrier. Il se bat jusqu’au bout, et quand il charge, ce n’est pas pour intimider, ou dégager la voie. C’est pour tuer, et il ne lâche pas. Vous vous plongez dans la rivière, il vient vous chercher dans l’eau, il nagera s’il le faut. Vous grimpez à un arbre – surtout à ne pas faire – il attend en dessous le temps qu’il faut, ou il déterre les racines pour faire tomber l’arbre et vous avec ; vous courez en zig-zag, il anticipe et vous rattrape en ligne droite. Vous vous planquez dans les épineux, il les écrasera et vous trouvera. Ne vous fiez pas à sa masse, il va très vite…Donc, ne le manquez pas avec un premier tir, s’il est assez près, lui ne vous manquera pas.

– Bon, c’est vrai, c’est un sacré gibier… Dangereux, c’est clair…Mais c’est pas un peu exagéré, tout ça ? S’il y avait plein de morts, ça se saurait, non ?

– Donald…Il y a trois ans, en Zambie, un de vos compatriotes chasseur n’avait pas vraiment saisi tout ça, je ne sais pas comment, mais il a été tué. Un autre, il y a six ans, à Selous, s’est fait surprendre et il bouge maintenant en fauteuil roulant, vous voyez ? Cameroun, Gabon, plein d’autres…. Même en Australie, c’est arrivé aussi…Un buffle tiré doit être un buffle mort du premier coup et bien des confrères considèrent qu’il n’est dans cet état qu’une fois coupé en deux ou quatre et chargé dans le 4X4 ! La bête est d’une endurance inouïe et d’une agressivité dont vous n’avez pas idée, il ne tombe pas facilement. Bien des guides et des chasseurs ne sont plus là pour en parler ! Alors ?

Il écoutait avec des grands yeux ronds d’enfant sage.

– Je suis partant, dit-il, en fronçant les sourcils pour faire plus mâle.

«- Vous êtes partant, et bien c’est parti. Mais d’abord, on va utiliser le temps de la journée de demain, pour vous perfectionner au tir. Faut vous entraîner. Je vais vous donner aussi une autre arme. Votre calibre ne fait pas le poids. Il faudra vous familiariser avec. On prendra des balles semi-blindées, il faut au moins ça;

-Je ne suis pas mauvais tireur, mais si vous le dites

Je ne sais pas s’il était mauvais tireur, mais malgré ses déboires sentimentaux, son manque d’humilité me disait qu’il n’était pas bon chasseur. Je repris.

– Il faut le tirer quand il est immobile, et vous fixe de face. C’est le comportement habituel d’un buffle traqué. Il avance, s’arrête, se retourne, repart, voilà…Quand ce sera le moment, grosse adrénaline. Vous n’aurez droit qu’à un seul tir, comprenez bien. Bien sûr, moi et Melchie –il sera armé, cette fois- on sera là pour seconder votre tir au cas où. Il faut que l’animal soit bien de face. Et pas à plus de cinquante mètres, j’insiste. Viser l’œil, surtout. Droit ou gauche selon l’angle. On peut vous fournir un trépied. La balle devra traverser le bas du cerveau, et filer direct jusqu’au cœur. N’allez pas imaginer qu’en visant le cœur par le flanc, vous gagnerez. Vous savez, un buffle peut charger et poursuivre un bon moment avec deux balles dans le poitrail, ça ne le gêne pas.

– Je vois ça, oui ;

– C’est bien… Vous voyez ça… Vous me direz qu’on peut essayer de tirer sur le jarret, entre le sabot et le genou, sur les antérieurs. On casse la patte, il trébuche, et on tire au coeur. Mais vous aurez une visibilité restreinte pour ça. Et tirer sur une patte en mouvement, non… Surtout, surtout, ne le blessez pas, par pitié. Touché mais pas mort, lui n’en aura pas, de pitié. Compris ?

Je le vis rêveur, notre avocat. Il n’avait pas l’air inquiet, mais plutôt exalté intérieurement, embarqué dans une grande aventure de chevalerie. Son cœur battait fort.

– C’est exactement ce dont j’ai envie… ça c’est la chasse …

Les chasseurs ici tirent plus souvent leur fantasme intériorisé si longtemps, que l’animal pisté. Vous les collez à un buffle ou un léopard, en les traçant au millimètre, et ils ne voient que la chimère qu’ils poursuivent depuis tant d’années. Certains, je le sais, et le vois, sont un peu déçus quand ils ont pressé enfin la détente sur la bête ; on lit sur le visage un sentiment de tout-ça-pour-ça ? Mais par fierté, ils gardent cette émotion pour eux, ils en feront des récits en spirales ininterrompus une fois retournés chez eux. .

-Ensuite, il faudra tuer le mort, comme on dit. Lui donner un coup de grâce, tout près, quand il sera au sol, au cœur, même s’il est foudroyé .

« – C’est compris ».

Au moins, il était très accommodant, dès lors que son rêve n’était plus perturbé. On passa le lendemain à le faire s’entraîner au tir de précision, avec une arme plus lourde. Avec des exercices de concentration, de respiration. Il y avait des progrès, il avait bien des tirs un peu plus précis ; mais pas complètement au niveau attendu. L’instant serait redoutable.

Je lui dis alors qu’il faudrait trouver un mâle âgé ; les cornes sont moins larges et un peu usées parfois, avec un casque volumineux. Mais le gibier est alors plus lent, plus facile à ajuster. Souvent, vieux, les buffles deviennent un peu sourds. Les lions le savent bien.

Et alors, il me posa une question fatidique.

-Dites, c’est vrai que la langue de buffle, bien cuisinée, c’est fameux ?

IV

Le jour suivant donc, le dernier du séjour, sous un ciel lourd, on partit « au buffle». Le vent remuait lentement les ailes des palmiers rôniers. Quin-Jones était tout entier saisi dans son enchantement ; je voyais, à certains mouvements infimes sur son visage, ou des battements imperceptibles des sourcils, qu’il se faisait un film intérieur de l’aventure. Évidemment, il se racontait déjà ce qu’il allait raconter aux autres, ou la secrète dulcinée, pour exalter sa victoire.

On roula un peu, puis continuant à pied. La latérite était fraîche, ça sentait bien le matin frais. Don portait comme un flambeau son nouveau fusil, un 375 Ruger, vraiment adapté à ce puissant gibier, alors il se sentait conquérant, avec un machin comme ça dans les mains. Derrière, Melchie en portait un autre, et un trépied, au cas où. Silencieux en marchant, toujours, Melchie. On n’eut pas de difficulté à rencontrer un grand troupeau, soixante têtes au moins. Un groupe de trois mâles stationnait à l’écart, dont un avec des cornes très larges, joliment incurvées ; mais un autre sur sa droite, plus âgé, nettement, avec un trophée moins grand, nous fixait aussi. Ce serait un meilleur prélèvement, plus facile à tuer. Le troisième, trop éloigné dans les taillis.

Je lui chuchotais :

– Prélevons le plus vieux, Don… Sur la droite…Cornes avec moins d’empan… Mais un sacré volume… regardez le casque…Il sera plus lent, plus facile à l’approche. Et meilleure cible…ok ?

– Non. Je veux celui de gauche, là… Les grandes cornes. Bien plus beau.

– Vous êtes sûr ? Attention…Difficile…Je vous conseille le plus vieux, vraiment.

– Oui, je suis sûr. Absolument. Les grandes cornes. Trophée magnifique.

Bon, il avait l’air très résolu. Je pouvais lui refuser, mais je ne dis rien. Je pensai à notre conversation de la veille…Je me disais aussi que les deux autres bêtes suivraient toujours, il serait toujours temps, avec la fatigue de la trace, de tirer le plus vieux. Mais là, comme je ne m’y attendais pas, Melchie :

-Monsieur… S’il vous plaît. Monsieur…Ciblons le vieux buffle. C’est celui-là qu’il faut prélever. L’autre…Trop dangereux. C’est un rusé…

C’était étonnant qu’il s’en mêlât si directement, comme cela, sans prévenir. Pas son genre. Il dit ça tout doucement, très poli. Mais il avait sans doute peur. Il connaissait vraiment bien le gibier, Melchie.

– Alors, Don ? vous avez entendu? Vous dites quoi ?

– Je reste sur mon choix, le beau trophée. Il est à moi. On y va.

Plus lieu de discuter. Don était vraiment résolu…On engagea donc notre gibier, le pistage commença. Comme on l’approchait, très lentement, marchant pliés sous le niveau des arbrisseaux, l’animal comprit vite le danger, et s’éloigna au trot. La poursuite commença à petits pas, la bête se retournait de temps en temps pour nous fixer, puis tournait sur lui, reprenait son pas. Les deux autres buffles suivirent un temps à distance. Ils épaulaient leur pair…Puis ils disparurent, sans qu’on les vît partir. Je dissimulai ma surprise, mais cet écart n’arrangeait pas l’affaire. Pas de cible de repli possible, faudrait assurer le moment venu. L’animal continua son jeu. Parfois, notre gibier nous distançait, toujours à demi-caché derrière des arbustes, et juste ce qu’il faut pour qu’on augmente l’effort, sous la chaleur, et qu’on se rapproche en allongeant le pas. Il trottinait devant, puis stoppait à nouveau. Revenait en arrière ; ça faisait des cercles, ou des huit. Il nous attendait, pour exciter Donald, qui soufflait, et grimaçait…nous fixait, tête relevée, la nuque tendue les oreilles battantes, prêt au combat. Les herbes à présent plus très hautes exigeaient un pas plus physique ; on vit des babouins qui s’effaçaient en silence dans les acacias, comme déjà saisis par le drame qui se préparait ; notre gibier nous fatiguait, nous on ne lâchait rien … J’aurais pu faire cesser la traque à tout moment, mais je ne le fis pas. De temps à autre, on l’ajustait pour que Quin-Jones se fît la main, et s’habitue à la visée. Limiter le tremblement, maîtriser la respiration, tout ça.

Et on repartait, dans les pas de l’animal. Jusque-là, tout se déroula à peu près comme on devait l’imaginer. Je savais ce qu’il pensait, ce que pensent toujours ces chasseurs, qui ne sont pas chasseurs mais restent, avec un fusil Ruger dans les mains, restent ce qu’ils sont ailleurs, on ne change pas son essence de vie comme ça, parce qu’on en bave dans la traque au soleil, des palmiers au fonds, ils restent des avocats, des industriels, des financiers, qui abattent une bête sauvage pour conforter leur vie de là-bas, et non pour tenter d’être Africain et de vivre ici, et Don était dedans, il voyait déjà, pour lui c’était palpable, le terme et la jouissance, pressant la détente, secousse sur l’épaule, tonnerre de la détonation, le petit éclat rouge étoilé sur la tête du buffle, le buffle sursautant, surpris, puis qui tousse, titubant et la masse noire s’effondrant, puis le voilà couché sur le côté, quelques convulsions sur la nuque et les antérieurs, puis plus rien, voilà, foudroyé d’une balle, une seule, c’est fini, il est au sol, alors une tiédeur délicieuse qui envahit le cerveau du tireur, enfin, enfin, c’est la victoire, une fièvre apaisée dans le plaisir de la mort, la gloire, qu’on allait raconter pendant des années, souvenir de cette poignée de secondes surhumaines, et honneur au chasseur.

Mais la traque se prolongeait, Melchie avait vu juste, l’animal était un rusé…Et cela dura au moins deux heures, de haltes en haltes, jusqu’à ce qu’il nous emmenât comme prévu dans une étendue d’épineux ; de grands acacias à fièvre, de leurs troncs pâles coupaient encore plus la vue. La chaleur nous accablait. On tenait bon. Don se montra plus opiniâtre que ce que j’aurai cru. Il suivait la bête d’un bon rythme, naturellement, attiré par un fil invisible.

Puis, vers midi, alors que ce jeu commençait à durer un peu, l’animal prit un pas plus long, sans stopper cette fois, et entamant une longue courbe vers le cœur des buissons. On avait le soleil en face, très haut, qui chauffait dur. C’est généralement à ce moment-là, quand il prend ce virage, que ça se joue.

« -Attention, Don, soufflai-je, tenez-vous prêt. Il va se dissimuler, puis, surgir derrière…Retournez-vous, épaulez, ça va aller très vite. »

C’était là le mouvement attendu, et redouté, quand on chasse le buffle. Certains mâles plus rusés, peut-être parce que déjà pistés une fois, font ainsi. L’animal se sait poursuivi, alors il trace une courbe, toujours vers la droite, il accélère tant qu’on ne le voit plus, masqué par les buissons, et le cercle bouclé, va surgir derrière le groupe, pour le surprendre et le charger. Les chasseurs, on connaît ça, alors quand on voit qu’il entame son virage dans les taillis, on se retourne, on ajuste, il faut contrôler autant que possible la tension cardiaque, respirer par le ventre, on attend, le doigt sur la détente, de voir les branches s’agiter, quelques secondes avant la furie, et on tire la balle unique.

Alors on attendit. Coeur battant dans les tempes. Crosse à l’épaule, culasses armées, on attendit encore. Les secondes se firent longues. Rien ne bougeait. Quin-Jones, crispé sur son arme, suait comme une fontaine. Les buissons restaient immobiles. Ce n’était pas normal.

Et ça se passa très vite… Contre toute attente, l’animal chargea de l’autre côté, dans notre dos. Je n’eus pas le temps de comprendre, de voir. Il y eut un choc sourd, la grande masse noire passa très vite, elle m’effleura, sans me voir, comme si elle me traversait, l’animal disparut sur sa lancée. Je tombai en m’écartant, Melchie fut bousculé, je crois, ou trébucha aussi. Comme on se relevait, suffocant, j’étais sonné, il y avait de grands cris, mais pas trace de Quin-Jones … Il nous fallut un peu de temps, une poignée de secondes, dans le brouillard du trauma, pour penser à lever la tête. On vit le pauvre Donald dans les branches, projeté à trois mètres du sol. Tout ensanglanté, il avait pris l’impact de plein fouet. On voyait ses boyaux, il me semble. Il s’agitait en hurlant, puis tomba au sol. Le reste fut un moment horrible. Il fallut du temps pour pouvoir passer un appel, que l’avion des Flying Doctors se posât pour l’emmener. Quin-Jones avait perdu connaissance et sans doute beaucoup de sang. La chasse était terminée. La dulcinée resterait seule et sans trophée.

Il succomba à l’hôpital de Dodoma, quelques heures après. Comme le chirurgien sortit du bloc opératoire, au bout du couloir, pour m’annoncer ça, je vis sa silhouette en blouse blanche à contre-jour, comme se dissipant dans un halo de vaste lumière qui envahit tout le champ de ma vision.

Et sans savoir pourquoi, saisi d’un vertige mystérieux, je vis les murs tournoyer lentement, les carreaux, les visages et tout disparaître autour de moi, comme si rien n’avait eu lieu de cette chasse fatidique.

©hervéhulin2025

De la poésie, de la critique et de la chronique, de la littérature, de la contemplation et bien des doutes sur l’humanité.

Juillet et voici l’été. Longtemps la saison la plus chaude de l’année, avant que le genre humain ne dérègle sa planète. Le soleil, attendu comme un bienfait est désormais un ennemi redoutable. Saison des fleurs fragiles, de l’horizon qui tremble, celle qui fait perdre aux hommes la tête et la raison. De nos jours, saison des canicules prioritaires. De l’été, voici ce qu’en disait Yves Bonnefoy, magicien des contrastes:

« L’été: un éblouissement comme est la neige. Celle qui vient légère et ne dure pas, et rien n’en trouble la lumière d’eau qui s’est condensée, puis s’évapore ». (in : Les planches courbes).

En attendant de brûler du seul fait de notre négligence, voici notre sommaire, sommairement énoncé… René Guy Cadou, et sa poésie aérienne. J’ai eu l’occasion de lire (et découvrir, je l’avoue) un roman de Germaine de Staël qui vaut le détour. Un vrai sujet sur la page blanche, que chacun redoute…La lecture, si belle lecture qui nous traine dans son déclin…Et deux belles expositions, dont l’une (dépêchez-vous) s’achève ces jours-ci. Voilà nos rubriques de l’été.Vous aurez noté, lecteurs attentifs, que cette lettre est très en retard sur sa périodicité usuelle, mais malgré ma désolation, il en est ainsi.

Qui connaît encore René-Guy Cadou ? Ce fut une belle rencontre de celle qu’on cueille aux librairies. Errant à la librairie Gallimard un après-midi d’août, je tombe sur l’édition Seghers des œuvres complètes (Poésie, la vie entière ; 558 p) de ce nom que je ne connaissais pas. Éclipsé par ses frères majeurs du milieu du siècle dernier (Éluard, Char, Bonnefoy, Dupin…) Cadou n’a pas eu la mémoire qu’il méritait, lui qui quelques années, donna le La de la poésie. Quelques années car mourir à 31 ans, ne donne pas l’occasion d’embrasser son siècle. Inspiration tragique, sur un ton de prière, parfois.

Ombre de moi par les chemins
Une larme perce ma main
Tu n’atteindras jamais demain
La pluie délabre ma poitrine
Mon cœur sauvez-moi des famines

                             (Saint-Herblon)

Poète de la campagne, instituteur, et croyant, son orbite est restée à l’écart des ferments littéraires de son époque. Sa versification est légère, suffisamment formelle pour assurer un rythme harmonieux. On pense à Aragon, bien sûr mais aussi Desnos.

Vole donc et soulève au fond de toi les portes
Homme que le jusant crucifie et emporte
Au loin sur les tréteaux impassibles du temps
La vague ensoleillée qui berce ton penchant.

(sans titre)

C’est régulier, la plupart du temps, avec fraîcheur et sans formalisme absolu, ce qui offre une lecture agréable. Cadou a l’art de très beaux titres, qui donnent l’envie de parcourir ce volume en désordre. A travers les branches, Origine des saisons, L’étrange douceur etc. La lettre aux amis perdus est emblématique de son art, modérément lyrique et plutôt musical.

Vous étiez là je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage

(…)

Maintenant j’ai peur de l’automne
Et des soirées d’hiver sans vous
Viendrez-vous pas au rendez vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups

(Lettre à des amis perdus)

Un « vous » destinataire du texte qui implique le lecteur dans la douceur, comme le souligne Jean Rouaud dans sa préface. Lecture précieuse, assurément.

Germaine de Staël fut-elle un grand écrivain ? (prononcer « Stal »).Elle est restée célèbre surtout par son esprit d’indépendance – impardonnable pour une femme à cette époque – et son opposition à Bonaparte, plus que par son oeuvre. Elle eut beaucoup d’influence sur la littérature renouvelée qui allait suivre (Chateaubriand et Stendhal, pas moins…), et la première à explorer dans le roman la psychologie féminine, avec une modernité qui nous étonne. Encore une fois attrapé par un titre à l’étalage d’un libraire, j’ai lu « Corinne ou l’Italie». Bon, si le titre chante, le style est encore assez conventionnel, et souvent pompeux quand il s’agit de décrire les émotions. Tourmentée d’un amour compliqué pour son Lord anglais (personnage pas très subtil, une caricature d’anglais neurasthénique et plutôt tête à claque) la pauvre Corinne à chaque tour de page se pâme, est saisie de vertige ou s’évanouit sous ses émotions… On pourrait s’en lasser, mais il y a une mécanique qui est bien nouvelle dans l’écriture de ce temps. C’est le monde intérieur des sentiments qui affronte les conventions, et non l’inverse. Et parfois, on a l’impression que la trame du roman est un prétexte pour évoquer l’Italie et toute ses beautés, son soleil, ses provinces, ses villes, sa mémoire et tout, ce qui donne son sens à notre lecture. Cette femme est un personnage compassé en ce qu’elle est un symbole, d’une nation qui captive l’inspiration européenne sous la botte napoléonienne. L’Italie, sa lumière et sa vivacité, est le personnage principal, dont Corinne est l’avatar. Romantique absolument, avant le romantisme. Inspiratrice de Stendhal, dont elle n’a pas la perfection du style, et porte ouverte au élans naissant du siècle, Germaine de Staël reste donc écrivain(e) sous-estimée, qui a su mettre la femme au centre de l’œuvre. On pourra vérifier, dans cette première décennie du XIXe siècle, c’est une nouveauté absolue. Pour cela seul, Corinne ou l’Italie vaut la peine, et assure une lecture heureuse.

Au final, c’est quoi le trouble de la page blanche ? C’est un curieux phénomène universel comme l’azur. Tout le monde en parle, comme d’une maladie, on la redoute mais on ne peut la fuir.  Ce fut la matière d’un bel atelier en début d’année animé par Philippe Forest (en passant, allez lire son « siècle des nuages »). Souvent, dans le remède face au vide, il y a un secret, qui fait obsession. Il suffit d’en assumer la vibration intérieure et le reconnaitre. Celle de Forrest est douloureuse mais il en fait une inspiration rayonnante.

Bon, finalement, une page blanche, ce n’est qu’un moment de vide passager, qu’il est utile de contempler en face. Méthode et posologie expérimentale:

  • 1.Prenez une image, une photographie, un incipit de roman essai (on peut faire le jeu et/ou expérience d’ouvrir un livre au hasard), le paragraphe d’un roman dont le style déroute, un souvenir de quelqu’un d’autre…
  • 2. Pensez à votre sujet (car la page blanche est bien l’impossibilité ressentie d’écrire sur un sujet déjà pensé, plutôt que d’écrire tout court).
  • 3. Faites le lien de façon artificielle entre des deux lignes de force, et écrivez. Vous verrez, c’est jouable.

J’ajouterai ici un conseil de Stephen King, qui est de ne jamais écrire pour le lecteur, mais toujours pour soi-même, à partir de son envie, de son identité, de son plaisir. King a publié 60 romans et en a vendu 350 millions (oui, vous avez bien lu…) donc, supposons qu’il sait de quoi il parle, quand il parle de LE Lecteur…

Pour moi, la page blanche, c’est d’abord la neige, et sa stupeur. Je l’écrirais un jour…En tout cas, suite à cet atelier – vous allez rire – j’ai entrepris d’écrire ce roman qui couvait depuis si longtemps. Gratitude pour M. Forrest. Et lisez « L’oubli », du même, un de ces beaux romans sur les mots, leur tourment et leur magie. Lecture lumineuse.

La lecture est un bienfait médical, physiologiquement constaté, pour notre cerveau. Et donc, pour le genre humain tout entier. Malheureusement, cette pratique disparaît des mœurs, on le sait.

Dans la dernière lettre d’Alceste, nous avons lu le pape François, et sa passion communicative de la lecture. Lire est un appel à la concentration de notre intelligence, et donc facilite sa construction, qui nous permet de nous identifier à des personnes inconnues ou disparues, de découvrir de nouvelles contrées, de vivre à des époques révolues ou futuristes, de raisonner, de mémoriser et même d’imaginer la suite du récit. En élargissant ainsi nos horizons, lire mobilise une grande partie de notre cerveau, contrairement à ce qui s’y passe lorsque l’on voit défiler à toute allure de courtes vidéos sur nos écrans… Des travaux de l’université de Toronto ont démontré que la lecture de textes activait, au-delà de la tâche de conversion de signes écrits en langage, un large réseau d’aires cérébrales. Bref, la lecture n’est pas seulement un plaisir intellectuel réservé aux intellectuels de l’élite gna gna gna. C’est une exigence de notre santé mentale, et voilà tout.

Par ailleurs, le « décrochage extrêmement violent » des Français vis-à-vis de la lecture, inquiète le Centre national du livre, dans son rapport annuel. Cette année encore, les Français se détournent de la lecture au profit des écrans, aussi bien chez les jeunes que chez les seniors, selon une étude. Et même quand ils lisent, les smartphones restent à portée de main. La durée d’attention est hachée et l’assimilation altérée. On se lasse plus vite, et on passe à autre chose. Un monde sans livre est désormais possible. Français, encore un effort et nous serons bientôt un peuple imbécile, prêt à élire des imbéciles (suivez mon regard……….).

Dans le flou, une autre vision de l’art… Depuis le sfumato de la Renaissance, l’esthétique du flou nuance dans l’expression artistique le discours de la clarté absolue de l’œuvre. Cette très belle phrase de G. Bachelard illustre la complexité du concept, « La valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire ». (in « L’Air et les songes »). L’esprit humain cherche comme une obsession à accomplir la netteté, et pourtant, aime tant à se réfugier dans l’indistinct. L’exposition décline cette contradiction si créatrice à travers toutes les formes d’art, y compris les plus modernes, cinéma et la photographie, et les expansions infinies de l’art contemporain.

On admirera cette « Etoile du matin » d’Auguste Rodin, bas-relief onirique qui confond dans un même volume une masse minérale – si bien composée -et l’étrangeté vaporeuse du songe : la pierre épouse le flou. Impressionnant. Vous avez jusqu’au 18 août pour vous convertir à l’art de l’indistinct, si vous n’êtes pas encore affidé. (Musée de l’Orangerie).

Et enfin, un détail pour conclure cette 21eme. Car la vie d’un homme est un détail quand cet homme n’est pas suffisamment conforme à notre regard sur les hommes. Au mois d’avril, un jeune homme a été assassiné de 57 (cinquante-sept) coups de couteau dans une mosquée. Il s’appelait Aboubakar Cissé, il avait 21 ans, il était malien et musulman. Ce sont les seules causes de cette mort. Il a été littéralement massacré, dans l’indifférence de notre race blanche, de nos « français de souche » comme on dit maintenant, et du ministre de l’intérieur qui n’a même pas pris la peine de retenir son nom dans une allocution de trente seconde. 57, 21, 30. Trois nombres qui disent tout de l’époque qui s’ouvre : comme quoi les chiffres souvent disent bien plus que les mots.

Amis qui avaient encore le goût de la poésie, lisez et méditez ça: «  Je ne conçois de poésie engagée qu’envers soi-même. C’est en cela qu’elle est délivrance, ou promesse de délivrance. C’est en cela qu’elle est un bien »

(René-Guy Cadou). Voilà, belle matière à dissertation…

Bientôt, sur les cahiers d’Alceste, nulle presse, mais des choses dont je n’ai pas idée car je ne les ai pas encore écrites, ni même pensées. Et je compte livrer quelques caractères sur ce peuple français qui fait un peu honte ces temps-ci. Ne trouvez-vous pas ? La cinquième leçon de paysage arrive, mais difficile à mettre en page sur ce format. En tout cas, il y aura bien une vingt-deuxième lettre, quand l’été finira.

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure. En attendant, les Cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

Derniers articles parus

(ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

hervéhulin©2025

 

 

                                       I

 

Des lignes sinueuses
Tant de lignes déjà bougent vers le soir
L’ombre vient faire un cercle autour de toi
Déjà les failles vers le monde
Déjà la lumière passe avec tout son train d’argent
Vers des mondes fantômes Ce fut une ère légendaire
Rien ne pouvait nous séparer
Arbres et fauves conjugués
Dans leurs courbures millénaires
Saveur d’un miel noir
Il faut bien vieillir pour voir ce monde en plein
Ceci est un mystère profitable à chaque ressource de ton corps matinal

Ces plaines nous parlent en sinuant
De la considérable tristesse d’avoir brillé
De la flambée tardive
Qui n’en finit pas de remuer
Des espaces antiques
Où les fauves joueurs pâmaient sans objet
De la splendeur des ères négligées
Et de fantômes d’anciens massacres
Au secret des taillis d’épines
Où l’ivoire se décompose encore

La teinte blonde de la terre ici
T’enchante comme un jardin
Poudroiement jamais jamais terni
Tranquille et sans insistance
Les puissantes fulgurances
Secrétées dans les herbes rousses
N’ont de féline rien que notre estime
Tout ceci n’est pas durable
Regarde bien ce qui vit là
Ne sera plus vivant la bas

Ces plaines nous disent encore
La pudeur d’avoir vécu sans le dire
Et le remords sous son manteau d’étain
Deux trois soupirs relevés
Dans l’embrasure d’une absence

Il était un royaume d’or et d’ombre
Les plaines y étaient courbes
Comme des femmes
Des pluies pensives naviguaient
Selon les années
Il y avait un animal sombre
Pour traverser les cauchemars
Tout s’y éclairait
Aux heures sauvages
Embuées de l’intérieur
Ces plaines nous souviennent
De roseaux indéchiffrés
D’essaim d’arbres noirs peuplés de brises mauves
Du savoir volé de la nuit
De la houle des savanes
De rires blancs et noirs
Des souvenirs ourlés de ouate
Et des peuplades évanouies
Comme autant d’enfance sous les ruches sauvages
Ces plaines nous appellent

Le bleu est illusoire Vois tu
C’est l’or qui domine
Ces lignes pour toi te sont nouvelles indistinctes et muettes
Ces lignes ne te parlent que très peu
Vous êtes ainsi vous les arbrisseaux
Tant d’acteurs au-delà des rideaux
Mais un peu de sel un peu de miel peut être
Et les pentes de sables regardent à nouveau vivre au loin les chimères graciles

Voici sur le silence des eaux vertes
Qu’un échassier jase et s‘envole
Une rumeur tremble dans les rôniers glacés
Des baobabs dans le ciel mauve nouent des artères d’ébène
Dispersion d’oiseaux obliques
Et rien ne passe dans ces artères noircies

L’éléphant pourtant balance le long des dunes sur son destin
Le touraco palpite sous l’acacia
Le koudou respire et se fige la tête sur le côté
La mangouste fusionne dans la paille et le gypse
L’irrisor appelle et appelle
Le scarabée piétine et piétine
Le serval se déplace sous les épines
L’envol des pintades explose
Le cobra fait un cercle autour du rat qui danse
Les vervets tournoient sur des latérites fatiguées
Les pluviers proclament la venue de l’éland
L’hippotrague délace son orgueil sous l’arbre rouge
Le gecko adhère à l’idée du soleil
Le jacana capte le coeur du nénuphar
La libellule vibre sur son roseau facile
La lionne –elle- ne bouge pas
Et cent millions d’années lumières ailleurs
Un prophète venu de l’espace s’interroge comment nous avons lâché prise en tout cela

De toutes ces lignes sans espaces qui n’auront plus d’ombrage
Que reste-t-il sauf ce passage
Et ces flots d’or anciens sous les décombres des ans
Où sont-ils allés
Comme ces ombres effacées
Comme ces falaises classiques
Où sont ces coquelicots nus sous la croix de juillet
Ces flots marbrés ces acacias enchanteurs
Tous ces rolliers inouïs
Nous ont-ils abandonnés
Que nous rendra de sûr la beauté de la cendre ?
Et le monde en allé est si faible oiseau blessé dans la courbe de ta paume
Dis que vas-tu faire à présent ?

Surtout quand la terre s’efface devant le soir et la pierre
Ne jamais croire cette voix qui te capte mais
Fixer ton regard sur une ligne imaginaire
Forge une prière sans écouter la voix
Pour invoquer tout ce qui aurait tant aimé naître et que nous ne te laisserons sans doute pas
N’en veux pas à ceux qui  ne seront plus là
Nous ne savions pas
Ou plutôt si
Nous savions
Mais c’est comme ça

De vastes figuiers blancs
Où les tisserins fleurissent
Ces cortèges de poussière
S’échappent d’un pas lent
Puis repassent
Et dansent
Dans les secrets des litières calcaires
Des rivières fantômes
Attentives aux guêpiers
Se croisent
Et là sous le sable à demi une vieille poupée flétrie
Voici bien des prières pour un monde inutile
Naguère des lignes ocre et bleues pour toute savane
Enchantaient la distance
Dans un sol qui tremble essoufflé de soleil
Nous voyons une optique indécise
Sous un arc en ciel impérial
Comme une réfraction simplifiée de la rétine
Mais d’autres ont pu voir;
Le frisson d’un esprit sauvage qui lève sur le sol
Et sous la tracée absente des couleurs
Un chant de convalescence
Combien sèche est cette transe
Dans les savanes lointaines
Des tantales s’estompent en criant
Voici venu le temps d’invisibles automnes
Les roseaux chantent et brillent au cœur des flots
Le long d’une rive opportune des oies sauvages attendent
Une rumeur royale qui roule parfois sous le ventre du ciel bas
Tout est si calme à présent
Au loin un cœur qui bat
Un calao s’isole
Un aigle s’efface

Peuple blond de ces terres anciennes
Hôtes récents des cendres odorantes
Des pluies antiques et vénérables
Les ondées sur la courbe minérale des buffles
Essaiment des cimiers d’argent
Les rôniers murmurent dans le soir
L’hécatombe des gazelles

Mais pendant de temps, d’étranges oiseaux néons aux points cardinaux traversent les soutes des nuages
Sillonnées d’ambre tropical, par bancs entiers
Petits messages navigateurs
Ils voyagent ainsi
Explorent les sites de chaque paysage d’ici
Epousent la côte de leurs flancs lumineux
Ils flânent vers le Nord, dérivent dans les courants
Puis inspectent les racines
Les kopje violets, les palais obscurs du levant, les marées lointaines aux algues tendues de désirs, ils partagent l’extase des profondeurs
Ils hantent des silences ensablés, ils interrogent l’espace jusqu’au point trouble où les couchants se croisent, ils captent les élans des vents indomptés

Ce fut un fier désir
Si proche et si docile
Ce fut un long soupir
Telle une fièvre fragile
Désenfle au moindre souffle

L’heure finale est là qui tranche à présent
Effroi de l’aube Déclin du jour
Après le voyage dernier de la pluie
La lumière s’est plaquée contre la terre
Alourdie d’un cerne indigo
Ah tendre époque que celle qui bourgeonne et bourgeonne
Dans sa pulpe joufflue
Dans son inexpérience
Tendre tendre stupeur
Ce monde bien sûr fut vivant comme une enfance

II

 

Quelle est cette voix qui te mène
Et cet écho qui te disperse
Cette ombre qui te voile
Quelle est cette étoffe qui te dissimule
Peux tu les nommer
Ne considère jamais le paysage
Jamais comme une évidence
Ce n’est tout au plus qu’un condensé de lumières et de trajectoires
Complexe de distances
Absorbe les lignes
De la première à la dernière

Voici un nouvel entraînement
Où va le soir quand il chavire
Est il proche de l’aube inversée qui s’avance
Est il confondu au jour qui se rompt
Réponse avant le grand âge

Allons ce n’est pas que ce monde est bien dans sa figure
Tant de lignes à son horizon
Sans un mot de retour après tant d’années
Rien à épargner si le vent ne veut pas vivre

Ici des peuples de chimères plus cohérentes
Naviguent dans l’ozone harassé
Les fleuves sont des trajectoires ardoisées
Dans le tohu-bohu d’une foule urbaine
Les vitrines se sont déclarées
Le long des chaussées qui s’interpellent
Le long de la samaritaine
Des migrations d’autobus drainent nos transports
Sentimentaux vers le grand large
De la formule si moderne
Que nous avons retrouvée
Nous sommes d’absolues falaises
Et sous le leadership de nos moteurs nerveux
Nos villes de grandes passions
Se font adultes
Tu sauras tout ça un jour de trop près
Pour l’instant reste dans la savane blonde)
Il reste tant à acheter sur terre
Regarde toujours avant de traverser
A l’orient si l’espace est bien là

Dans l’épanchement des fonds publics
Des anges nous gardent de trop près
Loin des sables mouvants dont l’approche perdure
La peur s’avance telle  un spore vendangeur

Des images d’enfant barbare
Se tissent d’elles-mêmes
Voici des pleurs des chairs et des armes
Ne suppliez pas de vos douces vengeances
Et ce monde opaque qui ne bat que pour vivre
Ne le déchirez pas de vos idées moirées

Le soir imprime une couleur jamais suspectée à nos grandes âmes
Tant de carrosseries grillées comme autant de cigales
Loin des contrées originelles
Pour nous dire de ne jamais recommencer
C’est mauvais pour la santé
Plus rien à faire
Voici que meurent les primevères
Dans l’effacement de la lumière
C’est notre histoire qu’on a voulue
Une tumeur d’or pur sous la peau nue
Tendue vers une grande idée de bleu

Nos paysages ne sont pas moins sages que les anciennes verdures
Nos horizons moins puissants
Notre amour est plus pur
Que l’air le plus pur du matin
Mais je ne vois pas d’autre choix que celui du Nord
Et ses couleurs maîtresses
Gris tourterelle
Bleu nuit
Puis gris perle Suggestion du mauve
Tandis que la bruine durable
Irrigue nos idées
Le monde passe
Et tu grandis

Je t’ai attendu longtemps en fixant la neige posée sur l’eau maigre de la rivlt;
Alors regarde bien
Pense bien à ordonner ta vision sur les lignes les plus discrètes du paysage
Puis de celles-ci détache l’allant de ta paupière
Jusqu’à ce que l’horizon te semble rouge
Reviens vers le détail pour que sa lumière t’éblouisse
Resserre ensuite la leçon sur les sentiers parallèles à la voie principale
Vois déjà les couleurs qui t’absorbent doucement et gagnent ton cœur
Et ton cœur entends entends le
Qui bruit soudain
Sourd flûtiste inconnu
Ton cœur est alors nouveau tel un vin d’automne

 

III

 

De l’automne la trace avancée sur le rouge
Estompe au fonds du ciel la nervure estivale
Sous le ciel insouciant de l’eau qui s’assoupit
Des horizons latents confondent leurs valeurs
Dernières Plus un chant Une vapeur d’alcool
Était-ce donc un rêve cet ultime passage ?

Ce miellat de l’exil inventé aux racines
Transfère au fonds du sable un air de palmeraie
Les oiseaux n’étaient pas cette ancienne voyance
Dont l’ultime remords a passé sous les vents
Sous le jour se délie des échanges amers
Et rien ne reviendra des rivières fanées

Ainsi tandis que meurt le jour avec les dieux
Qui n’ont vécu qu’un temps de se retrouver nus
Il manque soudain comme un supplément d’aurore
Vertu inachevée Visage à peine ombré
Le savoir de la nuit est déjà aux aguets
Et l’orage à venir est un velours inquiet

Ce monde était bien bleu Naïveté des formes
Les pluies sont allégées Les vents tête inclinée
Foncent vers les crêtes d’où sont partis les feux
L’herbe s’offre aux flammes comme fait toute femme
Quand le désir trop sec reflue loin sous le ventre
La plaine était si bleue et ses peuples si frêles

A force de mourir cette lueur sans vie
S’est figée dans la lune en brûlant du grand large
Le ciel n’est jamais vide à qui sait l’éclairer
Mais il sait combien l’âme est meurtrie du silence
Des souvenirs de terre oublient le goût des jours
Qui donc habite l’herbe à part ce songe vert

Mais restera toujours ce nom des paysages
Sans éclat sans gloire Ce souffle accoutumé
Et ce code ancien honoré sous la pierre
Jamais ne partira cet écrin de l’azur
Né sous la rétine Car le regard est libre
Et le monde est le fils d’une idée de lumière

Le paysage n’appartient à personne
Il est humble et limité par ses intentions
Il n’est ni aux hommes ni au temps qui pousse
Toujours libre de sa lumière
Cette lumière si amie de notre vie
Et son amitié sous la douceur du fruit
Se répand sans insistance telle une biche en émoi
Dans le paysage rien n’est périssable ni interminable
Il est ce bleu si rare que partage la vie avec notre mort
Sans jamais blesser Jamais caresser
Si propice aux étoiles Si accueillant aux secrets
Il est la promesse que quelque chose toujours est à revivre et brûler encore Un peu de désir en soi
Le temps d’une sonate, d’un dernier verre, le temps d’un après-midi ou d’un nocturne désir

Laisse donc vivre en ton corps ce dieu que tu ignores

 

Quatrième préparation (exercice IV)

La savane

Soit une étendue de savane rase saisie par le fleuve animal d’une migration millénaire qui court et emplit l’espace de son élan. Sur ses rives qu’ombragent les acacias et que baignent les pans d’azur veillent les prédateurs attentifs à leur sillage.

Recomposer alors la vision après avoir procédé à l’élimination visuelle de la faune et de toute idée de mouvement, d’éclat, de souffle, tout soupçon de vivant.

Tout un monde ainsi s’évanouit dans le silence du soir.

Alors, que voit-on sous/contre
Le souvenir des acacias enfuis ?

Vous tenterez de décliner la nouvelle perspective sous trois couleur différente.
Vous serez bienheureux si vous y trouvez désormais le plus infime point d’intérêt.

Ainsi le grand silence des hommes est loi jusque sous les tropiques.

 

©hervéhulin2025

D’un « politologue »anonyme sur C-News, ce diamant vif de l’esprit:

« Un pape de gauche, ça n’existe pas, ça s’appelle un imam ».

Excellent. Allons dire ça aux femmes afghanes, elles apprécieront avec soulagement.

 

 

 

©hervéhulin2025

 

Le grenadier aux fleurs vermeilles
Se parle en faisant face au vent

La hauteur est triste au levant
Qu’un seul bouton d’or ensoleille
Obscur sinople dans l’allée
Percée de mille testaments

Cette couleur est -elle aimée
Qu’un saule se voit flamboyant.
O silence des évanouis
Tremblant comme une cathédrale

Les mots d’un pas si accompli
Remuent des distances rivales

 

 

©hervéhulin2025

Anthime est soucieux, comme beaucoup, de se faire apprécier en bonne société. Pour se faire aimer, il convient qu’il faut plaire et se soucier en toute circonstance de ne jamais déplaire. Il est âpre à servir, prompt à donner de sa personne, toujours présent avant même qu’on l’appelle ; déjà en plein accord avec toute sorte de point de vue, sans même besoin de les avoir entendus ; et le voici à nouveau présent, jamais ailleurs que là où vous êtes, car ne pas être sollicité, ne pas êtres admiré, serait pour lui un arrêt à vivre dans l’exil du désert. Vous êtes là et lui aussi ; vous sortez, il sort, et il rentrera avec vous. Mais pourquoi donc n’aime-t-on pas Anthime comme il le désire ?  L’art de se faire aimer consiste à n’être que soi-même. Anthime nous lasse et nous saoule, on ne lui demande rien ; à force de souffrir toujours d’être aimé, on finit toujours détestable.

 

©hervéhulin2025

Dans cette 20ème lettre que je vous adresse, lecteurs élusifs (Ah? 20è? Déjà…Non…Incroyable, comme ça passe…etc), bien des choses: une théorie sur l’attraction des déchets (rien à voir avec la littérature), pas mal de poésie, Ukraine, Italie, toujours Rimbaud, (normal, c’est le coeur de la littérature) et quelques idées de sa force. Celle de la lecture, aussi, dont nous parle avec cœur et talent… le pape François, figurez-vous. Eh oui.

Mais avant-propos, intuitions du printemps, comme un remède à notre folie:

C’est l’hiver et déjà j’ai revu des bourgeons
Aux figuiers, dans les clos, Mon amour, nous bougeons
Vers la paix, ce printemps de la guerre où nous sommes.
Nous sommes bien. Là-bas, entends le cri des hommes

Guillaume Apollinaire. Poèmes à Lou (17 janvier 1915)

1. La convergence des ordures. Un peu d’écologie primitive tout d’abord. On aura sans doute remarqué comme tout ce qui contribue désormais à limiter la ruine de l’environnement est désormais coupable: éolienne, suppression des glyphosates, énergies douces etc. Mais la situation géopolitique inspire une considération marine. On connait hélas ces continents de déchets océaniques, qui couvrent des surfaces gigantesques. Ces surfaces maudites suscitent des courants circulaires à leur périphérie qui attirent à leur tour d’autres masses d’ordures de toute provenance. Les ordures attirent naturellement les ordures. Voilà donc comment à la tête des puissances du monde, leurs gouvernants – particulièrement les deux pires , pas besoin de les nommer – se sont naturellement trouvés, à l’Est et à l’Ouest, pour nuire à notre monde. CQFD: l’ordure attire l’ordure.

On pourrait, si la situation restait fictive, sourire de la bêtise du nationalisme. Les patriotes autoproclamés (traduction Alceste: l’extrême droite) se précipitent faire allégeance à un nouveau dictateur, américain certes, mais sénile et infantile en même temps, sorte de Néron idiot sur le grand-âge (mais le faste en moins) , dont le seul projet est de réduire leurs pays, qu’il méprise et dont il n’aura jamais rien compris. Les piétiner, les humilier, et eux, ils y vont en frétillant lui rendre hommage…Folie du désastre, joie de se faire écraser. Honte pour ces gens-là mais aussi pour le peuple américain.

Mais parlons à présent de littérature. C’est mieux.

2. Andrei Kourkov. La poésie et la guerre.  Dans son entretien récent à Libération (23 février), le grand écrivain Ukrainien Andrei Kourkov insistait sur le besoin de poésie, qui saisit chacun de nous comme l’humanité semble bien avoir désespérément besoin de la guerre. Il évoque cet « énorme espace vide« , en l’absence de création de fictions, ou le nombre incroyable de livres qui ne seront pas finis, et même pas écrits, alors qu’il y a tant d’écrits sur la guerre. Plus de deux-cents personnalités littéraires ukrainiennes ont disparu depuis le début de ce conflit. Mais tout n’est pas perdu…Beaucoup de poésie s’écrit de toute part dans cette société meurtrie, « car dans ces moments de détresse, la poésie c’est ce qu’il y a de plus important: c’est plus facile à lire, c’est un message émotionnel, et ça ne prend pas beaucoup de temps »… On peut en discuter, de cette facilité: allez voir Dante, ou Saint-John Perse, vous nous direz si c’est si facile à décrypter…Mais dans ce propos un peu lourd, on devine une braise discrète, et qui dure. Croyons donc en l’utopie de la poésie dont les mots relèvent un peu, à chaque infusion, nos esprits à terre.

3. Rimbaud et Patti Smith. Rimbaud, combien de kilomètres? Il est passé le temps ou Patti Smith moins que trentenaire et agitée de fièvre rock se prenait pour la réincarnation du grand Arthur. On s’est calmée à présent, pour notre bonheur. Gallimard nous a livrée l’année dernière déjà une belle édition de « la Saison » en grand format, illustrée et commentée par Patti Smith. Elle réussit à nous en apprendre encore sur le Voleur de feu suprême, et sa Saison en Enfer« un pamphlet autrefois ignoré, aujourd’hui considéré comme une œuvre sans équivalent dans la littérature (…) écrit il y a cent-cinquante ans par un adolescent qui reconnaissait et repoussait tous les miroirs (…). Soufre confessionnel. Flamme inextinguible ». (P.Smith).

Déçu de sa littérature, Rimbaud s’en va. Loin et toujours. Au printemps 1876, il passe par Vienne, revient (à pieds) à Charleville, embarque vers Java, après avoir passé par Gibraltar, Naples, Suez, la côte Somalienne (déjà…), déserte à peine accosté, repart dans l’autre sens via le Cap de Bonne-Espérance, passe près de Sainte-Hélène, rejoint l’Irlande ou il débarque enfin, puis Liverpool, Charleville à nouveau, redescend (à pied, toujours) vers le Sud, traverse le col du Saint-Gothard (il y manque de mourir de froid), puis jusqu’à Chypre, enfin Alexandrie. Puis retour à la maison à Charleville. Il a alors parcouru près de quarante-huit mille kilomètres. Enfin, début 1880, le dernier essor vers l’Afrique, cette fois sans retour, sauf infirme puis mourant onze années après. « C’était son arc poétique, qui se courbait d’un royaume à l’autre, une conscience sans barrière ».(P. Smith)

Relisons encore et encore l’insaisissable. Surtout vous, les infirmes et les malades, que le sort a frappés: choisissez ce sillage qui vous emportera là ou chante « l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ».

4. Tristesse de Leopardi. La somme des « Canti » fait un très grand texte. Avec un nom félin comme cela, on ne peut qu’écrire d’élégance, évidemment. C’est romantique, au sens fort du terme, Leopardi, mais il parle de son siècle comme on aurait envie de parler du nôtre. Tant de vanité! Sur les flancs du Vésuve noircis de lave, « regarde de ce côté, siècle orgueilleux, idiot, qui abandonna une voie soucieuse de renaissance et te vante de revenir sur tes pas ». (Le genêt). 

Il y a bien d’autres choses dans ces chants, des visages, des paysages, des souvenirs, pas mal de mélancolie. Leopardi est toujours diffus, pour son charme inaltérable, mais souvent triste.

Et toi discret genêt (…)
Plus sage que l’homme mais moins infirme
Tu n’as jamais cru que le destin ou la volonté avaient  rendu
Tes fragiles racines immortelles

Ce brin de genêt qui refleurit, éternel sur les pentes calcinées du volcan, c’est chacun d’entre nous, accroché à nos racines d’espérance dans ce siècle qui pourtant encore jeune, aura déjà gâché sa jeunesse.

5. Evtouchenko+ Chostakovitch/Babi Yar. Concert le 17 Mars (Philharmonie).  Le ravin de Babi Par, dans l’actuelle Ukraine, c’est 33 700 hommes, femmes, enfants juifs massacrés par balles par les nazis en deux jours (septembre 1941) dans un ravin près de Kiev, le sinistre site Babi Yar. (« Le ravin des femmes »)… Puis, silence des autorités soviétiques pendant vingt ans. Devant ce silence, bien des années après, Evtouchenko, poète révolté (pléonasme? Pas toujours en Union Soviétique) et Ukrainien, écrit la poésie sur la mort en masse. Musique de Chostakovitch et chef d’oeuvre, la symphonie  N° 13.

Sur Babi Yar, pas de monument.
Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai aujourd’hui le même âge que le peuple juif.
(…)
Le ciel, les feuilles nous sont interdits.
Mais nous pouvons beaucoup :
Tendrement nous embrasser dans ce réduit obscur.

Les autorités sont contraintes de soulever la chape, un mémorial sera enfin apposé reconnaissant bien les victimes comme d’identité juive. La poésie seule détruit le silence. Cette soirée fit, selon les mots de Joshua Weilerstein, jeune directeur musical de l’Orchestre National de Lille, « un moment de conscience« .

A noter que le site de Babi Yar fut la cible d’une frappe aérienne russe en 2022.

6. Et pour conclure en beauté, amis de la littérature, « Louée soit la lecture« . Cette louange est bien le fait du pape François: il lui arrive donc  d’écrire de belles choses, et ce petit opuscule est ravissant – au sens propre – à bien des égards. On peut être un peu surpris de cet enthousiasme, très maîtrisé bien sûr. On a plutôt en tête la méfiance, voire l’animosité de l’Eglise pour les choses de l’esprit qui lui échappent. « La littérature a donc à voir, d’une manière ou d’une autre, avec ce que chacun désire de la vie, puisqu’elle entre en relation intime avec son existence concrète, avec ses tensions essentielles, ses désirs et ses significations » (p 26). La lecture est une écoute de la voix d’un autre, et construit le discernement; j’aime bien cette expression (p 46) : « Elle représente donc une sorte de gymnase du discernement qui aiguise les capacités sapientielles ». La lecture repousse les limites de la conscience dans ses références toujours trop étroites devant la représentation du monde et ses pièges. On aura bien de l’estime pour cette effort d’affranchissement des dogmes, et cette leçon de clairvoyance qui va en quelques pages, contre toutes les traditions de censure de l’Eglise depuis des siècles. C’est d’ailleurs un sentiment aérien, quand on est un mécréant athée irrécupérable, que de lire avec autant de profit ce petit livret d’à peine 45 pages (Editions Equateurs), à emporter avec soi dans la poche, à lire et relire doucement.

Le printemps est à l’approche. Grâce aux charmes de la poésie, et à l’échappée de l’esprit qu’elle procure, croyons encore en ce qu’il reste à croire.

Apollinaire, encore…

Ô tête trop lourde, front en feu, mes yeux tristes 
Ô pourpres avenirs comme des améthystes 
Trajectoires de vie que mon cœur va suivant 
Comme un obus lancé qui traverse le vent. 
La nuit est temps propice à celui qui soupire. 
J’ai goûté le meilleur je vais goûter le pire

                                 Guillaume Apollinaire. Poèmes à Lou.(11 mars 1915)

Bientôt dans « Les cahiers d’Alceste » (enfin peut-être).  D’ici la vingt et unième lettre, et si je ne suis pas plus paresseux qu’aujourd’hui, des choses nouvelles, éparses dans les rubriques, et que je n’ai pas idée aujourd’hui, de vous les écrire. Ah si peut-être deux ou trois nouveaux caractères, la quatrième de mes leçons de paysages, et peut-être, peut-être des histoires d’Afrique et d’aventure.

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

Derniers articles parus

(ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

 

©hervéhulin2025

 

Peut-être connaissez vous Astérie, et savez vous d’elle l’inimitié qu’elle porte à Climène ; Climène n’en veut pas plus que cela à Astérie, mais toujours prend ses distances avec Ménophile ; Ménophile, bien que Climène l’indiffère,  n’apprécie pas que Géronte l’approche de près, même s’il supporte bien plus cela que la proximité de Ménandre ; Ménandre en veut, semble-t-il à Ruffin, qui lui-même déteste Clarice ; celle-ci reproche bien à Cidias de ne pas aimer Astérie, puisqu’elle en veut à Climène ; mais c’est surtout de Dracon que Cidias ne veut pas même entendre le nom ; il lui en veut tant aussi de détester Arthénice que cela pourrait presque se comprendre ; quant à Arthénice, par ailleurs souvent excédée de l’existence même de Ménandre, ne lui parlez pas de Frontin, elle le juge imbécile au point de le fuir en courant; Frontin en veut furieusement donc  à Arthénice, et autant, dirait-on, à Climène, puisqu’il semblerait que celle-ci montre de l’amitié pour Arthénice, la quelle, en vérité, voue une animosité chaque jour plus brûlante à Ménalque, qu’elle juge sot et inutile ; mais aussi à Mélinde, dont elle dit plus que du mal, au grand soulagement de Zénobie, pourtant du même avis sur la personne de Ménalque, mais qui déteste Mélinde, tout en étant détestée de tous à l’unanimité. Quant à Théophile et Théonas, entre eux c’est bien une forme de haine, que la foule de ces gens-là contemplent avec agitation. Voyez-vous, quoi qu’on en dise, l’ennui piqué d’esprit,  est souvent fertile en toutes sortes de sentiments des plus faciles; ne craignez rien, ce n’est que la façon la plus ordinaire de peupler ainsi la bonne part des conversations dans le pays français.

 

©hervéhulin2025

Les poèmes ont des oiseaux la légèreté, ils ont des arbres la hauteur et le mystère, le balancement et la longévité. Plus encore, ils sont comme les éléphants, dont ils partagent la stature, la minutie, le calme, et la puissance apaisée. Leur pas ample et lent nous aide à contempler la grâce du monde et de ses paysages, et à relativiser la gloire des hommes. Ils ont leur langage et leurs signaux millénaires. Ils en ont la mémoire et l’intelligence, et la sagesse des distances. Du plus beau des animaux, ils ont la tendresse et les colères. Devenant rares à la surface de la terre, et compressés dans un espace vital qui se restreint sans pitié, ils avancent et voyagent encore.

 

©hervéhulin2025

Parfois l’astronome se lassait des vitraux
Il fixait un reflet où les anges passaient
Parfois il écoutait la voûte frissonner
Anticipant l’appel d’un vertical écho
La pierre et les cloches Le pas sur le parvis
Et le prêtre assombri qui baisse son regard
La lourde porte Il est déjà si tard

Parfois l’astronome calculait la tangente
D’un rayon oblique sur la chaire évanoui
C’est un miroir atone en-dedans qui le hante
Parfois l’astronome
Rentré à domicile en comptant à rebours

Il entend l’océan qui bat sur le plancher
Il joue avec le chat Parfois il s’endort
Il songe à cette église où tremble un contre-jour
Parfois

Mais tout est blanc et vain sous cette orbite ancienne

Il avait oublié les étoiles

De Donald Duck, encore, Président des Etats-Unis d’Amérique.

Son explication du crash aérien sur Washington le 29 janvier: « La politique de diversité a fait que des personnes aux désordres psychiques sévères ont pu être embauchées » (BFMTV, 30 janvier).

La politique de diversité en accusation a permis qu’un débile mental soit élu Président des Etats-Unis, il pourrait au moins dire merci.

De Donald Duck, Président des États-Unis d’Amérique:

« Nous avons identifié notifié et bloqué 50 millions de dollars qui devaient être envoyés à Gaza pour acheter des préservatifs au Hamas. Et vous savez ce qu’ils en font? Ils s’en servent pour fabriquer des bombes. » ( CNN. 29 janvier).

On ne savait pas que les préservatifs explosaient. Mais lui le sait; et il nous l’apprend. C’est l’Amérique grande à nouveau.

 

I

La plaine tendue
Se baignait dans la peau bleutée du soleil
Midi à son zénith assura
L’épiphanie d’un monde ouvert sur un fruit de distances
Lucidités de la neige
Epouse de l’azur blanchi sous sa folie
Toute la campagne dans sa pudeur
Ressassait un chant tremblant
Chandelles alcalines Miroir d’hiver
Que sont tristes les soleils inconsolés

Un empire de nacre où s’abreuva la lumière
L’eau à peine blessée
Par la neige à peine osée
Midi par sa lumière sourde pressée au corps des oliviers
Comme deux mains croisées qui s’étaient endormies
Chantait alors la douleur pâle des ruines
Passeur furtif à la dérive
Tel un phare apaisé par la nuit qu’il éclaire
Levée du jour obscure où des dieux s’affligeaient
Ce fut un tendre hiver
Ainsi la neige vint sur les courbes calcaires
Embaumer cet été dont l’oubli s’est figé

Cette pellicule d’argent vif sur la plaine
Etait bien souvent tranchée
Combien d’arbres noirs tels danseurs nus pétrifiés
Tentaient alors de si vaines mesures du vertige
Combien de saules chenus
Se souvenaient des peuples de lavande

Cette saison de par le monde
Avait enchanté toute perspective
Tant de voix évanouies se liguaient contre l’absence
Que nul fruit n’osait plus faire le don de son empire
Des affleurements de marbre près du lit gelé
Ecoutaient se crucifier de vastes vents déserts
La brise à son déclin offrait un calme sentiment

Le soleil invisible dominait nos latitudes
Dans la vibrante pudeur de l’hiver
Du monde l’œuvre si pâle
Inclinait à nos sources son linteau de vertige
Et dans le frisson d’un univers qui se calme
Un souvenir de l’été sous son berceau nous enchantait
Tant de saisons unifiées pour si peu de jeunesse
Des arbrisseaux le système inventé se languissait des primevères
Rien à son retour ne fascinait plus la plaine
Pudeur et affleurement du cristal
Et tout ce monde pour nous dire
Un petit point noir de vérité;

Ce n’est pas que l’hiver en soi
Captive l’heure et sa gerçure
Mais bien plutôt comme un soupir attendu
Et plus rien ne peut faiblir
Tu rencontreras bien des fois cet étrange frisson
Qui traverse les plaines et se signe
Sous le soleil tu découvriras ces retours étonnants
Sous les jonquilles à venir
Car dans la neige qui repose
Qui donc à venir sinon le bleu de l’eau
Ainsi les craintes et les deuils s’effacent d’eux mêmes
Sans qu’il ler soit demandé de partir
Regarde vivre l’hiver et son vivant secret
Puis affine ton pas dans le pas du renard

 

II

La brise à son déclin laisse un calme sentiment
Il y avait dans l’hiver un projet de remord
Combien de jours étaient perdus sur la grève invisible
Où les pas divaguaient sans savoir quand reviendrait
Cet imperceptible commencement des choses solaires
Et le temps d’un feu pâle où la neige approchait

Des flocons au crépuscule atténuaient la distance
Mais rien sur l’océan ne pouvait faire silence
Du haut des saules noircis une pie déclamait
Toutes les funérailles des oliviers mystiques
Horizon supérieur des sanglots de l’enfance
Comme une chimère docile et triste de son voyage
Un rêve était venu puis blanchi et reparti

Tout est lointain dans la plaine qui se lance
Tout est silences
Des tournesols les voix absentes
Et du lichen les tempes exprimées
Attente du jour qui va
Et reviendra

Sur les lignes immatérielles des pénombres captives
Avançaient chaque été leurs phalanges vermeilles
Du soleil la face d’ébène anticipait les pluies
De l’étang embué qui se voile
Survit un flot unique
Un roseau s’est figé
A la surface transparaît
L’écho secret d’un dernier rubis

Les grands cyprès dessinent un paladin
Immobile
Sur sa monture la bas dans la plaine
Songeur sous sa visière
Son esprit est captif d’un sang d’oie sauvage
Epars sur cette terre froide
Et la neige est reine de ton désir
Qu’attends-tu guetteur lassé de ta chevauchée
Aux naseaux du destrier
Un nuage palpite
Puis rejoint
Ses frères
En altitude

Désir O désir figé dans son agate
Quelle avancée as-tu reconnu
Connaîtras tu cavalier oublié
Ce regard attisé où l’azur s’est dressé
Eclat tardif quel est ton nom

Tant de soleils inconsolés
Ont passé dans ma vie
Ils ont scellé des plaies faciles
Et brûlé bien des promesses
Ils effleureront la tienne
De leurs rayons millénaires
Tu les retrouveras plus tard
Lorsque du parent absent
La voix retenue par ton cœur
Réchauffera le souvenir des hivers décorés
Et les hommes téméraires
Soucieux de cultiver leur peine
Te feront sourire
Tels tes anciens jouets
Alors tu sauras que ta vieillesse est là
Et devant toi elle baissera l’échine au doux velours
Et moi toujours je pense à toi
Mon arbrisseau
Je serais dans les pierres que tu foules
Mon plus parfait ruisseau
Et tu ne le sauras pas

Qu’apprendre ainsi dans ce monde allégé
La neige La neige La neige
Nous regardait finir nos soucis
Tout un chacun dans son aveugle plaisir
Les pas en frémissant ont opprimé la neige
Et voici qu’en soupirant contre la peau si douce et tant aimé
Le temps de s’apaiser
Toute la vie avait passé
Faut-il donc toujours se souvenir et se souvenir encore
Des rayons bleus de méditerranée
Des caresses indulgentes des pins inclinés
La mer à son zénith souvent réinventée
De l’odeur du thym
Il y eu jadis des hymnes à la bruyère
La neige la neige
Chantonnait l’enfance

A chacun de nos pas
Tissait l’or pur de l’existence
Nous étions fous alors de tant de lumière
Sur le parvis de cathédrales enlacées
Des astres pour nous servir
Et comme un gosier s’incline à la source
Le chevreuil fragile d’un tremblement aperçu
S’échappe et vole

Ah C’était une vie si douce que l’eau même était miroir
Il y avait des fruits Il y avait des couleurs
Il y avait la nuit qui n’effrayait point encore les enfants
Il y avait ce goût de nous même
Et tant de formes abouties nous étaient données
Sans même les avoir créées
Tant de temples par eux-mêmes façonnés
Et rien entre nous et la lumière
Rien pour nous détruire et dans l’air cette impression de ne jamais devenir
Il y avait un astre fidèle pour chacun de nous
Semblable et collectif
Adulte sans jamais vieillir
Rien pour s’évanouir
La terre alors était délice
Les rivages étaient complices
Le sang d’une absolue candeur
Et le temps une splendeur
Les fleuves emmenaient plus de lumière que d’eau
Le jour plus de miel que d’ombre
Les étoiles Tous parmi nous savaient les capter
La neige alors était caresse
Nous étions seuls au monde et le monde avec nous
Passées les saisons
Envolées les moissons
Rien pour nous dire ce qu’il faut oublier
Et progresser dans la distance n’était pas un calvaire
Ah c’était une ligne bien claire pour nous conduire
Qu’avons nous fait de cette enfance
De ces fruits chargés de soleil
C’était l’été
Qu’avons nous fait de nos désirs

Te souviendras-tu pour toujours de la cigale antique
Elle nous aura charmés
Son chant disparu imprègne de sa vibration
Les romarins enfuis les roseaux anciens
Tous qui ont renoncé
Tous qui sont vivants
Les ruisseaux secrets
Sous la neige ce jour
Ecoutent notre attente
Et cette grive si triste d’avoir vécu naguère
Qui ne peut en nous se taire
Les choses sont plus simples
Ce sont de grandes figures où nous habitons
Des tracées immobiles
Nous dictent le chemin
Et le battement de la foule
Que de questions dans nos villes
Les néons sur la rue noire
Stoppent à l’arrêt de bus
Je n’attends que l’instant du soir
Où l’ami d’ombrage me dit
Que tout peut revenir
A son propre printemps
Pourquoi si lointaine de nos jours
L’avancée des jonquilles
Mais rien ne peut me dire
Le long des trottoirs et contre l’horizon des chaussées
Quelques pas sans devenir
Et je reste là
Me demandant combien de temps
Avant le réveil
Tout seul contre la pluie douce
Veillant sur toi chaque jour
De cet immense novembre
Dors sans frémir
Nul souci des primevères pour toi
Dors
Et vis en toute confiance
Ici le soleil se nourrit d’un simple souvenir de Provence
Et rien ne peut me dire
Si je dois rester seul
Avec tout mon amour
Un âtre toujours lointain à reconstruire
Ainsi dura toujours le bel hiver
Et la vie s’en accommoda bien
Mais rien ne connaissait plus le chant
De nos insectes bleutés
N’oublie jamais mon cœur
N’oublie jamais cette blonde  pesanteur
Le monde était plus beau perdu dans son été

 

III

A présent que le temps de vivre est devenu
Ce sentier oublié des biches et des grives
La plaine est tremblante d’un soupir retenu
Tandis que vieux roi blanc l’ombre du jour dérive

Ces cendres parfumées qui s’oublient sous l’hiver
Nous disent bien souvent leur ancienne constance
Et si le ciel reprend la couleur de la mer
Rien ne peut nous rendre l’idée de sa distance

Comme un fil d’araignée se perd dès son envol
L’été s’était ruiné à force de silence
Dans la stupeur de l’air s’échappait une transe
Dont l’éclat vif du sabre avait fendu le sol

Puis les années passaient mais rien dans les rivières
N’avaient pansé la plaie C’était un siècle lourd
Et dans la séduction rouge de la lumière
La chair blessée toujours renonce à son recours

Habitués aux neiges qui voyagent sans vivre
Nous aimons l’horizon tel un frère cruel
Résignés à ce pas qui nous dicte son livre
Nous marchons sous la ligne où s’éloigne le ciel

Mais pourquoi brûle en nous ce démon de l’envers
Pauvre soleil passé dont s’éteint le visage
Le cœur vibre en voilant les soupçons des hivers
Mais seul l’été trahit le nom des paysages

Ainsi dans le chant mort d’un oiseau migrateur
Résonne l’échappée d’un sillon de traverse
Sous l’orgueil de l’hiver une ancienne torpeur
Guette ce cœur noué dont la pulsion l’oppresse

Abandonnés des dieux que le monde a lâchés
Nos regards attendent un signal de lavande
Mais l’univers s’éteint comme un plaisir gâché
Qui laisse au lieu d’extase un triste goût de viande

A présent que dire quand viendront les enfants
D’autres hivers vainqueurs feront offre d’oubli
Il faudra bien se faire à ces beautés d’argent
Mais sous l’étang gelé veille un secret brûlis
Que l’orangé du soir peut changer en diamant
O triste  flamme Fais silence dans la nuit

Le bonheur est parti
L’été nous a quittés
Ne réveillons pas les enfants

Troisième préparation – (exercice  III)

La neige

La neige qui meurt en se posant sur l’eau fait
un bruit minuscule jamais imaginé
Et pourtant il y a bien un son
Ecouter Ecouter encore
Dessiner le son

 

©hervéhulin2025

Dans cette dix-neuvième lettre d’Alceste, bien des choses pour cette nouvelle année, qui verra, n’en doutons point, amis misanthropes, le genre humain à nouveau se distinguer par toutes sortes d’exploits suicidaires…Attendons la fin de l’hiver, déjà discrètement, s’allongent les jours. Les hirondelles reviendront.

Donc, lettre dix-neuf: un regard-devinette sur la poésie chinoise; Michel Leiris et son étonnantes règle du jeu; dialogue musique et littérature entre deux maîtres japonais; la folie qui nous tourne la tête, au Louvre et dans le siècle; et Rimbaud, dont l’image et la trace ne finiront jamais -mais alors, jamais, vraiment- de nous hanter. Quelques rêveries de Bas-Empire, aussi…

Une nouvelle année qui ne s’annonce pas très sûre: ceux pour qui l’espérance est une vertu (comme moi) me rejoindront sur cette perplexité. Entre les chefs d’état fous et l’incapacité du genre humain à préserver la planète dans un état élémentaire…

Mais laissons les pensées sombres en ce début d’année. Un peu de poésie chinoise pour ouvrir cette lettre. Et une jolie contemplation de l’hiver dans ces quelques mots, dont le titre délicat est « Neige».

Paysage du Nord :
Mille lis de glace scellés,
Dix mille lis de neige en volée .
De la Grande Muraille, au dedans, au dehors,
Rien qu’une blanche immensité sans bord.
Du Grand fleuve, de l’amont à l’aval,
Le flot impétueux soudain s’est figé

Comme toujours avec la poésie de Chine, c’est léger et descriptif, et la contemplation prend le pas sur l’action. Question, O lecteur attentif: qui est donc le poète auteur de cette rêverie hivernale, composé sur un mode classique parfait? Li Po? Sou Tong Po? Wang Wei? Mais qui donc?

Réponse à la fin de cette lettre.

Michel Leiris et sa règle du jeu. 

Les mots sont un peuple vivant. Le sens nous échappe en partie et pourtant, c’est la vie la plus simple qui en oriente le sens. Un souvenir, qui glisse vers une image, une image vers une pensée ou un concept, et voilà ce qui fait le sous-jacent de la littérature. Leiris va chercher dans le détail d’une vie qu’il présente somme toute ordinaire – du moins cette partie de la sienne qui n’est pas à la recherche des mythes Dogon et des mystères de l’Afrique -ces perspectives latérales qui font soudain basculer la création.

L’auteur devient son propre terrain d’observation. En interrogeant ses souvenirs d’enfance, en explorant son quotidien – odeur d’un parquet, contact des rideaux, position d’un soldat de plomb – en faisant son autoportrait, il interroge ce qui le fait écrire. Les livres l’ennuient, du moins c’est ce qu’il dit…A l’heure ou l’auto-fiction narrative prend le pas de façon conquérante sur l’édition française, il est sain de lire cette somme indispensable pour comprendre ce que signifie écrire sur soi – à partir de soi… En quelque sorte, une écriture appelée par les mots et les liens secrets avec l’âme, et non une écriture qui les conduits à son terme.

Raconter des faits, des anecdotes, non pour les énumérer mais pour les restituer dans une transfiguration qui interroge tout le monde, tel est l’objectif de l’écrivain Leiris. « Une chose qu’on oublie c’est une chose morte, (…) c’est très détestable de sentir qu’on est entouré de choses mortes ». Or l’écriture permet de s’inscrire dans une certaine pérennité, « si l’on arrive à donner une forme littéraire à quelque chose qui vous est arrivé, cette chose persiste. »

BiffuresFourbisFibrillesFrêle bruit : titres en cadavres exquis (souvenir de sa période surréaliste) et quatre grandes parties, rédigées sur des décennies de 1948 à 1976: Leiris, déclinant sa série des b, f, r, a tendu aux lecteurs ce piège phonétique: la langue qui «fourche» ouvre sur les horizons secrets du langage. La phrase de Leiris est longue, très longue, mais toujours claire. Elle exige une tension soutenue de l’esprit, qui mène à une intelligence accrue du texte. Alors on pense à Proust, et l’autre géante œuvre de littérature à la fois roman et autobiographie du siècle dernier.

Mais il n’y a pas de personnage chez Leiris, juste quelques silhouettes/prétextes, et la marge avec la fiction reste mineure.Les deux sommes cherchent dans l’intime et son souvenir la matière d’une œuvre sociale. Ils l’ont trouvée…On ne sera pas obligé de lire attentivement les mille trois cents pages de la Règle du jeu… Mais invitons à s’y promener.

Ozawa et Murakami. Conjonction des planètes secrètes qui animent les grands esprits. Il y a presque un an disparaissait Seiji Ozawa. Il y a quelques jours paraissait le nouveau roman d’Haruki Murakami, « La cité aux murs incertains » (quel titre…). Ces deux géants, et amis, avaient il y a quelques années produit un livre de conversations passionnant. La facilité de leur dialogue , autour de la complémentarité entre leurs art respectif captivait l’attention, et ça se lisait d’une traite (plus facile que Leiris, ça c’est sûr…).Le magnifique dialogue de ces deux beaux esprits, à partir d’un regard certes extrême-oriental, exaltait une vertu toute simple, celle de l’universel.

D’Ozawa, j’ai eu la chance d’assister à une dizaine de concerts. Je garde le souvenir de la fluidité hors pair du son et de l’élégance du trait, de sa gestique de danseur contenue. Sans vouloir forcer le rapprochement, force est de constater que l’écriture de Murakami procède des mêmes caractéristiques. Lisez « La cité aux murs incertains », c’est symphonique. Et c’est autre chose que le nombrilisme stylisé Ernaux ou Angot.

Enfin, le site du Philharmonique de Berlin a publié récemment, en hommage au maestro défunt, un magnifique coffret de ses concerts avec cet orchestre de légende, toujours le meilleur du monde; entre autres merveilles, une symphonie « rêve d’hiver » qui ravira les amateurs de Tchaïkovski, ou encore une Septième symphonie qui surprendra, par son poli lumineux, les adorateurs de Bruckner. Et un Prélude de Tristan à tomber par terre. Comme Bernstein, dont il fut l’élève, Ozawa possédait cette magie d’habiter n’importe quelle partition et l’éclairer de l’intérieur. Il nous manque.

 

Le jour des fous. La folie s’expose au Louvre. Que redoutons-nous le plus, de la mort ou de la folie? Derrière la bouffonnerie du regard de l’autre, il y a parfois, filtrant sous le grotesque, l’image fugitive d’une souffrance. Ce n’est pas drôle d’être fou.

Et pourtant, le fou était le seul autorisé à faire rire jadis des seigneurs et de leur pouvoir pervers. VGrâce à cette belle exposition, vous parcourrez toute l’histoire de cette étrange distorsion de l’esprit, redoutée et vénérée au Moyen-âge et à la renaissance. Inévitable, puisque la norme morale est alors dictée absolument par la religion. Plus l’esprit se libère et s’éclaire dans l’histoire par les progrès de la philosophie et du savoir, plus l’image du fou se dédramatise. Puis, un creux dans l’histoire, et c’est le romantisme qui ravive la braise. Parcours très complet de cette exposition, qui mène à s’interroger sur son propre mental. La folie est partout, comme un gaz inspirant et incolore…Dialogue de la mort et de la folie:

   La mort au bouffon

Tu te plais à sauter, eh bien saute, bouffon !
Mon jeu ferait suer le fou le plus agile
Mais laisse toujours ta marotte inutile
Tes farces parmi nous ne sont plus de saison

    Réponse du bouffon

Oh ! Que j’aimerais mieux n’être qu’un pauvre diable
Porter de lourds fardeaux, être chargé de coups
Que de suivre ce monstre à face épouvantable
Qui ne respecte rien, pas même les fous !

Pas mal…On regrettera juste une réelle lacune de cette exposition: inexplicablement, aucun espace n’est consacrée à Donald Trump (oui, c’est facile, mais rions-en un peu pendant qu’il est encore temps…).

Rimbaud et son image, Rimbaud sans image ?

C’est très marquant, la façon dont l’image de Rimbaud nous hante, quand on a si peu d’images de lui. Un livre/curiosité publié cet automne entreprend d’illustrer la période poétique de la vie du personnage grâce à l’intelligence artificielle. (Luc Loiseaux -Rimbaud est vivant- Gallimard).

L’image ci-dessus n’existe pas. Et pourtant. C’est curieux, curieux et troublant de prendre en face à chaque page ce visage connu et inconnu en même temps. De sorte que les moments les plus colorés de la vie du poète – ses fugues multiples, sa « montée » à Paris, son échappée morbide avec Verlaine, jusqu’à son désespoir et sa violence -sont ici illustrés en noir et blanc dans la marge du texte. Et on se prend à aimer cela, malgré l’artifice.

Tantôt, les traits sont un peu lisses; tantôt ils font vrais. Mais le, plus souvent, comme saisi dans des postures ou des mouvements, le jeune homme est là, parmi d’autres visages de son temps, lui, dans toute sa fulgurance. Ainsi, ces épisodes deviennent visibles. On dira que cela est bien du cinéma, sans doute. Mais il faut s’y faire : l’intelligence artificielle ouvre des portes, et des corridors très inconnus. Comme le dit bien Loiseaux, c’est toujours l’homme qui est aux commandes. Feuilletez Rimbaud est vivant, ça vaut la peine.

La prochaine Lettre, je vous parlerai encore de Rimbaud (décidément, il nous tient le gamin…), sous le filtre de Patti Smith et sa sous-estimée édition d’Une saison en enfer (Gallimard, encore).

A vrai dire, je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai écrit Le tombeau de l’Empereur Constant. Je ne sais pas d’où ça vient, cet étrange poème. Peut-être, partant du nom de Constant, une résonance qui se source dans une phrase lointaine de Pascal Quignard, la seconde des Tablettes de buis d’Apronenia Avitia, l’un de ses tous premiers romans: « Constant gouvernait l’Empire » quand naquit Avitia. Un écho de signifiant que Leiris aurait apprécié. On sait peu de choses de Constant, fils de Constantin (« Le Grand ») sauf qu’il n’aimant pas gouverner, il négligea de surveiller autour de lui, et ceci l’a perdu.

Trésor pâle d’une vie
Cadence de la nuit
La paille de l’espoir oublié d’un jardin
La tendresse et le respect pour toute mesure
Et tout ce qu’on vit
Et tout ce que l’on donne
Cet éclat qui palpite au fond du souffle
Tout est passé
Le regret que l’on vit
Les secrets que l’on donne

Je n’ai jamais pu m’empêcher de penser que notre temps avait des caractères de Bas-Empire…Allez voir mon Constant, donc, c’est sans génie, mais vous ferez connaissance avec ce perdant magnifique, comme disait Leonard Cohen.

https://www.lescahiersdalceste.fr/le-tombeau-de-lempereur-constant/

Ah oui… Le poème chinois et son auteur?… Bon…La réponse, c’est: Mao Tsé Toung… Le grand timonier n’a pas fait qu’éliminer massivement les contre-révolutionnaires et affamer son peuple par des décisions stupides, il a aussi composé des poèmes de bonne facture. Comme quoi, ne désespérons jamais du genre humain.

Pour finir, quelques mots de Christian Bobin, que, vous le savez, j’affectionne particulièrement pour son élégante sagesse :

Voilà : « nous ne cherchons tous qu’une seule chose dans la vie :être comblés par elle – recevoir le baiser d’une lumière sur notre coeur gris, connaître la douceur d’un amour sans déclin. Être vivant, c’est être vu, c’est entrer dans la lumière d’un regard aimant. » (L’inespérée).

Après tout, peut-être Luc Loiseaux avait-il lu ces lignes rares pour faire voir Rimbaud, et nommer son livre imagé : « Rimbaud est vivant » ? Ce serait bien, que les poètes échangent les pensées avant même de se reconnaître…

Que les humeurs lassées acceptent quelques fleurs… Très bonne année à tous ceux qui flâneront un moment ou un autre sur les cahiers d’Alceste, à ceux qui leurs sont chers, une année de paix (intérieure), d’amitié, de fraternité et de droiture, de cœurs rapprochés et de mains tenues. Une année d’espérance, et de tendresse apaisée pour ceux qui nous ont quittés et ne seront jamais absents.

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

             https://www.lescahiersdalceste.fr/

(ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

hervehulin6@gmail.com

 

                                                 I

La torpeur de midi épuisait le sous-bois.
Combien de rayons blancs sous l’ombrage des cèdres
S’emmêlaient aux herbes de la dalle funèbre ?
Et comme dans l’été l’hiver sait transparaître,
Tant de désir contraire a déchiré la croix.

Tandis que du pouvoir se fatiguait la courbe
D’un peuple magicien tout entier dissipé,
Dans ses replis le jour a délaissé sa pourpre,
Sous le signe vainqueur dont l’Auguste a rêvé
Que seul savait nommer le cercle refermé

 

Ils sont partis n’ont rien laissé
         sauf de nos oraisons
         les chalands sans haleurs
Trois pétales in-cueillis
Fragment de narcisse crucifiés.
Sous l’onde claire,

Tout si facilement consume
        L’amour et l’empire
Du feu et de la nuit
       Les perdants ne gardent que la cendre
Mais perdent tout de la nuit

Moi César à l’Occident de l’Empire
Je m’ennuie
Dans cette fièvre stérile
Qui consume le désir
Que sais-je de l’étendard
De mon père l’invaincu
Et son triste signe en croix

Las j’écoute s’assombrir
L’écho des frontières fragiles
De cet empire qui m’aura tout pris
De tout ce que j’adore à tout ce que suis

II

Trop nombreux ces mondes possibles sous le sable
Ces torrents d’hommes fous que seul l’ombre gouverne
La montée du soleil Les aubes innombrables
Ces confins délaissés qui font les lois si vaines
Que d’un battement d’aile un seul oiseau accable

Irradiant l’azur blanc deux droites parallèles
Traversent l’insomnie et la chair de César
C’est un diamant caché que l’Empire écartèle
L’une est blanche aveuglante et l’autre un fleuve noir
Et rien ne peut noyer cette ardeur parallèle

Rattrapé dans l’église au flanc des monts neigeux
Lui, le pieux et l’impie, s’éteint loin du diadème
Mourir sans avoir su choisir l’angle du jeu
La règle ou sa fracture La loi ou le poème
En fuyant le soleil Constant ferma ses yeux

Trésor pâle d’une vie
Cadence de la nuit
La paille de l’espoir oublié d’un jardin
La tendresse et le respect pour toute mesure
Et tout ce qu’on vit
Et tout ce que l’on donne
Cet éclat qui palpite au fond du souffle
Tout est passé
Le regret que l’on vit
Les secrets que l’on donne

Et l’empire comme le désir
Confié au jardinier supérieur
L’unique étincelle des vainqueurs
Et plus rien qu’une nuit éternelle

Sans combat s’est perdu l’Auguste triomphant.
Pourquoi cet horizon soudain jeté aux chiens ?
Le velours des amants ? Le pas des prétoriens ?
L’évêque triste et laid face aux astres d’airain ?

Mais César cuirassé fut toujours un enfant.
Toujours l’enfer des choix incendie le sommeil
Dans ce jour qui décline à l’orée des bruyères
Comme un rayon attise en brûlant son soleil

Fallait-il vivre à l’ombre ou prier la lumière ?
Et pour ultime extase un marbre funéraire?

III

Ces éclats reliés d’un tissage invisible
Si brève pulsion d’espoir
Se dispersent soudain comme un trait de cascade
Quand le rêve impartit à la flèche sa cible
Tout ce qui reste à voir

Un soupçon de veille que le songe dissuade
Alors que dans la Ville avance l’abandon,
Les voix et les absents fusionnent. L’œil unique
A lâché le miroir pour l’écran numérique.
Solitude et silence. En vain, nous attendons
Des astres évanouis l’inaudible supplique…

 

 

©hervéhulin2025

 

Dans le fouillis des bavardages et des ragots, un mot, celui que nul n’a vu ou voulu voir, soudain s’échappe ; d’abord furtif, il file, agité de sa liberté volée, droit dans les airs, via les réseaux et les couloirs ; comme sa vitesse croît, il sonne et résonne; à un carrefour imprévu, le voici qui rencontre d’autres mots, tout aussi échappés, qui l’accueillent et le glorifient :  agglutinés par des sens invisibles, tous ces mots font des opinions, des opinions qui se multiplient plus vite que la lumière, puis se font jugements et ces jugements deviennent vérités; alors, le mouvement s’accélère encore, et gagne les esprits, les esprits contaminent d’autres esprits, les mots d’esprits fusent et constellant l’espace, enserrent enfin les renommées et les réputations. Voici que tant d’amis qui s’estimaient sont devenus mortels ennemis à jamais. Le sillon ne disparaîtra plus. Un mot aura suffi, toute une nation à présent se déteste et se détruit.

 

 

©hervéhulin2024

Les gens qui adhèrent aux idéaux de justice et de progrès social,  qui espèrent une transformation positive et irréversible de la société, qui se nourrissent aux arguments de justice et d’égalité, montrent des convictions qui les feront toujours souffrir ; ils ne retrouvent jamais la traduction de celles-ci, qui sont immatérielles, dans les faits accomplis. Les gouvernements et leurs nécessaires compromis les rebuteront toujours. La société telle qu’elle est toujours les décevra. Leur immanquable déception les pressera toujours, et leur reproche incessant. Les conservateurs – allons, disons-le: les gens de droite, ils se reconnaîtront – eux, ne souffrent pas d’un tel mal : si attachés qu’ils sont à l’état constant de la société, ils n’ont pour opinion que de simples postures.  Par nature, celles-ci sont indolores.

 

©hervéhulin2024

Regardez ce vieil homme sur le trottoir dont la misère vous est si familière… Regardez donc de plus près ce visage : y est imprimé comme un lointain sourire, au-dessus de ce corps accablé par son état. Que vous dit-il ? Plus la vie dénoue ses plis autour de soi, plus on saisit comme tout n’est que passe-temps. L’amour, le désir, les passions, se démasquent et se font vanités ; la renommée, la gloire ? S’effacent d’un mot sitôt que les années et les souvenirs les ont desséchées ; le travail, la famille, la patrie…passent et sont vite de pâles fantômes…Le jeu, la fortune… S’en vont très vite derrière leur sillage d’amertume…Seuls les souvenirs heureux comptent, pour le peu qu’ils durent, car leur sourire nous dit que ce temps qui les a vu naître ne sera jamais perdu.

 

©hervéhulin2024

Liseré pâle sous l’horizon
Et voilà une forme d’avorton
Simplement palpite hors de l’œuf
Le renouveau d’un futur bleu rouge argent
Sur les rivières.
Sa naissance

Comme les semaines progressent
Son désir et son secret
S’attisent sous une caresse
Où donc va la jeunesse
C’est un miraculeux voyage

Ailleurs une rivière et son attente
C’est un veilleur et voici l’âge
A présent il contemple le flot lent
C’est un roi pécheur solitaire

Nul ne le sait
Les regrets peuplent la saulaie
Sous le flot frissonnent le sable
Tout ce qu’il n’aura pas chassé
Les années jasent et l’amour passe

Éclat directeur de l’envol
Il est parti en aventure
Dites-moi donc O jeunes gens
Ce que valent les mots chantants
Quand de l’oiseau-pêcheur
S’est éteint le murmure

Liseré bleu et vert
Qu’on devine sans le voir
C’est un espoir
Le voici de nouveau vivant sur une branche

 

©hervéhulin2024

Le monde est une chose étrange et fragile. Ceux qui auront parcouru la précédente Lettre se souviendront peut-être de la citation d’Issa qui en faisait conclusion. Une société libre, par exemple, ça s’effondre très vite.Ne s’en dresse plus que les antiques colonnades, comme du temple de Minerve à Timgad  désertée.

On se souviendra de notre temps – si et seulement si l’histoire perdure – comme celui où les peuples qui avaient le privilège du choix de leur sort calcinaient avec plaisir et fureur ce privilège, pour dessiner leur propre ruine; ils choisissaient des présidents fous, consumaient le climat de la terre par vanité, nourrissaient la détestation primaire de l’autre qui ne leur ressemble pas assez. Ils méprisèrent leur démocratie et leur liberté, dira-t-on, ils oublièrent leur fragilité. Ils détruisirent leur aptitude à vivre unis, par simple paresse, et par laisser-aller.

« Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines.Ce sentiment tient à la fragilité de notre naturel une conformité secrète entre ces monument détruits et la rapidité de notre existence ». (F.R. De Chateaubriand, in « Génie du Christianisme »)

Méditons, méditons…Il n’est jamais trop tard.

Dans cette dix-huitième lettre des « Cahiers », les romans inachevés sont-ils un genre littéraire à part entière? Un beau moment de partage autour de la fête du livre au Mans; Rimbaud – ah, encore lui -et un beau et fort discours Nobel; de l’utilité de l’ atelier d’écriture encore et encore.

Jeune gens le temps est devant vous comme un cheval échappé
qui la saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte
n’entend désormais que le bruit des fers de la bête qu’il monte
Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l’équipée

Louis Aragon. « La beauté du diable » (in Le roman Inachevé).

C’est musical, Aragon, ça file tout seul à la lecture, un parfait composé d’émotion et de forme. Avec ces étonnants vers longs, de seize pieds. Mais ce roman inachevé qui titre ce formidable recueil (1956), ce n’est que la vie, comme un chemin de pierre sur l’eau qui dort, et voilà tout.

Des romans inachevés. On pourrait imaginer que dans cette sphère étrange qu’est la littérature, le roman inachevé est un genre en soi. Je me souviens de ma déception de lecteur, quand, lisant « Le Rose et le Vert », et  arrivant aux dernières pages, je me demandais bien de quelle façon Stendhal allait dénouer l’intrigue; je découvris alors que Stendhal n’avait rien terminé, et qu’il me faudrait ainsi rester insatisfait pour l’éternité. Même effet de ressac, cet été, quand après m’être avalé les mille deux cents pages de « 2666″, je compris que cet ouvrage – surestimé, et trop vite affublé du terme épiphyte de « roman culte » – n’était même pas achevé, lui non plus. Tout ça pour ça. Roberto Bolano aurait été moins disert et dégressif, il l’aurait terminé, son pensum, et conclu l’écriture de son enquête criminelle hypertrophiée. « Pétrole », également de Pasolini, mais de celui-ci je n’ai pas poursuivi la lecture, au motif de son incompréhensibilité – malgré une invention d’écriture incroyable.
Il y a toujours ce sentiment d’insatisfaction de l’œuvre inachevée, surtout quand la trame est serrée, bien soutenue et voilà, tout d’un coup, on se trouve au bord du vide et on en restera là, car l’écrivain est fatigué, ou mort, ou simplement facétieux. On continue ainsi sa vie de lecteur avec un suspens intime, qui, pourtant, vous  laisse un flottement inaltérable. On peut s’imaginer, avec hardiesse, continuer l’oeuvre jusqu’à son terme. Mais on ne le fera jamais. Car c’est toujours très accompli, un roman inachevé, avec une traînée de mystère qui s’étire une fois atteinte la dernière page.
De Christian Bobin, ceci qui tombe à pic: »L’inachevé, l’incomplétude, seraient essentiels à toute perfection » (in « Souveraineté du vide »)…C’est vrai…C’est parfait, et donne une idée d’infini, l’inachevé. Le seul roman inachevé qui vous imprime, par sa perfection, une impression de finition palpable, c’est « Les Âmes Mortes ». On ne sait pas comment l’histoire finira – Gogol le savait-il ? -, et quel sera le sort de  Tchichikov; mais peu importe pour cette fois, car comme dans tous les grands roman, tout semble dit dès la première page. Point final.
Fête (Faites) du livre. Au Mans, chaque année, on fête le livre et la lecture (https://www.faiteslire.fr): ça vaut le détour. C’est souvent galvaudé, les manifestations de province autour du livre, car elles se ressemblent toutes. Mais toujours ce mérite de diffuser une forme de culte de la lecture, et une proximité physique avec l’univers de l’écrit.
On se perd avec plaisir dans ce foisonnement d’étalages, de rayonnages, bref, de partage, à tout va, des conférences, entretiens, dédicaces. Tout un monde qui ouvre les bras, ça se  bouscule dans les travées, toute une foule tâtonne auprès des tables, et pourtant, ils sont là, les auteurs, étonnamment disponibles à leurs lecteurs.
On aura ainsi pu discuter avec Kamel Daoud -on parle de l’Algérie -, ou Pierre Assouline – on parle des « trucs » des écrivains -. On va entre les piles de livres, on croise Pennac ou Zeniter, et on repart avec des titres et des volumes qu’on avait jamais crus acheter. Et puis il y a l’odeur, irremplaçable, du papier imprimé chargé d’encre. Et ça, ça, c’est la fragrance de la vie, avant celle des fleurs.
J’ai bien aimé cet amoureux désordre, qui ne cesse jamais quand il s’agit de lire.
L’oeuvre vie de Rimbaud. Ce foisonnement se prolonge dans les rues envahies de bouquinistes. On y trouve de tout c’est à dire pas grand chose, comme en toute flânerie. Et puis, soudain, un éclair, et on tombe sur ce qu’on ne cherchait plus.
C’est ainsi que j’ai -enfin- trouvé « L’oeuvre-vie » d’Alain Borer, inexplicablement plus édité depuis des lustres. On aime trouver l’introuvable; pourtant, c’est le seul – à ma faible connaissance-a dérouler la vie et l’oeuvre complète emmêlées savamment . Mais de l’oeuvre et de la vie de ce poète-éclair, y a t-il une différence? Tout en lui est une somme de mouvement, d’élan, et d’abandon, de sorte que l’oeuvre et la vie ne sont qu’une. Le principe, ainsi mené à son terme par Borer, n’aura jamais été repris sur un autre auteur. Imaginer, la biographie de Proust éditée au fil de son oeuvre. Qui donc est volontaire?
C’est un livre rare, dans tous les sens, qui vous donne comme un étrange soulagement de le posséder. On ne sait jamais tout bien sûr, et  il est doux d’être surpris encore – à un âge plutôt mûr par l’esprit de découverte. Et Rimbaud, jeune homme éternel, se prête au vertige, non fixé, de la découverte perpétuelle.
Les ateliers pour écrire. Faut-il donc recevoir des consignes pour faire progresser sa propre pratique de l’écriture? Sans doute, selon moi, est-ce un facteur de progrès. A défaut de talent…Récemment, j’ai suivi celui que proposait Louise Browaeys, sur l’écriture fragmentaire. C’est surtout ce concept que je retiendrai, plus que la notion initiale de livre cabane, qui en faisait le cadre, qui me semble plus flottant. Une des difficultés d’écrire n’est pas selon moi, dans l’invention; mais bien plutôt dans l’effort de continuité qui achemine la pensée vers l’aboutissement. Dans La reverdie qu’elle a publié il y a quelques années, Louise soutient un récit en fragmentaire qui montre une expression de l’intimité -une forme de résilience et de progression sentimentale  de la narratrice- maillée avec les thèmes sociaux qui nous saisissent: le climat, l’environnement, le féminisme, le progrès etc. c’est plus le petit espace entre chaque séquence que la trame d’ensemble, imperceptible, qui assure la connivence entre le lecteur et l’auteur. Lisez La Reverdie, c’est finalement un simple chant humaniste.
Mais dirons nous, de ce mot étrange, quel est le sens? De sa polysémie, retenons la principale  signification: dans la poésie lyrique du Moyen-Âge, c’est une chanson célébrant le renouveau printanier, et les sentiments de gaieté qui lui sont associés. Cet atelier fut un moment agréable, voilà l’essentiel, malgré le distanciel.
Kazuo Ishiguro. Conférence du Nobel. Ishiguro a reçu le Prix Nobel en 2017. C’est un écrivain britannique, qui a toujours écrit en anglais, jamais en japonais. Mais de ce texte lumineux d’intelligence littéraire, il interroge la question des origines; enfant japonais, arrivé très tôt en Angleterre, il est encore surpris, des années après, à ce stade de sa vie, par l’étrange facilité avec la quelle s’est jouée son intégration dans cette société si différente. Simplement, s’il n’avait pas été étranger sur une autre terre, jamais il n’aurait été l’écrivain immense qu’il est devenu. CQFD. A l’heure où tant de politiciens et de démagogues de toute part nous matraquent sans relâche de leurs obsessions de l’identité, de l’étranger, de l’immigré, dont ils font le diapason de toute forme de réflexion sociétale, de cette cacophonie abrutissante, Ishiguro donne un autre la. Celui de céder à la tentation de l’universel, ce qui est toujours gagnant.

Quoi de neuf, sur les « Cahiers »? plusieurs textes mis en ligne sur « Les Cahiers » récemment. Enfin, l’intégrale de mon florilège de lectures que j’avais déjà publié de façon fragmentaire, siècle par siècle, l’année dernière. A lire d’une traite, pour ceux qui aiment lire. Quelques nouveaux caractères, qui traitent de la sincérité; je sais ce qu’on va dire; il faudrait changer la ligne…Certes. Bon.Voilà. A suivre. Commencée, aussi, la publication des « Leçons de paysages », dont quelques moments avaient déjà été livrés, peu ou prou remaniés sur un format plus étroit. Et à venir très vite, le florilège de littérature africaine qui vous était promis.Sous presse, dira-t-on.

Donc, reprenons…

Celui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons
Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu’en arrière
On, se perd à ces changements comme la roue et la poussière
Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l’horizon

C’est Aragon, juste la suite du quatrain au début de cette Lettre.

Pour finir et espérer, une sorte de trophée car ils ne l’ont pas tous vus, ceux qui en ont cherché l’image. Capricieux, il se cache souvent, comme un roi secret des nuages. Il a fallu aller le chercher avec douceur. Il vous donnera la sérénité. Ils eu ce matin-là une façon discrète, mais éblouissante de bien vouloir nous apparaître. La beauté devrait toujours être ainsi: libre de se dévoiler, lointaine et bleuie d’espérance. C’est le Fuji.


C’est une belle image. Qu’elle vous inspire de douces pensées. Les belles images sont une fin en soi.

 

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous.

Les Cahiers d’Alceste,

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

hervehulin6@gmail.com

 

 

©hervéhulin2024

La littérature africaine est relativement récente en regard de nos usages, notre culture et notre référentiel d’occidentaux formatés à notre propre mode de civilisation. Récente, mais aussi excentrée de nos considérations : Ashebe n’est pas Stendhal. Plutôt centrées sur les racines et l’horizon, ses thématiques ne sont pas les nôtres, alors que tout l’essentiel de la création littéraire nouvelle en France depuis quelques années, semble verser dans l’intimité et l’autofiction. Mais il y a dans ce continent quelques chose de toujours inachevé qui en fait la magie. Ses livres en portent la marque, et leur essence ne se soucient pas d’avant-garde ou de tradition. Il n’y a pas de choix, mais une pulsion d’universel, et les ouvrages ci-dessous sont sélectionnés ainsi, en vertu de cette principale dimension qu’ils portent et vous emportent.

Certains, parmi les écrivains ci-dessous ont quitté le continent africain et leur terre originelle sans rien renoncer de leur histoire ; parfois, ils vivent et enseignent en Europe, aux Etats-Unis. Ils ont pris quelquefois la nationalité de ces pays d’accueil, sans rien renoncer de leurs enracinement. Peut-être même est-ce ce pas-de-côté qui leur permet de diffuser leur message vers un lectorat plus absorbant. Mais d’autres restent enracinés physiquement dans leurs paysages de latérites,  de pluies royales et de confusion périurbaines. La justice, la femme, les racines ou le questionnement de l’avenir, l’enfance, sont les préoccupations de ces œuvres qui restent trop souvent, à connaître. Ce qui les unit, c’est toujours, au travers des situations et des personnages, des familles et des destinées tragiques, bref, des histoires, où jamais rien ne se perd ce qui existait avant. Avant, il y a dix ou mille ans, dont chaque récit porte une marque assumée.

Cette liste O lecteurs curieux,  est, comme vous l’avez compris, restreinte, discrétionnaire, insuffisante, avec le principe d’un livre par auteur. Allez, profitez-donc.

Donc, par ordre alphabétique des auteurs, qui ne préjuge en rien de ce que vous choisirez, ou pas, de ce florilège trop étroit.

  1. Chinua Ashebe. Tout s’effondre. Nigéria. Okonkwo est un homme digne et dur, un homme africain. Mais l’exil le ruine, et à son terme, la terre qui l’a vu naître est devenu coloniale : les blancs sont là, et tout s’effondre. Impuissance des racines face à l’histoire et l’injustice, ce premier roman de la littérature africaine contemporaine, se lit comme un paradigme de tous ceux qui suivent. C’est un coup d’envoi et de maître en même temps. Si vous ne lisez qu’un roman, pour apprécier la suite, ce sera celui-ci.
  2. Koli Jean Bofane. CongoInc . Congo. Un jeune pygmée quitte sa forêt et son village pour faire du business à Kinshasa. Sur son chemin, toute une faune humaine fait obstacle aux ambitions de ce Don Quichotte. Saisissant tableau du Congo contemporain aux prises avec la mondialisation, et roman cruel et plein d’humour, emblématique de cette capacité à ne jamais renoncer à la joie, dans un univers tourmenté d’escrocs, de corrompus, d’enfants soldats, de prostitution et de détournements de tout ce qui peut faire un progrès. Mais c’est drôle, on ne s’ennuie pas, et malgré la noirceur des choses, on se prend à rire de la médiocrité du genre humain.
  3. Mia Couto. La confession de la lionne. Mozambique. Blanc, mozambicain, africain absolument et lusophone, Couto nous donne une écriture en clair-obscur, qui chante doucement. Le village subit de mystérieuses et violentes attaques de lions : le grand chasseur s’y perd, et c’est une femme qui trouve la clé. Roman écrit sur ces deux voies, au charme brumeux, et style mélodique.
  4. Emmanuel Dongala. Les petits enfants naissent aussi dans les étoiles. Congo. Dongala a le calibre d’un Nobel : tout en puisant dans les racines et fondamentaux de l’imaginaire africain, son œuvre rayonne d’un universalisme délicat. Sorte de remake de Candide, son ingénu est un condensé de toute l’humanité africaine, qui voit défiler l’histoire tragique du continent. Cette lecture est un vertige qui vous saisit, ne manquez pas ça…
  5. Nadine Gordimer. Fille de Burger. Afrique du sud. Pas facile d’être blanc et fille de l’apartheid quand l’axe de l’histoire s’est déplacé. Histoire d’identité mais sous un angle inversé de celui auquel on est habitué, et aussi, de culpabilité : comment effacer la faute qui nourrit vos racines, quand ce n’est pas la vôtre ? Blanc en Afrique, même du bon côté des causes, on reste blanc, ce qui n’empêche en rien le mélange positif des humanités contraires.
  6. Abdulrazak Gurnah. Paradis. Tanzanie. Comme une photographie ancienne au ton sépia. Yusuf a douze ans quand son père, qui ne peut rembourser une dette, le donne à son riche créancier. Mais c’est par cette servitude, qui le met dans le sillage des caravanes de l’Ouest Africain, que Yusuf traverse, dans un double voyage, intérieur et continental, l’Afrique de l’Est au début du XXᵉ siècle, minée par la colonisation, rectiligne dans toute sa beauté et sa rudesse. Et l’eau, l’eau y vaut toutes les vies. Le paradis de Gurnah est un paradis perdu. Prix Nobel, n’oublions pas.
  7. Helon Habila. La mesure du temps. Nigéria. Deux jumeaux au destin divergents, l’un érudit et intellectuel sensible, l’autre violent et mercenaire. Une Afrique qui tire vers le haut, une autre vers le bas, et pourtant, cela fait unité. Le récit explore brillamment les thèmes du destin et des conséquences du choix, de la douleur de ce qui aurait pu être, qu’on ne comprend qu’au passé malheureusement. C’est assez poignant, d’un style riche et épanoui. Grand plaisir de lecture.
  8. Moses Isegawa. Chroniques Abyssiniennes. Ouganda. Isegawa réussit dans ce puissant roman, à nous livrer un condensé intelligent de toutes les peines et les joies de l’Afrique du XXe siècle. Une saga familiale, pour emprunter une expression cliché, déroulée sur plusieurs décennies ; on ne s’ennuie pas dans cette lecture fluide. La déception de l’indépendance, le Sida, la guerre civile, la corruption ; mais aussi, la joie de vivre et l’énergie de la famille, traversée d’une ingénuité délicieuse qui sauvent tout le reste. C’est foisonnant et rebondissant. Un des meilleurs écrits pour comprendre l’histoire moderne de l’Afrique.
  9. Wangari Maahatai. Celle qui plante les arbres. Elle nous manque, Wangari. Elle aura marqué son temps, militante écologiste, pacifiste, féministe, mais surtout optimiste, et enfin, Nobel. Cette biographie, animée de ses luttes, et de ses peines dépasse la sienne propre pour épouser un peu celle de l’Ouest Africain et d’un beau pays qui fait rêver. Pas une once de désespoir dans cette vie de combat, consacrée aux arbres (elle en aura planté plus de cent mille) et à la condition des femmes. Un portrait d’une Afrique féminine, combative et confiante.
  10. Jennifer Nansubuga Makumbi. Kintu. Ouganda. C’est une malédiction qui poursuit une lignée sur plusieurs siècles. Depuis que Kintu, gouverneur dans un ancien royaume avant la colonisation, a tué accidentellement son fils adoptif, d’un simple geste, un sort néfaste poursuite ses descendants jusqu’à nos jours. Kintu est original en ce qu’il montre la vie et les institutions des royautés africaines précoloniales. -le roman débute au XVIII è siècle, et c’est un angle peu connu qui nous est ainsi dévoilé.
  11. Maaza Mengiste. Le roi fantôme. Éthiopie.   Une guerre peu écrite dans la littérature, celle de l’Italie fasciste contre l’Éthiopie : à peine les troupes italiennes ont –elles entamé leur sinistre conquête, que l’Empereur d’Éthiopie s’enfuit… On a alors l’idée de prendre un inconnu (un jeune musicien) pour simuler un retour du jeune monarque à la tête de la résistance. Puissance de l’illusion sur la détermination. Des personnages d’une conception exceptionnelle, dans les deux camps, rendent la narration captivante ; surtout, les femmes éthiopiennes ont joué dans cette guerre un rôle majeur, et donnent à ce fléau une marque d’espérance. Tragique mais lumineux.
  12. Nimrod Bena Djangrang. Sur les berges du Chari. Tchad. Poésie, attention. Nimrod chante, avec ferveur, ces soirs dorés qui attiédissent l’air, ces fleuves longs où glissent des voiles lointaines. Et l’univers est embrassé presqu’’à chaque poème de ce recueil lumineux. Beau et brut.
  13. Chigozie Obioma. La prière des oiseaux. Nigéria. Une histoire d’amour impossible, entre un éleveur de volaille et une étudiante d’une riche famille, on en connaît un peu le ressort, certes. La particularité de cette prose poétique, et très fluide est que le narrateur est le « chi », l’âme, l’esprit, l’ange gardien du jeune homme, Chinonzo. Cet angle de narration original vous plongera dans un univers de lecture nouveau, celui de la cosmologie Igbo nigérienne, entre spiritualité et philosophie. Un roman d’amour puissant, tragique et poétique.
  14. Mohammed Mbouga Sarr. La plus secrète mémoire des hommes. Sénégal.  Chef d’œuvre, d’un écrivain africain , qui ne se déroule pas en Afrique et qui parle de la littérature en France. Mais au-delà, c’est de la difficulté de ne pas être blanc quand on est écrivain qu’on lit à chaque page. Une écriture dense et rayonnante, c’est de l’universel. Prix Goncourt 2021.
  15. Lucy Mushita. Chinongwa. Zimbabwe. Chinongwa, neuf ans, sait qu’un jour, comme sa sœur, elle sera « cédée » à un mari pour de l’argent. C’est le seul destin dans une famille de pauvres parmi les pauvres. Mais la fillette est si maigre que leur entreprise ne suscite que pitié ou raillerie. La jeune Chinongwa résiste et existe grâce à un entêtant instinct de survie, tout en conservant au fil des années cette ingénuité qui fait force. Baigné de légendes familiales et de superstitions rurales, son monde est éclairé par un merveilleux candide. Un peu de poésie fruste, de simplicité, d’humour aussi, font de Chinongwa, bien plus qu’un témoignage sur un village d’Afrique australe au début du XXe siècle, un roman poignant sur l’accession d’un individu à l’indépendance, payée au prix fort.
  16. Chimananda Ngozi Adichie. Americanah. Nigéria. Un roman de la diaspora nigériane, qui se confronte avec les mœurs des États-Unis : c’est un exil, où malgré la bienveillance formatée des intellectuels américains, on est systématiquement racialisé et renvoyé, sans intention de nuire, à son origine. Faut-il donc se justifier d’avoir la peau noire à chaque détour de la vie quand on quitte son continent ? Noir ou blanc, c’est grâce à l’autre qu’on trouve sa place et sa mémoire.
  17. Futhi Ntshingila. Enragé contre la mort de la lumière. Afrique du sud. On le sait, difficile d’être femme, et plus encore adolescente, dans cette partie du monde. Au-delà de toutes les violences subies – mais à qui donc faire confiance ? – tout peut toujours se reconstruire. Sidaz, Viol, escroquerie, mensonge et pauvreté, quoi d’autre ? Zola est une jeune fille qui prend tout cela de face. Et pourtant, et pourtant…Très souvent, le roman africain contemporain se nourrit de résilience. Évidemment, car tout n’est pas sombre sur cette terre, qui cherche le bonheur comme partout ailleurs ; et il peut y avoir des fins heureuses, du moins, prometteuses.
  18. Wilfried N’Sonde. Un océan, deux mers, trois continent. Congo. Roman historique dont l’essentiel se déroule hors d’Afrique. Au XVIIe Siècle, l’Empire Congo s’affaisse sous la pression démente du commerce d’esclaves. Le premier archevêque noir entreprend une longue odyssée pour convaincre un monde blanc borné, arriéré, religieux, raciste qu’on peut être noir et complètement humain. Pas gagné en ce temps-là.
  19. Needi Okarafor. Qui a peur de la mort ? Nigéria. « Onyesonwu » en langue ancienne signifie « qui a peur de la mort » et c’est le nom du personnage, une petite fille aux cheveux blonds. Roman stupéfiant, à la frontière du sacré et de la science-fiction, qui nous donne à chaque page un chant de résilience, hors d’un monde dévasté par la violence. Il n’y a pas de destin maudit.
  20. Yvonne Adhiamba Owuor. La maison au bout des voyages. Kenya. Une Afrique complexe et sombre. Une famille en tension, qui se retrouve autour de la mort du frère ainé. Une bâtisse de pierre rouge érodée perdue dans le Nord du Kenya est la convergence des nombreux thèmes de cet ouvrage. Une famille transie dans le deuil, qui se trouve confrontée à la douleur des vérités cachées. Cette quête obscure va éclairer à contre-jour aux secrets d’une famille dévastée par l’histoire nationale et coloniale, et par la liberté insolente d’une femme.
  21. Namwali Serpell. Mustiks : une odyssée en Zambie. Zambie. C’est assez foutraque et déconcertant, Mustiks. Plus d’un siècle d’histoire de cette partie de l’Afrique, réputée de nos jours encore, pour ces vastes espaces sauvages, pourtant absents du roman. Une étrange femme mutante, couverture d’une pilosité déréglée, une championne de tennis aveugle, une astronaute zambienne sans fusée, sont le moteur de ces aventures, trajectoire coloniale de ces familles, écriture ironique dévoilant bien des drames et notamment ceux de l’acculturation forcée des peuples autonomes.
  22. Karel Schoemann. La saison des adieux. Afrique du sud. L’Afrique du Sud déprimée des années 70, la répression atteint des sommets (violence et absurdité) et on glisse lentement dans l’ombre. On ne sait pas trop quelle ombre, car ces personnages, intellectuels blancs et bourgeois moyens, évitent de parler de ça…Le narrateur, un poète un peu déclassé dans ce monde de brute, se sent à un tournant de sa vie, comme ce pays. On parle de partir, mais on ne le fait pas… On veut sauver la vie habituelle des blancs, mais on subit la dérive. Il pleut tout le temps sur Le Cap… Très beau style, bien traduit, dans une écriture danse et mélodieuse. Schoemann, peu connu en Europe, est un des rares écrivains majeurs (le seul ?) à écrire en afrikaans.
  23. Wole Soyinka. Ode humaniste pour Chibok, pour Leah. Nigéria. Dans ce long poème tout entier inspiré de la lutte contre l’obscurantisme. Des 276 lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, une seule, Leah Sharibu, n’a pas été libérée. Écrit en anglais, mais nourri du vocabulaire Yoruba des origines, ce texte rayonnant, ce poème émouvant, ce pamphlet corrosif cible le triste triptyque pouvoir/religion/politique et ses dérives, maladie du continent. Le lecteur, quelle que soit sa culture, est appelé à décaler son regard et assumer sa part de responsabilité dans la situation du monde. Puissant et universel. Prix Nobel, le premier du continent.
  24. Textes sacrés d’Afrique noire. Littérature ou pas, anthropologie, histoire ? Peu importe. Ce livre est un recueil de chants, de mythes, de contes, de prières et de paroles. Car l’Afrique (subsaharienne) est avant tout terre d’esprit et de religion, une religion de la nature et des cycles cosmiques, qui inspirent aux hommes et femmes qui la peuplent du rêve, des histoires, de l’humour et cette formidable résilience qui en fait l’universalité. Telles les formules magiques songhay «pour s’enfuir à travers les murs», l’incantation des forgerons peul, la prière des Tutshiokwe du Katanga pour venir en aide aux femmes lors d’un accouchement difficile, le culte de Fa et des Orissaqui se mêle au vaudou des Amériques, l’éloge à Amma, le Dieu des Dogon etc. À lire en premier lieu, si on veut vraiment saisir le sens des dix-neuf autres références de celle liste discrétionnaire
  25. Abdourahman Waberi. Aux Etats-Unis d’Afrique. Djibouti. Roman dystopique de ce florilège. L’Afrique à l’envers…Prospère, l’Afrique en subit tous les inconvénients. Ces divers états doivent affronter des flots de migrants en provenance d’une Europe rabougrie. Un père va quitter ce continent florissant pour aller retrouver sa fille – dans une quête, on l’a compris, symbolique – dans cette Europe confuse. Un regard inversé, sur deux mondes pas si contradictoire que cela, qui nous éclaire.

 

©hervéhulin2024

 

INTRODUCTION

Le livre est la meilleure invention de l’humanité, et la littérature une des rares choses qui peut la sauver. Lire donne une couleur aux jours qu’ils n’ont pas de nature. Enfant, je fus assez tôt captivé par ces forêts de signes, et cette odeur inimitable d’un livre qui s’ouvre. Aujourd’hui, alors que les ombres s’allongent, je regarde derrière. La multitude de ces amis de papier me convainc d’en aligner l’inventaire.

Cette liste, dont chacun fera ce qu’il entend, est une sorte de Panthéon personnel de mes plus beaux moments de lecture à ce stade de ma vie. Je n’ai pas fini de lire, rassurez-vous. Mais vient un temps qu’il est temps de faire le point pour partager ce qu’on aime.

Dans la présentation que je vous dois, je n’envisage pas de justifier. Mais de motiver, ou, plus simplement, de partager. J’avouerai que de paresse, il m’est arrivé de reprendre le texte de la décriée liste science Po, que j’évoquais récemment dans mes Cahiers (cf lettre N°10), quand les livres le méritaient – donc, assez peu souvent-mais toujours en m’amendant selon ma conception des choses. Tout ceci est affaire de parti pris.

C’est un panorama personnel, pas une anthologie. C’est donc un paysage arbitraire, mais qui essaie d’être représentatif de cinquante années de lecture. Il y a – je l’avoue- une sélection et un souci d’échantillonnage;  j’ai aussi parfois cédé à une préoccupation panoramique, de sorte que j’ai exclu certains livres à la notoriété évidente, pour me conformer à mes propres contraintes et élargir le champ. Bref, il y a du dosage.

J’ai le parti pris de ne retranscrire qu’un livre par auteur. Pour faciliter la traversée de ce monde personnel et sa représentation. Sauf Homère, car l’Iliade et L’Odyssée constituent une seule œuvre et qu’on ne lit bien ces œuvres qu’en les lisant toutes deux. Mais je me suis permis parfois – résistant peu à ma propre contrainte- de mentionner quelques autres ouvrages du même auteur, sans les commenter.

J’ai adopté aussi un parti pris chronologique, en échelonnant autant que possible cette sélection personnelle à travers les siècles : j’ai pu ainsi minorer le paysage de telle époque, pour que telle autre ne soit pas négligée.

Cette liste est modérément ethno centrée. C’est un parti pris. Dit plus simplement, si vous étiez nés au Japon, ou au Nigéria, vous ne trouveriez pas la même liste. Et d’autres ouvrages vous seraient suggérés, des ouvrages plus conformes à votre expérience et votre culture. La liste que je vous présente est principalement nourrie de notre littérature occidentale, mais pas que. J’ai proposé une série d’ouverture sur la Chine, le Japon, l’Afrique. Pourquoi pas le monde arabe, me direz-vous, où l’Europe slave ? tout simplement parce que je les connais peu, et on ne parle bien que de ce qu’on reconnait.

J’y ai mis peu de poésie, en tout cas de recueils. Mais certains grands ouvrages notamment épiques. Peut-être, une autre fois, une autre liste, consacrée aux poètes verra le jour. Mais on ne lit pas la poésie comme on lit autre chose. Montaigne ne disait-il-pas, avec son éblouissante sagesse « la poésie, il est plus aisé de la faire que de la connaître » ?

Cette liste ne contient donc pas tous les livres que vous aimeriez et ou que vous pensiez voir figurer. Je sais, chacun va dire, selon ses préférences ou ses anciennes émotions de lectures, : “et pourquoi pas celui-ci ? ah c’est nul, il n’y a même pas machin chose etc ». C’est-à-dire que je n’ai pas pu inclure tous les livres que j’ai aimé lire, et tant de livres merveilleux sont restés sur le côté. Cette sélectivité est tout à fait cruelle, mais elle est nécessaire ; la mise en valeur perdrait tout son sens.

Ne lisez surtout pas trop vite les ouvrages que vous aurez choisis dans ce florilège, et laissez votre cerveau imiter la diction à voix haute. Autant que possible, mettez-y l’accentuation tonique, le ton, le rythme, la fluctuation nécessaire à animer le texte et le rendre vivant. Sortez de l’abstraction et penchez vers l’animation. Prenez la lecture comme une promenade, avec ses aléas, et surtout pas comme la préparation à une épreuve de culture gé.

Et donc, engageons la gageure : c’est parti, sur 30 siècles au moins…

 

CHAPITRE PREMIER. LES ANCIENS.

Ils sont venus les premiers avec le génie d’écrire des histoires et des pensées. Il fallait bien avoir l’idée de commencer, non ? Cette première étape est une fondation : on y invente le lyrique et l’épopée, le théâtre et la poésie (le roman aussi un peu, mais ça viendra vraiment plus tard). Très vite, comme les siècles passent et le langage se forge, l’Histoire domine. Les dieux surveillent. Mais la préoccupation de fixer la trajectoire des hommes, des cités et des peuples, évoluera naturellement vers l’envie irrépressible de raconter des histoires qui n’existent pas. La fiction est là, construite sur le langage: alors peut commencer la littérature.

Mais cette période est d’abord, pour nous, un cataclysme de la mémoire. Si on considère la littérature latine par exemple, il faut garder à l’esprit, à chacune des pages lues de ces chefs-d ’œuvres, que, des centaines et centaines de titres qui nous sont connus dans ces siècles brillants, moins de vingt seulement nous sont parvenus véritablement complets.

  1. Le livre des morts- vers -1550 avant JC (jusqu’à -100 env avant JC). Les anciens égyptiens avaient un culte obsessionnel de la mort. En réalité, le titre qu’on retrouve sur plusieurs textes de cette vaste et fragmentaire compilation est « Livre pour sortir au grand jour ». Le « jour » en question est celui des vivants, mais aussi de la lumière qui domine les ténèbres, et s’opposera toujours à l’oubli, à l’anéantissement. Ainsi, ce livre maintient la vie, par les innombrables formules rituelles dont il assure la compilation. Dans cette perspective, le défunt égyptien cherche à voyager dans la barque du dieu soleil Rê et à traverser le royaume d’Osiris, le ressuscité. Ce « livre » (peut-être le premier ?) est en réalité un assemblage de textes, formules, fragments rassemblés et ordonnés par nos égyptologues du 19è siècle, à partir de papyrus épars, et de rites écrits sur les murs, ou les sarcophages. Toutes les étapes de la vie éternelle y sont décrites et réécrites – ces bouts de textes s’échelonnent sur près de quinze siècles. Mais un aspect frappe encore notre conscience curieuse de lecteur moderne : à aucun- mais vraiment aucun- moment, la mort ne fait peur. A lire avec modération par courtes séquences. C’est un livre magique, à tous les sens du terme.
  2. Anonyme – Yi king ou le livre des transformations – 1000 à 200 avant J-C: on trouve les premiers diagrammes près de 3000 ans avant J-C, mais la codification des hexagrammes, les textes et commentaires philosophiques remontent à mille ans avant Jésus-Christ. Cet ouvrage est à la fois un traité de géomancie, un guide pratique d’aide à la décision, et un ensemble de réflexions philosophiques et spirituelles. Également appelé canon des mutations ou classique des changements.  Personnellement, je n’y ai jamais rien compris. Donc, deux façons de se la jouer : soit laisser en évidence ce livre sur votre étagère ou autre, pour impressionner voire amuser vos amis ; soit le lire, en acceptant l’idée de ne pas tout saisir, quitte à y revenir plus tard.
  3. Homère. Iliade et Odyssée. Entre 850 et 750 avant JC.  l”Iliade”, c’est une histoire de guerre, où il y a de l’action, de l’amour, et des héros, le tout couronné par une guerre encore plus exceptionnelle : une guerre des Dieux.  Autant vous dire qu’il y a des exploits, de la stratégie, de la destinée. C’est long et dense, c’est passionnant. Mais tout comme l’Odyssée ce n’est pas toujours très facile à lire. C’est aussi le modèle de l’épopée : un récit d’exploits historiques/mythiques, où les dieux se font la part belle dans les passions des hommes, qu’ils surveillent et découpent selon leurs humeurs. Attention cependant : « Iliade » ne « raconte » pas la guerre de Troie, qui n’en est pas le sujet, mais seulement le contexte. Le thème du poème, c’est un épisode qui se situe vers la fin du conflit, et qui ne dure que six jours : la colère d’Achille. Comment un être humain – le héros – peut-il perdre son humanité dans la guerre, puis comment la retrouve-t-il ? Réponse dans le texte. L’”Odyssée”, pour sa part, fait corps avec ce grand texte, et les deux composent un tout organique.  On ne retient de l’Odyssée que les voyages d’Ulysse, fabuleux et merveilleux. Là encore, on sera peut-être un peu déçu si on n’attend que cela. C’est d’abord le récit d’une relégitimation : le retour d’Ulysse, dans son royaume à l’abandon depuis son départ, quand sa place de roi d’Ithaque est dissoute dans son absence et près d’être usurpée. Ulysse à Ithaque occupe plus de la moitié du texte, et la refondation de sa place en est le sujet. Ce développement d’abord sinueux bascule dans le sang. Les deux textes – parmi les plus grands de toute la littérature -ont ceci de commun: les passions donnent vite dans la boucherie: mais à la fin, c’est l’humain – et son don du pardon- qui gagne.
  4. Héraclite. Fragments. (vers 500 avant JC). On sait très peu de chose de la vie d’Héraclite, et on ne sait même pas si ces fragments sont les morceaux épars d’une seule œuvre – un hypothétique « Traité de la nature » ou bel et bien une collection d’aphorismes. Toujours est-il qu’il y a beaucoup de bons sens et de vérités accessibles dans ces phrases d’une remarquable intelligence, qui interrogent et répondent en parfois une seule formulation. C’est un livre qu’on emmène avec soi, dans la rue, à la campagne, au bistrot, dans le métro. On ouvre et on prend selon l’inspiration.  A vrai dire, on fréquente Héraclite, plus qu’on ne le lit.
  5. Eschyle. Les Perses. 451 avant JC. Le Vè siècle grec avant JC est un tournant littéraire de notre civilisation. C’est celui du théâtre tragique, du drame qui agrippe l’homme dans ses serres et ne lâche rien jusqu’à l’implosion. Les Perses est la plus ancienne pièce de théâtre dont on ait conservé le texte. La victoire de Salamine – à laquelle participa Eschyle – sur l’immense empire Perse fut vécue dans le monde méditerranéen comme celle d’un peuple libre sur une monarchie oppressante. Peu de tragédie mette autant en évidence l’alliage des deux éléments constitutifs de la tragédie grecque : la déploration lyrique et la narration épique : et il y a de l’épique et du poétique, des songes et des prophéties, de l’humain et du divin, et c’est immense.Le récit de la bataille de Salamine est fabuleux. (A lire du même auteur, beaucoup de choses dont : Orestie, Prométhée enchaîné).
  6. Hérodote – les histoires (ou l’Enquête) -445 avant J-C: Hérodote s’interroge sur le lien entre l’évolution de deux mondes (en ce temps, le monde, c’est la Méditerranée, plus l’Orient, point) et l’affrontement constant entre Orient et Occident. le « père de l’Histoire » selon Cicéron, mais plus proche du roman des peuples que de l’histoire (cf., article suivant…). Son enquête, est le plus ancien texte complet en prose conservé de notre littérature occidentale. Il nous dit tout de ces temps: les mœurs, les coutumes, les cultes, les voyages, les royaumes et les cités. Et ça se lit vraiment très plaisamment.
  7. Sophocle- Antigone.441 avant JC. Antigone, c’est l’essence du tragique tel que l’a inventé l’esprit grec. C’est l’histoire d’un conflit spécifique à la conscience humaine. La morale, ou le devoir ? L’éthique, ou la loi ? La cité, ou la famille ? Polynice, le frère aimé, est mort au combat contre son père, tyran de Thèbes. Ce dernier, vainqueur mais offensé, ordonne au mépris des traditions de priver le corps de toute funérailles, pour qu’il se décompose sur le champ de bataille. Personnage féminin indomptable –encore une dans le théâtre grec – Antigone est d’une loyauté sans faille aux membres de sa famille, et, à ce titre, une rebelle ; le préfixe de son nom (« Anti », contre) la destine à ce rôle. Elle choisit irréversiblement la justice immanente, fondée sur l’amour, contre la loi de la cité, mue par la vengeance. Peu importe que les dieux lui donnent raison à la fin de la pièce : contre l’injustice de la tyrannie, la mort reste l’essence de la liberté. Deux millénaires et plus après cette œuvre, nous n’avons pas fini d’en tirer les leçons, et le dilemme d’Antigone reste d’une modernité absolue.
  8. Euripide. Médée. 431 avant JC. C’est le drame d’une femme qui a cru maîtriser son destin, et s’imposer dans celui des autres. Le tragique lui fera payer. Est-elle folle ? Magicienne ? Criminelle ? C’est probablement Euripide qui a imaginé de faire du meurtre de ses propres enfants un acte délibéré de Médée.  La folie meurtrière a toujours l’excuse de l’égarement envoyé par les dieux. De tous les poètes grecs, Euripide est le seul qui ait dépassé la misogynie populaire et osé montrer comme atroce la condition des femmes. Sa Médée est meurtrie et laisse le sillage dans l’histoire à venir d’une créature dangereuse, et furieuse. Mais son texte est formel : elle est d’abord femme trahie, blessée, abandonnée. (A lire aussi, du même auteur, beaucoup de choses dont : Alceste, Les troyennes).
  9. Thucydide. La Guerre du Péloponnèse (vers 420 av. JC). Le premier grand reportage de guerre de l’histoire, nous montre dans une chronologie parfaite comment les civilisations se déchirent et se ruinent pour nourrir leurs intérêts. Moins de quatre décennies après l’union sacrée du monde grec contre les Perses, Athènes et Sparte s’affrontent sans pitié. Ce qui est nouveau absolument chez Thucydide, qui a vécu la guerre et participé comme général aux opérations dans le camp athénien- les perdants, au final- c’est qu’il analyse les causes des évènements. C’est un regard moderne, où se mêlent l’actualité et l’histoire. Le premier historien de la pensée européenne.
  10. Confucius – Les entretiens. 479 avant JC à 221 après JC. Personne n’ignore le nom de Confucius. D’après Simon Leys en 1987, « nul écrit n’a exercé une influence plus durable sur une plus grande partie de l’humanité ». En effet, en termes d’influence, Confucius en Orient est souvent comparé à Platon ou Jésus en Occident. L’enseignement du Confucianisme était obligatoire en Chine, et encore aujourd’hui le mode de pensée confucianiste imprègne les sociétés asiatiques, notamment en Chine, au Japon, en Corée. Haï par les marxistes, c’est pourtant un auteur qui dure…Inutile de vous dire que les paroles rapportées peuvent être un peu déstabilisantes. Il y est notamment écrit « Si deux personnes marchent ensemble avec moi, il y en a au moins une qui peut me servir de maître ». C’est un peu l’idée que vous devez retenir lorsque vous lirez ces entretiens. A noter que les Chinois le considèrent comme le symétrique de Lao Tseu : celui-ci construit sa pensée à partir du vide, et celui-là à partir du plein.
  11. Platon. Le Gorgias. Vers 387 avant JC environ. Les écrits de Platon sont d’une sagesse et d’une clarté universelle. Ce sont presque toujours des dialogues, ou des conversations, qui mettent en scène son maître Socrate. Du point de vue de la forme, c’est assez amusant et très lisible, abstraction faite de la complexité des niveaux de lecture. Enfin, on touche là non seulement à un trésor historique inimaginable, mais aussi à la naissance de la philosophie. Platon pose un fondamental de la pensée européenne : le dialogue (di logos, pensée à deux). Toutes les pensées, tous les auteurs, tous les philosophes en Occident se sont penchés un jour ou l’autre sur Platon. Le Gorgias interroge – et répond- à ce fondamental : qu’est-ce que le bien ? Il met ainsi l’esprit positif au centre de la pensée. Moins connu que l’apologie de Socrate ou le Banquet, Gorgias est la pierre angulaire de la philosophie grecque, c’est-à-dire, de la nôtre. (A lire aussi du même auteur : La République ; le Banquet ; Phédon).
  12. Aristote. L’Éthique à Nicomaque. 350 avant JC environ. Le bien suprême, la vertu, la justice…Aristote, c’est tout comme Platon : la naissance de la philosophie… Aristote, c’est l’équilibre de la pensée et du mot (bon un peu moins quand il affirme que l’esclave n’a pas de volonté, et la femme en a une de sous-ordre) et dans tous les domaines : physique, métaphysique, politique, éthique, langage, poésie et… biologie. Oui car Aristote avait une passion : observer les animaux, et il leur a consacré tout un traité.  Au sein de cette considérable œuvre, l’Éthique à Nicomaque: ce livre est un peu son traité sur le bonheur, qui est la finalité de la vie. Pour arriver à ce bonheur, il parle de politique, de vertu, de justice… Sans la recherche du bien dans les contours les plus simples de l’existence, point de bonheur sur terre. Autant de thèmes sur lesquels Aristote fait encore figure d’autorité de nos jours.  (A lire du même auteur : La poétique).
  13. Épicure. Lettres- Vers 300 avant JC environ.  Épicure est un phénomène. Il est probablement l’auteur antique dont la bibliographie est la plus vaste (plus de 300 ouvrages) et il n’en reste que si peu : une réputation erronée d’adepte du plaisir pour le plaisir, mais surtout ces trois lettres : à Hérodote (pas l’historien cité plus haut, mais un disciple) à Pythoclès, et Ménécée. Tout est dit pour faire d’Épicure un esprit total. La civilisation, la connaissance, la psychologie, le langage, la nature : rien n’échappe au faisceau de cette pensée limpide et étonnamment accessible. Sa philosophie est un remède à l’angoisse de notre condition. L’achat de ses écrits devrait depuis longtemps être remboursé par la sécurité sociale.
  14. Tchouang Tseu. Le vrai classique du vide parfait. (vers 300 ? av. JC). De lecture plus accessible que Lao Tseu, dont les formules énigmatiques laissent encore perplexe. La fable du Papillon, la relation entre le rêve et la réalité, ou le mythe de l’oiseau Peng nous parlent plus facilement, et nous ouvre ainsi la voie à la pensée chinoise originelle. Ne vous trompez pas sur le modèle de la fable et de l’apologue, et cette forme d’ironie en sourire qui irrigue le texte : c’est très – vraiment très- profond. A noter qu’on n’est même pas sûr de l’existence de Tchouang Tseu, dont le nom se confond avec celui de son ouvrage.
  15. Polybe-Histoires- 168 avant JC. Peut-être le meilleur historien de Rome, à l’opposé des élucubrations sur commande de Tite-Live. Grec mais prisonnier de guerre des romains, il se passionnera pour cette civilisation dont il partagera l’histoire et la vie politique. Polybe est l’auteur des Histoires, le pluriel de ce titre signifiant qu’il s’agit d’une histoire générale ; seuls cinq volumes sur les quarante d’origine nous sont parvenus dans leur totalité. Les livres I à XXIX qui retracent l’expansion romaine entre 264 et 168 av. J.-C. ont été écrits à Rome pendant l’exil de l’auteur. Ce qui est marquant dans la réflexion de Polybe, c’est qu’il interroge les institutions romaines pour comprendre cette expansion sans égale dans l’Histoire (et Polybe, évidemment, n’a encore rien vu). Son approche est d’une modernité étonnante, il qualifie lui-même le processus d’expansion d’organique. Sont fascinantes sa théorie de l’anacyclose, son analyse de la constitution romaine, ou la description quasi-cinématographique des batailles de Canne ou de la Trébie. Un pionnier de la méthode, en sciences sociales, et un écrivain de souffle en même temps.
  16. Cicéron -Les Catilinaires . 63 avant JC. Cette série de quatre discours est un réquisitoire sans faille contre un bandit prêt à brader Rome et sa république pour son intérêt personnel. Modèle oratoire – envions ceux qui savent le lire dans le texte -et plaidoirie implacable, si bien qu’on n’aimerait pas être à la place du sinistre Catilina. C’est un texte qui cingle, comme doit le faire la défense d’une juste cause et du droit contre l’arbitraire. (A lire du même auteur : De la vieillesse)
  17. Lucrèce – De la nature des choses (de natura rerum) – 55 av J-C: ce grand poème latin veut révéler aux lecteurs la nature du monde et l’explication des phénomènes naturels.  C’est un beau poème scientifique. En effet, il décompose le monde et ses lois de façon analytique, et pose avec une intuition étonnante le principe des atomes ou de la pesanteur. Le texte procède d’une permanente investigation sur la rationalité du monde. L’univers, comment ça marche ? C’est une leçon de raisonnement.
  18. Jules César – Commentaires sur la guerre des Gaules – 52 av J-C. Ouvrage écrit en grande partie à la troisième personne par son acteur principal du côté romain – Jules César, chef génial mais sanguinaire, voire semi-génocidaire. Plus qu’un récit objectif, il s’agit de récits de campagne et de faits rapportés en décalé chronologique, pour assoir la gloire et la puissance de son auteur. Probablement le premier ouvrage de propagande militaire de l’histoire : on minimise les coups durs, on sublime les succès. On en justifie les crimes (de masse), au détour de quelques grands élans de bataille, ou d’effet de discours. César n’entend pas faire l’histoire, mais son histoire, pour qu’elle se confonde avec celle de Rome. Force est de constater qu’il a réussi. De combien de péplum aura-t-il hanté le casting ? Mais c’est en direct, la mécanique du génie militaire qui se dévoile. Par ailleurs, chef d’œuvre de la langue latine.
  19. Virgile – l’Énéide – 29 à 19 avant J-C: épopée inspirée de l’Iliade et l’Odyssée, l’Énéide fait le récit des épreuves du troyen Énée, ancêtre mythique du peuple romain, entre Troie et son installation dans le Latium. 10 000 vers répartis en 12 chants. Virgile écrit sous les regard acéré de son ami, l’empereur Auguste, qui attend un monument à la gloire de la civilisation romaine et de ses valeurs. Mais surtout, un poème qui incarne la perfection formelle de la poésie latine, mais aussi un chant d’amour pour la civilisation romaine et méditerranéenne. Probablement, avec Dante et Rimbaud, le plus grand poète de l’Occident. (A lire aussi du même auteur : les Bucoliques ; Les Géorgiques).
  20. Ovide- Les métamorphoses. Vers l’an 1 après JC. Ovide, frappé par l’exil est le premier poète maudit de l’histoire. Et Les métamorphoses sont d’abord celles des malédictions de l’histoire. Tous ces héros, ou ces humbles, confrontés au divin comme à leurs propres amours, mais toujours frappés par le sort, se changent en quelque chose d’autres qui forme une sorte de progrès. Quel est l’aboutissement de cette vaste roue ? L’Empire, et c’est tout. Cet Empire qui lève et embrasse tout, et forge une paix séculaire sur le pas des légions. (A lire aussi du même auteur : les Tristes ; les Pontiques ; Les Fastes).
  21. Sénèque. De la vie heureuse. 58 après JC.  Sénèque participa de très près au pouvoir : sous les règnes de Caligula, Claude et Néron, dont il fut le précepteur. Son style est limpide, et sa pensée claire. Il est la référence du stoïcisme finissant. En gros, son message est de ne pas se compliquer l’existence avec des passions stupides, et ces emportements malsains qu’elles occasionnent. C’est la seule démarche  concevable pour ne plus avoir peur de la mort. (A lire aussi du même auteur : Les consolations)
  22. Pétrone. Satiricon. Vers 60 après JC.  Un des premiers romans, peut-être le premier (?) de la littérature européenne, et assez foutraque dans sa conception, du moins telle qu’elle nous est parvenue. Mêlant du vers et de la prose, jouant avec des figures rhétoriques complexes, il narre les aventures de trois personnages dérisoires- on les qualifierait de ratés dans notre perception moderne des choses. L’impuissance dont le Dieu Priape a frappé l’un deux -Eumolpe- est la trame des épisodes et de leurs rebondissements. On y voit une Rome foisonnante, traversée d’ambitieux et d’affranchis, avec des festins incroyables, de la luxure obsessionnelle, et des déconvenues en proportion. A noter qu’on n’est plus sûr du tout de la paternité de Pétrone – ami de Néron, et contemporain de Sénèque – sur ce livre : peut-être même s’agit-il d’un autre Pétrone, postérieur, ou d’un anonyme. Peu importe : l’immoralité délicieuse du texte reste la même.
  23. Flavius Josèphe-La guerre des juifs-73 après J-C. Flavius est un hybride judéo-romain, et un traître supérieur : notable juif, qui passe en pleine guerre de résistance des juifs, dont il fut d’abord l’un des stratèges, dans le camp romain, dont il sera ensuite le conseiller tactique exhaustif. L’œuvre est en partie propagande, éditée avec la bienveillance de Titus, vainqueur impitoyable de la rébellion juive contre l’Empire. Il faut bien se justifier, donc. Mais Flavius ne fait pas que cela et laisse un ouvrage d’histoire qui sait comprendre et faire comprendre la mécanique des peuples en guerre. Sans illusion sur la brutalité dont est capable Rome, qu’il admire tant, envers qui ose défier sa loi, mais aussi sur le fanatisme sanguinaire de certaines sectes juives, il retrace avec talent les ressorts de ces deux grandes civilisations qui s’entretuent au lieu de s’entendre. Document fondamental, qui fourmille d’information directes sur cette époque si violente ; on y voit les manœuvres des légions, leur équipements et leur discipline, mais aussi les rituels hébraïques ou les ruelles de Jérusalem.
  24. Pline l’ancien – Histoire naturelle – 77 après J-C: monumentale encyclopédie en 37 volumes qui a longtemps été la référence en sciences et techniques : astronomie, anthropologie, psychologie, métallurgie…  Parfois, on a l’impression de lire des fables, car le merveilleux y côtoie, sans le vouloir, le rationnel. Il lui arrive d’écrire et raconter n’importe quoi comme autant de phénomènes scientifiques. Mais c’est ainsi que l’on pense le savoir au premier siècle de notre ère, dans cette vaste fédération des connaissances que permet alors la puissante pax Romana. Pline a aussi été témoin direct de la terrible éruption du Vésuve qui a rasé Pompéi et Herculanum.
  25. Tacite. Annales 110 après JC. Julien Gracq admirait chez Tacite ce sens journalistique de l’observation du pouvoir et des mœurs qu’il imprime. Il y a en effet chez lui une précision et un souci d’éviter les passions et les jugements de morale à l’emporte-pièce – Tacite n’est pas un Suétone aigri et vindicatif, mais tout aussi brillant ; on voit se dérouler l’horlogerie du pouvoir des césars, et ses coulisses. Il n’est jamais dans l’anecdote ou le ragot, mais toujours aux aguets du fait. La distanciation de ce styliste hors pair n’en rend que plus redoutable les effets de bord d’un pouvoir, pour la première fois dans l’histoire, sans borne. (à lire du même auteur: De la Germanie)
  26. Plutarque –Vies parallèles ou vie des hommes illustres – 100 à 120 après JC : biographies organisées par paires, dans une approche systématiquement comparative. La démarche entend faire connaître, de façon souvent anecdotique et pas toujours authentifiée, comment des personnalités deviennent acteurs des grands moments de l’histoire. Écrit –en grec- sous l’apogée de la paix romaine, les vies parallèles tentent une première approche de biographies en systémique, selon les codes et les références d’écriture de l’antiquité déjà finissante.
  27. Apulée. L’âne d’or (Métamorphoses). Vers 150 après JC. C’est un roman, de ceux qu’on lisait à voix hautes sur les places à défaut d’avoir encore inventé le cinéma.  Il y a de la magie et des sorcières, des transformations, des bandits et des dieux, des procès et des évasions, du sexe et des mystères. C’est drôle, et plein d’aventures. Mais le récit est complexe, à plusieurs niveaux, intégrant des histoires dans l’histoire, enchevêtrant des récits, et jouant sur les niveaux de langage -Apulée était rhéteur et philologue. C’est un roman donc- un vrai et un des premiers – à la fois divertissant et didactique, dont le thème est la confrontation permanente de la curiosité et du secret. Tous les secrets n’en sont toujours pas interprétés : rien que le titre interroge : s’il est bien question d’un âne, d’or, il n’est point dans le roman. Quid?
  28. Marc-Aurèle – Pensées pour moi-même – v 170-180 après J-C: cet empereur fut également un philosophe stoïcien dont les aphorismes et maximes enrichissent encore les fondamentaux du stoïcisme. Elles sont aussi une réflexion somme toute moderne sur la solitude du pouvoir, et la difficulté à rester humain face à ces enjeux destructeurs d’humanité. Avec Marc-Aurèle, prend fin l’apogée :  rédigées le plus souvent dans les bivouacs des légions en campagne et leurs feux de camps, alors que l’Empire glisse lentement vers la défensive, les pensées peuvent être considérées comme un chant d’adieu à la pensée antique. Pour reprendre la formule d’Ernest Renan, elles nous parlent d’un temps « où l’homme seul a été », avant le Christ, et après –déjà- les dieux.
  29. Philostrate – La galerie de tableaux- v 220-230 après JC . Il y a plusieurs Philostrate et celui-ci est le dernier. Célèbre rhéteur de son vivant – il fut présenté à Septime Sévère, qui l’appréciait, et il fréquenta longtemps la famille impériale. Soixante-cinq tableaux – réels ou fictifs ? – sont ici décrits par Philostrate… Dans ce texte fondateur, Philostrate institue un dialogue entre le critique et le spectateur, forçant ce dernier à participer à la scène, le plus souvent d’inspiration mythologique, que montre l’œuvre peinte : ce procédé qu’utilise Diderot dans ses fameux Salons, vise, avec succès, à susciter l’émotion du visiteur. La Galerie de tableaux de Philostrate est plus qu’un document unique sur la peinture antique : elle a inspiré les plus grands artistes de la Renaissance, nourri la réflexion sur l’art d’auteurs tels que Goethe, et a, surtout, véritablement créé le langage de l’esthétique. En plus, c’est très plaisant, et bien que procédant d’une belle ambition, le texte se lit avec douceur : la promenade dans cette jolie galerie est vraiment très agréable.
  30. Gan Bao-A la recherche des esprits- v.330-340 après JC. Gan Bao est un lettré qui parmi les premiers va se passionner pour les histoires de fantômes et de démons. Ces récits sont une compilation de témoignages et d’anecdotes, présentés comme des faits authentiques, issus de témoignages directs, évidemment… Des dragons, des femmes démons, des revenants, des spectres voyageurs, n’en jetez plus, tout est là. La plupart sont très courts, d’autres s’étirent comme des contes avec une narration plus structurée. Mais c’est un peu un portrait des naïvetés humaines, dans une société dont l’imaginaire est en composition. A noter que les quelques 450 épisodes relatés ne sont pas tous de cet auteur, car selon la tradition littéraire chinoise classique, d’autres auteurs ont continué l’ouvrage en y ajoutant des récits ultérieurs, jusqu’au début du VIè siècle au moins. Mais Gan Bao donne ainsi à la littérature le goût du fantastique, qui ne s’en passera plus jamais.
  31. Ammien Marcellin. Histoires (Res Gestae) v. 382 après JC. Moins connu que Tacite ou Tite-Live, Ammien reste un historien majeur de la civilisation latine. Officier d’élite, puis haut-fonctionnaire (pour peu que ce terme signifie quelque chose au IVe siècle) de culture païenne, il a connu et fréquenté de très près ces grands fauves que furent les Empereurs du Bas-Empire, les Constance, Julien, Valentinien, puissants et impitoyables, dont il nous trace des portraits en couleur, et en gros plans. Sans indulgence pour la violence des mœurs politiques de ce temps, il raconte et nous conte quel est le prix du sang pour conserver un Empire dont les fissures gagnent à grands pas. Sa description sans fard de la désastreuse bataille d’Andrinople (378) éclaire encore les historiens d’aujourd’hui.
  32. Nicomaque Flavien Histoire Auguste. vers 390 environ. Ce long texte est une compilation des vies des empereurs romains d’Hadrien à Numérien. Il déroule toutes ses biographies, y compris celles des usurpateurs mineurs, qui n’auront régné parfois que quelques semaines. Tous les travers des césars y sont rapportés, mais aussi, parfois, leur grandeur. C’est du péplum et parfois, du technicolor. Mais la dimension historique s’arrête là, et c’est ce qui est plaisant. Il y a bien plus d’inventions que d’histoire. Nicomaque se soucie peu d’authenticité. Parfois même c’est du roman et du n’importe quoi. Ce qui est amusant, c’est la façon dont l’auteur, non seulement recompose l’histoire, mais aussi se déguise lui-même : longtemps, on a cru que cette Histoire auguste était un ouvrage collectif, car plusieurs auteurs y sont référencés. Aucun n’a jamais existé. Ce n’est que très récemment qu’on a découvert qu’ils étaient tous invention de l’unique auteur, sénateur païen de la fin du IVe siècle.
  33. Saint-Augustin –Les Confessions– 401.  Dans un monde devenu totalitaire, menacé de son déclin et de l’histoire qui s’emballe, seule la conscience sauve l’humain. Toujours, chez saint Augustin, et malgré son christianisme intransigeant en expiation de sa vie dissolue antérieure à la conversion, l’homme, en phase avec le divin, fait des choix, et se construit ainsi. C’est l’invention du « Je » en littérature.
  34. Boétius. Consolation de la Philosophie – 524. Il a été surnommé l’instituteur de l’Occident, et Dante le situait comme un de ses maîtres à penser. Grec d’esprit et romain de cœur, dans ce VIè siècle si dubitatif, Boétius écrit ce texte en prison, sans doute peu de temps avant son exécution. L’Empire et Rome s’en sont allés sous les coups de l’Histoire, et Boétius contribue au gouvernement de Théodoric. Sa disgrâce soudaine met à l’épreuve son âme de stoïcien : dans la chute, la sagesse forgée au stoïcisme résiste dans les hauteurs. Boétius attend la mort sans peur, dans son cachot, et, pour la faire patienter, dialogue avec la philosophie, dans une ultime prosopopée. Il est le dernier romain, et sa consolation est un adieu poignant au monde antique. Après, c’est une forme de brouillard silencieux, avant que ne renaisse – très lentement et laborieusement- la littérature au Moyen-Âge.

 

 

                             CHAPITRE SECOND : LES MEDIEVAUX.

Le moyen-âge, malgré son étendue historique, n’aura pas été l’âge où la littérature foisonne- du moins chez nous, en « occident ». Normal, quant à son début, plus personne ne sait, lire sauf les prêtres, c’est qu’on est tombé bien pas. Mais le concept de moyen-âge est d’abord une idée occidentale qui signifie très peu pour les esprits orientaux ; aussi, n’allons pas chercher pourquoi tant de monuments ailleurs que chez nous.Le langage est encore informe en Europe- mais déjà si évolué ailleurs, au Japon ou en Chine par exemple. C’est cela qui est intéressant. L’Occident est en retrait dans sa performance créative. Il faut attendre la fin du XIIe siècle pour que ça commence à bouger (Huit cents ans après Saint Augustin ou Ammien !).Et pourtant, bien de belles choses qui font sillon dans cette passion des hommes à écrire. Car en ce temps si long et compliqué, on se soucie d’écrire moins pour être lu -pas encore d’imprimerie, plus de lectures publiques, et on ne sait pas lire ou si peu- que pour inventer. Et si ce n’est pas la période la plus brillante de la littérature, c’est en tout cas dans ce vaste espace de temporalité que vont se construire et s’agencer irréversiblement, bien des traits qui vont marquer définitivement la suite. C’est au terme de cette longue transition, qui commence par une quasi-disparition de la littérature et déroule un sens du merveilleux qu’on ne retrouvera plus jamais, que l’homme se placera au centre, tandis que le divin s’efface pour une place secondaire.  Cette médiévalité si longue d’un millénaire fut bien un moment médian où les lettres sont devenues une passion partagée de l’humanité.Allons-y, donc.

35. Sei Shonagon. Notes de chevet. 1002. Un des plus beaux et captivant livre de mon Panthéon. Ne cherchez pas d’histoire ou de trame : ces notes ne sont que des récits des jours (et des nuits) d’une grande dame à la cour de Heian. Elle observe les saisons, la nature, et les mœurs. Tout y est noté en subtilité et raffinement, jusque dans la moindre émotion. On y trouve des anecdotes, des souvenirs, mais aussi – curieuse marque de fabrique de ce livre, et de son époque – des listes : de choses agréables, de souvenirs, de sensations, d’oiseaux, de visages etc. L’ennui y alterne avec les joies, les rêveries avec les instants de convivialité, et au détour d’un soir ou d’une nuit, voici des instants d’amour ou de nostalgie. Le style y est toujours d’un équilibre parfait. Parfois, au cours de la lecture, on se surprend à envier d’avoir vécu dans cet univers-là, subtil et lointain. A noter: les femmes écrivent au Japon, en ces temps distants, bien plus qu’en Europe ou ailleurs.

36. Murasaki Shikibu – le dit du Genji (Genji Monogatari) – 1010: récit prétendu véridique d’un prince impérial qui ne peut cependant pas prétendre au trône. Contemporain du précédent livre, cette œuvre japonaise serait le premier roman psychologique du monde. Critique incisive des mœurs raffinées de la cour de Heian et de ses intrigues constantes pour se faire une place au soleil, c’est à dire en vue de l’empereur. Mais il y a beaucoup de nostalgie, d’amours et de contemplation. C’est vraiment japonais. Le Genji est un ouvrage dont la lecture est exigeante : les personnages (plus de quatre cents) y sont désignés par leurs titres, lesquels titres changent au gré des aléa des carrières, dans le flot de ce roman de deux milles pages. Bon courage, mais ça vaut la peine de s’y acharner, quitte à ne pas tout lire, en se disant qu’on y reviendra un jour. A noter que la seule édition/traduction française à ce jour (sauf erreur) dépourvue de notes et de références pour le lecteur, n’est pas à la hauteur de la subtilité réputée du texte.

37. Somadeva- Océan des rivières des rivières de contes (Kathâsaritsâgara) XIe siècle. Comme le dit le titre, c’est un océan dont les vagues, qui viennent sans cesser se chevaucher et se renouveler, sont des histoires. Le recueil est composé de 18 livres de 124 chapitres, en tout plus de 22 000 vers en alternance avec des sections en prose (traduction en prose évidemment, dans la seule édition de la Pléiade). Il y a des mortels, des princes et des servantes, des divinités, moqueuses ou merveilleuses, des animaux enchantés et toute sorte de créature. La trame principale relate les aventures de Naravahanadatta (imprononçable, peu importe). On se perdra dans les digressions et les tiroirs incessants. Des nuées de contes sont insérés dans le récit principal, et chaque histoire se ressource dans le conte originel du volume (attention, il faut suivre) : pour respecter une promesse faite à un mendiant, un roi doit aller chercher dans un cimetière, de nuit, un cadavre pendu à un arbre. Pendant qu’il le ramène sur son épaule, le cadavre, qui est possédé par un « vampire », (non pas un affreux suceur de sang, mais plutôt une sorte de zombie apathique) lui raconte une histoire, conclue par une énigme de portée morale. Chaque fois (sauf la dernière), le roi résout l’énigme, et le cadavre disparaît : il est à nouveau pendu dans l’arbre et le roi est obligé de revenir le chercher. Et c’est un nouveau conte…Mais on n’est pas obligé d’avaler cette masse si savante et organisée. On peut se promener dans ce volume, se perdre et y revenir, trébucher et se relever. La dernière énigme, à laquelle le roi ne peut apporter de réponse, est celle-ci : un père et son fils épousent respectivement, le premier une fille, le second la mère de celle-ci. Des enfants naissent de part et d’autre : qui sont-ils les uns pour les autres ?

38. Béroul.Tristan. 1170. J’avais jadis, à la Sorbonne, un professeur qui nous enseignant le Tristan, de Béroul, troubadour normand du XIII è siècle, avait une théorie originale de la littérature. Pour lui, celle du moyen-âge (européen) n’était pas le balbutiement mais l’apogée. Pour cela, il argumentait qu’elle ne procédait pas d’un langage fini, mais en construction permanente : l’auteur devait sculpter la langue autant au fur et à mesure de son propos. Raisonnement à contre-courant mais ça se tient. Et cette version de Tristan et Iseut en était pour lui, une illustration. Il existe des dizaines de version de ce mythe d’une puissance symbolique et émotionnelle hors du commun. On peut en choisir une autre. D’ailleurs, celle-ci est plus centrée sur le personnage de Tristan, héroïque mais mélancolique, que sur le couple maudit. Mais elle garde une fraîcheur païenne délicate, nourrie de symboles et références celtiques, et pleine d’émotion nouvelle.

39. Sagas Islandaises. XIè au XIIIè siècle : Les Sagas islandaises en prose, se situent aux frontières de l’histoire et de la légende. Une saga, au sens originel, n’est pas une épopée, mais l’histoire d’une famille. Les Vikings, sous l’image qu’on en garde, étaient moins des guerriers que des juristes. Au coeur des ces histoires, il y a toujours un contentieux. Elles rapportent dans un style très narratif parfois avec un esprit de thriller, les aventures des colonisateurs de l’Islande et de leurs descendants. Sans lyrisme aucun, oscillant entre la banalité du quotidien et la démesure de l’exceptionnel, les auteurs, presque tous anonymes, ont su traduire une grandiose conception de la condition humaine : véritables artisans de leur destin, les personnages préservent, par la vengeance ou la justice, la réputation qui les sauvera de l’oubli et les fera triompher de la mort. La plus aventureuse :la saga d’Erik le rouge, qui découvre l’Amérique ; la plus terrible, à lire absolument : la saga de Njall le brûlé, un thriller avant l’heure, du meurtre, de la vengeance, de la famille et de la rédemption.

40. Chrétien de Troyes – Perceval le Gallois ou le roman du Graal.1180. C’est un des plus fascinants roman courtois, genre populaire du Moyen-Âge, bien qu’écrit en vers (octosyllabiques, la norme d’écriture littéraire de cette époque). De belles transcriptions existent et en rendent la lecture accessible, et même plaisante. C’est une histoire de pudeur et d’amour, mais aussi un des premiers récits initiatiques français. Perceval est « chaste » et « fol », c’est-à-dire d’une ingénuité qui le rend supérieurement pur et toujours sensible à la beauté ; meilleur chevalier du monde, il domine toutes les situations périlleuses qu’il traverse, sans en percevoir le plus souvent le péril. Et c’est aussi pourquoi c’est lui qui le trouvera. Quoi ? Le Graal, bien sûr.

41. Multiples auteurs – le Roman de Renard – 1200 : c’est un récit disparate, touffu et rebondissant, qui met en scène des animaux, bien avant La Fontaine, pour évoquer les défauts des hommes en société. Il y a des gentils et des méchants, selon la représentation qu’on a des animaux au cœur du moyen-âge, dans une dimension pittoresque, voire satirique.  Et c’est traité avec du réalisme, de la morale et de l’humour. Bref, une somme de fables et contes, de tradition orale, qui se ramifient et se démultiplient, rassemblés peu à peu dans une vulgate. Chez renard, si souvent malmené mais qui s’en sort tout le temps, on relit un peu en filigrane, Ulysse. Il prend tout en pleine face, mais survit, à chaque fois plus intelligent.

42. Kamo no Chomei. Notes de ma cabane de moine. 1212. C’est un manuel de solitude. Les auteurs japonais ont sans égal l’art de fixer les sensations en quelques mots. Déçu de ne pas avoir obtenu une position de poète officiel près de l’Empereur, Chomei se retire définitivement dans la montagne, dans une minuscule cabane dont il fera un havre de belle conscience. De l’art de la contemplation – intérieure et extérieure – et de la vie simple, celle que nous avons perdue de vue, qui regarde en reflet la vanité des entreprises humaines. En fait, c’est comme une sorte de manuel de cette liberté qu’offre la vie érémitique. Texte très court (trente pages dans son unique édition) qui vous permettra donc d’y revenir souvent.

43. Anonymes – Carmina Burana. 1225 à 1250. Ce n’est pas un seul texte mais une foule de poèmes qui construit bel et bien un corpus cohérent. Ce recueil – dont on doit le titre tardif à un linguiste allemand du XIXe siècle- est une compilation de chansons, notées en neumes médiévaux, d’auteurs divers mais anonymes pour la plupart. Composer des chants à boire et inviter à l’amour physique – pas celui du Christ, nous sommes d’accord- menait alors droit à l’excommunication. C’est de la littérature lettrée, pour oser un pléonasme, mais d’essence goliardique (terme oublié : des moines errants qui concilient leur renoncement chrétien avec la joie de vivre païenne) ; on y clame les désirs contraints de la jeunesse, la pesanteur de la religion, et des traits acerbes de critiques sociale : même si l’ordre établi de l’église n’est pas souvent attaqué, la chevalerie, étonnamment, y est plutôt malmenée et montrée comme une affaire de brutes. Cela dit, le thème principal, et récurrent de ces chants, est bien l’alchimie heureuse que donnent le printemps, le vin, les fleurs, la jeunesse, bref : une célébration de la vie brève qui ne se prend pas au sérieux. Donc, c’est moderne…

44. Jean de Meung -Guillaume de Lorris -Le roman de la rose. 1235 à 1270. Imaginez un roman commençant sur un mode courtois, qui vous conte l’aventure d’un homme cherchant à se faire aimer de sa belle ; c’est alors très allégorique et empreint de merveilleux. Puis ce registre s’interrompt. Le texte est repris quarante après par un second auteur, lui aussi génial. Mais ce premier aspect l’intéresse moins, et ça évolue alors vers une réflexion philosophique sur l’amour et ses interactions sociales ; parfois, pointent aussi une forme d’autodérision de l’auteur sur ses propres sentiments, ainsi que des digressions satiriques (sur les ordres monastiques ou la noblesse… 22000 vers octosyllabes, et c’est bien un roman. Dans l’ensemble, un monument, qui fut un des livres les plus lus et les plus fameux du moyen-âge. L’introduction, peut-être, de la psychologie dans la littérature de langue française.

45. Anonyme – Lancelot Graal- entre 1200 et 1250. Dans ce tout premier roman en prose, pas d’unité entre les cinq livres qui le composent, sauf celle du héros. Lancelot, c’est vraiment le modèle médiéval du type bien. Il a tout pour lui : élevé loin du monde par les fées (ah… La dame du Lac…), il est vaillant, prude (c’est-à-dire sage, à cette époque-là) il est noble, droit, généreux, clément etc. Mais voilà : il reste homme, avec de la chair et des émotions – contrairement à son fils, l’archangélique Galaad -et le voilà empêtré dans son destin. Voulant rendre service, il se ridiculise sur une charrette, car un chevalier ne monte pas avec un paysan dans une charrette de foin. Ce faux pas le suivra partout. Et le voilà qui commet l’irréparable : lui, si fidèle et dévoué à son roi (Arthur, évidemment) il s’éprend de sa reine, et sa reine s’éprend de lui. Alors tout s’effondre. Le roman est plein de personnages de la table ronde, de fées et de paladins, d’énigmes et d’épreuves. Moins intérieur que Perceval le Gallois, plus narratif, il trace bien le cheminement d’un destin et en cela, se fait résolument moderne. Plus pessimiste aussi sur la nature humaine : le meilleur des hommes est vulnérable, parce que tout sublime paladin qu’il est, il reste un homme.

46. Dante- La Comédie (Divina Comoedia) – 1320. Un des sommets- non, disons-le- LE sommet de la vision poétique médiévale, et une œuvre universelle absolument, qui domine toutes les autres de son temps. Ce poème immense est si marquant qu’il a généré un adjectif absolu : dantesque. C’est au souffle et à l’incandescence jamais égalés de ce chef-d’œuvre que le terme fait référence. De la « Comédie » on ne retient souvent que « l’Enfer », première partie hallucinée, tellement adulée et réinventée par les romantiques, et particulièrement les musiciens (Listz ou Tchaikovski.) Le « Purgatoire » et le « Paradis » s’en trouvent un peu négligés, sans doute car leur long cheminement vers l’épure céleste est de plus en plus spirituel et de moins en moins tourmenté. La lecture de ces deux autres volets donnera aussi de grands moments de richesse, passé un peu d’ascèse, car Dante ne se lit pas comme Tintin. Mais c’est aussi un langage poétique très sophistiqué, où certaines constructions peuvent échelonner jusqu’à cinq interprétations différentes. Et n’oublions pas que derrière cette immensité de la tragédie humaine face à la religion, il y a un amour éternel du poète pour sa chère Béatrice : toute l’œuvre, d’ailleurs, n’est qu’un prétexte pour la retrouver, parmi les âmes sublimes et rares qui contemplent dieu en face- pour l’éternité.

47. Boccace – le Décameron – 1350 : ce recueil de cent nouvelles (« livre des dix journées») est un des plus anciens ouvrages en prose.  Alors que la peste noire ravage Florence, dix jeunes gens se retirent à la campagne en espérant échapper au fléau, et chacun raconte chaque jour une histoire sur un thème imposé par le roi ou la reine de la journée (chacun des dix à son tour). Le tout nous donne un paysage constamment réinventé, et très vivant, de la fin du moyen âge. Il y a beaucoup d’histoires d’amours dans ces récits – normal, ce sont des gens qui s’ennuient-, de tromperie, de rêves contrariés. Mais on peut penser qu’après notre expérience du confinement, le Décameron sonne dans notre conscience, de façon très moderne, comme une réinvention du monde par la littérature, cette sublime et constante échappée…

48. Pétrarque- Mon secret- 1351. Dans ce très beau texte, peu connu et très éloigné dans son esprit du fabuleux Canzionere, Pétrarque discute. Il discute et dispute avec un Saint-Augustin ressuscité pour l’occasion, sur le mode très platonicien du dialogue. Malgré son religieux interlocuteur, il n’est que très peu question de Dieu ; mais de l’âme, de l’amour, de la vie, de la sagesse, de la beauté. Le poète majeur transparaît à chaque échange sous les thèmes de cette philosophie. Augustin fait ici le pédagogue, qui interroge, sermonne, contredit, toujours sur un ton soutenu ; et pourtant, jamais sévère. Pétrarque écoute, défend, répond, et doute, beaucoup. Une leçon de savoir, dans une langue claire qui porte doucement l’esprit du lecteur. Mais quelle que soit l’altitude intellectuelle du dialogue, et du raisonnement qu’il soutient, il y a une part intime de l’âme qui échappe aux arguments, et que Pétrarque ne lâche pas. C’est cela, son « secret ». Décidément, avec cet incroyable trio de géants (cf. les deux précédents), la littérature, à cet instant de son histoire, est bien en Italie.

49. Shin Nai An/Luo Guan Zong. Au bord de l’eau. Milieu du XIVe siècle. On ne sait trop qui a écrit ce monument, du moins si c’est vraiment Shi Nai An (pour peu que celui-ci ait existé…) ou son éditeur Luo Guan Zong, ou si les deux se sont complétés. Et ça n’a aucune incidence sur la qualité époustouflante de ce gigantesque roman (2000 pages dans son édition Pléiade). L’intrigue est assez simple : comment 108 brigands, en révolte contre la société et contre un mauvais empereur (au début il a été maudit par les dieux), se rejoignent les uns après les autres dans un vaste marais, puis défient les autorités malfaisantes, avant de rentrer dans les rangs pour servir l’ordre et la justice… C’est donc une vaste confrérie de cent-huit brigands-justiciers : la première partie déroule le rassemblement progressif de cette cohorte, en décrivant chaque fois la destinée particulière des personnages, histoire de faire connaissance : tous sont accusés d’un crime, qu’ils ont commis ou pas, justifié le plus souvent par l’iniquité de l’ordre corrompu des mandarins, jusqu’à ce qu’ils intègrent la bande les uns après les autres. La seconde traite des aventures de cette formidable table ronde, sans la table, au service de la justice et de l’empereur. On a souvent comparé Au Bord de l’eau avec les trois mousquetaires, mais avec cent-huit au lieu de trois…. C’est éblouissant d’actions et de narrations mêlées, assez addictif malgré le volume. Surtout, on découvre la Chine des Song, foisonnante et secrète, mais toujours subtile. Le style est fluide jusque dans la traduction. Il faut savoir aussi que ce long texte, comme souvent les romans classiques chinois, sera continué et enrichi par des conteurs anonymes jusqu’au XVIIe siècle. C’est une des œuvres les plus fameuses du patrimoine littéraire chinois.

50. Thomas Mallory- Le Morte d’Arthur. (« La mort d’Arthur »). 1469. Écrit en prison, ce cycle rassemble une nouvelle fois, dans une version qui essaie d’être exhaustive, l’épopée d’Arthur et de la table ronde. Le récit déroule de la jeunesse première d’Arthur – l’épisode de l’extraction d’Excalibur- et le parrainage de Merlin, jusqu’à l’effondrement et la fin de la chevalerie qui suit la quête du Graal. A noter que si la quête est montrée comme le sommet de la chevalerie, le récit est clairement – et mystérieusement – daté en 474, soit un âge auquel la chevalerie est bien loin d’exister encore, tout en étant composé à la toute fin du Moyen-âge, quand la même chevalerie disparaît. C’est un texte tragique, comme l’indique le titre qui scelle toute la trajectoire d’Arthur, alors que le roman commence par son enfance. Cette lecture laisse une certitude. La quête du Graal, parfois galvaudée mais si souvent réinventée, reste le plus grand mythe de l’Occident.

51. Sebastian Brant. La Nef des fous. 1494. Bien avant La Bruyère, Brant a eu l’idée de décrire de façon chirurgicale le détail des travers des hommes en société. Il imagine celle-ci comme une nef chargée de fous, abandonnée à elle-même et sans cap tracé, qui vogue vers sa perte. Le thème du bateau ivre s’efface d’ailleurs assez vite, pour laisser la place à une énumération des défauts humains, et de ce qu’on appellerait de nos jours, des névroses. Cent-treize chapitre défilent ainsi, jusqu’aux deux derniers (« apologie du poète» et « le sage ») un peu plus optimistes sur la nature humaine. C’est amusant, mais à ne pas lire sans doute dans l’ordre et d’une traite, sous peine de se lasser. Tout le monde en prend pour son grade, les hommes, les femmes, les riches, les pauvres, les clercs, les nobles, les marchands etc et tous leurs défauts sont méticuleusement scannés, dans les contorsions qu’impose la société : l’ambition, l’hypocrisie, la dévotion, la flatterie, la cupidité et patati patata. Mais dans cette attention assez nouvelle à la psychologie sociale, il y a quelque chose d’inédit qui monte et se dévoile : l’humanisme. Désormais, l’homme est au centre de la littérature, et sa relation avec Dieu passe-enfin – au second plan. Le moyen-âge est terminé.

 

CHAPITRE III. LES CLASSIQUES.

Le terme de classique est sans doute un peu artificiel. Il regroupe sur les ouvrages qui suivent, une idée de perfectionnement de la littérature, qui, de l’Europe à l’Asie, devient un phénomène majeur des sociétés qu’elle éclaire. Ce regard approfondi, et comme devenu soudain nécessaire, sur la personnalité de l’homme et les interactions sociales identifiées, s’accompagne d’un souci considérable de forme et de progrès de l’écriture.Tout progresse, dans ces lettres au style plus abouti, comme sous l’effet d’une recherche universelle. La prose, le vers, le discours, la grammaire et le discours ; on représente sur scène, mais aussi on imagine et on conte à tout va. On s’interroge, on questionne, les personnes, l’univers et la religion, omniprésente, et archi-vigilante. On dresse des épopées, mais aussi on se moque et s’amuse de tout. On lit aussi, et on en parle. On vénère les anciens – être cultivé au Grand siècle, c’est lire Horace dans le texte.L’enjeu majeur est alors l’élégance. Pour ce qui est de la langue française, elle n’aura jamais été si bien écrite.Si on exclut d’une part la poésie si brillante et nouvelle et d’autre part la philosophie religieuse, le 16e siècle paraît plutôt pauvre en regard du siècle qui va suivre.

La renaissance constitue néanmoins un moment rare ou l’humanisme devient en quelque sorte la raison d’être de la littérature. Par la suite, au siècle suivant, celle-ci prendra son essor grâce à une perfection du style sans égal, et la conquête de tous les sujets possibles. Ainsi, loin d’être une forme de carcan alignant de façon compassée des thèmes exclusivement sublimes, le classicisme littéraire peut se comprendre plutôt comme une sorte d’Eldorado où tous les sujets sont à découvert. Que ce soit dans le théâtre ou le roman, en passant par le mémoire et la lettre, le conte ou la méditation, toute la littérature du XVIIe siècle explore un nouveau territoire du moi dans la foulée d’une prise de conscience de l’individualité face à la société. De la comédie au tragique, l’esprit littéraire s’envole.

52. Érasme- Eloge de la Folie- 1511. De l’œuvre immense et profuse d’Érasme, on ne retient que ce livre. Ce n’est pas un Essai à la Montaigne, mais il le qualifie lui-même de declamatio. C’est-à-dire une thèse au sens où on l’entendait à l’époque, qui soutient et développe un point de vue. C’est écrit en latin, langue des érudits avant tout. La déesse de la Folie nous parle, pour aligner dans son viseur, une à une,   toutes les professions et les classes sociales de ce temps : ceux qui tiennent la société et la font telle qu’elle est sont tous fous ; ne l’aviez-vous pas remarqué ? A la lecture, c’est assez amusant. Si le clergé en prend son grade, c’est parce qu’Érasme, tout humaniste qu’il est, garde la nostalgie d’un christianisme humble et au seul service des hommes. Sans le vouloir, Il aura écrit une œuvre d’une espèce nouvelle absolument dans les codes de son temps. En situant la folie au cœur des passions humaines, il ouvre par ce décalage la voie aux grandes satires du genre humain, Rabelais, Molière, Shakespeare et toute cette grande famille.

53. Nicolas Machiavel- Le Prince-1532. Le mode de pensée de cet auteur, et son objectivisation absolue du politique, lui valut d’entrer dans le dictionnaire par un qualificatif qui lui est dédié : machiavélique. Machiavel est le premier à couper irréversiblement le lien, entretenu depuis Platon, entre la politique et la morale. Désormais, l’objectif de la politique n’est plus le bien commun, mais le pouvoir du Prince, c’est-à-dire du chef d’État. C’est là toute sa modernité. Son œuvre est encore riche d’enseignement, à la fois pour les gouvernants mais aussi pour les gouvernés. Affublée d’une réputation de cynisme, la pensée de Machiavel n’est pourtant pas exclusivement tordue, ni soumise.  Si vous voulez voir de la vraie politique pure et cruelle pour certains, réaliste pour d’autres, vous y trouverez bien sûr cette facette. Mais ce n’est pas que cela : c’est aussi l’art du compromis, de la négociation, et une façon de toujours faire entrer le point de vue de l’autre dans la décision politique à prendre. Quant au peuple… Il attendra l’invention de la démocratie pour devenir sujet de préoccupation.

54. Rabelais- le cycle de « Gargantua »- 1534. Lui aussi, a marqué les lettres par un autre qualificatif : « rabelaisien » ; une fois qu’on a dit ça, on a tout dit: un langage cru, de la bouffe et du sexe, de l’humour, et en tout cela, la critique acerbe du progressisme… grossier, mais jamais vulgaire. Ces géants, dont la lignée bouleverse les certitudes des hommes, qui se goinfrent, braillent, pètent et tonnent à chaque page, incarnent l’appétit de savoir, souvent chaotique, de la renaissance ; mais aussi, la défiance vis-à-vis des institutions religieuses et politiques de cette époque de grand tournant, qui, soucieuse avant tout de maintenir leur état (cf. paragraphe précédent) ont oublié le peuple. C’est aussi très drôle, il faut bien le dire. A méditer et savourer, à condition de ne pas être trop bégueule. Le texte originel, dans une langue chaotique, sera difficile à la lecture.

55. Michel de Montaigne – Les Essais- 1580. Sans conteste un des esprits les plus beaux, par sa tempérance et sa distance, Montaigne a inlassablement creusé son propre moi. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». C’est œuvre de toute une vie (Montaigne l’a travaillée jusqu’à sa mort et il y écrit notamment la célèbre formule « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ») et pourra toujours vous aider dans votre vie à vous.  Là, tout n’est que bonté -Montaigne avait de son père, reçu l’éducation nécessaire à ce conditionnement. Car oui, il y a trois tomes, ce qui peut paraître beaucoup à certains, mais il faut savoir qu’ils sont tous organisés en petits chapitres indépendants les uns des autres, et vous pouvez vous amusez à picorer çà et là dans les thèmes qui vous intéressent le plus. La vie, la maladie, la connaissance, le « goûst des livres » la jeunesse, la vieillesse, et bien sûr, l’amitié. Là aussi, le texte en français modernisé sera plus facile à lire que le texte originel.

56. Brantôme – Vie des dames galantes. v 1580. A la fois prêtre, soldat, séducteur, courtisan et guerrier, puis infirme et écrivain, Pierre de Bourdeilles, est inlassable dans sa ferveur. De ses volumineux souvenirs d’une vie de combat et de conquête, l’histoire détache cette « Vie » des dames, qui sont autant d’amours et de séductions qu’il aura traversées dans sa vie. Il sait tout des femmes de son temps, et donc, du genre humain. Il sait beaucoup de choses, également, sur leurs désirs, et leurs plaisirs, et sait si bien l’écrire. Souvent indulgent pour leurs défauts, admiratifs de leurs vertus, il détonne sur son époque car il retrace des portraits et des types complexes, tout en profondeur, loin des stéréotypes usuels des lettres de la renaissance.

57. Wou Cheng Gen. La pérégrination vers l’Ouest (Si Yeou Ki). Vers 1580-1590. Ce classique de la littérature chinoise retrace de façon imagée et aventureuse, l’expédition du moine Xuán Zàng qui se rendit de Chine en Inde pour en rapporter les textes authentiques du bouddhisme, afin de les traduire en chinois.  Accompagné dans sa longue pérégrination, de quatre protecteurs fabuleux- un singe magique, un dragon, un cochon, et un simple bonze – il affronte toute sorte de monstres hostiles à son dessein, et surmonte, comme on s’en doute, des péripéties incessantes : plein de sortilèges et des bagarres. Parfois, on peut penser que le personnage du roi singe, Sun Wu Kong, est le principal, tant il prend de place dans la narration. Le bonze Zang est d’une incroyable naïveté, qui fait l’intérêt du caractère : du coup, les superpouvoirs de ses acolytes dénouent les situations avec facilité ; c’est un conte. Malgré la dimension -mille cinq cents pages- le récit reste fluide et se lit avec plaisir de bout en bout. En outre, on y explore dans un registre déjanté, les origines du bouddhisme et les aspects légendaires de sa doctrine. On peut s’y plonger sans risque, on sort très enrichi de toute cette fantaisie. Probablement le plus chinois des livres chinois de ce florilège.

58. William Shakespeare. Le songe d’une nuit d’été. 1595-1596. Ce n’est sans doute pas la pièce de Shakespeare la plus profonde, ou la plus métaphysique. La plus poétique peut-être, et en tout cas notre préférée. Onirique, sa trame puise dans le marivaudage, et, par l’esprit qui l’éclaire de l’intérieur, Molière n’est pas si loin. Deux couples d’amoureux transis, une dispute entre le roi des elfes et la reine des fées, un lutin et sa potion qui s’en mêle, des sortilèges et métamorphoses, et une troupe de comédiens amateurs qui prépare une pièce pour le mariage d’un prince, tous vont s’entrecroiser dans cette forêt étrange, un peu magique, le temps d’une nuit d’été ensorcelante qui ressemble à un rêve. Deux thèmes majeurs et à venir, du théâtre moderne s’échangent et s’enrichissent : le théâtre dans le théâtre, et la confrontation de l’amour vrai avec l’amour idéal. Rien que du plaisir de lecture. (A lire du même auteur , évidemment, plein d’autres choses : Hamlet, Roméo et Juliette, le Roi Lear, Richard III etc etc)

59. Cervantès- Don Quichotte- 1605 et 1615. C’est peut-être ça, le chef d’œuvre des chefs d’œuvres. Faut-il choisir le réel ou l’imaginaire ? Ce texte immense est à la croisée de tout ce qu’a produit la littérature – en Europe -jusqu’à présent, et de tout ce qu’elle va produire encore. Don Quichotte est un mythe moderne, qui interroge, grâce à l’humour et la parodie, sur ce qu’est la connaissance du réel. On peut le lire comme un simple conte, et on peut le lire comme un essai de métaphysique. Les niveaux de lecture pertinents sont très ouverts, toujours la marque des grandes œuvres…Mais ne vous identifiez pas trop dans votre lecture, à Sancho Pança (c’est lui le personnage principal, et non Quichotte, attention, c’est un piège) : vous serez déçu du monde.

60. Xu Xiake. Randonnées aux sites sublimes. 1636. Xu n’est pas à vraiment dire un écrivain, mais un voyageur de génie. Il sillonne la Chine des Ming – à pied le plus souvent- et nous en décrit inlassablement les paysages, en ne sélectionnant que les plus grandioses, qui ne manquent pas dans ces contrées extraordinaires. Ce ne sont donc que descriptions de paysages, attentives et quasi-photographiques. Des cimes ennuagées, des cascades argentées, des horizons qui s’échelonnent et se perdent dans la lumière, des pluies qui animent les lignes et les contours… On ne sera pas tenu de tout lire, dans l’ordre des pages : on peut s’y promener comme Xu dans ses paysages…Ce qui est captivant, c’est cette énergie de contemplation totale, des formes sublimes de la nature, pour en rapporter, par les mots et l’écriture, leurs enseignements aux hommes qui ne les connaîtront sans doute jamais.

61. Pierre Corneille- Le Cid- 1637 : Corneille c’est un peu pesant quelquefois ; mais toujours sublime, et ça c’est incontestable. il est le maître absolu de l’alexandrin de théâtre. Le Cid est probablement un condensé non seulement de son art, mais du théâtre du 17e siècle, car tout y est dit : la guerre intérieure de l’âme entre l’amour et le devoir, la volonté et le destin, l’individu et la famille, l’honneur et l’intérêt. La composition est parfaite, de l’exposition jusqu’à la catharsis. Les postures improbables de cette histoire deviennent d’une crédibilité complète, et c’est palpitant. Bref, Corneille, c’est le cinéma avant son temps. Et c’est aussi le propre de ce théâtre, par sa puissance de représentation, de mettre sur la place publique des lieux des hommes, des temps, qui étaient ignorés jusque-là mais par la suite, nous deviennent irréversiblement familiers. Qui connaissait le Cid et la Reconquista avant Corneille ? Pas nous en tout cas. (A lire aussi du même auteur : Horace, Cinna, la place royale).

62. Thomas Hobbes – Le Léviathan – 1651. Disons-le tout de suite, c’est un monument de la pensée politique, un énorme pavé. Les deux premières parties sont les plus intéressantes et vous suffiront : « De l’homme » et « De l’État ». Hobbes parmi les premiers, essaie de comprendre par quel procédé les hommes vivent en société, pourquoi il y a un État, et qu’est-ce qu’un État. Sa thèse est extraordinairement percutante, si l’on résume vite : à l’état de nature, tous les hommes sont livrés à leur pulsion et c’est le chaos. Pour sortir de cette « guerre de tous contre tous », tous les hommes se réunissent et décident de canaliser toute leur violence, en faisant un pacte. Ce pacte social, par lequel chacun promet la paix, c’est ce qui fonde l’État. D’où l’inévitable transcendance de ce même État. Mais avant tout le monde, Hobbes voit déjà dans le risque tentaculaire d’un État si puissant, tant voué à l’entropie, que l’individu est menacé. Sa leçon est simple : prenez garde, nous dit-il.

63. Scarron- Le Virgile travesti.1653. Alors ça, ça vaut le détour…Scarron était infirme (il avait perdu ses deux jambes) mais toujours d’une humeur riante. Archi-érudit, il écrit d’un verbe joueur qui reprend toute l’Énéide sur un mode parodique, souvent burlesque et disons-le, plutôt libertin. Et tout ça en sept livres denses, tout en octosyllabes… Le sublime originel du texte de Virgile, parfois empesé, est distordu vers le comique. Et ça marche, c’est drôle et d’une lecture rayonnante… Cet Ovni littéraire nous séduit par la facilité de l’écriture parodique. Scarron n’eût pas le temps de parachever son ouvrage, d’autres le firent avec moins de brio.

64. Cyrano de Bergerac. (Hector Savinien) – Histoire comique des États et Empires de la Lune. 1657. Hector Savinien est une personnalité littéraire assez unique, il faut le reconnaître. Il nous emmène dans la Lune (le transport s’y fait avec une facilité déconcertante, Jules Vernes est largué…) non pas pour nous stimuler l’imaginaire avec toutes sortes d’inventions et de chimériques créatures, mais pour faire un peu de morale. Force est de constater que les nations de la lune sont mieux gouvernées que celles de la terre, par la description qu’il nous en fait. Foisonnant panthéisme, coloré d’enchantements et de fantaisies, à la fois roman d’aventure et conte philosophique, Hector Savinien/Cyrano nous dépouille de nos habitudes chrétiennes en ce milieu de XVIIe siècle et nous offre tout l’éventail de sa philosophie d’homme libre : c’est un monde immanent mais rationnel, aux peuples humains préservé des folies des hommes. Toutes sortes de considérations sur le bien, la sagesse, l’art de gouverner ou la place de dieu parmi les hommes, nous éclairent ; c’est un peu bavard, agité d’anecdotes en tous sens, et assez diffus. Parfois, on oublie un peu qu’on est sur la Lune, et c’est exprès. Mais on ne s’ennuie pas. Et à la clé, un enseignement de la sagesse, sans se prendre jamais au sérieux. Imaginer un monde meilleur permettra toujours d’améliorer un monde mauvais. Finalement, il ferait presque bon vivre là-bas. Sacré Cyrano…

65. François de la Rochefoucauld- Réflexions ou sentences, et maximes morales- 1665. Ces étonnantes – et éternelles dans leur vérité – Maximes ont été conçues à l’origine pour alimenter la conversation dans les salons de (la Marquise) Madeleine de Sablé. D’où l’importance du dialogue, du langage, de l’échange et de l’écoute dans ces écrits.  Il n’y a pas que des citations dans l’ouvrage, mais aussi des réflexions et des méditations dont certaines peuvent couvrir plusieurs pages. C’est parfois très raisonnant, et même abstrait. Bien sûr, on s’y intéresse principalement aux versants négatifs de la personne humaine. Mais c’est toujours d’une saisissante vérité, et systématiquement rationnel. On peut ainsi s’y promener, comme dans une conversation heureuse. Voltaire le dira plus tard, c‘est un livre qui a « formé le goût de la nation », et caractérise parmi les premiers, l’esprit français dans ce penchant qu’il aura toujours pour les idées et les argumentations. Finalement, c’est très moderne, La Rochefoucauld, et on s’y retrouve toujours. Utilisez donc ces maximes-là dans vos conversations de politique ou appliquez-les aux chicaneries de nos quotidiens, vous verrez que leur effet  est bien là…

66. Jean de la Fontaine- les Fables – 1668 et après : principale œuvre poétique de la période classique et à ce titre monument de la langue française. Chaque écolier français en connait au moins une mais ce ne sont pas moins de 249 fables qui constituent un patrimoine plein de verve, de malice et de bon sens. Il n’y a pas que des animaux qui s’échinent à nous faire la morale (au sens haut du XVIIe siècle) ; les fables nous disent surtout la vérité des âmes humaines. Autre qualité : la langue y est parfaite. C’est pour cela sans doute que ces textes ont aussi bien voyagé à travers les siècles, et nous parlent aussi efficacement des choses à faire surtout et surtout ne pas faire.

67. Blaise Pascal- Pensées-1669. Démonstration, à la fois modeste et scintillante, de ce que peut établir l’intelligence. Chaque pensée de cet « effrayant génie » (dixit Paul Valéry) est un régal pour l’esprit, et peut se méditer des heures. Car Pascal est trois auteurs à lui seul : un grand philosophe, un grand scientifique et un grand religieux. Sa clairvoyance est éblouissante, et enrichira chacun de nos neurones à chaque lecture. Il traversa notamment un moment mystique qui le révéla à sa conscience chrétienne (un peu comme douze siècles avant lui, Saint-Augustin), dont on a encore les traces puisqu’il l’a mis en écrit. Puis il se tourna vers la doctrine du jansénisme (un christianisme épuré et pas vraiment comique). Les pensées font partie de ces livres qui peuvent accompagner nos esprits déprimés vers de beaux et relevés horizons, sous les affres de nos quotidiens incolores. On devient plus intelligent, à lire les Pensées.

68. Molière- Le malade imaginaire- 1673. Retenir ici une pièce de Molière, et pas deux ou plus, est un défi. Chez ce géant absolu – le premier du théâtre, devant Shakespeare (si si) – il n’y a rien à jeter. Si vous ne riez pas en découvrant cette pièce de théâtre, c’est que vous n’avez pas mis le ton en la lisant. Sous le comique dérisoire des premiers rôles de Molière, il y a la tragédie que nos vices et nos folies impriment à notre condition. Argan est désespérant parce que désespéré, et sa souffrance fantasmagorique n’est pas feinte. Les bouffons et les tartuffes inventés par cet ami du Roi Soleil sont d’une modernité éclatante. Ils sont notre éternel miroir. (À lire aussi de Molière : tout le reste…)

69. Jean Racine – Phèdre – 1677. Un des textes les plus évolués, les plus raffinés, les mieux composés que nous a laissé la langue française, et tout simplement, un des plus beaux – de ceux qui se comptent sur les doigts d’une seule main. Avec Racine, tout est élégance et raffinement. Rarement l’émotion, la pudeur, l’amour et ses tourments, ont trouvé expression plus réussie. Réputé impossible à mettre en scène, Phèdre est un poème dramatique. Le drame – qui monte à chaque rime, comme un flot – d’un amour impossible, pour nous en saisir tout entier. C’est beau, et tout est dit. (À lire aussi : Andromaque, Iphigénie…)

70. Jean de La Bruyère – les caractères ou les mœurs de ce siècle – 1688: styliste de la langue avant tout, La Bruyère est moraliste plus que portraitiste. On retient de lui les descriptions anecdotiques de personnages étalons des travers de la vie en société, mais plus des deux tiers des 765 caractères sont dépourvus de personnages : le sujet de La Bruyère, c’est la moralité. Il a cependant croqué une galerie incroyable de portraits saisissants des personnages de son époque. Derrière une langue très classique mais toujours aérienne, on est encore stupéfait de la modernité de ces observations (et ce n’est pas moi qui dirais le contraire, pauvre et laborieux plagiaire !) ; remplacez les « grands » par les énarques ou les chefs d’entreprises, « la cour » par les médias ou les institutions publiques, prenez la Ville en tant que tel sans rien changer, et méfiez-vous de ne pas vous reconnaître dans tous ces traits qui fusent.

71. Marquise de Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de…). Lettres. 1696. Elles ne sont pas nombreuses, les femmes de lettre du siècle classique. Mais celle-ci est exceptionnelle, et aura laissé bien des influences (Proust l’adorait). Car elle sait admirablement peindre. Elle fait de l’écriture sa passion quotidienne (plus de mille lettres dont les deux tiers à sa fille, dont certaines ne lui sont qu’attribuées), et adopte un style en transparence qui donne un ton de conversation, voire de monologue, adapté à toute forme de sujet qu’elle aborde. C’est surtout un regard, si rare, de femme, dans un siècle peu favorable, qui éclaire les comportements et les relations comme une lumière rasante de clair-obscur. Il y a beaucoup de clairvoyance dans ces phrases très lisses qui nous documentent à chaque page sur les mœurs contrastées d’un siècle brillant mais oppressant. Une belle âme, intacte après tant de temps.

72. Charles Perrault- Les contes de ma mère l’Oye (1697). Les contes sont beaucoup plus tranchants et osés que vous ne le pensez. Ils ont accompagné votre enfance, dans des versions remaniées en rose vers la fin du XIXe siècle, et c’est une raison suffisante pour les lire à nouveau. D’autant qu’à l’origine les contes étaient plus appréciés par les adultes que par les enfants. Vous y trouverez des grands classiques, comme Cendrillon, La Belle au bois dormant, Le Petit Poucet. Mais attention : vous ne retrouverez pas le joli côté charmant des narrations de votre enfance. Les contes de Perrault, dans leur version originale, sont cruels et tragiques. Le petit chaperon rouge est définitivement dévoré (ça lui apprendra à désobéir), le réveil extatique de la belle au bois dormant est le début d’un long cauchemar, l’Ogre est monstrueux absolument etc. A noter que ne reste de cet auteur et de son œuvre immense rien d’autre que ce volet mineur. A disparu de toute forme de publication de nombreux chef d’œuvre, tels son Apologie des femmes (1694), sans doute le premier écrit féministe de langue française, ou surtout, le fameux essai (pamphlet) des Parallèles des Anciens et des Modernes en ce qui Regarde les Arts et les Sciences (1696), la « querelle » des anciens et des modernes qui lui valut une grande notoriété et dont le regard critique changea le jugement commun sur la littérature.

73. Fénelon. Les aventures de Télémaque. 1699.Fénélon préfigure les Lumières par son souci de justice dans les gouvernements. Ce qui lui importe dans ses développements ce n’est pas la légitimité d’Ulysse mais l’éducation de Télémaque, qui sera la condition de sa survie politique. Telle est la leçon de Fénelon ; le juste gouvernement des sociétés n’est pas nature de naissance d’excellence il doit être l’effet d’un esprit instruit à l’infini. Parfois le récit -c’est un roman -emprunte aux péripéties du compte parfois à des développements didactiques qui s’adresse aux princes de son temps, et plus particulièrement au premier d’entre eux vieillissant et redoutable. Fénelon écrit probablement un des plus beaux français de toute notre littérature, c’est donc un plaisir d’y revenir ; mais avec son souci de philosophie, au sens le plus commun du terme, les préoccupations du grand siècle s’estompent déjà. Apparaît avec lui l’âge des lumières. (Du même auteur, à lire et méditer : Démonstration de l’existence de Dieu)

 

CHAPITRE IV. VERS LES LUMIERES.

Les voici, ces fameuses lumières qui éclairent… Les génies des lettres continuent de s’agiter pour la juste conscience des choses ; mais la particularité de ce siècle est une verve critique, assez pétillante, dans le regard porté sur la société et le tempérament des hommes qui la façonnent. Autre évolution notable : le roman, genre mineur au grand siècle, s’épanouit, et le recours à ce mode narratif pour transcrire les phénomènes et les travers du genre humain s’accélère.  Et ce sont bien des portes qui s’ouvrent encore, toujours plus loin dans l’exploration du moi. Car le XVIIIe siècle a soif de raisonnement et d’argument en toute circonstance. On s’intéresse ainsi beaucoup plus à ce lien qui unit l’homme à l’organisation de ses congénères, au fil du destin et à la volonté qui s’en échappe. Un air de liberté emporte l’inspiration. Alors, dans toutes ces facettes explorées, se montre sous les mots toujours un fil discret mais très conducteur, qu’on n’imaginait pas avant. Cette société ne convient vraiment pas ; et si on la changeait ?

74. Jonathan Swift- Les voyages de Gulliver- 1726. Bien qu’irlandais, Swift est un parangon de l’esprit britannique. On peut lire dans Les Voyages de Gulliver une histoire amusante, une fable métaphysique, avec des trouvailles et des inventions inspirées. Mais il y a une soif d’ingéniosité à chaque page qui en fait un livre unique. Il y est question de casser les œufs, de géants et d’homuncules, d’îles volantes, de nourrir les hommes grâce à leurs excréments ou de récupérer les rayons du soleil dans les concombres. Et aussi, en filigrane, la dénonciation de l’oppression anglaise sur la nation irlandaise. Savez-vous pourquoi les chevaux intelligents du dernier voyage se nomment les houyhnhnms? Tout simplement parce que ce mot reste imprononçable en anglais. Bien fait pour eux. Voilà l’esprit de Swift.

75. Montesquieu- Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence – 1734. Avant l’Esprit des lois, Montesquieu écrit cette analyse profonde de ce que sont et peuvent les institutions dans l’ensemble de la société. De l’histoire, certes, mais surtout de la politique moderne. Montesquieu est le premier à faire le lien de pertinence entre la santé d’une société et l’état de ses institutions. Pour lui, la cause de la décadence est le décalage croissant entre les institutions de Rome (il nous parle de la fin de la république) est l’affaissement des vertus nécessaires à la bonne gouvernance d’une république. Quand la société est en phase avec ses institutions politiques, et tant que celles-ci répondent à celle-là, tout va bien. C’est simple et droit. Évidemment, nous, gaulois réfractaires, ça nous parle d’une façon étonnamment moderne. Et c’’est aussi un livre qui aura permis de structurer l’histoire en éclairant et limitant la notion de chronologie. (A lire du même auteur : De l’esprit des lois, évidemment).

76. Saint-Simon. Mémoires (1740-1750). Le maître du portrait littéraire, mais du portrait impitoyable. Nul n’est obligé de lire les dix mille pages environ de ces Mémoires, qui traversent l’histoire de l’apogée du règne de Louis XIV jusqu’au balbutiement des Lumières. On sautera les digressions, sans intérêt de nos jours, sur les généalogies nobiliaires. Mais Saint -Simon est sans égal pour relier la psychologie, l’invisible des personnalités qu’il côtoie, avec les moments de l’histoire. Son récit, à cet égard, de la mort de Louis XIV, vous marquera. Il sait peindre en quelques traits et maîtrise la formule de caractère avec génie. Journaliste avant l’heure, photographe des travers de la société, peinte en couleurs (hautes), et conteur intelligent, moraliste et aristocrate sans concession : on ne sera pas étonné de comprendre pourquoi Proust, admiratif, en fut si influencé.

77. Denis Diderot- Les bijoux indiscrets- 1748. En d’autres temps, on aurait dit qu’il s’agit d’un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Diderot nous invente l’histoire de Mangogul, un sultan qui s’ennuie tant que sa maîtresse, Mirzoza, est à bout de ressources pour le divertir. Alors intervient le génie Cucufa, pour fournir un gadget incroyable : un anneau, dont il suffira au sultan de tourner en direction d’une femme le chaton (sans mauvais jeu de mots…) et elle parlera « par la partie la plus franche qui soit en elle, et la mieux instruite des choses ». Bref, les sexes des femmes se mettent à raconter tout ce qu’ils vivent, ou ce qu’ils aimeraient bien vivre, et voilà notre sultan qui ne s’ennuie plus. Il fallait le trouver. On l’aura compris, Mangogul c’est Louis XV, et Mirzoza, la Pompadour. Sulfureux, certes, mais délicieux. Et surtout, dans cette déviation par rapport à ses raisonnements philosophiques de si haute altitude, le grand Diderot nous donne un conte social sur le plaisir des femmes, et un roman magistral sur l’inconscient et la morale. Somme toute, même si c’est par une voie qu’on n’attendait pas, Diderot libère la parole des femmes, qui ont bien des choses à dire. Et c’est une première. (A lire du même auteur : Lettre sur les aveugles, Le neveu de Rameau, La religieuse)

78. Henry Fielding. Tom Jones -1749. Dans ce vaste roman, qui, parmi les premiers à le faire, puise en partie dans l’autobiographie, Fielding entend décrire le détail de la nature humaine telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être. Ainsi, malgré une facette qui emprunte au picaresque, la dimension morale est souvent malmenée, pour interpeller le lecteur, le prendre à partie, voire lui annoncer ce que vont vivre ou découvrir les personnages.  C’est très anglais, mais il y a déjà du Balzac dans ce volumineux roman, qui se lit très agréablement. Tom Jones est un modèle du héros social qui progresse dans la société, ne partant de rien (c’est un enfant trouvé) et toujours obligé de combiner à chaque étape de sa vie, la chance, le talent, et la bienveillance.  C’est souvent drôle, modérément, et insolent, régulièrement inventif. Ce roman – un des plus réussis de tous les temps- est une pierre angulaire.

79. Cao Xue Qin-Le rêve dans le pavillon rouge- 1754- 1791. Quatrième roman-monument de la littérature classique chinoise d’après Mao Tse Toung, retenu par l’UNESCO au patrimoine du genre humain. C’est au début l’histoire… d’une pierre, qui nous parle du monde et de ses humains. Le récit perd vite cet angle pour aligner une nuée de situations et de sentiments, alors que les années passent. Mais le roman ne comporte pas moins de 480 personnages, tous parfaitement individualisés. On disait de Mao qu’il l’avait lu cinq fois (peut-être mais en ce cas, pourquoi la révolution culturelle ? Lire n’est pas comprendre, donc…). C’est un roman immense, de beauté et de raffinement. La recherche du temps perdu extrême orientale, qui se déploie sur plusieurs générations. La traversée de l’enfance, puis sa nostalgie, l’amour, le temps qui va, s’évanouit et revient ; et les complications de la société, que symbolise ce vaste parc qui s’épanouit, se dégrade avec les ans, puis se régénère à nouveau. Quand vous aurez lu les deux mille pages du Pavillon, vous serez tristes d’avoir fini, et aurez l’envie vague mais récurrente, d’y revenir un jour.

80. Voltaire. Traité de la tolérance-1763. On retient de Voltaire surtout ses contes, auxquels lui-même accordait si peu d’importance. Mais l’esprit scintillant de François Marie est bien plus vif quand il s’élève contre l’injustice et quand il prend cause pour ce qui l’exige. La langue est toujours limpide –c’est Voltaire- et toujours nourrie de cette ironie distante de la nature des hommes : Voltaire n’était pas un démocrate, mais il a dans le libre arbitre une confiance d’acier. Il saisit et démontre, parmi les premiers, combien la tolérance est une idée moderne. En janvier 2015, à la suite de l’attentat contre Charlie hebdo, l’ouvrage de Voltaire se place au sommet des ventes des librairies un peu partout dans le monde. CQFD…Qui dit mieux ? (A lire du même auteur: beaucoup de choses, Le dictionnaire philosophique, Zadig et autres contes)

81. Ueda Akinari- Contes de pluies et de lunes- 1776. Ueda Akinari, considéré comme le maître classique du conte fantastique japonais, eut une vie absolument romanesque, et c’est peut-être ce qui lui permit cette inspiration fantastique si délicate. Ce recueil de neuf contes, adapté de contes chinois, déroule des fantômes et des esprits, des regrets et des amours comme la nostalgie des vies antérieures ou inaccomplies. N’allez pas chercher dans le titre une symbolique orientale codée ; Akinari écrivait ces merveilles chaque fois que la lune lui paraissait mouillée dans son halo, ce qui dans l’imaginaire japonais, était le moment propice pour l’apparition des fantômes. Pourtant, jamais ces contes ne sont terrifiants. Adaptés splendidement au cinéma par Mizoguchi.

82. Edward Gibbon – Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain – 1776 à 1788 : dans cet ouvrage encyclopédique, l’auteur retrace l’histoire de l’empire romain et entend déterminer les causes de son déclin. C’est écrit comme un vaste roman, avec des personnages bons et mauvais, des batailles et des intrigues. Parfois, à l’instar des historiens antiques qui l’inspirent et dont il partage la fantaisie, Gibbons nous raconte des scènes, des dialogues, des discours comme s’il avait été là. Et on finit par le croire. En parallèle, il propose une histoire de l’Europe et de l’église pour la même période. Ne vous y trompez pas : ce qui intéresse Gibbon, ce n’est pas tant Rome (et Byzance, il pousse jusqu’en 1453) que l’Europe et ses monarchies qui s’affaissent. Et pour lui, la cause de ces mouvements est simple : la décadence des sociétés ou des empires n’existent pas, il n’y a que la faiblesse des hommes soumis à leurs passions.

83. Chen Fou. Récits d’une vie fugitive. v 1780-1790. Peu connu en Occident, Chen Fou est un écrivain tout en modestie. Ces Récits en six chapitres, sont sa seule œuvre connue. Tout y est dit de l’amour conjugal et la douleur contenue du veuvage d’un lettré pauvre mais heureux, qui trouve une éternelle inspiration dans l’errance, et le souvenir de l’être aimé. Voilà…

84. Emmanuel Kant- Critique de la raison pure-1781. Je garde personnellement une forme de tendresse pour cet ouvrage lumineux mais assez peu commode, il faut le dire, pour avoir réussi l’exploit, jadis en classe terminale, d’obtenir une note excellente à un devoir sur ce texte que je n’avais pas lu encore, sauf sa préface ; du coup, je me suis senti obligé, devant la grandeur de l’ouvrage et de son auteur, d’essayer de le lire et le comprendre, et c’est ainsi que d’une certaine façon, il est devenu un compagnon de jeunesse. Œuvre majeure de Kant et de toute l’histoire de la philosophie, ce livre est de ceux qui tracent une ligne entre un avant et un après. Kant établit les possibilités et limites de la raison, pour renouveler l’approche rationnelle. Il fait ainsi un procès -construit très intellectuellement- de la critique,  telle qu’elle est comprise en cette fin du XVIIIe siècle : à l’heure où tout le monde, de nos jours,  se veut légitime à dénigrer n’importe qui/ quoi/comment, on peut mesurer la modernité de cette pensée. Écrit dans un langage complexe, ardu, qui ne ménage pas l’entendement du lecteur, ce livre rebâtit le modèle de la pensée, ni plus ni moins. Il vous expliquera, si vous dépassez l’abstraction incroyable de son écriture (et c’est pas gagné) ce que c’est vraiment que juger ; juger une idée, un fait, une personne, une œuvre…

85. Pierre Choderlos de Laclos- Les liaisons dangereuses -1782. Cet ouvrage va plus loin qu’aucun autre de son temps dans l’exploration des travers psychologiques ; et il y est efficace. Composé seulement de lettres –ce n’est qu’un échange épistolaire, genre assez apprécié au XVIIIe siècle – cette œuvre vous captivera tant elle décrit si bien les sentiments cachés, les jalousies intérieures, et les relations amoureuses. Presque érotique. Mais surtout, un cynisme sans frein de ces nobles oisifs, qui n’ont rien d’autre à faire de leur vie que ruiner celle des autres pour se distraire. Il y a dans le malaise de cette perversité quelque chose qui monte, qui monte et qui fait deviner l’incendie en approche…Laclos était officier d’artillerie : il sait viser et faire mouche.

86. Jean-Jacques Rousseau- Les Confessions- 1782. Ce livre majeur est une première dans l’exploration du Moi qui irrigue toute la littérature européenne depuis la renaissance. L’auteur se livre entier, dans tous les aspects de sa vie, avec ses défauts et ses qualités. Et des miracles de style pour avouer sans avouer…Ce n’était pas chose courante à l’époque, Rousseau s’en trouve révolutionnaire, sans trop le savoir. Vous vous attacherez sans comprendre pourquoi à cet étrange écrivain qu’est Jean-Jacques, si brillant par ailleurs. Il est comme cela, Rousseau : il énerve et émerveille en même temps. (A lire du même auteur : les rêveries du promeneur solitaire ; Émile, ou de l’éducation)

87. Nicolas Edme Rétif de la Bretonne. Les Nuits de Paris ou le Spectateur nocturne 1788-1794. L’œuvre de Rétif, un peu oubliée, est immense. Scriptomaniaque, cet écrivain sans mesure nous a laissé des milliers de pages, qu’on ne lira jamais intégralement. Ces Nuits sont à parcourir avec fantaisie, comme elles sont écrites. Le narrateur arpente la ville une fois le soleil couché : il y rencontre toute sorte de figures nocturnes, tantôt avenantes, tantôt inquiétantes. Les situations en sont souvent immorales : peu importe, tel un justicier de la vertu, notre Rétif – c’est écrit à la première personne, on suppose que c’est lui -a vite fait de les sermonner et les ramener à la raison. Mais ce qui est amusant, c’est l’inversion avec laquelle il joue, notre noctambule auteur. Car ces libertins qu’il traque et corrige à chaque aventure, c’est lui-même. Rétif n’était ni prude ni dévot, ses mémoires en attestent. Alors il se fait plaisir, et renverse le miroir ; ça sert un peu à ça, la littérature…

88. Alphonse Donatien, Marquis de Sade- Justine, ou les Malheurs de la Vertu- 1791: difficile d’évoquer ce siècle sans citer le divin marquis. Fruit d’un esprit malade et tordu en tous sens, cet ouvrage est assez pornographique. Mais il doit être lu absolument, car il est aussi philosophique. Et d’une écriture presque parfaite. La jeune fille Justine est trop mise à l’épreuve, qui la mènent à des scènes de plus en plus crues, pour qu’on y croit. Mais Sade en montrant toute sorte de fantasmes- souvent très en couleur, parfois pas très finaud – exhibe ce qu’il y a de mauvais en nous : cette fascination, si moderne, de la souffrance. C’est ce qui fait que son œuvre nous obsède, il faut bien le dire. Encore un écrivain dont le nom sulfureux a produit un adjectif, d’usage moderne. Beaucoup auraient aimé égaler cette performance. Mais on n’est jamais sadique par nature.

 

CHAPITRE V. LE XIXe SIECLE.

Ce siècle est grand, car l’horizon imparti s’élargit considérablement. Il bouillonne et innove dans tous les sens. Marqué dans toute l’Europe de façon romantique par l’épopée Napoléonienne, puis la révolution industrielle, assoiffé d’imaginaire et de fantastique, ce siècle changera le sens même du livre et de la littérature. Il rameute toute sortes de mythes et en fait des chefs d’œuvres nouveaux. On honore l’humain et on le redoute en même temps, pour peu qu’on veuille le changer. Le roman devient le genre majeur, il explore les ressorts de ce qu’on ne nomme pas encore la psychologie, mais que ses écrivains décryptent admirablement ; la folie devient une obsession. Mais ce siècle littéraire se prend de passion pour l’écorché de la société, qu’il scrute comme un médecin ; l’écriture et ses génies essaiment alors sur toutes sortes de formes, dont certaines n’étaient que des approches aux siècles précédents. L’écrivain devient polyvalent, et produit du roman, du conte, du théâtre, de la poésie, de l’essai, philosophie, récits de voyage etc. Il est observateur de sa société, et en même temps, libèrent les passions les plus intimes. Romantique, et réaliste en même temps. Ce siècle de géants n’est pas raisonnable. Mais c’est un âge d’or.

89. Johann Wolfgang von Goethe- Faust- 1808. Pendant que l’Europe se déchire dans les guerres napoléoniennes, ce géant d’entre les géants produit ce mythe absolu. On pourrait gloser mille pages sur le sens de ce chef-d’œuvre. Jusqu’où doit aller le libre arbitre face à la tentation du mal ? Le contrat de Faust, c’est la condition humaine, ni plus ni moins. Le propre de l’homme est de transgresser la morale qu’il s’impose, pour aller chercher l’infini et assouvir son complexe de puissance. Le prix en est élevé…Mais tout n’est pas perdu : le mal aussi a ses limites, et commet des erreurs. Et puis, il y a l’amour, qui sauve tout. Goethe n’a pas inventé Faust, et la légende errait en Europe du Nord depuis le XVI è siècle : Marlowe en a laissé la première adaptation littéraire. Mais il place le mythe au centre de la littérature romantique naissante. Il y a un avant et un après Faust. Combien d’œuvres du siècle qui commence en seront marquées ? Plus tard, tous les thèmes modernes peuvent s’y refonder : le rêve, la science, l’écologie. L’homme reste un incorrigible apprenti sorcier, et le diable le sait.

90. Jacob et Wilhelm Grimm- Contes de l’enfance et du foyer- 1812-1815 : c’est l’autre nom pour les Contes des frères Grimm. Encore un monument rassemblant des contes qui ont bercé des millions d’enfants à travers les âges. Les frères Grimm – bibliothécaires de leur métier – ont accompli toute leur vie un énorme travail de collecteur (de légendes, d’histoires, de contines de toutes sortes – pour produire plus de deux cents contes, dont la plupart a été écrite à quatre mains, ce qui assez rare dans l’histoire. Peu d’invention, ni de composition originale, mais une réécriture de bien des histoires enfouies dans la mémoire européenne, et qui ressortent transfigurées, comme leurs chimères. C’est déjà le romantisme allemand, avec ses diables, ses fées, ses voyageurs mystérieux, ses forêts maléfiques etc. De la peur, un peu, et beaucoup d’onirisme bien avant Freud.

91. Ernst Theodor Amadeus Hoffman -Contes nocturnes (1817). Disons que c’est le modèle du romantisme allemand : nous ne sommes plus chez les Grimm. Ces textes ne sont pas des contes pour enfants saturés de fées et de merveilles. A présent, des forces créatrices se libèrent et ouvrent des portes nouvelles. Ce sont les fruits d’une imagination puissante, toujours à la lisière qui sépare le réalisme – ce qui existe – du fantastique – ce qui n’existe pas. Hoffman fut une somme de talents multiples (dessinateur, peintre, chanteur et compositeur de musique) : ces histoires observent l’âme et les abîmes qui la guettent ; elles sont donc parfois empreintes de terreur et de mort, mais plus souvent de fantaisie. Freud avait forgé la notion d’’inquiétante étrangeté pour les qualifier. C’est ce qui fait leur charme.

92. Mary Shelley – Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818): théorie de l’homme artificiel : malgré son romantisme échevelé, le sujet du roman n’est autre que la science. La science dont on repousse tant les limites à force de certitude, que ça finit par déconner absolument. Au départ, d’ailleurs, la créature n’est pas monstrueuse vraiment : mais son organisme imparfait se dégrade irréversiblement, et elle est alors d’autant plus rejetée. Normal, son créateur est lui-même déficient, parce que mortel. Donc, elle devient méchante, et méchante, elle est condamnée. Boucle bouclée… Outre la trame fantastique de ce roman qualifié de gothique dès sa parution, l’ouvrage se distingue par sa construction en tiroirs. On est très près du monument précédent- Faust et le culte de la transgression. Décidément, le début de ce siècle formidablement littéraire explose tout de suite les frontières de la raison.

93. Giacomo Casanova – Histoire de ma vie – 1822: Personnage du XVIIIe dans son essence même, mais livre du XIXe , qui n’aurait pu exister et être lu sans l’esprit de ce nouveau siècle. La transmission jusqu’à nos jours de ce volumineux ouvrage aura été très laborieuse. Il a en effet fallu attendre 1960 pour accéder à une édition et une traduction, complètes, de ce témoignage exceptionnel (et même 1993 pour une traduction non déformée). Tout le XVIIIème s’y retrouve, et pourtant, c’est un livre qui devra attendre pour se faire connaître, comme s’il avait fallu et l’Empire, et le romantisme, et le réalisme pour lui donner son public.  Voici Venise, et des carnavals, des fêtes, des courtisanes et des aristocrates, des voyages et des carrosses. C’est plus un aventurier qu’un écrivain, et ça se ressent parfois. Sans doute beaucoup d’exagération sur ses exploits, et d’autoglorification, avec une narration très autocentrée et plus qu’immodeste, mais ça rebondit, et ça captive tout du long : on prend quand même pour le formidable filé de cinéma qu’il nous laisse.

94. Emmanuel de Las Cases. Mémorial de Sainte Hélène- 1822 (à 1842). Nietzsche disait qu’il n’y avait que deux livres pour comprendre le siècle (c’est-à-dire, le XIXe) : le Mémorial, et les Entretiens de Goethe avec Eckermann (cf. infra). Ce Mémorial (document de plus de 2 000 pages) reste le témoignage le plus complet sur la légende, et la déchéance de l’Empereur. Cet énorme ouvrage réunit tous les ingrédients du romantisme, sans comprendre une seule phrase romantique, dans la parole du héros dominant et vaincu de son temps. Tout n’y est pas exact, et même franchement réinventé : Napoléon protecteur des libertés, continuateur de la révolution, acteur de la volonté populaire etc : on n’y croit pas vraiment… Mais voici le récit d’une épopée par son auteur, en direct, comme ça, sur le mode de la conversation, avec des notes jetées au fur et à mesure. Il y est plus souvent question de diplomatie ou de législation que de batailles. On est ébloui par la précision du verbe de Napoléon, pourtant non-écrivain. Et le contraste entre le souffle de l’aventure, et la médiocrité de l’existence quotidienne sur ce bout d’île, est en soi la leçon absolue de la condition humaine.

95. Stendhal- Le Rouge et le Noir – 1830. Encore un roman qui nous déroule la quête d’une ascension sociale. En fait, ce roman en deux parties est un double roman. Mais ce qui détonne dans le paysage romanesque existant jusque-là, c’est que le moteur de la progression sociale de Julien, c’est l’amour. Stendhal est un conquérant. La passion sans cesse exacerbée, et domptée en même temps au service d’un nouveau modèle de héros. Non content d’être probablement le suprême styliste de la langue française – avec Proust sans doute – Stendhal innove en approfondissant les ressorts de la psychologie sentimentale comme aucun autre avant.  On ne comprend pas bien le titre : certains avancent que le rouge représente l’armée et le noir le clergé, qui sont les deux pôles vers lesquels Julien Sorel tend.  Mais ça n’a aucune importance. (A lire du même auteur, La Chartreuse de Parme, évidemment, mais aussi Lucien Leuwen, et le Rose et le Vert, tous deux inachevés)

96. Théophile Gautier- Les Jeunes France- 1833. Superstar des lettres de son vivant, Gautier nous semble bien mineur, aujourd’hui. Il fut pourtant la personnalité littéraire la plus influente de son temps. C’est peut-être lui qui incarne le plus cet esprit inventif de son siècle. La suite de ces « Jeunes France» aligne plusieurs histoires mais toutes centrées sur de jeunes hommes romantiques, rarement héroïques mais souvent fatigués, à la fois blasés et angoissés de ce siècle imprévisible qui ouvre des horizons de toutes parts. C’est en quelque sorte, on l’a compris, un autoportrait scintillant que nous livre Gautier, dans un style un peu dépassé, mais tellement XIXe…. (A lire du même auteur : Le capitaine Fracasse, évidemment, et le Roman de la momie…)

97. Alexis de Tocqueville – de la Démocratie en Amérique – 1835 : à la suite d’un voyage in situ, analyse d’une incroyable lucidité, de la démocratie à travers la jeune démocratie américaine. Tocqueville n’est alors qu’un magistrat, et les Etats-Unis un état pas vraiment fini. Le terme de démocratie est encore assez rare dans le discours politique. Tocqueville, en passant au crible les institutions et les mœurs de la jeune Amérique, en fait l’épicentre de la pensée politique occidentale jusqu’à nos jours. C’est visionnaire : on y voit, avec deux siècles d’avance, tout ce qui se déroule de nos jours sous nos yeux. Et plus particulièrement les causes mises à nu de cette grande lassitude de la démocratie qui hante nos sociétés modernes : ce livre a tout saisi des pièges dans lesquels s’achemine toujours la démocratie, et il n’y a pas une seule contradiction observée de nos jours dans ce difficile système politique qui n’est pas été décrite et pensée dans ce livre.

98. Alphonse de Lamartine- le Voyage en Orient- 1835. « J’ai toujours été oriental» écrit Lamartine. Le voyage oriental est alors presque un pensum littéraire (Gautier, Flaubert et surtout Nerval). Ce monumental ouvrage décrit avec ferveur et précision un long périple de l’Égypte au Liban. Les descriptions de paysages en sont des leçons de style. Mais ce qui passionne Lamartine, ce sont ces peuples et ces hommes. Il en fait un portrait continu et attentif, mais jamais complaisant. Choqué de l’esclavage encore si commun, ou de la place mineure des femmes, il sait néanmoins comprendre l’Islam et ce différentiel de civilisation. Ce voyage sera hélas marqué dans son souvenir par la disparition de sa fille, inspirant par ailleurs le très touchant poème qui lui est consacré (Gethsémani…). Chaque page est celle d’un esprit relevé, d’un authentique voyageur.

99. Elias Lönnrot- Le Kalevala. 1835. Lönnrot n’a pas composé ce monument ni inventé sa teneur : il a rassemblé avec passion, à travers un kaléidoscope perturbé par de nombreux siècles, toutes les légendes orales et ancestrales de la mythologie finlandaise – si riche et si belle, ça vaut son pendant grec -pour en faire le grand poème de l’identité de son peuple. Ce long texte est organisé sur six séries de chants, chacune consacré à un héros. Ceux-ci assurent des quêtes et des voyages pas possibles, avec des fées, des sorcières, des créatures incroyables, des dieux hostiles ou généreux. On y trouvera des parallèles étonnants avec nos mythes grecs (descente de Lemminkainen aux enfers, les épreuves de Vainanmoinen etc). Mais c’est surtout l’histoire de la Finlande et de ce peuple résilient qui se fait jour. Le Kalevala est un phénomène unique de la littérature. A lire en écoutant Sibelius, bien sûr.

100. Johann Peter Eckermann. Entretiens avec Goethe- 1836. Il ne reste que peu de choses de l’œuvre d’Eckermann, pourtant illustre de son vivant, sauf ce monument. Situation ironique, évidemment, car son nom n’aura traversé les siècles qu’avec cette signature d’un faire-valoir. Cela dit, Eckermann aura eu le talent d’interviewer Goethe, et ça mérite un infini remerciement. La première des trois parties est peut-être même de Goethe, quasi-intégralement. Tout au long de ces conversations si bien retranscrites. – et réécrites, c’est bien de la littérature- le génie vieillissant embrasse l’horizon de son époque. Nous connaissons ainsi son opinion sur Napoléon, Byron, Schiller, la politique et la littérature de ce temps. C’est une mine, et cette lecture procure une présence presque physique de l’esprit du siècle. Une version complétée fut rééditée en 1848.

101. Alfred de Musset – La confession d’un enfant du siècle- 1836. Un des premiers romans autobiographiques, largement inspiré de la relation de Musset avec Georges Sand. Le thème en est cependant ce vide existentiel qui traverse la société après le souffle de l’épopée napoléonienne, et avant que le romantisme et sa formidable créativité n’en ait encore pris le relais. Partant d’une déception sentimentale, le roman conjugue comme le jeu d’une tresse, la souffrance amoureuse avec le portrait social de la France Louis-Philipparde. Le titre est merveilleusement explicite de la teneur du roman. Ce vague à l’âme permanent, à la première personne, déjà spleen et si peu heureux sans être tragique, est un peu la sève littéraire de ce siècle.

102. Charles Dickens- Oliver Twist – 1838. La pauvreté et la misère d’Oliver Twist, jeune orphelin, constituent la matière du roman : c’est une histoire de pauvre, comme souvent avec Dickens. Sanctionné pour avoir osé demander davantage de nourriture dans un orphelinat sinistre, alors les dirigeants dudit orphelinat s’empiffrent toute la journée, Oliver est placé chez un croque-mort, puis prend la fuite. Il côtoiera le crime, les bas-fonds, les pauvres et encore les pauvres, le revers impitoyable de l’Angleterre victorienne. Mais c’est un roman de la résilience autour de l’identité familiale ; sans famille, on n’est rien dans cette société-là. Un happy end apaise ce récit cruel qui nous jette de la misère en gros plan à chaque page mais aussi des rebondissements, des aventures et de l’espérance. Un des rares romans de Dickens qui n’est ni long ni trop conventionnel.

103. Nicolas Gogol – les âmes mortes – 1842: Il y eut un temps ou la Russie fut un phare de la littérature occidentale. Narrant les mésaventures d’un petit escroc de province, autour d’une trouvaille douteuse de rachat d’impôt sur la tête des serfs décédés, ce roman est également une dénonciation corrosive de la médiocrité de la société tsariste assez archaïque du XIX è siècle. C’est très russe : bourré de pauvres, de bureaucrates, et éclairé d’ironie et d’humour, mais en même temps, universel. Ce roman est inachevé, il n’aura donc jamais de dénouement, et le sort final de l’escroquerie ne sera jamais connu. Ce n’est pas grave. On le lira avec plaisir, et on en gardera un portrait assez complet des pesanteurs de la petitesse humaine.

104. Honoré de Balzac. Le Colonel Chabert- 1844. De Balzac, difficile de n’en retenir qu’un. Ce sera donc celui-ci, l’histoire d’un mort qui ne l’est pas et qui revient du cauchemar de la guerre. Entre temps, le monde a tourné et il n’y a plus de place, en pleine restauration, pour un héros déchu, qui aura tout donné et aura tout perdu. Bouleversant d’humanité, et de dureté, ce roman nous restitue le goût amer de ce reflux qui a suivi l’épopée napoléonienne. C’est la magie de Balzac, dans un roman de vétéran, de nous rassembler comme cela, dans son style fluide et puissant, le mythe et le réalisme du XIXe siècle. (À lire du même auteur : tant de chef d’œuvres…)

105. William Makepeace Thackeray – la Foire aux vanités – 1846: ce vaste roman sans héros est une critique mordante de la bonne société victorienne compassée dans ses hypocrisies sociales. Le roman malmène la fierté (maladive) du peuple anglais, et comme son contemporain Balzac, Thackeray explore les travers de l’homme en société pour inventer la modernité du roman. On peut préférer à Dickens, car c’est plus fluide, vivant et coloré, mais moins puissant cependant.

106. Chateaubriand – Mémoires d’Outre-Tombe – 1849: malgré la splendeur de son esprit et de son inspiration, Châteaubriand, pape du romantisme français est un perdant magnifique, toujours à contretemps de son temps, comme il le dit lui-même : monarchiste contre la révolution, libéral contre Napoléon, progressiste contre la restauration. « J’exècre l’orgueil des vainqueurs » nous dit-il. Il sait mêler le moi avec l’Histoire. Dans cette vie qui se déroule, passent les émotions et le souci de grandeur jamais assouvi d’un immense écrivain (même si Chateaubriand était de très petite taille, mais c’est une autre histoire). Ici commence le romantisme dans les lettres. Peu importe qu’elle soit ratée en regard de ses ambitions d’origine : la destinée est l’âme du mouvement. Et quel style !

107. Hermann Melville- Moby Dick- 1851. Melville était marin. Mais surtout écrivain. D’où sa passion dans cet ouvrage pour la mer, et l’animal qui est au centre de ce livre : le cachalot blanc (animal probablement imaginaire). Les thèmes, outre l’aventure marine, sont ceux de la société, et au-delà, de la métaphysique des âmes. Il analyse la fixation obsessionnelle de l’ego sur le désir et le manque, et la souffrance à dépasser sa condition. De quoi ce cachalot albinos est-il le symbole tourmenté ? De tout ce qui pousse l’homme à sortir de la raison par volonté. Le succès n’a pas été immédiat, mais a plus tard été reconnu comme un chef d’œuvre de la littérature. (A lire du même auteur : Mardi, Taipi, Bartleby…)

108. Gérard de Nerval- Aurélia ou le rêve et la vie -1855. Longtemps sous-estimé – il faut attendre Proust pour que le qualificatif de « génie » soit reconnu à ce pauvre Gérard- il explore les zones indiscernées entre la folie et la raison. Nerval est le premier à cultiver l’hallucination comme un procédé littéraire majeur. Schizophrène, il est un double écrivain : auteur de délicatesse et de rêverie voyageuse d’une part, écrivain de vertige et de l’abîme d’autre part. Gérard se consumera dans le brasier de son esprit, mais il aura changé la littérature. Bien plus tard, il enthousiasmera les surréalistes, qui y puiseront une partie de leur essor. (À lire du même auteur : Le Voyage en Orient ; les Filles du Feu ; les Illuminés)

109. Gustave Flaubert- Salambô- 1862. Un péplum en technicolor, qui lâchent par nuées des passions et des batailles, mais dans une forme de granit. Flaubert écrivit ce récit historique, sur une période peu explorée par ses confrères (Carthage entre les deux guerres puniques) parce qu’il s’ennuyait. C’est un fait que le lecteur ne peut pas s’ennuyer dans cette œuvre tout en mouvement, ou l’action alterne avec l’intimité. Il y a dans ce grand cinéma une cohérence qui en rend la lecture addictive : parce que tout y est si vrai – les mercenaires, le Sénat, les armées, les paysages et les amants- qu’on s’y croit dedans. Cette restitution du détail qui dynamise la situation, fait que « Salammbô » est unique dans le roman du XIXe siècle. Flaubert pouvait passer une semaine sur un demi-paragraphe, pour aboutir à l’écriture parfaite. A la lecture, on ne ressent rien de ce labeur : c’est cela, la belle littérature. (À lire du même auteur : Madame Bovary, L’éducation sentimentale ; Bouvard et Pécuchet)

110. Lewis Carroll – Alice au pays des merveilles – 1865. Le génie de Carroll (mathématicien, ne l’oublions pas…) tient dans son absurdité. De l’absurdité, il tire un délire particulièrement bien écrit qui nous interpelle. Rien à voir avec un conte pour enfant, car Alice nous met mal à l’aise dans une légère brume d’anxiété qu’estompe un humour très anglais, évidemment. On pourrait penser que ce livre a été écrit sous LSD, tant la forme et le sens se bousculent dans un kaléidoscope sans fin. Parfois, on ne comprend rien, et c’est tant mieux. Et généralement, on y revient. (À lire du même auteur : Sylvie et Bruno, largement aussi réussi). 

111. Léon Tolstoï- La guerre et la paix- 1865- Voilà une œuvre immense, comme seul le XIXe siècle était capable d’en produire, et seule la Vieille Russie aussi. Nous voici immergés dans la Russie Tsariste du temps des campagnes napoléoniennes : les niveaux de lecture sont multiples, de l’action pure vers la réflexion métaphysique, tout en déclinant des aspects psychologiques, économiques, militaires etc. le souffle épique se combine avec la magie des détails, ou de l’inutilité de cette foule de personnages parfaitement caractérisés. Le lecteur est saisi assez vite, il traverse des bals somptueux et des intrigues, des batailles épiques – Tolstoï est d’ailleurs assez sévère sur la guerre et ses passions meurtrières – des amours contrariée au gré des conventions sociales etc. On ne résume pas ce livre, dont Tolstoï rédigea pas moins de six versions. Disons, s’il fallait en isoler l’idée majeure, que c’est une œuvre sur les pièges et les choix de la destinée. Incontournable, donc.

112. Victor Hugo- l’Homme qui rit- 1869. Le plus touchant, et sans doute le plus moderne des romans de l’Immense… Voici un homme défiguré d’un rictus grimaçant, sensé en faire un clown. Certes, on rit, mais on rit de lui. Jusqu’à ce que le destin le replace au centre de la société : alors, comme par miracle, les conventions sociales – et leur corollaire, le regard impitoyable de l’ordre social- s’effacent et se recomposent autour de cet homme. Et puis, il y a l’amour, qui- comme chez Goethe- sauve tout. Hugo, ça va très loin dans le saisissement de la souffrance des hommes – celle qu’ils s’infligent entre eux, ces imbéciles. C’est une défense de la différence. Et une histoire splendide et voilà tout. (À lire du même auteur : tant de chef d’œuvres qu’on en perd le sens…).

113. Arthur Rimbaud- Une saison en enfer- 1873. Dérogeons aux quelques principes énoncés dans notre introduction sur la nature des œuvres retenues. Il serait bien impensable de ne pas citer Rimbaud dans ce paysage. De Rimbaud, on a tout dit, et on en dira encore. La « Saison » c’est une forme nouvelle de poésie, tout en procédant d’une dimension romanesque souterraine qui invente à nouveau la poésie, la poésie qui ne sera jamais plus pareille par la suite. C’est aussi le récit d’une souffrance illuminée de l’intérieure, dont le sens tourne et se retourne sans jamais s’accomplir complètement. On y revient encore et encore, on le lit toute sa vie : Rimbaud est un mage, qui transfigure tout ce qu’il effleure. A lui seul, il est éternel roman.

114. Jules Vernes- l’Île mystérieuse- 1874-1875. Jules Vernes est l’écrivain majeur des 7 à 77 ans. Il est tout à fait lisible à tout âge. La langue est claire, le récit toujours soutenu et quelle belle imagination de roman ! Dans ses romans (c’est un homme, rappelons-le, qui a très peu voyagé), il nous parle de la volonté qu’imprime le progrès sur le monde, et ses héros, qui sont rarement seuls, surmontent l’adversité du destin ou de la nature. « L’île mystérieuse » c’est exactement ça : la conquête du progrès, et la reconstruction, dans un ailleurs insulaire pas franchement accueillant, d’une communauté humaine meurtrie par la guerre. Vernes envoie parfois de longs développements didactiques, à peu près scientifiques mais très souvent complètement inventifs, pour alimenter le récit de ce cheminement. Mais il nous donne de l’aventure, de l’imaginaire, et des horizons qui s’ouvrent à chaque page. Et surtout, il y a une conscience qui veille…(A lire du même auteur : impossible de tout lister, au moins vingt-cinq ou trente livres…)

115. Auguste Villiers de l’Isle Adam- Contes cruels- 1883. Il n’est pas question dans ces contes, de cruauté physique : Villiers n’est pas Sade. Ces contes ne sont cruels que pour la morale bourgeoise de ce XIXe finissant, qui est tout ce que l’auteur exècre et qu’il malmène fort. Les personnages positifs de ces histoires sont donc des prostituées, des bourreaux, des mythomanes ou nécrophiles et bien d’autres profils encore… Mais au-delà de cette constante, ces histoires sont d’une large diversité ; le bourgeois y est plus un état d’esprit qu’une position sociale, confronté à des situations qui déséquilibrent ses certitudes étroites. Un écrivain original, un peu sous-estimé aussi sans doute, mais au style flamboyant.

116. Friedrich Nietzche- Ainsi parlait Zarathoustra – 1883-1885. Lire Nietzsche, c’est se confronter à une pensée illuminée écrite dans une forme sans égale. Le sous-titre est édifiant : « Livre pour tous et pour personne ». Nietzsche s’exprime par aphorisme, ou symbole et apologues. Bref, on peut se contenter d’une approche littéraire du discours de Zarathoustra, comme se plonger dans la polysémie intensive du texte. Cela peut ressembler à un conte, qui trace une histoire. Et aussi à un long poème. Mais la dimension philosophique de cette œuvre est vaste, et son auteur y voyait comme une sorte de 5e évangile. Justice, égalité, morale, amitié, vertu, divinité (« Dieu est mort, tous les dieux sont morts » … c’est dedans), État… Bien d’autres choses encore. Pourquoi donc Zarathoustra (alias Zoroastre) ? On peut penser qu’il aura été le premier – pour peu qu’il ait existé – à s’interroger sur le bien et le mal. Ce questionnement sur les origines a généré ainsi un des plus riches ouvrages philosophiques de tous les temps.

117. Joris-Karl Huysmans- A rebours-1884. L’originalité de ce roman est – sans doute pour la première fois dans l’histoire du roman – qu’il ne s’y passe rien. Un personnage se retire dans l’oisiveté. La volonté continue de se refermer sur ce qu’il y a de plus cher, de plus beau, est le ressort du roman. Voilà tout. Mais ce qui est intéressant, c’est que le personnage central, et quasi-unique, réalise en fait la même enquête que celle que vous avez devant les yeux. Il sélectionne des auteurs – vaste érudition de des Esseintes, un peu ostentatoire – et nous déballe ainsi un vaste catalogue d’œuvres anciennes ou contemporaines, pour en accomplir son ultime collection. C’est très fin de siècle et c’est ce qui plaît – ou pas. Huysmans n’est peut-être pas un écrivain majeur, mais c’est un écrivain rare, et c’est beaucoup.

118. Robert Louis Stevenson- l’Étrange cas du docteur Jekyll et de Mr. Hyde- 1886. On connaît tous à peu près cette histoire un peu terrifiante. Le docteur Jekyll est un savant philanthrope, très préoccupé par les mauvais penchants de la nature humaine, qu’il souhaiterait rectifier par la science, et sa propre double personnalité, met au point une potion pour séparer son bon côté de son mauvais, et ainsi, bien sûr, éliminer le mauvais. Ça ne se passe pas comme prévu. C’est ce dernier qui, nuit après nuit, en commettant des crimes et des violences, prendra finalement le dessus et le transformera en monstrueux Mister Hyde. C’est la face cachée de l’homme qui l’emporte quand on fait joujou avec un peu de chimie sur l’esprit, et la nature humaine ne se contrôle pas. Nabokov y voyait un des romans les mieux composés de toute la littérature ; c’est un fait que l’imagination de Stevenson, marquée d’une étonnante modernité, ne doit pas estomper qu’il s’agit d’un écrivain supérieur. Ce siècle littéraire a commencé avec Faust et Frankenstein, il s’achève avec Mr Hyde.

119. Guy de Maupassant- Le Horla- 1887. Ce recueil de quatorze nouvelles est bien sûr dominé par le conte-titre. Maupassant est le maître du texte court – certains de ses contes font moins de trois pages… Le Horla nous décrit la déchéance d’un homme en proie à l’angoisse : on ne saura pas si la cause de cette terreur est bien cette présence immanente et inquiétante qui le ronge, ou un trouble psychique funeste. D’abord, le doute, puis le tourment qui mène droit à la folie. L’évolution est déclinée de façon clinique, miroir des troubles psychiques que Maupassant ressent à cette période de sa vie. Les treize autres nouvelles sont plus empreintes de réalisme social, mais ciselées chacune comme des bijoux. Le tout peut tout à fait être lu comme un panorama de la littérature de ce siècle si vaste.

120. Émile Zola- La Bête humaine- 1890. Avec Zola, pour la première fois dans l’histoire du roman, le prolétariat entre en masse dans la littérature, et par cela, dans nos consciences, sans fard et sans fioriture (même si « Les misérables » nous avaient offert quelques clodos célestes, mais romantiques) … Ses personnages ne sont pas toujours (et même rarement) beaux et bons, mais ils sont vrais. Le peuple est là, dans toute sa splendeur, dans toute sa laideur…La locomotive à vapeur, puissante, bruyante, inquiétante, comme une allégorie continue de cette force qui rend les hommes fous : le désir. Il fallait l’oser, dans cette époque de moralité si conformiste. (A lire du même auteur : Germinal ; La faute de l’Abbé Mouret ; la débâcle ; La terre etc.)

121. Rudyard Kipling – le livre de la jungle – 1894: Des animaux qui parlent, pensent, jugent, du bien et du mal, mais ce n’est pas La Fontaine. Kipling est un esprit progressiste – et maçonnique – mais qui reste néanmoins colonial. L’anthropomorphisation de ces animaux est très peu orientale. D’ailleurs, Kipling ne connaît rien aux animaux sauvages et cette zoologie l’intéresse peu. Il nous parle de survie et de réconciliation avec le monde sauvage, de communauté de valeurs entre espèce. Nous avons des panthères bienveillantes, des éléphants sages, des singes inquiétants, et des buffles complices. Un tigre boiteux menace-t-il tout cette société ? Il faut bien un méchant pour fédérer les bonnes volontés. Ce tigre n’est pas mauvais parce qu’il est tigre. Mais parce qu’il est dégénéré en mangeur d’homme. Alors comment maintenir la paix ? L’homme – Mowgli- est la réponse.

122. Herbert George. Wells- L’ile du Docteur Moreau-1896. Toujours cette obsession du XIXe siècle de la transformation monstrueuse de l’humain. Voici des animaux, et médicalement, le docteur Moreau va tordre cette matière pour en faire des hommes. Évidemment, comme Frankenstein, comme Jekyll, ça va échouer. La nature animale revient toujours, et les pauvres créatures restent des monstres sans avenir et condamnés à la souffrance et à la terreur. Moreau est le modèle du savant cinglé qui a un compte à régler avec l’humanité et qui part en vrille loin de la raison élémentaire. L’homme ne fabrique pas l’homme, et on perd vite son humanité à ce jeu-là. Seule la nature a la main sur cette affaire. (A lire du même auteur : La guerre dans les airs ; La machine à remonter le temps ; La guerre des mondes…)

123. Giacomo Leopardi- Zibaldone – 1898 (1817). Toute sa vie durant, Leopardi a écrit ses pensées au jour le jour, sur la poésie, le langage, la littérature, la musique, l’art, la philosophie ; mais aussi sur l’Italie, Napoléon, la politique, la démocratie ; et encore les femmes, les paysages, l’âme, la vie et la mort, les couleurs ou les saveurs ; bref, sur tout ce qui anime un esprit immense, qui est sans doute trop peu connu en France. Publié seulement près de soixante ans après la mort de son auteur, le Zibaldone est un livre sans égal. Lire ce monument, c’est s’engager dans une aventure étrange, mais gratifiante. Bien sûr, on ne lit pas les centaines et centaines de réflexions qui s’échelonnent sur l’ensemble – de l’aphorisme de deux lignes jusqu’à la dissertation de vingt pages. Mais on parcourt l’ouvrage au gré de son humeur, on s’y perd, s’y retrouve et revient. Nietzsche, fasciné par l’altitude de cette poésie pensante, comparait Leopardi à Goethe. C’était plutôt bien vu. Il est captivant d’engager la lecture d’un livre de trois mille pages en sachant pertinemment qu’on ne le finira jamais. Expérience unique, à connaître au moins une fois dans une vie de lecteur.

124. Joseph Conrad – au cœur des ténèbres– 1899 : Un des romans les plus puissants de l’époque moderne, et un des plus grands écrivains de cette croisée des siècles. Un jeune officier est envoyé en territoire inconnu, au fin fond d’une Afrique obscure et vierge, pour retrouver un autre officier colonial, dont ses autorités sont sans nouvelle, sorte d’électron libre englué dans cette torpeur tropicale qui l’a vraisemblablement rendu fou. C’est métaphysique absolument. L’Afrique équatoriale et coloniale comme métaphore de l’âme humaine, il fallait y penser. Vous serez séduit par le style puissant et dense de Conrad-marque des autodidactes, et après, vous en lirez d’autres. Immanquable. (A lire du même auteur : Fortune ; La folie Altmeyer ; Nostromo ; Lord Jim ; la flèche d’or etc. etc.).

 

CHAPITRE SIXIEME : LE VINGTIEME, ENFIN…

Le XXe siècle restera comme celui de l’universalité absolue de la littérature. Entre toutes les nations et toutes les cultures, la connexion s’effectue sans limite grâce à des moyens encore impensables quelques décennies avant. Les livres se démultiplient et se traduisent, les continents, les peuples et les cultures s’intéressent les uns les autres, et les opinions se lisent et se découvrent par-delà toute forme de distance. Ainsi s’effectue d’abord par le livre, la plus grande connexion entre toutes les nations et les cultures ; les écrivains et leurs œuvres à la radio, puis la télé, puis, internet – ce dernier vecteur, pour le meilleur et pour le pire. Tout le monde se parle. Les Japonais traduisent Nerval et Stendhal, et ça leur donne envie. La jeune culture américaine s’y met aussi, puis c’est l’Afrique qui s’envole : elles ont tant de choses à dire. Jamais le genre humain n’aura autant produit de livres, jamais les livres n’auront autant rencontré de lecteurs sur toute la planète. Les préoccupations évoluent et se feront souvent plus sombres. Le XXe siècle aura aussi été un des -ou LE ? -plus violent : jamais l’espèce humaine n’aura autant détruit l’espèce humaine. L’inspiration de l’écrivain se déplace donc de la radioscopie des sentiments, explorés au siècle précédent, vers le sociétal, et l’idéologie, désormais omniprésente. Le totalitarisme, la politique, la liberté des consciences, voire même le destin de l’humanité, hantent l’écriture et le discours littéraire, partout, dans toutes les langues et les cultures. La psychanalyse, la psychologie conditionnent les destinées transcrites. Partout, la guerre et l’oppression tourmentent l’inspiration. La littérature scrute la société comme jamais. Mais aussi, on invente d’autres mondes, aux lois et aux histoires différentes, parfois vers de lointaines étoiles imaginaires, et qui nous ressemblent cependant. Nourri d’angoisse et d’espérance, questionnant l’avenir de l’humanité, l’écrivain devient un personnage de ses propres romans et c’est nouveau.Allons-y, donc : le XXe siècle. Il aura fallu être TRES sélectif dans ce foisonnement des chefs-d’œuvre.

125. Natsume Soseki. Le mineur- 1908. Le roman est un phénomène nouveau dans le japon littéraire du XXe siècle. C’est comme si les écrivains de ce mini-continent, heureux de cette découverte importée d’Occident, se trouvaient alors fiévreux en ce début de siècle de l’exploiter. Le mineur est de ce point de vue un coup de maître : roman réaliste et sans concession sur le sort du prolétariat nippon, mais aux intuitions fantastiques, nuancées de personnages étranges, et de références à Dante. La mine est une allégorie de la condition humaine et de cette destinée mystérieuse à toujours pencher vers l’enfer. Soseki est un pionnier du roman, et une référence pour tous les écrivains du Japon qui suivront : il aura, par cet étonnant mineur, montré le chemin, et, sans mauvais jeu de mot, le filon. (A lire du même auteur : Oreiller d’herbe/Le Voyageur/Clair-obscur/ Le pauvre cœur des hommes)

126. Jack London-Martin Eden- 1909. Martin Eden, en partie autobiographique, est un roman sur les limites du possible. Le destin plie devant la volonté de l’écriture, et celle-ci devient un mode libératoire hors de la condition de prolétaire. Mais la progression stoppe devant les conventions sociales. Ouvrier et marin, London a dû donner de sa personne pour bâtir une personnalité d’écrivain autodidacte. Toute la trame se ressent d’un vécu authentique, et défie les conventions sociales. Mais même écrivain, on reste peuple : c’est la moralité de Eden.

127. Alain Fournier- Le Grand Meaulnes- 1913.Fournier n’aura pas eu le temps d’être le grand écrivain qu’il devait être, la guerre l’a fauché avant. C’est un roman triste et beau, chargé des brouillards de la nostalgie et des opportunités délaissées qui fondent le sort de toute une vie, où des jeunes gens cherchent en vain le bonheur dans des échappées trompeuses. Les rêveries de la jeunesse se perdent dans l’écheveau des amitiés et de l’amour unique. Et à la fin, reste la beauté de l’amour qui tremble encore dessous la cendre. Ce roman brumeux est l’œuvre littéraire de langue française la plus lue dans le monde, après le Petit Prince. Sans doute à lire avant d’avoir vingt ans si on le peut.

128. Marcel Proust- A la recherche du temps perdu- 1913-1927. Proust est le plus grand styliste du XXe siècle, sans rival. Vous n’avez jamais vu un style aussi élaboré et délicieusement appréciable. Le cliché des longues phrases qui s’étendent sur une page est plutôt avéré, mais en partie (parfois, Proust sait faire court, voire incisif…). L’histoire en elle-même n’est pas ce qu’elle paraît. Ce qui se raconte ici, à travers une richesse de situations sans précédent jusqu’alors, c’est la genèse d’une œuvre littéraire, et au-delà, de la littérature du XXe siècle. C’est toujours raffiné et spirituel, Proust, et on se grandit à chaque séquence de sa lecture. Le peuple foisonnant des personnages est d’une inventivité qui déferle, et amuse (Oui, c’est souvent drôle, Proust…). Ne craignons pas les mots : le plus grand des grands du siècle dernier. Il faut prendre son courage à deux mains lorsque l’on découvre pour la première fois l’épaisseur des bouquins, mais vous ne le regretterez pas. La Recherche changera votre vie, et votre relation à la littérature. (A lire du même auteur : Sur la lecture/ et parcourir l’immense correspondance)

129. James Joyce- Ulysse- 1922.Réputé illisible, le livre est rayonnant, mais ardu. Il a été beaucoup critiqué, (V. Woolf y vit « un ratage complet»), et même interdit aux États-Unis. Sur la forme, James Joyce adopte un point de vue original, qui est celui de décrire de l’intérieur les pensées de ses personnages, en retraçant de façon transposée et symbolique, le parcours initiatique de l’Odyssée, rien que cela.  Joyce disait qu’on pourrait reconstruire Dublin pierre à pierre grâce à son roman. Avec Proust, Joyce est un des deux pôles de la littérature moderne du XXe siècle. Mais plus alambiqué… À connaître, à défaut d’aimer. Disons que c’est expérimental, et qu’on peut le lire pour se faire une idée plus large de l’art du roman au XXe siècle.(A lire du même auteur : Dedalus ; Gens de Dublin)

130. Romain Rolland. L’âme enchantée. 1922-1933. Rolland est un peu oublié maintenant, et sous-estimé. C’est bien dommage. Prix Nobel, pourtant, couronnant toute une œuvre d’humanisme et de progressisme. Annette est une femme-héroïne d’un temps d’avance, qui brise les chaînes et décide de construire sa vie seule, dans un temps où il ne convient pas que les femmes vivent ainsi. Cette destinée s’échelonne dans un roman fleuve des trois premières décennies du siècle dernier – en gros, de la grande guerre jusqu’à la montée du fascisme. Femme et mère célibataire, tout entière éclairée de sa mission de mère, Annette s’exposera à tous les travers de la société jusqu’à défier le tragique. Un de mes plus attachants souvenirs de lecture. (A lire du même auteur : Beethoven)

131. Sigmund Freud-Le rêve et son interprétation- 1925. Pulsions, exigences sociales, surmoi, moi, ça, morale, religion, civilisation. On ne peut pas vivre au XXIe siècle sans connaître ce qu’a apporté Freud à la réflexion contemporaine. Même si nombreux sont ceux qui disent que Freud n’avait rien compris et n’a écrit que des inepties, il a eu au moins le mérite de mettre l’accent sur un domaine méconnu jusqu’alors : le sens de nos songes. C’est avec lui que se développent finalement la psychologie, la psychiatrie, la réflexion sur l’inconscient. Avant la parution de ce livre majeur, les rêves n’étaient que des évasions du réel à la disposition des écrivains. Non, nous dit Freud : ils ont toujours un sens, et c’est eux, les rêves, qui nous disent quelle est notre vie. Et il le démontre. Seuls ceux qui ont peur de leurs rêves auront peur de leur interprétation.

132. Franz Kafka- Le Château- 1926.Fidèle à lui-même, Kafka livre une œuvre obscure et terriblement intéressante. Il est question là encore de bureaucratie, mais aussi du pouvoir, des grands sur les petites gens. K. arrive dans un village, pour y travailler comme arpenteur. Les difficultés commencent, et le quotidien comme la médiocrité des gens déploient toute leur puissance pour que ça ne s’accomplisse pas. Qu’est-ce que ce mystérieux château, qui domine le village ? Il n’y a pas de réponse unique aux énigmes de la société moderne et déshumanisée. Le livre n’aurait jamais dû paraître et même être détruit selon les souhaits de Kafka, mais heureusement un ami a refusé de le détruire et s’est chargé de le publier. Roman inachevé, comme l’ambition du personnage central. Ironie kafkaïenne du sort…(A lire du même auteur : Journal)

133. André Gide- Voyage au Congo- 1927. De Gide, de ce géant, il y a beaucoup d’ouvrages à retenir. Ce sera celui-ci. Gide n’est pas particulièrement politique. Mais il nous dévoile dans son itinéraire celui d’une désillusion profonde (comme il le fera, avec autant de vigueur quelques années plus tard, à Moscou). Quelle est cette civilisation qui annihile et consume des peuples entiers versés dans l’innocence originelle ? Très peu politique, mais moraliste et humaniste. C’est un regard sur une Afrique dévorée et rabaissée en dessous de la ligne des cupidités médiocres des coloniaux, si fiers de l’être. Parfois, traversé de beaux émerveillements. (A lire du même auteur : La porte étroite, Les caves du Vatican, L’immoraliste ; et on explorera çà et là le si riche Journal)

134. Mazo de la Roche- Jalna- 1927-1960.Jalna, qui connaît ça aujourd’hui ? C’est un monument. Il faut le dire, cette immense saga aura été une folie de lecture dans mon adolescence : aujourd’hui, comment expliquer la lecture en continu, en quelques mois seulement, des seize (oui, seize=16 !) volumes de cette suite ? Personnellement, pas de réelle réponse…Totalement oubliée aujourd’hui en Europe et pourtant naguère si fameuse dans les années soixante-dix, Mazo de la roche reste toujours glorifiée au Canada, son pays. L’histoire de cette famille (les « Whiteoaks ») coloniale, terrienne et anglosaxonne sur un siècle, autour d’un manoir dont le nom, Jalna, est souvent pris pour celui d’un personnage central, est sans égale. Toutes les saga anglosaxonnes sont très petites et bien pâles en comparaison, oubliez les Forsythes, les Bridgerton, les Downtown Abbey etc qui ne valent pas pipette. Seize volumes donc, écrits et publiés sans aucun ordre chronologique, sur plus de trois décennies, sans aucun faux-pas dans l’ordre et le détail de la narration (même Proust s’est parfois pris les pieds dans le tapis…), ce qui est une performance. On y traverse tant de choses : l’idée de fondation, les amours contrariées, les conflits de générations, les préjugés sociaux et de classe, les névroses ; les guerres, guerre de sécession et deux guerres mondiales, dont les échos lointains ébranlent l’ordre colonial et familial, et ce mystère où se concilient tant de bouleversements avec une étrange continuité de valeurs et de références. De La Roche aura eu une vie intime mystérieuse, qu’on ne saisit pas encore de nos jours, et une œuvre colossale (Jalna, c’est moins de la moitié de sa production…). Peu d’auteurs ont autant écrit. En tout cas, à redécouvrir. Et cette immense parcours de lecture m’aura définitivement donné – sans doute par l’endurance exigée jusqu’à son terme- l’envie de lire encore, toujours, et éternellement.

135. Howard Philip Lovecraft- L’appel de Cthulhu et autres nouvelles- 1928.Votre impression à la lecture est juste : Lovecraft est complètement cinglé. C’est ce qui procure, malgré un style parfois limité, cette sensation d’inconnu et de révélé en même temps. La création d’une mythologie terrifiante au cœur du XXe siècle, nourrie de secrets et d’initiation, vient perturber notre foi dans la raison et notre système de valeurs rationnelles. Mais de toutes ces monstruosités, quel est le sens ? La raison n’est jamais acquise, et dans le combat contre la folie, c’est toujours la folie qui gagne.

136. William Faulkner- Tandis que j’agonise- 1930.Faulkner démontre une intelligence de l’écriture lumineuse. Rarement un écrivain a su adapter le style à la parole intérieure de l’âme, tout en restant à l’écoute de la misère des hommes. Il s’agit d’un voyage funéraire, une famille emporte dans son cercueil le corps de la mère, et sur la route et ses pauvres péripéties, se croisent les intimités de chaque personnage. Jusqu’à ce qu’ils se perdent un peu eux-mêmes dans ce sillage. Et ça brûle du soleil du sud.

137. Aldous Huxley – le meilleur des mondes– 1931: Tout est définitivement organisé pour que rien ne soit plus remis en cause : fameux roman d’anticipation dystopique qui décrit de manière prodigieuse l’avènement d’une société fortement hiérarchisée ou les êtres humains sont conçus artificiellement et conditionnés biologiquement et psychologiquement. À force de rechercher l’absence de problèmes, le monde tel qu’il s’est configuré s’est privé d’humanité. Comme Orwell, Huxley avait parfaitement pressenti l’évolution de nos sociétés, dans un autre sens sans doute, mais peut-être plus effrayant encore.

138. Virginia Woolf – Les vagues-1931.Six paroles se croisent et se nouent en flots continus, sans jamais rompre avec le monologue et sans jamais échanger un mot entre elles. Elles traversent une vie sextuple, depuis les balbutiements de conscience du premier âge, jusqu’au renoncement du dernier grand âge. Qui sont-elles ? Il faut avancer dans la lecture pour découvrir leur histoire commune, leur amitié, l’absence…Woolf écrit toujours sur un mode intérieur, mais reste une styliste incroyable de l’âme humaine et de ses convenances, comme de ses échappées. Un des plus beaux livres de mon Panthéon. (À lire du même auteur : La traversée des apparences, Orlando, Promenade au phare, la fascination de l’étang (recueil de nouvelles) ; et le formidable Journal).

139. Louis-Ferdinand Céline- Voyage au bout de la nuit- 1932. Dans ce monument, Céline s’attaque à tout le monde : l’humanité en prend pour son grade. Mais aussi la guerre, cet « abattoir international en folie », le colonialisme, la vie urbaine et ses médiocrités. Sur la forme, Céline utilise un vocabulaire oral, presque argotique, et fut pour cela beaucoup dénigré. Ce n’est pas notre style préféré, mais certains aimeront peut-être davantage : il est incontestable qu’il invente par ses phrases vaporeuses et essoufflées, autant que Proust et Joyce, ses contemporains, un style étonnant au service de la littérature. C’est un tournant. Quoi qu’il en soit, il faut absolument avoir lu ce livre si on veut comprendre la littérature de ce siècle, même si Céline, vous le savez déjà, fut un salaud intégral. Constat sans appel.

140. Junichiro Tanizaki – Éloge de l’ombre-1933. Contempteur de la civilisation occidentale et de ses obsessions de clarté, Tanizaki décline en quelques dizaines de pages toutes les vertus de ce qui n’est pas clair : l’ombre devient une valeur bienveillante, en phase avec la nature profonde de l’âme, et un trait d’union entre l’esprit et le reste du monde. Un appel discret à la méditation et au discernement. Exceptionnellement oriental, le livre n’en est pas moins universel. (A lire du même auteur : Bruine de neige (quatre sœurs)/ La vraie vie du seigneur de Musashi/Journal d’un vieux fou/La confession impudique)

141. Michel Leiris- L’Afrique fantôme- 1934.De ce qui était censé être le carnet de route d’une expédition qui n’était pas la sienne, Leiris écrit dans une subjectivité revendiquée, un éloge de l’Afrique sous un regard radicalement opposé à celui qui domine alors : l’œil colonial. Cette « aventure mentale » (sic) que traverse Leiris pendant deux ans, dévoile à l’esprit occidental des années trente un univers insoupçonnable de mythes, de rites et d’humanité que cet esprit ne voulait pas voir. La description de cet univers y est d’une précision rigoureuse qui lui donne une portée décisive, avant Lévi-Strauss. L’Afrique, coloniale ou pas, ne sera jamais plus considérée de la même façon. (A lire  du même auteur: La Règle du jeu) 

142. Ernst Jünger –Journaux- 1939-1948. De Jünger, écrivain humaniste ET Nationaliste, on oubliera les boucheries complaisantes des Orages d’acier, pour se tourner vers ses Journaux de la seconde guerre mondiale, bien plus révélateur de l’immensité de l’écrivain. Ces journaux sont en effet un mélange d’observations de la nature, de comptes rendus de ses fréquentations littéraires dans les salons parisiens, de réflexions désabusées sur le sens de la guerre, et enfin de remarques d’une lucidité cinglante sur sa position d’officier en temps de guerre : La description de l’angoisse de son départ –complètement volontaire de sa part– vers le front russe est significative de ses contradictions. On retrouve également son horreur de ce qui s’est emparé de l’Allemagne, sa haine d’Hitler (qu’il ne désigne que sous le nom de Kniebolo) et de ses partisans et des SS qu’il croise (qu’il désigne du nom de lémures) ; mais aussi, sa honte devant les étoiles jaunes qu’il croise dans les rues. Ses pages sur la fin de la guerre, la débâcle de toute la société allemande, et les ruines de l’après-guerre, sont aussi exceptionnelles d’acuité et de vérité. Écrivain allemand et européen, c’est un inclassable, dont le cheminement intellectuel et littéraire consacre une dimension universelle. (À lire du même auteur : Les falaises de marbre. Les abeilles de verre. Les chasses subtiles).

143. Ernest Hemingway. Pour qui sonne le glas- 1940. Un très beau livre, dont la trame confronte en permanence le conflit intérieur du héros malgré lui, et la grandeur de sa cause. L’engagement moral – ici, la guerre d’Espagne – coûte cher aux sentiments humains. Un jeune américain, Jordan, professeur d’espagnol, engagé dans les brigades internationales, a pour mission de faire sauter un pont. Pendant trois jours, il attend, prépare le sabotage, et observe les combattants espagnols. Rien ne va se passer comme le sens moral de l’Histoire l’aurait souhaité, et l’amour, rencontré ici comme un revers de la guerre, ne sauvera rien. Roman de la destinée, roman majeur de ce siècle.

144. Jean-Paul Sartre – Les chemins de la liberté (3 vol.) 1945-1949. Sartre romancier est un peu négligé de nos jours, lui qui fut une conscience centrale du siècle en question. Ces «Chemins » sont une trilogie de romans (L’âge de raison/ Le sursis/ la mort dans l’âme). Tout est choix et tout choix engagera la responsabilité de façon irréversible. Les destinées d’une multitude de personnages, jeunes –l’âge des choix et des perspectives – se croisent et s’échangent Avec une modernité déconcertante, Sartre décline de façon très romanesque des thèmes que l’on ne sait qualifier encore de « sociétaux » : l’avortement, l’homosexualité, le pacifisme et le bellicisme, l’ambition sociale et la lutte des classes; mais aussi des échos intimes de la personne humaine face à l’histoire qui remue : la guerre, la peur, la liberté, l’oppression, le nazisme et l’esprit de résistance….  Mais quelle est la part du libre arbitre dans tout cela ? (A lire du même auteur : Les mots/ Huis clos/ Les séquestrés d’Altona/La nausée)

145. Antoine de Saint-Exupéry- Citadelle- 1948. Le genre de livre nourri de tant de sagesse qu’on peut l’ouvrir à n’importe quelle page pour s’y retrouver. Certes, c’est illisible en continu, ou presque. De quoi ce livre nous parle-t-il, que veut-il nous dire, sur ses six cents pages ? Du bien et de l’art de conduire la vie des hommes dans leur propre Cité. Et quoi d’autre ? De l’esprit de tolérance, sans doute aussi. Un livre qu’on découvre, explore, relit et redécouvre ; c’est cela, Citadelle. Qui nous protège et fortifie, à la mesure de son titre. (À lire du même auteur : Le Petit Prince – évidemment ; Pilote de guerre)

146. Jorge Luis Borges – Fictions – 1944: Borges, c’est un des plus grands du XXe siècle, de ceux que l’on compte sur les doigts d’une main. Ses textes sont toujours courts, et économes. Ce qui l’intéresse, c’est l’infini des possibles que permet l’écriture et le langage : il réinvente tout du monde que nous constatons, en accédant à des imaginaires rigoureux qui inversent le sens du réel. Écrivains, livres, bibliothèques, critiques, territoires et histoires, variations d’histoires, autant d’entrées dans des univers parallèles… Tout cela existe-t-il ? Oui, parce que c’est de la littérature.

147. Curzio Malaparte – Kaputt- 1944. C’est un roman autobiographique, roman par le mode de narration, mais plutôt autobiographie par sa matière. D’abord fasciné par le fascisme, et même un bref moment dignitaire de ce régime, Malaparte – nom d’état civil qu’il s’est choisi par référence à Bonaparte- en sera vite déçu puis opposant intransigeant. Son parcours de reporter de guerre alimente chaque page de Kaputt, livre sans modèle, teinté d’humour froid et de descriptions criantes de réalisme, et constitue un témoignage de guerre cruel et parfois morbide. Mais pour Malaparte, l’horreur de la guerre et la cruauté humaine sont acquises, pas la peine de produire une Nième œuvre de littérature. Ce sera donc une déclinaison de dîners mondains, de conversations intellectuelles parmi des aristocrates décalés soucieux de préserver à tout prix un art de vivre bourgeois loin de l’écho des massacres ; le récit de chasse humaine des dignitaires du ghetto de Varsovie est presque suffocant. Des nazis goûtent des vins fins et la musique de Bach, pour se détendre de leurs massacres. Il va ainsi très loin dans l’âme humaine, petite et précieuse, qui entend à tout prix préserver les petits plaisirs de la vie loin du désastre. Ce qui est inhumain, c’est cet écart entre l’écrin de la vie sociale à tout prix, et la mort de masse.

148. Hermann Broch – La mort de Virgile-1945.L’histoire de ce roman, c’est la mort de Virgile, point. La fièvre, l’agonie, le délire, l’apaisement final et cette ultime échappée de l’âme qui conclue l’existence. On pourrait penser qu’une nouvelle de six pages aurait suffi à « traiter » le sujet. Eh bien non, Broch en déploie sept cents. C’est que faire mourir Virgile en littérature, ce n’est pas une mince affaire. Le sens de la création esthétique, et donc de la vie, est invoqué à chaque page, dans cet océan du verbe qui déferle – certaines phrases font six pages, alors on s’accroche. Mais croyez -le, ça vaut le coup, car la Mort de Virgile est un livre qui marque et dont la beauté, comme une vaporeuse rémanence, ne vous quittera plus. (À lire du même auteur : Le tentateur ; Les somnambules)

149. Thomas Mann- Docteur Faustus- 1947. C’est la biographie fictive d’un musicien imaginaire, mais génial, Adrian Leverkühn. Celui-ci, fort ambitieux et conscient de sa supériorité, vend son âme au diable –comme Faust, donc, on y revient toujours -en échange non plus d’une connaissance universelle, mais d’un génie sans limite qui lui garantit en toute aisance, son accomplissement d’artiste. Possédé par son démon totalitaire, il invente une théorie musicale qu’il pense unique et supérieure, et appelée à remplacer toutes celles qui l’ont précédée. Cette ambition irrationnelle, basée sur l’esprit de système, le conduit vers une impasse humaine et sociale, la folie et le suicide. Vous l’avez deviné, cette trame, c’est bien celle de la culture allemande aspirée par le nazisme. Déchéance physique, décadence intellectuelle, effondrement spirituel sont le prix à payer du pacte diabolique. Terrible triptyque. Mais qui s’en souvient encore de nos jours ?…(A lire du même auteur : La montagne magique… évidemment)

150. Albert Camus – La peste- 1947. Un rat mort, trouvé comme ça, sur le palier, puis plusieurs rats morts, puis de nombreux rats morts. Et bientôt, des êtres humains, qui tombent à leur tour, quand les survivants regardent ailleurs. La peste est un fléau, qui frappe en l’occurrence l’Algérie française. Vous pouvez y lire également sous un angle historique cette maladie comme la peste brune, qui représente l’avancée du fascisme. C’est un paradigme, bien sûr, que cette épidémie qui corrompt tout ce qu’elle touche, et qui fait peur au point que le réflexe, c’est d’en parler le moins possible, sauf quand il est déjà très tard, trop tard. Plus jamais ça. Jamais. Et pourtant, regardons autour de nous, notre époque et ses idées noirâtres qui montent et suintent de toute part. La Peste est bien une maladie chronique ; elle reviendra toujours. (A lire du même auteur : le mythe de Sisyphe-La Chute- L’étranger).

151. Georges Orwell- 1984- 1949.Ce livre est un « tube » du XXe siècle, si on peut emprunter à ce langage. Sans doute parce que le premier, Orwell a décelé dès l’après-guerre, que l’angoisse totalitaire était la première et plus destructrice névrose du siècle. Il en décrypte, par le prisme romanesque, toute l’horlogerie, et les détours. Avant Soljenitsyne, il comprend la portée du phénomène, et combien l’idéologie qui l’inspire n’en est que le prétexte.

152. Julien Gracq – Un balcon en forêt-1958. Probablement le sommet de l’art littéraire contemplatif de Julien Gracq. En automne (1939) un jeune aspirant rejoint son poste dans la forêt des Ardennes. Il y passe ses journées dans la forêt, en contemplation du monde, à la fois indifférent et anxieux de l’orage qui vient. L’espace et le temps se colorent d’une patine poétique, où le style de Gracq atteint des sommets. Le plaisir de la solitude, la beauté de la nature, et même une douce histoire d’amour ne parviendront pas à sauver le monde rêveur ainsi reconstitué. (A lire du même auteur: Le rivage des Syrtes; le roi pêcheur)

153. Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien – 1952. Un très grand livre. Yourcenar, la première, a l’idée de s’introduire dans la mémoire d’un monarque éclairé, – exceptionnelle personnalité, peu connue encore à l’époque du roman- pour en inventer la méditation, dans une sorte de grand regard circulaire sur un monde qui s’évanouit. L’Empire bascule lentement de l’autre côté de son apogée, et c’est un homme vieilli, endolori, qui dit adieu aux plaisirs de la vie, et aux angoisses de la puissance, mais dont chaque souvenir est une ode à la Vie.

154. R Tolkien – Le Seigneur des Anneaux- 1954-1955.Tolkien décrit son livre comme un conte pour adulte. C’est bien ce qu’il est. La fantasy y atteint un sommet d’imagination et de narration. Un monde entier est bâti autour de concepts habituels du merveilleux – des magiciens et des princesses, des trésors et des sortilèges – mais étonnamment, cela nous parle comme un roman réaliste. Linguiste de métier, Tolkien y invente des langages et des syntagmes qui contribuent à bâtir le romanesque de ce roman fleuve. Bien sûr, il y a des bons et des méchants, le bien fragile face au mal tenace. Mais dans tous ces peuples improbables de légendes, c’est bien nous qui nous reflétons.

155. Romain Gary – Les racines du ciel- 1956.Au milieu du XXe siècle, personne ne se sent concerné par la protection de la nature et sa faune sauvage. Gary consacre un roman entier aux éléphants. Quelle curieuse idée, en ce temps-là, où la vie sauvage pullule encore sur la terre d’Afrique. C’est la lutte de Morel, une sorte de rebelle aventureux, qui s’acharne à sauver le vivant, en menant des actions spectaculaires contre les chasseurs, en faveur des éléphants. En parallèle, les conflits d’intérêts des uns et des autres : pour les éléphants, pour la puissance coloniale, pour la sauvegarde des traditions, pour la marche en avant de l’homme vers la modernité, pour l’intérêt à court terme. Pour l’honneur de l’Homme tout simplement… Et si les éléphants de Gary n’étaient qu’un simple reflet de nous-mêmes, en plus sages ?

156. Boris Pasternak- Docteur Jivago- 1957. Écrivain russe de l’époque soviétique plutôt moins ennuyeux que la plupart de ses compatriotes et contemporains (c’est de la provocation) Pasternak était trop inventif et raffiné pour l’Union Soviétique. C’est une saga, c’est-à-dire la trajectoire disloquée d’une famille dans la tourmente et le chaos de la révolution, puis de la guerre civile. Un roman très humain, presque sentimental parfois, d’une facture XIXe siècle dans un siècle de fer qui lui refuse sa place.

157. Chinua Ashebe-Le monde s’effondre- 1958.Le premier roman africain, qui éveille le continent. Ashebe nous parle, à travers le regard et le destin d’Okonkwo, notable de son clan, de la vie courante dans le sud du Nigéria avant la colonisation, et l’arrivée des Britanniques au XIXe siècle, avec le train dévastateur de leur économie, leur religion, leur technologie et cette soif de tout s’accaparer par principe. Évidemment, c’est un choc culturel : ces gens d’une société si paisible, vivent dans un monde à leur image, un monde de forêt, de rivières, de saisons et plantations, de rites et de dieux accessibles. Mais ce monde antérieur, condamné sitôt effleuré, n’est pas idéalisé : les conflits internes y sont nombreux, et la brèche est ouverte dans l’unité du clan quand est exigé un ultime sacrifice humain qui suscite la révolte de la jeunesse. Ce roman est l’archétype du roman africain, et perçu, lu, diffusé comme une référence. Il servira de modèle, et contribuera à faire du Nigéria la grande nation littéraire que ce pays est devenu de nos jours.

158. Yasunari Kawabata- Les belles endormies- 1961.Roman sur la confrontation intérieure de la jeunesse et de la vieillesse par le prisme du désir. Un vieil homme découvre, sur l’invitation d’un ami, une étrange maison de plaisir. Celle-ci permet exclusivement à des vieillards de passer la nuit avec une jeune fille endormie – suffisamment droguée pour ne se douter de rien – dans les bras. Ainsi, dans ces nuits de sensualité immobiles et platoniques, le vieil Eguchi, dans la tiédeur de ce jeune corps contre lui, médite sur sa vie, ses amours anciennes, la mort aux aguets et la régression de la vieillesse. Métaphore rêveuse sur la beauté (« si prompte à se défaire » comme l’écrit ailleurs Kawabata) les Belles endormies est un livre de pudeur et de tendresse, très emblématique de l’âme littéraire japonaise.   (À lire du même auteur : Tristesse et beauté ; Pays de neige ; la danseuse d’Izu ; Kyoto ; Le grondement de la montagne; Nuée d’oiseaux blancs).

159. Doris Lessing- Le carnet d’or- 1962.Encore un livre emblématique de ce siècle. Une jeune romancière, Anna Wulf ,a remporté un succès d’édition avec son premier roman. Puis, l’inspiration s’est enfuie. Hantée par le syndrome de la page blanche, elle a le sentiment que sa vie perd son sens. La tristesse l’accable, et dans la crainte de la folie, elle note ses expériences dans quatre carnets de couleur, chacun consacré à un thème, pour alimenter une résilience éventuelle. À chaque carnet correspond un pan d’autobiographie d’Anna, sous des angles différents : le féminisme, le militantisme, la jeunesse et ses illusions, etc. Mais c’est le cinquième, couleur or, qui sera la clé de sa guérison, de sa renaissance. C’est un roman d’une intelligence formidable, qui sait faire le lien entre les couleurs de l’intime – la dépression, la solitude, l’amour – et les aspérités du politique – l’apartheid, le communisme, le colonialisme. Une sorte « d’ombilic  » de la littérature contemporaine, on peut le dire ainsi.

160. Philip K. Dick- Le Maître du Haut Château- 1962.Un livre majeur de la diachronie, ou uchronie, ou dystopie etc comme on veut et peu importe. Un monde des années soixante, où les forces de l’axe- (Allemagne et Japon, rappelons-le pour les incultes), victorieuses à l’issue de la seconde guerre mondiale, dominent le monde. Une résistance s’organise dans ce monde de cauchemar. Peu d’espoir, mais une rumeur s’écoule peu à peu ; et si ce monde n’était pas le vrai ? Ailleurs, se dit-il, le nazisme aurait été vaincu. Mais quel passage entre ces vérités ? Un roman étonnant, plus métaphysique qu’on a bien voulu le connoter dans les années soixante, qui a marqué son temps. Le maître du haut Château parle de nous et notre temps. K. Dick est un grand et authentique écrivain américain.  (À lire du même auteur : Siva ; Les machines à illusion ; De quoi rêvent les moutons mécaniques ? …)

161. Masuji Ibuse- Pluie Noire- 1965. Au cœur du XX è siècle et ses folies, il y a le cauchemar atomique. Difficile pour le roman de notre temps de l’éviter. S’il ne faut retenir qu’un roman sur cette horreur, ce sera celui-ci. La pluie noire, c’est celle des retombées radioactive sur les survivants (ou non d’ailleurs) de l’explosion sur Hiroshima, et les années de souffrance interminable qui accable les survivants. Mais c’est peut-être aussi celle de la noirceur des hommes. Roman tantôt clinique de la destruction- la longue description de la dévastation du monde et des corps qui suit l’explosion est à la limite du soutenable- mais aussi irrigué d’une humanité délicate, celle des cœurs et des sentiments qui renaissent sous les cendres, Pluie noire est un hymne absolu et sans concession à la Paix.

162. Louis Aragon- La mise à mort- 1965. Roman miroitant de sens et de figures, à la texture et la narration très difficiles, mais d’un lyrisme et d’une musicalité de langage qui vous emmènent de page en page. La mise à mort appartient à la dernière période créatrice d’Aragon romancier, qui le conduit dans le nouveau roman avec une aisance déconcertante. Accrochez-vous, renoncez à tout saisir de cette écriture éblouissante, et vous en sortirez ravis. L’intrigue générale tourne autour du personnage d’Alfred, amoureux de Fougère, une célèbre cantatrice et jaloux d’Anthoine, qui est en quelque sorte son double : lorsque Fougère chante, Alfred devient Anthoine. Il fallait le trouver…Ce sont les deux narrateurs, qui se persécutent mutuellement : le thème central du roman, c’est la mise à mort d’Anthoine par Alfred. Les digressions imagées, le changement de nom des personnages et les multiples références intertextuelles rendent la lecture hardie. Aragon a d’ailleurs jugé nécessaire l’écriture d’une postface qui insiste sur le thème du miroir, dominant dans l’œuvre : La mise à mort apparaît alors comme une réflexion à la fois autobiographique – le passé surréaliste, l’engagement communiste et ses désillusions, l’amour fou d’Elsa…- et méta poétique sur l’œuvre de l’auteur. À cette lecture, on peut se dire que si Aragon avait été moins dispersé, moins dilettante et moins stalinien, il eut pu être le plus grand écrivain français du XXe. (A lire du même auteur : Défense de l’Infini; Les voyageurs de l’Impériale; Aurélien ; La semaine sainte; Blanche ou l’oubli; Le mentir-vrai)

163. Frank Herbert- Dune-1965.Dune, c’est une planète de sable. Ça se passe en l’an 10191, il y a des empires, des dynasties, des noblesses cupides, et donc des guerres et des assassinats et des intrigues et des complots affolés par l’obsession du pouvoir, démultipliés à l’échelle de millions d’étoiles. Des déserts infinis, peuplés de vers sous-terrain géants – mais vraiment géants, genre deux kilomètres de longs…On y parle même de Jihad, bien avant que ce mot soit reconnu dans notre champ sémantique ordinaire. Toutes ces ambitions sont mues par l’obsession de l’épice, une substance rare et onéreuse dont l’absorption permet la navigation spatiale à travers les années lumières – et donc, le commerce, et donc, la richesse. C’est un livre de grand souffle, référence de ce genre naissant qu’on a appelé la science-fiction –terme dont le sens échappe encore d’ailleurs à tout entendement- et qui influencera bien d’autres écrivains, mais d’une invention et d’une cohérence encore inégalées.

164. Kenzaburo Oé- Dites-nous comment survivre à notre folie- 1966.Oé est un des plus grands écrivains japonais du siècle passé, pas de discussion sur ce point. Inlassable pacifiste, toute son œuvre est alimentée par deux traumatismes, que ce recueil de (quatre longues) nouvelles traduit entre autres : l’horreur nucléaire d’Hiroshima en 1945, et la naissance d’un fils handicapé mental (en 1966) qu’il baptisera, joliment, Hikari (lumière). Très influencée par la littérature française, notamment Sartre et Céline, ainsi que Quignard (il sait les lire dans le texte) ses livres sont dénués de cet exotisme ou cet esthétisme qui plaisent souvent au lecteur occidental. Son œuvre est même méfiante vis-à-vis des valeurs traditionnelles du Japon, trop souvent dévoyées par le nationalisme. Oé ne craint pas ce revers des pulsions humaines, qu’il décrypte ne permanence mais qui le préoccupent dans tous ses livres : le nationalisme, le fanatisme, le conformisme, la guerre et ses mythes. Sa lecture est parfois ardue, du fait de l’incroyable densité sémantique de ses récits. Pourtant, intégralement nippon, il est aussi universel et parle au monde entier. De ce point de vue, son prix Nobel (1994) fut bien plus mérité que d’autres à la vocation restreinte. (À lire du même auteur : M/T ou les merveilles de la forêt. Le jeu du siècle. Le Faste des morts. Notes d’Hiroshima. Lettre aux années de nostalgie).

165. Mikhaïl Boulgakov – le Maître et Marguerite – 1967 :il y eut une brève période, dans les années vingt, ou la jeune URSS a connu quelques libertés dans l’élan intellectuel suivant la révolution. Imaginons le diable qui se pointe dans ce monde-là, encore enthousiaste mais déjà obsédé par la rationalité et la confiance dans le progrès humain. Œuvre foisonnante, à la fois histoire d’amour, critique politique et sociale, comédie burlesque, conte fantastique, ce roman nous parle de bien des choses, de la mort du Christ jusqu’aux aléas du communisme…En fait, avec humour, un portrait du XXe siècle, qui rejoue Faust quelques années avant Staline.

166. Vladimir Nabokov. – Ada ou l’ardeur- 1969. Le surestimé «Lolita » à masqué le chef d’œuvre de Nabokov, celui qu’il plaçait au-dessus de tout dans son œuvre. Histoire d’amour étrange et littéraire, ce roman à plusieurs degrés, réaliste et surréaliste en même temps, d’un raffinement de style inouï, vous marquera profondément, et fait partie de ces livres dont, à peine achevée la lecture, laisse le sentiment de sa nostalgie. (À lire du même auteur : Feu pâle, chef d’œuvre de conception intellectuelle inouïe, où le roman est la glose du poème en distique qu’on lit en même temps ! Balaise…Mais aussi Pnine ; Le Don ; Autres rivages).

167. Yukio Mishima. La mer de la fertilité- 1970.Mishima a terminé la dernière page de cette tétralogie, puis le même jour, il s’est suicidé. Il avait prévu ça comme ça. L’œuvre, démultipliée sur des niveaux progressifs, commence par une histoire d’amour tragique, mais se nourrit et s’amplifie puissamment du thème de la réincarnation pour traverser la plupart du XXe siècle – le roman se termine curieusement quatre ans après la mort programmée de Mishima. Le lecteur est plongé dans le flot de cette quête où des âmes se poursuivent et se cherchent, peuplée de symboles et de références au bouddhisme. C’est beau et profond. Sans doute le plus grand roman du génial Mishima, lui-même sans doute le plus grand écrivain japonais. (À lire du même auteur : le tumulte des flots ; le marin rejeté par la mer ; Le pavillon d’or ; Le soleil et l’acier.)

168. Alexandre Soljenitsyne- L’Archipel du Goulag – 1974. 227 témoignages de prisonniers ont composé ce livre. Nous sommes bien dans l’Union soviétique, et son système de travail forcé. « Ce livre ne contient ni personnages ni événements inventés. Hommes et lieux y sont désignés sous leurs vrais noms. » d’après les propres mots de l’auteur. Il faut le lire pour comprendre l’atrocité de ce système, au sein duquel on trouve les tribunaux expéditifs, l’arbitraire, la mort de masse. Le Goulag n’est pas une déviation du système, mais son fondement. Jamais un livre n’aura autant impacté l’histoire. Mais ce serait un tort de réduire Soljenitsyne à sa dimension de révolté : ce fut d’abord un des plus puissants écrivains du siècle, passionné par sa langue et sa culture, métaphysicien et conteur. (À lire du même auteur, Le pavillon des cancéreux).

169. Georges Pérec – la vie mode d’emploi – 1978 :ouvrage écrit selon la règle de la contrainte (inspirée par l’Oulipo) qui permet une inventivité infinie. Le roman n’est que celui d’un immeuble et ses appartements, et de ses objets : dans cette longue description des choses et de leur histoire, se dessine peu à peu une dimension romanesque, où l’humain n’est qu’un facteur, relégué derrière ses passions et son matérialisme. Un tour de force puissant d’invention, de construction (une boucle étonnante) et de style. (À lire du même auteur : Les choses ; la disparition…)

170. Vassili Grossman- Vie et destin- 1980.Roman épique dont le manuscrit fut détruit par la censure soviétique en 1962, puis publié à partir des brouillons recueillis en occident en 1980, Vie et Destin assume sa filiation avec Guerre et Paix. Il décline une critique radicale du stalinisme, et ose la symétrie, vécu à l’appui, entre nazisme et communisme. Il y a du souffle et beaucoup d’humanité dans sa description de la condition de la société soviétique pendant la guerre. Articulé autour de la bataille de Stalingrad, fresque des grandeurs et sauvageries humaines, ce grand livre délivre beaucoup de philosophie en maintenant malgré tout une forme de confiance en l’homme. Il aura marqué un tournant dans la critique romanesque du système totalitaire.

171. Norman Mailer – Nuit des temps. 1983.C’est toujours puissant, Mailer. Nuit des temps et probablement le meilleur roman historique qu’on trouvera dans ce florilège. Nous voici emportés avec un réalisme saisissant dans la nuit de l’Égypte ancienne. La particularité du roman est une construction en tiroir où le récit métempsychotique de chaque vie antérieure nous ouvre à la narration d’une autre vie antérieure, jusqu’au règne de Ramsès II. Les mœurs, les peurs, les désirs de ces hommes si anciens, les évènements nous semblent familiers, depuis Kadesh, ou la mystérieuse nuit du cochon, jusqu’au rituel funéraire d’embaumement, qu’on vit du point de vue du mort- il fallait assumer une telle entreprise…Monumental. (A lire du même auteur: Des nus et des morts)

172. Pascal Quignard –Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia- 1984. Comme nous le démontre Quignard dans la plupart de son œuvre, et particulièrement les Petits traités il est toujours temps d’apprendre à vivre loin du tumulte d’un monde social qui s’aliène tout seul. Ces « tablettes de buis » sont un roman qui est écrit pour ne pas en avoir l’air. Une introduction biographique détaillée nous relate la vie et le parcours d’Avitia, patricienne romaine de la fin de l’Empire. Puis, nous lisons les notes de ces tablettes de buis retrouvées. Il s’agit d’un journal – on pense bien sûr à Sei Shonagon ; des impressions, des souvenirs de plaisir ou de tristesse, des courses à faire, des moments de rire, des rêves. Apronenia aime les parcs, les brumes sur l’Aventin, les fruits dans les cuisines, la peau des hommes aimés. Tout cela est vécu, si proche et si lointain. On y est. Tout juste note-t-elle les rumeurs et quelques lointaines fumées de la Ville éternelle qu’on pille… On lit ce roman miniature d’une traite, et, après avoir partagé le goût de la vie d’Apronenia, regrettant de n’avoir pas vécu comme elle, oubliant qu’elle n’a jamais existé, on n’a qu’une envie : reprendre la lecture à son début et profiter des bonheurs simples de l’existence. (À lire du même auteur, Les petits traités ; Carus; Les ombres errantes ; Les heures heureuses)

173. Marguerite Duras – La douleur- 1985. Ce texte court est sans doute le plus personnel -et le moins apprêté – de cet auteur. Toute la souffrance et l’attente de la survie en cinquante pages. Marguerite tente au printemps 1945 de sortir son époux de l’enfer des camps – dont la vision est encore imparfaite en cette période. Un beau récit d’amour, tenace et surhumain.

174. Emmanuel Dongala. Le feu des origines. 1987.Mandala Mankuku est un révolté. En raison des circonstances merveilleuses de sa naissance, Mandala traverse sans vieillir les décennies et les siècles du continent africain. Sa vie, qui est la matière du roman, suffit à raconter l’histoire de ses contrées (Tchad ? Congo ? Peu importe) depuis une Afrique traditionnelle, ignorée du monde mais pas idyllique pour autant, puis dans la déchirure du colonialisme. Il en épousera toutes les circonstances, sans jamais perdre le sens de ses racines. Alors, assagi et fatigué de l’histoire, il ne restera plus à Mandala qu’à transmettre aux jeunes générations, ce « feu des origines» qui fait que l’esprit reste libre et fidèle. Dongala est critique, évidemment, pas rancunier envers l’Europe coloniale ; il est nostalgique d’une Afrique ancestrale, mais sans illusion sur les faiblesses et responsabilités du continent envers son propre sort. Un très beau livre, et une contemplation fascinée par les reflets des civilisations qui se confrontent en s’ignorant.  (A lire du même auteur : Johnny chien méchant ; Les petits garçons naissent aussi dans les étoiles ; La sonate à Bridgetower)

175. Salman Rushdie- Les Versets sataniques- 1988. Quelle œuvre ! roman complexe qui s’inspire de faits réels, de faits historiques et de faits imaginaires, qui établit des ponts entre Inde et Grande-Bretagne, passé et présent, imaginaire et réalité. Il faudra s’y reprendre à plusieurs fois pour saisir toutes les variations de cette narration éblouissante. Il y a plein d’histoires dans cet écheveau narratif singulier, où des divinités partagent leur destinée avec des hommes. Comme on le sait, la référence à des versets inspirés par d’autres dieux que l’Unique fut prise au pied de la lettre par certains musulmans intégristes qui prononcèrent une fatwa contre l’auteur obligé dès lors de se terrer – et qui a failli récemment succomber à la haine. Mais toujours debout, Rushdie ne renonce pas et continue d’écrire et écrire encore ; rien que pour cela, ces Versets sont à lire.(A lire du même auteur: Quichotte)

176. Claude Simon -L’Acacia -1989.L’œuvre de Simon est sous certains aspects, un condensé de la littérature du XXe siècle. Dans un style d’une incroyable densité, nourri d’une esthétique du collage, marque de l’écrivain, Simon rassemble tout de sa littérature et son existence ; il décrit dans ce livre en même temps la jeunesse de ses parents, qu´il n´a pas connue, et sa propre vie, revenant sur l’obsession de la débâcle de juin 1940 qui aura tant alimenté sa réflexion. Simon ouvre la fin de son roman sur le commencement de l’écriture, tout en annonçant sous forme implicite sa propre mort, mais en comparant sa vie avec un arbre – l’acacia – qu´il regarde de sa fenêtre ; cet arbre frémissant dans des jeux de lumière, c’est la vie, c’est l’âme, et la littérature. (À lire du même auteur : L’Herbe ; Histoire; La route des Flandres)

177. Francis Fukuyama- La fin de l’Histoire et le dernier homme- 1992. C’est probablement le livre que tout le monde descend à tour de bras aujourd’hui mais que personne n’a lu. Jugé trop souvent sur son seul titre, il vaut bien mieux que ça. Alors que notre époque se noie dans des idées noires et autoritaires, et que le consensus sur la démocratie s’effondre devant les extrémismes mentaux tous plus arriérés les uns que les autres, ce livre trouve une vigueur nouvelle. Mettre la démocratie libérale au centre des systèmes, reste la moins mauvaise théorie politique de ces cinquante dernières années. Et seul son avènement universel permet d’envisager –sous réserve des aléas de la bêtise humaine – la fin de l’histoire et une humanité de raison, en paix avec elle-même. Fukuyama ne dit rien d’autre que cela.

178. Jacques Attali – Verbatim- 1993-1995 (3 Vol.)Un verbatim est le relevé sans ajouts ni modification des propos tenus lors d’entretiens ou discussions. C’est François Mitterrand qui avait demandé à Jacques Attali de tenir ces écrits. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce livre n’a pas d’équivalent, c’est ce qui le rend intéressant. Souvent critiquées pour leur teneur – on glisse vite du verbatim intégral à la chronique- ces centaines de pages n’en restent pas moins passionnantes ; l’esprit de réflexion politique y tient une part importante, dans des évènements qui nous parlent moins peut-être à présent, mais dans une période ou tant de choses se sont nouées et dénouées : la gauche au pouvoir (une première dans l’histoire de la Ve république), le regain de la guerre froide, la fin programmée du bloc communiste à l’est, la progression de l’idée européenne, les frictions de la réforme social-démocrate contre le libéralisme etc. Certaines conversations sont entièrement reproduites, tandis que d’autres sont rapportées en mode indirect. Chaque entrée dans le livre correspond à une journée passée à l’Élysée ou en déplacement, permettant de suivre au jour le jour les dix premières années de présidence de François Mitterrand. Au total, c’est une somme de témoignages sans égal sur l’exercice de l’État à la fin du XXe siècle, et malgré tout, plutôt bien écrit. On peut prendre le pari que dans quelques centaines d’années- si l’esprit humain existe encore, ce n’est pas gagné – on relira ces chroniques du pouvoir et d’un temps ancien comme on lit Tacite aujourd’hui, comme une restitution chirurgicale de la réalité du terme « Gouverner ».

179. Collectif- Le Livre noir du communisme- 1997. Malgré un titre racoleur, et malgré les divergences et polémiques qui ont séparé ses auteurs, ainsi que quelques moments de parti pris parfois grossiers – on passera son mauvais et macabre chapitre introductif – force est de constater que ce monumental ouvrage d’histoire est le seul travail rationnel – documenté, argumenté, daté, sourcé, chiffré- qui a cherché à analyser les causes du désastre absolu que fut, finalement, le communisme au XXe siècle, et de ses innombrables massacres, et inventions répressives de toutes sortes. Les auteurs, tous issus de la mouvance et du militantisme marxistes, ont le mérite de sortir de l’éternel « oui, mais… » qui s’agite tout de suite dès qu’on évoque cet échec. Notons que le titre est une référence explicite au livre d’Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, sur l’extermination nazie des juifs en URSS, et qui fut censuré par le pouvoir soviétique après la guerre. Moins efficace que l’Archipel du goulag, ce Livre noir est une somme qui a décrit à un moment important, ce qu’il fallait décrire à bras le corps, parce que tous les partis ou mouvements communistes ont été incapables de le faire quand il en était encore temps.

180. Moses Isegawa – Chroniques Abyssiniennes-1998. Peu connu en Europe – ah, c’est un roman africain qui parle de l’Afrique…- l’Ougandais Isegawa (non, non… Ce n’est pas un Japonais…) peint une saga familiale dans une Afrique face à elle-même, à la fin du XXe siècle : émerveillée de son indépendance, ravie d’un nationalisme fervent, qui devient vite aussi stupide que celui des colonisateurs. Un jeune adolescent, Muzegi, grandit et devient adulte, en même temps que son pays essaie de le faire. Finalement, ce n’est pas aussi glorieux que ce qu’on espérait, même si la vie de Muzegi s’en sort mieux. La famille du jeune homme est acariâtre, peu aimante et sans affect : miroir de cette nouvelle Afrique, au sort si mal engagé ? Amin Dada, le sida, la corruption, la répression, puis la guerre – contre la Tanzanie- mettent à mal toutes ces espérances. Il y avait tout pour réussir, et l’échec est total. Ainsi va la vanité des hommes. Mais il y a quand même quelque chose qui maintient la perspective : l’humanité, qui, elle, est inaltérable. Magnifique Ouganda pour conclure le florilège de ce siècle, et vive l’Afrique !

 

CHAPITRE SEPTIEME : LE XXIe SIECLE, DÉJÀ !

Bien sûr, la littérature a survécu au XXe siècle. Survivra-t-elle au XXIe, à la folie fiévreuse des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle, et de tout ce qu’on ne connait pas encore mais que les dérives de l’humain cerveau vont nous pondre dans les années qui arrivent ? Aura-t-on encore le goût des livres, de les lire et les écrire dans un monde à 50°C, dominé par des gouvernements régressifs et autoritaires ? En tout cas, bientôt un quart de siècle qu’il est entamé, le XXI, et il y a toujours de quoi lire, et du génie dans les lots sur tous les continents. Sans doute trop d’ailleurs, car le foisonnement de publications inutiles, au contenu autocentrés sur les drames intérieurs et la victimisation des uns par les autres, finiront peut-être par nous épuiser. On ne sait plus trop où sont les Virgile, Shakespeare et Proust de ce siècle déjà fatigué avant d’avoir vécu vingt ans, mais surnagent encore des talents, et surtout, l’envie de littérature. Ce qu’on peut noter, et c’est un motif de satisfaction pour tous les amateurs, c’est que jamais la production littéraire n’aura été aussi diversifiée. Écrire n’est plus toujours un acte d’élite, c’est un peu le prix à payer, mais du coup, c’est fou ce que les livres ont envahi nos vies. On écrit, on publie sur toutes sortes de matière, sous toutes les formes, toutes les langues, et on traverse ainsi toutes les littératures, de toutes les langues, les continents, les genres et les sujets.  Renonçant à la rationalité des causes et des effets, méfiante de tout ce qui est apparent, la conscience chavire et l’intelligence fatigue. L’imaginaire y a une part bien plus importante qu’aux siècles précédents, et pourtant, les livres résistent, comme d’inextinguibles témoins des beautés de l’esprit. Boudeuse et fiévreuse, la littérature semble avoir un peu délaissé le vieux continent, pour aller inspirer les Amériques, et faire palpiter l’Afrique. Peu importe du moment qu’on écrit de belles œuvres, qu’on les traduit, puis qu’on les lit, des œuvres dont beaucoup vivront encore dans les siècles. Voici donc quelques ouvrages de notre temps, qui devraient rester un peu dans la mémoire.

181. Ian Kershaw- Hitler- 2000. Commencer notre XXIe siècle par ce nom maudit ne doit pas effrayer. Cette monumentale biographie est un livre majeur, indispensable pour essayer de comprendre. Kershaw pose d’emblée la formulation la plus exacte de l’énigme Hitler : Pourquoi Lui ? On y voit de près toutes les facettes du personnage-titre, débile mental, volubile maladif et thaumaturge surpuissant, qui asservit tout ce qu’il touche. Force est de constater qu’au terme de ce millier de pages archi-documentées et multi-référencées, il n’y a pas une réponse unique et surtout, rationnelle. Il faudra vivre avec cet abîme de la conscience. Mais il n’y a pas une seule page de ce monument qui ne soit pas passionnante. N’ayez pas peur, on termine cette lecture avec plus d’humanité qu’on y est entré.

182. Yann Martel- L’Histoire de Pi-2001. Si vous n’avez pas idée de l’expérience très vive que peut procurer la traversée des océans, sur un radeau, en compagnie d’un tigre, lisez Pi. A la suite du naufrage d’un cargo transportant, outre sa famille, les animaux d’un parc zoologique, c’est l’épreuve que traverse ce jeune garçon. On est bien sûr saisis de cette aventure, dont il est difficile de se détacher. Un conte à plusieurs niveaux de lectures, onirique, symbolique, métaphysique, psychanalytique, ou tout simplement le plaisir de lire une fable à tiroir, le tout animé d’une narration parfaite, tel est Mais d’ailleurs, Pi a-t-il vécu, ou rêvé ? Ce qu’on vient de lire, c’est la vie vraie, ou la réalité espérée d’un songe ? Allez savoir. Une forme d’éloge de la fragilité de l’homme, qui nous dit simplement que parfois, on peut essayer de lui faire confiance pour assurer son destin. A noter que beaucoup de lecteurs sont persuadés qu’il s’agit d’une histoire vraie. Magie de la littérature.

183. Dan Simmons- Ilium- 2003. Iliade transposée dans un univers de science-fiction, bon, on pourrait croire que c’est simpliste. Cet étonnant transfert procède d’une inventivité fulgurante. Un lointain (ou pas) système solaire, après qu’un virus (nommé Rubicon) a anéanti l’humanité (bon débarras…). Des êtres étranges et évidemment surnaturels ont pris la place des dieux grecs, ce qui ne changent pas grand-chose pour les mortels. Une cervelle géante et immonde qui envahit le cosmos, des néo humains falsifiés par des nanotechnologies qu’ils gardent pour eux, et des androïdes abandonnés par les précédents, mais passionnés de littérature : ceux-ci ont l’obsession de recomposer la vie sur terre dans la stricte conformité aux grandes œuvres littéraires (Homère, Proust…). Il y a aussi des érudits (pour la plupart, d’anciens universitaires humains morts mais ressuscités, (les scholiastes) qui sont envoyés dans ce théâtre fou pour garantir la conformité de ce qui se passe aux textes qui en sont la référence. L’un d’eux est le personnage central et narrateur du roman, et accessoirement, malgré sa médiocrité physique, l’amant d’Hélène de Troie. Voilà, tout ce roman ne se résume pas, mais se lit fiévreusement. Et en plus, en le lisant, on relit l’Iliade avec un regard nouveau, qui fixe rigoureusement le cadre de la narration. Jusqu’à ce que tout dérape, évidemment. Allons-y, c’est génial, affolant, et érudit en même temps. (A lire du même auteur : Olympos- la suite d’Ilium mais moins réussie-).

184. Robert Silverberg- Roma Aeterna- 2003. C’est un roman uchronique, qui va nous raconter comment l’empire romain n’a jamais disparu, ou plutôt, à quoi ressemblerait l’histoire si etc. En général, les romans uchronique se situent sur une époque particulière, un siècle, une guerre etc. Silverberg nous déroule à sa façon deux mille ans d’histoire continue de cet empire, qui avance, évolue, traverse des crises et des conflits, mais survit. Pourquoi donc, comment est-ce possible ? Le christianisme y est inconnu, ne serait-ce que parce que les Juifs n’ont jamais réussi à quitter l’Égypte des pharaons. Donc, point de Judaïsme non plus. Quelques siècles plus tard, un envoyé spécial de l’Empereur élimine un prophète d’Arabie avant qu’il ait eu le temps de commencer son prêche et de fonder l’islam. Voilà donc un espace dégagé pour que se reproduise et prospèrent les religions non-monothéistes. En outre, les successions de Caracalla et de Théodose sont très différentes de notre histoire, ce qui occasionnent une série de conséquences en chaîne, les vikings ont bien découvert l’Amérique (beaucoup plus au sud, vers le Mexique), mais reviennent faire part de leur découverte, si bien que Rome y envoie ses légions etc. La technologie évolue plus lentement que dans notre continuum. Vers l’an 2650 A.U.C. (Ab Urbe Condita : depuis la fondation de la Ville), qui correspond à la fin de notre XIXe siècle, le téléphone existe et l’automobile fait son apparition. Ce n’est pas un récit historique, ni un roman ; mais un enchaînement de nouvelles où Silverberg développe à chaque fois une période particulière de cette Histoire parallèle. Lecture assez étonnante, qui nous montre bien par quelle horlogerie discrète l’histoire est ce qu’elle, ou comment il s’en faut de peu qu’elle soit autre chose.

185.Philip Roth-Le complot contre l’Amérique- 2004. A l’heure où on peut s’interroger sur la fiabilité du lien qui attache l’Amérique à la démocratie, ce roman prend une valeur insoupçonnée. Nous sommes dans une uchronie inquiétante : les Etats-Unis sont présidés par Lindbergh, proches et alliés ou presque du nazisme. Les autorités y mènent clairement une politique antisémite et les juifs y sont menacés. Il y a bien sûr un secret qui sous-tend un tel revirement, mais là n’est pas le principal. Ph. Roth savait mener comme nulle autre ce genre de narration, qui nous éloigne et nous rapproche en même temps de nos peurs. Un complot en effet, ou comment tout simplement, l’antisémitisme survient toujours quand on le croit ailleurs.( A lire du même auteur : Némésis-Pastorale américaine)

186.Jared Diamond – Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie – 2005. Diamond entreprend avec beaucoup de pédagogie à partir d’exemples choisis sur plusieurs civilisations ou ethnies, à différentes époques, (Ile de Pâques, Pitcairn, Anasazis, Mayas, Vikings, …) d’expliquer avec rationalité leur effondrement par une pluralité de facteurs. Sa théorie isole ainsi plusieurs processus récurrents à chaque effondrement : une évolution climatique (tiens…tiens…), un bouleversement économique, dont les causes peuvent elles-mêmes être très diverses selon les cas, (rupture des flux commerciaux vitaux, perte de la production, crise agricole…) une incapacité d’adaptation à ces changements, totale ou partielle.  Mais le sous-titre est très éclairant : il n’y a pas de fatalité : ce sont bien les sociétés et leurs gouvernances défaillantes, qui décident de leur fin, ou, au contraire, d’en stopper le mouvement. C’est analytique, prospectif et très inspirant. Après avoir lu les 700 pages passionnantes de cet essai, vous ne verrez plus sombrer votre civilisation de la même façon, c’est sûr.

187. Chimananda Ngozie Adichie- L’autre moitié du soleil- 2006. Au Nigéria, ce sont les femmes qui portent la littérature, et Adichie en fait plus que sa part. A travers le regard de la jeunesse, le regard d‘un enfant et ses deux sœurs aînées, c’est la dévastation de la guerre du Biafra sur une famille aimante arrachée à l’unité de son quotidien. L’autre moitié du soleil c’est celle d’un soleil d’espoir, à l’est de l’Afrique, qui a cru à la liberté d’un état nouveau. On commence avec l’euphorie de l’indépendance et la fierté joyeuse d’une grande nation ; et on s’achemine vers le cauchemar de la guerre civile et la terrifiante famine, et ses enfants « aux bras d’allumettes » dont l’image encore hante notre conscience. Et le souvenir honteux de notre silence. Un livre incontournable de la littérature africaine, si moderne, si universelle. (A lire du même auteur: Americanah).

188. Régis Jauffret- Microfictions I, II, et III- 2007-2022. Sur ces trois volumes, mille cinq cents histoires courtes (deux pages grand maximum), toujours inspirées par les défauts du genre humain : cynisme, méchancetés, envies et jalousies, mais aussi parfois, innocence et naïveté. Elles donnent toute un message ou une morale différente, et ne se ressemblent jamais. A la première personne, mais aussi d’autres personnages en silhouette opposées au narrateur. Pourtant, il y a bien une continuité dans ce fourmillement, et on pourrait y deviner le fil d’un roman en continu, dont le thème serait l’impossibilité de l’homme à être heureux. Régis Jauffret, dont on doit admirer ici la discipline d’écriture, observe le genre humain contemporain comme un entomologiste scrute l’existence minuscule des insectes. C’est original et jubilatoire, mais c’est surtout une forme nouvelle, et joliment moderne, dans la littérature romanesque.

189. Haruki Murakami – 1Q84- 2009-2010. Murakami est un écrivain universel bien plus que japonais. Avec lui nul exotisme oriental, mais de la littérature qui épouse les contours du monde entier. On ne doit pas se laisser impressionner par les trois volumes de cinq cents pages, car la lecture en est très addictive, et portée électriquement par des personnages incroyables : une tueuse à gage-masseuse qui soulage les douleurs, un prof de mathématique écrivain qui ne publie rien, un maître de secte inquiétant et élégant, une jeune fille quasi autiste et autrice d’une œuvre géniale mais incompréhensible, une vieille dame, un ethnologue, un garde du corps etc. C’est un monde dédoublé (plus que parallèle) avec deux lunes dans le ciel, qui tient lieu de cadre à cette longue et captivante histoire. Le titre est une référence évidemment au roman d’Orwell : l’action se passe en 1984 ; une des deux protagonistes, Aomamé, expérimente cette année-là une réalité déformée qu’elle nomme elle-même 1Q84 ; d’autres personnages feront le même constat plus loin dans le récit. A la différence du roman d’Orwell, la menace ne provient pas d’un Big Brother central, mais de personnages surnaturels et maléfiques, les « Little People » qui font entendre leur « voix » par l’intermédiaire de la secte des « précurseurs » et de leur Gourou, pour pénétrer dans la pensée des gens sans que ceux-ci en aient conscience. C’est déroutant et passionnant, la lecture avance toute seule, irriguée par l’invention fourmillante de l’écrivain ; c’est avant tout un roman d’immersion, outre le fait d’être une œuvre majeure de ce siècle commençant, et qui en pointe tous les dangers. Allez-y, plongez, vous ne regretterez rien de vos heures de lecture, et vous verrez comme le reste du monde vous indiffèrera…(A lire du même auteur: La mort du Commandeur; Chroniques de l’oiseau à ressort; la cité aux murs incertains)

190. Umberto Eco – Le cimetière de Prague – 2010. On sait avant la première page, que ce sera un montage savant et tout en équilibre. D’ailleurs, Eco ne se revendiquait pas comme écrivain, mais comme sémioticien. Le récit part du journal d’un faussaire, Simon Simonini, lequel se trouve perturbé par l’irruption d’une sorte de double intrusif qui va l’assister à rédiger ses mémoires. Ce Simonini déteste tout : les juifs, les femmes, les francs-maçons, les étrangers, les démocrates etc. Il est surtout doué pour le mensonge, talent qu’il va mettre au service de tous les complots et manipulations de la fin du XIXe siècle et début XXe. Car pour ce triste sire, tous les malheurs du monde s’expliquent : c’est la faute des juifs. Ainsi cheminant dans les paradoxes de sa haine, Simonini érige logiquement l’antisémitisme en complot ultime. Ce livre, il faut le dire, n’a pas vraiment une thématique très grand public, et bon nombre de lecteurs se lasseront peut-être de sa polyphonie. Mais à l’heure où le complotisme est roi, où tout le monde invente ses torrents de contre-vérités en toute liberté (vaccins, reptiliens, finances, Q-anon, État profond, on en passe…) l’érudition d’Eco vient éclairer de sa sagesse les ressorts intérieurs de la bêtise et la méchanceté de l’homme dans les systèmes de société devenus trop complexes pour la raison, et y trouve, bon an mal an, dans une formule romanesque savante, une explication littéraire.

191. François-Xavier Fauvelle – Le Rhinocéros d’or- 2013. Ce livre d’histoire est une somme de trente-quatre essais consacrés chacun à un thème, une région ou une époque données, couvrant une grande partie de l’histoire de l’Afrique sur une longue période qui correspond, peu ou prou, à notre moyen-âge occidental. C’est une révélation de ces temps secrets, dont on ne connaît rien…Ainsi donc, ce continent a une histoire ?…Bien sûr, la documentation qui a permis cette reconstitution est fragmentaire- l’auteur le reconnaît sans difficulté -mais la lecture file bien, toute en souplesse comme se déroule ces épisodes d’un continent qui reste mystérieux, et magique. Le titre est déterminé par la découverte stupéfiante, en 1932, d’une minuscule statuette de rhinocéros, en or modelé, qui a lui seul, révèle l’existence d’un royaume puissant mais disparu en Afrique du Sud, comme une métaphore de la réappropriation de son passé par le continent africain tout entier.

192. Boualem Sansal- 2084- Si vous voulez vivre ce qu’est le cauchemar d’une dictature religieuse universelle, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un régime islamiste qui n’aurait plus aucune limite ni libre arbitre devant sa terreur, lisez 2084. Bien sûr, le mot Islam n’est jamais écrit, mais personne ne sera dupe du modèle visé. Il n’y a plus beaucoup de trace d’humanité et d’humanisme dans cette société écrasée sous les commandements religieux, ou l’esprit ni la culture ne sont même plus l’ombre d’un souvenir, et la terreur si dense qu’on n‘y fait plus très attention. Car à force d’obéir, il n’y a plus que le vide. Heureusement, et c’est la leçon de ce livre puissant, du vide naît toujours l’espoir. On ne sort pas de cette lecture complètement indemne, mais en chérissant un peu plus notre fragile liberté.

193. Yves Bonnefoy – L’écharpe rouge -2016. Un homme vieillissant met de l’ordre dans ses archives et découvre une enveloppe vide dont l’adresse porte la mention de Toulouse. Il se souvient alors d’une ombre dans une maison, portant une écharpe rouge. Défilent ensuite d’autres images et souvenirs : comme un collage surréaliste, les images s’ajustent les unes aux autres : Yves Bonnefoy, dans cet ultime ouvrage, s’interroge sur les origines de sa vocation, et, du lecteur, en fait le témoin. À partir de textes anciens, inachevés, et retrouvés, dont la finalité et le sens lui semblent oubliés, il va recomposer un puzzle, pour en faire une œuvre unique, majeure et dernière. Tous les registres de la création poétique sont invoqués : précipité de l’inconscient, énigme fondatrice, mémoire et codes secrets de son monde intérieur. Ce texte magique offre une réflexion sur le silence et la poésie, comme un point d’orgue à l’œuvre d’un des plus grands poètes français du siècle passé.

194. François Mitterrand – Lettres à Anne- 2016. Oubliez l’homme de pouvoir, le chef d’État, le manœuvrier politique et tous les clichés semés depuis des décennies sur le personnage. Découvrez un homme amoureux, un écrivain doué, qui écrit ces lettres en puisant uniquement dans l’intimité de ses sentiments ; aucun souci de paraître, ou tout simplement d’être publié, de « faire » littérature. Mille-deux-cent-dix-huit lettres, rédigées dans le secret d’une intimité indicible, pour clamer l’amour et le bonheur d’être amoureux, sur trente-trois ans d’existence. La face cachée de la lune, en quelque sorte, mais étonnamment rayonnante. Lisant ces lettres, on pense avec compassion à toutes les femmes qui n’auront jamais eu la chance de recevoir une seule lettre d’amour comme une seule de celles-ci.

195. Richard Powers- L’arbre monde- 2018. Après des années de vie en ermite dans la forêt à étudier les arbres, une jeune botaniste fait la découverte du siècle : les arbres ne sont pas ce que l’on croit, car ils communiquent entre eux. Toute l’évolution s’en trouve bouleversée et la relation élémentaire de l’homme à la nature. La trajectoire de plusieurs personnages – psychologue, photographe, étudiant…- alimentent ce roman symphonique autour de ce thème, pour converger vers les séquoias millénaires de Californie où se joue le sort de l’humanité. Powers situe cette éco fiction à des niveaux métaphysiques étonnamment accessibles, en passant au crible tous les aspects de l’aveuglement humain face à la ruine programmée de la nature.

196. Sylvain Tesson- La panthère des neiges- 2019. Il n’y a pas d’histoire dans ce récit, rien que l’esprit de contemplation. L’espace, et l’altitude, et la blancheur des cimes. Et aussi, une attente irremplaçable, celle d’une vision qui ne se découvre qu’à ceux qui la méritent. Le léopard des neiges est une des plus belles créatures vivantes, mais si peu visible à ceux qui la cherchent…Le félin mystérieux, caractérisant l’éloignement du monde comme une discipline, est ici un idéal, devant lequel l’être humain redevient, pour une fois, modeste. Tesson a parfaitement saisi cette évanescence, et met son écriture lyrique au seul service de ce merveilleux fantôme, avec justesse et dépouillement. Un songe dans la neige et la brume, les mots qui vont avec.

197. Mohammed Mbouga Sarr- La plus secrète mémoire des hommes- 2021. Avec une énergie de narration tourbillonnante, de récits enchâssés en mise en abîmes décalées, ce livre incroyable nous remue tout au long de sa lecture. Il n’est question que de littérature, à partir d’un roman devenu mythique, puis disparu (« le labyrinthe de l’inhumain ») dont la quête est le ressort du roman. Celui-ci se déploie à travers un siècle d’histoire du XXème siècle et ses malédictions (les boucheries de la Première guerre mondiale, la Shoah, la colonisation et son sillage, le racisme, n’en jetez plus), confrontant vérités et illusions. Mais ce roman touffu, difficile parfois, à la chronologie sinueuse, est avant tout un conte kaléidoscopique sur la littérature, la liberté d’invention de l’écrivain, la toute-puissance de la critique, et le piège de la gloire. Prix Goncourt 2021, mérité, et, pour une fois, attribué à un livre durable dont on parlera encore dans cinquante ans.

198. Shuzo Numa- Yapou, bétail humain- 2022.Alors ça, ça ne ressemble à rien – je sais, on l’a déjà dit ici plusieurs fois, mais là, vraiment…On ne sait même pas qui a écrit sur plus de trente ans ce curieux roman, qui ne se déroule qu’en trois jours. Parabole de la déshumanisation de la société moderne, qui a particulièrement frappé le peuple japonais : des individus, dans un monde futur luxueux auprès duquel celui d’Huxley semble une comptine pour enfant, sont transformés en objet du quotidien, tout en gardant une part de conscience de leur sort. Ils servent ainsi de bidets, de stylo, de fauteuil, d’aspirateurs, au service d’une élite oisive, exclusivement de race blanche, dominée par les femmes. Dans cette souffrance rentrée, mais finalement, pleinement acceptée, et ce déferlement de masochisme, on pense à Sade. C’est une façon littéraire unique d’illustrer talentueusement l’incroyable capacité de soumission du peuple Japonais, dans son histoire jusqu’à la dictature militariste qui a mené cette civilisation si délicate, au désastre. Après tout, notre temps est celui où pour la première fois, on a décidé qui était humain, et qui ne l’était pas ou plus. Au-delà, c’est un avertissement face à l’appétit sans limite de notre matérialisme. De ce monument douloureux, publié dans son intégrale seulement en 2023, on n’est pas sûr encore de l’identité de(s) auteur(s).

 

Nombreux sont nos contemporains, qui dans les fièvres de la ville, ont le souci de se faire aimer. On ne leur en voudra pas, bien sûr, dans une cité qui refuse tout des bons sentiments. Qui, dans cette vie de si peu d’urbanité, quand l’idée même de gentillesse est devenue une faiblesse, refuserait un peu de gratitude, un soupçon de bienveillance ?  Phidippe est comme cela, il veut qu’on l’apprécie. Il est prêt à toute concession, toute forme de service à cette seule fin.

Il retient ses idées et ses opinions, pour ne pas être en situation de contredire. Sauf à se contredire lui-même n approuvant tout ce qui se dit pour et contre à la fois. Il soutient et flatte tout ce qui peut l’être. Le conjoint de Clélie est exceptionnel de vertus, le savez-vous ? Non. Et bien il le fait savoir; et les enfants sont doués, ce n’est pas contestable. L’appartement de Philinte est un sommet de goût, et peu importe qu’il n’y soit jamais entré. Ce livre qui lui a été prêté par Nicandre est incroyable, aura changé sa relation à la lecture. Et depuis que Timon est devenu directeur, tout se déroule beaucoup mieux, vous l’aurez remarqué. Il n’est pas une conversation dont il ne participe pas : son opinion, il la donne et la répète, il aura toujours un point de vue, fade et sans risque, qui ne heurtera personne, mais un point de vue. Il parle ainsi Phidippe, il parle tout le temps. Il est toujours après vous pour vous parler.

Cet empressement à plaire ne s’arrête pas aux mots, rassurez-vous. Car Phidippe veut aider tout ce qui doit l’être selon lui, et tous ceux qui le méritent encore. Pour vous, pour d’autres, ouvre la porte, il décroche le téléphone, il gare la voiture ; il poste le courrier, en retour, il le portera, l’ouvrira, le lira même pour préparer peut-être à de mauvaises nouvelles, il clamera les bonnes, pour qu’on les sache avant celui qu’elles concernent ; il se prend d’épousseter des épaules, de cirer des chaussures. N’allez pas chercher un médecin, il le trouvera avant même toute maladie. Quelques difficultés dans votre emploi se font jour ? il en aura déjà parlé à votre supérieur, et même, s’il celui-là ne veut pas entendre, aux syndicats. A tous, toutes, il offre un café, invite à la cantine, distribue ses fournitures. C’est lui qui a comblé de fleurs le bureau de la nouvelle responsable ; qui monte le courrier aux voisins de palier, qui parle tout le temps dans les réunions de copropriété, et il ira, on le sait, jusqu’à cirer de sa main les escaliers. Convaincu d’être précieux, il ne fait jamais rien pour qu’on ne se passe plus de lui.

Ne lui demandez pas d’autres services, il ne cessera jamais, et vous en serez dévoré. Toujours, il y aura à chacun de ces actes mineurs, ce sourire large, et ces sourcils relevés, pour vous dire qu’il attend son merci. Assoiffé de gratitude, il vous noie dans son désert. Qui est donc Phidippe, qui change de couleur chaque fois qu’on lui parle ? Qui se colle à tous ceux qui l’approchent comme un aimant sur son métal ? Mais quand donc Phidippe cessera-t-il ? Il ne cessera pas avant que le genre humain tout entier l’adore pour son dévouement.

Mais le genre humain n’est pas ainsi. Tout le monde en a assez de Phidippe : pour vouloir être apprécié de tous ceux qu’il connaît, comme de ceux qui ne veulent surtout pas le connaitre, il est en détesté. Chercher à plaire à tout prix à chacun est la première recette pour déplaire à tous.

 

©hervéhulin2024

Arfure, longtemps fut inconnue et discrète dans la ville. Elle se déplaçait invisiblement, par petit pas, toujours le long des murs.

Pourtant depuis quelques temps, on ne voit qu’elle. Elle passe dans la rue, on s’arrête et on en parle ; elle entre au théâtre, au cinéma, on se retourne et on se tait. On l’entrevoit à la Cité, elle passe sur les Champs-Élysées, elle surprend au Luxembourg ; on la regarde en oblique, et on dit « c’est elle ». Elle aurait été repérée à Montmartre, on s’y précipite. On met la télé, elle arrive sur le plateau, l’officiant se tait le temps qu’elle s’installe, qu’elle s’assied et qu’on l’ait applaudi. Tous veulent l’interroger, se coupent la parole, et au final, c’est le plus bête qui l’emporte. Mais qu’a-t-elle fait, que fait-elle aujourd’hui, Arfure, pour qu’on l’honore de la sorte ?

Rien. Elle a épousé un mari de trente ans d’âge, dont elle parle bien et souvent, qui jadis ministre, fait à présent du stand up dans quelque salle vers Strasbourg Saint-Denis.

 

©hervéhulin2024

Nul n’est obligé de briller au détriment des autres, ni bousculer à tout va pour exister. Pourtant, celui qui ne s’astreint pas à ces penchants sera souvent mal jugé. Que pouvons-nous y comprendre ? Vous connaissez bien Philinte, il est toujours votre voisin ; souvent celui que vous ne voyez jamais d’ailleurs. C’est bien normal. Il élève si peu la voix quand il parle, il n’offense personne et ne cherche pas à le faire pour montrer son caractère. Il ménagera toujours la sensibilité de celui qui lui parle. Demandez-lui un service, parmi ceux qui soulagent la petite pesanteur de tous les jours, ou de ceux qu’on n’ose à peine demander à un ami de trente ans. Qu’il vous prête sa voiture ? Qu’il garde votre enfant malade ? Qu’il arrose vos plantes ou nourrisse le chat pendant que vous êtes aux Maldives ? Qu’il expose en détail un alibi pour votre épouse ?  Il le fera, bien sûr, et avec le sourire, c’est lui qui vous dira merci. Il est donc serviable, Philinte, dites-vous, il est même docile, ainsi qu’on lui demande de l’être. Tant et tant qu’on moque cette ferveur à servir, à aller vers l’autre, et à ne jamais disputer ni se fâcher. « Il ne fera pas de mal à une mouche » dit-on souvent, « il est gentil » moque-t-on. « Il est vraiment obéissant » raille-t-on encore.

C’est bien, Philinte, continuez et surtout ne changez rien. C’est parce que vous êtes ainsi et ne demandez rien en échange, quand on vous demande tant de petites choses, que vous restez un modèle simple d’humanité. Que celle-ci serait heureuse s’il y avait seulement dix fois plus de Philinte.

 

©hervéhulin2024

 

I

 

Ligne des couleurs
Jour qui faiblit tenace et lent
Frisson d’écume lointaine
Le ciel comme une armée de saules
Ombrage la terre vacante
Calme soupirs Espace en prière
Odeur de la terre sur les hauteurs
Reliefs qui s’espacent où les couleurs s’argentent
Distance accoutumée

Distance exténuée des montagnes si lourdes
Instant ensommeillé des brumes si sauvages
Le ciel pâlit La terre épouse une ombre plus sourde
Voici venir du monde un plus secret visage

Au front bleu des sommets les nuages flottants
Ecoutent se noyer la rumeur des cascades
L’automne approche O Vent qui va diminuant
Quel souffle emportes-tu dans l’été qui s’attarde

Des crêtes ciselées un masque de granit
Capte les feux du soir et du vide l’appel
Dans ce reflet subtil un murmure s’invite
Un élan de regret dans un bruissement d’ailes

Sur la pente assombrie la brume se suspend
Aux murs qu’invente en vain la lisière des bois
Dans les taillis frissonne une vapeur d’argent
Ephémère douceur Songe lointain qui bat

L’ombrage en s’inclinant appose son offrande
Aux ruisseaux de bruyère qui fondent un delta
A l’endroit où se perd la couleur de la lande
Les formes choisissent l’ombre contre l’état

A droite des cimes un pic reste esseulé
Sur ses flancs d’ébène deux cascades chavirent
L’une dans la bruyère Echo plus isolé
L’autre dans l’abîme où la nuit déjà respire

A l’ouest nimbé de cuivre et de marbre ruinés
La plaine sertie de cours d’eaux
Ouvre et ferme l’espace au gré de ses bosquets
Hasard des distances Combien de ciels nouveaux

L’ombre mauve qui gagne un étang lumineux
Enchante d’un soupir un peuple de roseaux
Un mouvement discret délivre l’air anxieux
Les chênes ont lâché un envol de vanneaux

Volés par l’horizon au secret de la plaine
Les oiseaux d’eau s’en vont cavaliers des distances
Leurs arbres se figent comme une ville ancienne
Cruelles racines Si triste est l’espérance

Par-dessus la cascade un pauvre pont qui erre
Ouvre au bout de sa trace un lien vers le temple
Perché sur son rocher celui-ci se resserre
Dans la pénombre hantée par la cloche qui tremble

A l’autre bout du pont s’endort un belvédère
Accroché au basalte il s’obstine en sa veille
Une atmosphère étrange a voilé la lumière
L’orientant sur la plaine où guettent les merveilles

Comme un profil gravé dans l’éclat d’un vitrail
La carnation du sol est un fleuve qui germe
Courbe silencieuse d’un espoir qui se ferme
Le soleil las de battre a baissé son ventail

De la sorte éclairé un sentier se détache
Vers l’étang vénérable Une faible silhouette
Avance d’un pas lent dans l’herbe qui s’efface
Sans doute est-ce l’âge qui lui courbe la tête
Le bruit nu d’un sanglot a effleuré l’espace
Ivresse enfuie Source du soir Cri de la chouette

II

Je suis le voyageur apaisé par sa course
Voici quarante années que j’ai pris ce chemin
De l’horizon craintif la distance m’est douce
Mon âme de la terre imite les confins

Pas après pas j’avance et le temps avec moi
Souriant s’est changé en complice distant
Je regarde le sud je fixe le noroît
Je nomme à mon humeur les astres existants

Comme un arbre en hiver qu’argente le grésil
Je capte la lueur qu’un fleuve peut cacher
Douceur amère de l’exil
Sans l’obsession vécue de sa destination

Un rivage inventé me suffit pour marcher
Et les songes sont neige où le vent se partage
Les pas illisibles sont frêles primevères
Senteur des fleurs d’automne Essor des oies sauvages
Dans la saulaie enfuie s’enivre l’éphémère

Embarcadère si seul dans la buée du soir
Que le monde est construit de fragiles figures
Dont seul le sable fin bâtit l’ordre et l’épure
Et ma trace est tissée d’invisibles miroirs

Mes larmes au réveil changées en papillon
Du ciel j’anticipe le sillon sidéral
Du trèfle à peine né l’avenir virginal
Et des jours silencieux la tragique moisson

A la nuit je fais don de la suée de ma peau
J’entends pleurer la grive et le temps moins sévère
Sur cet accord reprend cet arpège ternaire
Comme une étincelle dont la brume est l’écho

Vous les pluies O mes sœurs aux méandres si clairs
Vos murs d’argents gorgés d’une arche de tendresse
En frayant vos escadres libèrent la promesse
D’orages bienveillants dont mon cœur est l’éclair

Je connais le silence et je connais l’espace
Je perçois les contrées qui séparent les mers
Et je comprends l’hiver comme un avenir vert
Je devine du jour le demain qui s’efface

Mon chant
Tel un feu pâle
Glisse sous la brise
Ni dehors ni dedans
J’ai traversé  des couleurs si nues
Que les prismes s’aimantaient
Je sais la démarche lente des caravanes
Je sais la foudre du léopard
Je sais de l’univers l’éternelle pavane
Je sais le nom secret du soir
Et l’immense arche-émeraude du désir unique
Ainsi tu sauras que c’est dans le soir
Que l’horizon et son peuple d’arbres
Et son train de nuages
S’éprend de toi
Plus tard à l’âge où l’écorce se tend
Tu sauras donc que les formes que tu croyais sombres
Captent bien des éclats pour semer des teintes révélées
Regarde bien sous les lignes

Et tu réveilleras des volumes brumeux
Et tu t’éveilleras tel un enfant heureux
Mais que sais-je en cela du nom des paysages
Bijoux du clair de lune Offrande d’un naufrage

Où vont ces saisons qui ne cessent jamais
Ces flots inutiles ces marées immanentes
Ces lémures lassés et ces spectres dociles
Les secrets des amants ou le nom des ancêtres
L’étreinte de soi-même et cette force d’être
Et le soir est en moi ce fœtus invisible

Mais sous ce nom secret que le soir seul prononce
Je reconnais le trait d’un archer qui me charme
Toujours la nuit imprime une lourde réponse
Je suis le voyageur et nul n’entend ma larme

III

Ame te souviens tu de ces promesses
Les lignes entaillent des rues de silices
Les rossignols sont achevés comme un parfum d’avril
Toute la nuit ensoleillée déclame
La gloire et le triomphe des étoiles assouvies
A la proue des heures factices les neiges se détendent
Sous des branches ramassées des fourmis miment les galaxies
Glisse le pas furtif du double sommeil
Se referment les yeux et apparaît la rive
Qui ouvre les paroles et le cycle des oiseaux
Se fige la rivière envolée d’un battement d’étincelle
Passent les ciels et leur blanche pudeur
S’embrassent les constellations
Et ces corolles en parures pour nous dire
Que vivre est un flocon dispersé par la brise
Les rêves font un vase orné de cicatrices
Courbées sont les lignes que nous dressons
Agées les semences de la vision
Début et fin de la lumière assise contre nous
En même temps gisante et si vivante
Si rêveuse et si aveuglante pourtant
Comme un félin secret trahi par sa tracée
Les nuages écoutent les voix que l’ozone suggère
Comme le vent de croire affolé dans la mâture
Se change en lys et puis se meurt
A présent que les fruits sont rebelles
Que vont changer les ombres de ces journées dominées
C’est un rythme bien reconnaissant que celui de ces marches
Qui tant de nuits ont dormi sous l’autel
Désormais désert où les lierres poudroient
De ces étoiles de graminées menteuses
Les bergers assoupis laissent filer la trace
De ces glaciers finis où donc a sombré le glossaire
Des ces pans léthargiques où vibrent les oryx
De ces grandes pluies Souveraines nostalgiques
La nuit fleurie fait un paradis de sa cendre
Là se dressent des caresses vieillissantes
un baiser de sommeil glisse tel un écho
dans le désert  aux épaules découvertes
c’est toujours la peau nue qui parle
et vivre est douceur impavide à ceux  qui le dénudent<
toujours le flot des moissons qui vente est
une ombre d’oiseau
multiples extases du soleil
lui-même reflet de l’eau qui dure
il fait clair sous la lune du désir
comme une sensation de soif qui passe et vous fait meilleur
Ah…printemps perdus Quand vous retournerez vous encore
Quand donc reviendront les mirabelles
Quand reviendra de l’envie cette source si belle
Ame te souviens tu de ma jeunesse
le paysage à présent se délace comme une femme
rien ne reconnaît plus sa lente éternité
dans l’ombre qui le gagne perce un sillon d’azur
et ne pouvoir le dire est une aveugle flamme
O triste flamme

IV

Mais ne sois pas triste O mon fragile écho
A l’heure où les cygnes s’effacent

Patiente et veille
Toute chose assoupie te reviendra  Merveille
Et sois toujours tendre avec la Terre

Les collines
Elles sont terre frissonnante
Elles sont vie et ligne d’un corps
Le désir en leur chevelure se perd
Elles sont l’herbe qui se retrouve
Et le vent qui s’enchante

Ainsi toujours errant loin du pays natal
J’ai si souvent prié pour que le jour ne cesse
Que le temps sur ma peau ralentit sa caresse
Comme un dernier vaisseau dont faiblit le fanal

Et l’aube en vacillant exhale un trait de miel
La clarté prend refuge où s’avance la pluie
Je m’endors sans prier sous les temples du ciel
Bientôt s’effacera cette arche inaccomplie

Comme le jour capté sous l’étain blanc des flaques
Renvoie au ciel moqueur un éclat vivifié
Mon œil garde en lui-même une espérance opaque
Que nul songe au soleil ne soit plus sacrifié

Mais le pays qui passe en moi reste gravé
Alors qu’en s’éclairant le nuage s’entrouvre
Il me fait don d’un pacte où l’espace est sacré
Ainsi toujours en moi les lointains se retrouvent

Animal je suis l’ombre au matin qui résiste
Sans élan avéré que cet effleurement
Minéral je deviens un roi en son gisant
Sans parole qu’un souffle au soir volé Si triste

La lumière offre un fruit aux lents vergers du jour
La vie laisse en partant sa plus royale esquive
Le monde est un secret du plus parfait amour
Mais rien ne chante autant que l’éclat de l’eau vive

Souvent le plus beau songe enfante un pur mensonge
Comme une ondée révèle un mystérieux versant
Quand l’herbe de la nuit sur ces pentes s’allonge
J’entends sourdre en mon âme un étrange océan
Et dans mon cœur vaincu par ce dieu qui le ronge
Ce soleil rouge et noir dont la nuit prend le sang

 

 Exercice II. Le jardin.

Lorsque la brume sera dissipée par la caresse du jour
Il faudra se porter au centre du jardin.
Puis attentivement, se garder en mémoire
De la fleur et du sable un ferment de mémoire
Pour retrouver intacts la trame et le dessein

de ce lointain paysage oublié qui vivait là dans son empire bien avant que ce monde –  ses arbres, ses eaux, ses pierres – se ploie devant la loi des hommes et leur goût de la ligne ordonnée jusqu’au coeur.

Pendant ce temps les dieux lassés voyageaient  de colline en collines  à défaut de temples préservés Ignorant des prières détournées.

Fermer les yeux pour bien s’orienter, retrouver la source enterrée
Donner un nom à chaque angle du paysage défunt  selon votre propre image Tout est ainsi à recommencer C’est bien là vertu de la brume et des sanglots de la terre.

 

 

©hervéhulin2024

 

I

Un soupçon de clair
Vers la voûte distancée
Incision d’or sous la pénombre
Une veine fragile de safran qui bat
Et une rumeur large qui roule
Odeur forte Bleu marine
Et des stries de verres visibles noires
Les nuées alourdies d’un passé de pénombres
Comme une harde ancienne ondulent et s’étirent
Quelque chose aux aguets dans son halo se tend
Un miroir de l’espace où vient s’ancrer le jour
Peu après un échelonnement de lignes
Que soutiennent la distance de l’ombre et l’immensité de l’eau
Entre deux surfaces
Pâleur captive
La nuit rétractée dans son déclin
Abandonne à son propre sillage
Une courbe neuve
Suspendue à l’air vif
Vers le si vierge lointain comme un soupçon de feu se détache du ventre des nuages
L’idée de l’horizon revient à la surface
Et s’anime solitaire sous ses noces ardoisées
C’est là jeu complice de l’âme et de la mer
Celle-ci dérobant à celle-là
Son mouvement, son éclat, son lumineux étiage
Quand la nuit affaiblie si claire en son grand âge
Très lentement remonte

Puis
Telle sensible prière
Mirage ou existence
Un brillant bandeau d’améthyste s’étend
Au lointain bleu dont la période épouse et confond d’une même rumeur
L’espace en sa pleine mesure
La mer la mer la mer

Présage
La mer est ce cheval dont l’étoile est noyée
Le jour ainsi novice émergeant sous son voile
Transgresse en s’échappant la lisière de l’aube
Lumière enfant fragile au regard qu’émerveille
Cet indistinct soupçon qui rassure et qui veille
Heures exténuées heures sitôt tremblantes
Longtemps recluses sous de nuageux cocons
La brise un peu triste tranquille en ses embruns
Se mire dans la peau si blanche de l’espace
Quand un frisson bleuté  en saisit la surface
Son mouvement ailé enfle du petit-jour
La voile élusive dont la tache écrue gagne
Sans oser rien dire encore
Tandis que la nuit se consume
Au feu limpide du matin
Tandis que ses lignes poreuses s’échangent
A chaque flot chétives
Tandis qu’une arche reconnue se soulève au levant
L’émail du ciel marin est niellé
D’un réseau d’émeraudes
Au phosphore vainqueur sous la surface des flots noirs
Il avance
Lac de lumière

Voici la mer enfin reconnue
La mer la mer la mer

Matrice de l’horizon
Son matin une fois encore teinté de cendre pâle
En ces lieux froids du monde
Décante un suint d’argent
Son histoire renouvelée dans le glissement lancinant des flots vers le rivage si vert aux liquides cimiers
Et le soleil est bien bas sur le monde
Finalement
Quand le jour se lève
Blotti contre la mer
Il nous semble toujours plus proche et docile
Qu’au midi lorsque sous ses feux
La pierre  brute se fait plus dénudée
Parfois pesant parfois craintif
Souvent traversé de pompes familières
Il nous accompagne

Vivante matière en travail
Ne jamais négliger les fragilités avouées du levant
Pour saisir ce qui peut te fortifier dans cet instant connu
Que ceci est vivant

Doué de bien de patience
Finalement

II

                               A l’ouest ensuite
Sur l’ivoire invisible des falaises
L’astre débutant dépose
Une offrande grenat frappée d’or souple
Lovée dans son écrin où midi se terre
La mer se contemple enfin dans l’icône des falaises

Miroir de la brume
Où se tient captif un reflet qu’éternise la terre
Tout change tellement avec si peu de soleil
Une crique bouillonnante
Blesse le rivage
Poudroiement d’oiseaux de neige
Les à-pics aveuglants
Veillent au bonheur des goélands
Choral accoutumé des ressacs
Et l’air est alors un ami plus fidèle
Danseuse en extase traversée de sauvages mousselines
Telle première page d’un livre d’écume

De mille fleurs invisibles sous une armée de plumes
La vague prolonge bien au delà du rivage
Sa chevelure anxieuse et son soupir armé de flocons bleus
Honneurs portés par milliards
Vers le sol dominant
Et sa puissance

A présent que le jour est tissé d’une manne de lilas
Se distinguent
Derrière les falaises
Pas plus d’un jet de pierre
Dominant les pentes herbeuses
Quatre mégalithes à la gauche du levant
A leur flanc mystérieux
Un reflet d’or se consume
Et s’évanouit avant que d’avoir osé vivre
Le vent en sifflant les contourne
Le minéral caresse l’air
Comme deux corps qui se refusent
Entre les colonnes massives
Les ondées si souvent ont capté la lumière
Et l’ardeur assouvie des tempêtes anciennes
Si souvent a frayé cette peau noire
Où toujours ingénu n’ose parler le soleil
Leur faisant face
Vision de la lande
Où palpite la bruyère
Tant de promesses dans ces vibrations du monde
Tant d’évènements dans ces frayeurs ascendantes
Et tant de silences dans cette bruine de mer
Voici
Sombre épiphanie de la matière
La terre si douce étendue où la rosée se meurt
Si familière
De la lande la houle légendaire
Proclame un azur végétal
Un élan           Vaste élan court vers la mer
Le vent existe immobile rumeur à l’horizon rivé
Tel un royal voyageur incline vers le sol
Sa figure alourdie de joyaux sacrifiés

Voici que la vision s’anime
Les frondaisons rouges reprennent la cadence
Les fougères en foule étoilée recommencent
C’est un paysage de la terre qui danse
Triomphe des plaines
Les couleurs de la terre qui s’apaise
Changent les couleurs du ciel qui s’évente
Là bas ce sont des lignes et des collines honorées d’ères pluviales
La noce des rivières rameute ses ruisseaux
Pour une mer enfantée de mille souffles d’enfants
Sur ces contrées où si souvent transhument les pluies froides
L’eau et l’herbe et la terre
Ont échangé leurs contours
Pour un monde meilleur
Protégé des prédateurs
Un monde sans saisons ni frontière
Comme une âme brouillée de bruine
S’efface et navigue au frémissement du ciel

Le matin fragile
Respire et puis ment à la fois
Un souffle nocturne exilé dans sa peine
Croît encore Centre assiégé de tant de mondes
En vain des regards s’éclairent
En vain des prières s’éteignent
Quel ange vaincu bat contre notre âme
Vent qui ne cesse de heurter au ventail de notre corps
Tout ce en quoi le jour imite l’or des songes
Passe vivant verger de peu d’émeraude
Et cet instant nôtre à force de faiblir
Une fois franchie la nuit libère une rose peu sanglante
Toujours ainsi l’arbre cache un azur empourpré
La distance souligne ce peu de flamme qui fait de vivre
Un soupçon d’adoration mauve et furtif
Tant de vagues éventées, tant de nuées complices
Des plaines fertiles cachées dans l’ombre des vallées
La côte encore embrumée tisse un souvenir
Plus vivant qu’une constellation d’oiseaux de mer
L’instant est ce palais si rare où les songes ressourcent
Un filet d’azur et notre enfance
Que chaque flot ait un sens où chercher le combat
Du doux mal de vivre

Etendue de craie verticale
Aux bras grands ouverts aux marées
Les mots cisèlent en écume un chant de gratitude
Que le désordre de parler emporte la mer
Et le monde avec qui se refuse à s’oublier
Sur le bord des falaises un peuple de myosotis
Clame ce soir la fin des recommencements
Et si ce soir avec l’automne tout s’achève avant que d’avoir blanchi
Que tombe enfin le voile sombre du plaisir
Il n’y a pas d’autre monde que celui qui meurt

Tandis que le soleil du nord
Se hisse à ses remparts
Ce sont des bois et des champs
Des houles de bleuets espacent les labours

Des toits et des clochers
Où la lumière avive de brillants étendards
Un jour il sera midi
Ce mystère qui vibre sous sa ligne d’ombre
Le perçois-tu ?

 

III

Terre de peu de trouble où le brouillard s’invite
Les rêves s’en sont allé
Par cette porte d’altitude
En nous laissant
Du sel du sable et ce désir fou de stupeur
Plus loin encore
Par delà cette nouvelle ligne
Se devine la forêt et son profil
Sous les arbres
Des entrailles se nouent
Cette obscurité de nos forêts engendre des songes verts
Et des désirs anciens
Des couleurs bien à nous
Et des histoires pour faire passer l’hiver
Mais dont le sens gît derrière le cœur et son mystère
Nous ne voulons pas voir
Alors que pouvons-nous savoir
Le monde il serait doux de ne le comprendre que naissant
Toujours à l’origine
De son baiser d’or pur
A son avenir jamais
Nous avons bien de la peine à survivre
Et cette sphère décomposée
Nous est chère à force de blessures
Tout est si pâle au jour levant
Bien des siècles finiront
De la sorte à peine nés
Tant de choses inaccomplies
Si douces comme un été
Comme un flot dans les flots
Se perd tout est vanité
Et pourtant tout est recommencé
Et nous
Simples oiseaux aptères
Que pouvons-nous donc faire
Contre nos frères les écueils à la peau noire
Que nous honorons de lettres blanches
Moi tournant le dos à la terre
Je contemple la mer
A son front calme un liseré de brume
A ses flancs souples une ombre de sienne
J’attends ce temps que j’ai si peu connu
Au loin sur les flots blancs
Glisse une barque fragile
Personne à son bord
Les nuages descendent sur la vague
Et le lointain dévore
La barque
Son mouvement
Son rythme et sa portée
Et la mer la-dessus recompose
Sa solitude étoilée
D’où viennent ces filets de lumière qui enserrent les flots

Distances Distances
Dévoilez-moi vos clefs
Donnez-moi de ce souffle qui bat
Pourquoi donc ainsi ne pas vivre en vrai
Dans les pins refroidis qu’est ce qui siffle
Contre les falaises antiques qu’est ce qui luit
Sous les fleurs sauvages qu’est ce qui monte
Si loin dans les labours une pesanteur dénonce
Une fin approchée et cent fois évitée
Toujours souveraine
A droite des collines
Terrée dans un ressaut d’argile un bois de pins
Domine avec amour une masure en ruine
Qui donc a vécu là
Brille encore un carreau brisé
Que rien jamais n’aura réparé
Le cœur est alourdi d’un sentiment secret
Et vers le sud                                          la mer la mer la mer
Soulève un manteau de marbre changeant
Les flots ses fils rebelles sont un chœur rémanent
Dont l’accord gronde encor quand son chant s’est perdu
Et d’un dieu fatigué
Les angoisses mortelles
Sont ainsi renouvelées
Souffle d’âme vive
Es-tu là ou ailleurs
Dieu ! Qu’avons nous fait de nos rivages
Un chant de tristesse
Mais au nord où dorment des collines mauves
Quelque chose qui reste
Lointain et proche des falaises

Des bosquets et des rochers
Quelque chose n’a pas bougé
depuis que le jour a tremblé
Et ce qui dort tel un ruisseau nouveau
Exhale une quiétude cherchée depuis douze heures
Depuis que l’ombre est l’ombre
Et que l’homme est cet homme
Qui sort de l’ombre sans savoir où est l’or
Mais les paysages sont de grandes histoires
Et leurs pentes affinées tant de mots si peu prononcés
A l’écoute des saisons ils essaiment de silencieuses mémoires
Et l’éclat d’un cristal inachevé
Viendra ce temps utile que les ombres s’effacent
Et les hivers fertiles            Et les rivières antiques
Viendront les heures que les miroirs se troublent
Et ce que le monde en cette vue nous donne
Perdure
Soleil au ras des flots
Quelque chose qui ne change pas
Alors dans la tendre torpeur du jour qui rêve
La lumière change son angle
Le vent change sa voix
Demain devient un jour possible
Lumière qui avance
Chimère qui renonce
Vous autres songes en souffrance
Dites nous seulement
Cette consolation tardive
Dans la vision de la mer Vois tu

Il y a toujours comme un balancement
Et c’est ce doute qui pour nous
Si humains et si fatigués
Nous donne la bonne nouvelle
Car rien n’est jamais su
Qui ne soit à réapprendre tôt ou tard
Et cet esprit fugace dont je te parle
Sera désormais le frère fidèle
Que nous n’avons su te donner
Prends-lui la main
Ne le perds pas
Il te retrouvera
Toujours

L’horizon
Il est la ligne qui convient
Le partage et sa distance
Il est stupeur argentée
Et le signe où le désir s’oriente

Nomme à présent cinq horizons distincts dans ta mémoire
Puis aligne-les dans l’ombre de ta vie
En lignes serrées
N’oublie pas la combinaison précise des teintes et des regrets
Qui es-tu
Réponds réponds à cet éclat tranquille
Fière de ta torpeur minérale
Belle de ta parure de lichens
Dans la pose du renonçant
Bienheureuse
Qui donc es-tu
Petite tombe qui dure ?

 

 

Première leçon. exercice I. 

L’horizon

                 L’horizon cette ligne barbare cette pulsion incolore est propice à se recomposer

Se positionner sur la jetée loin des bruits des hommes et de leur odeur triste

Fixer l’horizon longtemps et longtemps et encore et encore et enfoncer le trait dans la rétine et fixer encore jusqu’à ce qu’il vous saute au visage Puis ne pas reculer mais devant la pénombre de lumière rouge des paupières fermées redessiner d’un trait unique sans lever de crayon une trame
verticale/ vous changerez la couleur de fonds à trois reprises pour approprier cette nouvelle forme Enfin, vous enflammerez d’un seul battement de cil cette nouvelle dimension de l’horizon désormais sans objet.

Revenir ensuite à la ligne initiale.

Et les hommes alors effarés regardaient cette distance évidée qui ne séparait plus le ciel de la mer

 

 

 

©hervéhulin2024

De notre célèbre Pascal Pr…,  légendaire et imbécile animateur Radio et Télé, qui campe sur les temps d’antenne, et maître de l' »Heure des Pr…,  » ce trait:

« On donne de l’argent à SOS Méditerrannée. Au nom de quoi on donne de l’argent à des associations qui sont là pour faire passer des migrants ou des clandestins sur le sol de la France? (Europe1. 2/10). »

Au nom d’un truc simple que ce pauvre Pr… ne peut plus comprendre, qui s’appelle le sentiment d’humanité.

 

©hervéhulin2024

Les cahiers d’Alceste. Le blog littéraire d’Hervé Hulin. Lettre d’information N°17. 

«  Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
 Les moyens d’exercer notre philosophie »

(Molière – Le Misanthrope, V,1)

Dans cette dix-septième livraison, de la poésie et de la poésie, encore des retours du Japon; le surréalisme, qui survit à bien des laideurs et célèbres ses cents ans comme un vrai jeune homme. Apprendre à vivre ne cesse jamais, c’est un métier.

« Le manque de poésie est une forme de misère qui semble moins terrible que la pauvreté, mais conduit à la mort de l’esprit. L’absence de poésie nous tue : nous étouffons dans un monde qui la nie »

                          Yannick Haenel. In Charlie hebdo, N° 1677, 11 septembre 2024. 

Comme l’idée d’un retour…Quelque chose revient, et c’est l’apparence d’un changement léger, modérément nouveau et pourtant familier. La lumière est un peu différente, emprunte d’une idée d’automne et d’une sensation de printemps confondues; les feuillages dans les rues, et le ciel même au-dessus de l’après-midi parisien ne sont plus les mêmes. Le temps est venu des figues et du raisin… Septembre est là, avec sa lumière doucereuse, sa dominante vert pâle, lui le plus doux et mélancolique des mois de l’année.

Le (difficile) métier de vivre. Cesare Pavese, assigné à résidence par le fascisme mussolinien, écrit un journal fragmenté de considérations très intérieures.

Il pense, en écrivant loin du monde et de ses sociétés, à ce que peut être parfois la vie. Pas un seul paragraphe de considération politique, ou d’honnête révolte, malgré sa situation. « Quand un homme est dans l’état où je suis, il ne lui reste qu’à faire son examen de conscience ».

La vie, la solitude, la poésie et sa discipline. Exilé, sans personne pour le visiter, Pavese médite sur l’écriture, beaucoup, et sur lui-même, déclinant un propos lancinant, qui parfois, met mal à l’aise – les femmes, la pente suicidaire, l’éloge de la souffrance- et d’autres fois, nous ravit par la pertinence de son verbe. On ne sait si ainsi sorti de la société et ses vacarmes, l’esprit est plus habile à écrire. Peut-être n’y a-t-il pas d’écriture utile sans solitude. Là ou Pavese est le plus plaisant, c’est quand il nous parle de ses poèmes.

« Tout se résoudra en une illumination provoquée par les diverses pensées et par les sensations entrelacées ».

Mais son équation, qui sous-tend tout son propos est simple: Poésie+ Vivre= Métier. C’est un métier que d’exister. Il fallait bien le formuler ainsi.

Et enfin ceci, que j’aime beaucoup : « L’unique joie au monde, c’est de commencer. Il est beau de vivre parce que vivre, c’est commencer, toujours, à chaque instant ». 

Malgré cette pensée positive, Cesare Pavese se suicide au mois d’août 1950, dans une chambre d’hôtel à Turin, laissant sur sa table un mot : « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages « .

Effectivement, vivre est un métier et il n’est peut-être pas donnée à tout le monde – regardons la folie de ce monde- de le mener à bien.

Nakahara Chuya. Comme une idée de Rimbaud. Nakahara est souvent surnommé « le Rimbaud japonais ». On sera toujours prudent avec ces sortes de notoriété, mais il y a bien quelque chose de notre grand voleur de feu dans cette destinée. Pas seulement parce que lui aussi n’a pas vécu très vieux – il meurt à trente ans. Traducteur pionnier de Rimbaud en japonais, Nakahara s’éloigne très vite dans ses poèmes des formes traditionnelles et codées de la poésie japonaise, des miniatures, des mots de saisons et des suggestions, pour s’approcher de son modèle, et emprunter ses accents de révolte.

Quand gâté par les étoiles, je m’enorgueillirai contre le soleil, puissent les hommes se reconnaître choses mortes ! moi, je vous maudis.

Ange du pôle.

On perçoit aussi le rythme des derniers poèmes (en vers) rimbaldiens, L’éternité ou Chanson de la plus haute tour dans ce petit quatrain, qui garde des tons de haikus.

De mémoire 

Déjà plus

Marchant par les rues

Semblant de vertiges

Léthargie.

Parfois, des intonations de Verlaine, son autre modèle.

Et maintenant au sein de la nuit d’hiver noire

Quand tombe une pluie torrentielle

Le cordon de l’obi de ma mère aussi

Coule dans l’eau de pluie, détruit

La tendresse des hommes, innombrables,

N’était-ce enfin que la couleur des mandarines ? 

Nuit de pluie d’hiver.

Et enfin, ça, c’est triste, mais magnifique.

Ainsi les hommes seul à seul

Sentent avec leur cœur et s’ils se regardent

Se sourient gentiment mais c’est tout

Et ainsi donc s’en va leur vie

Cesse la pluie, souffle le vent

Les nuages passent, cachent la lune

Messieurs dames ce soir est un soir de printemps

Très tiède souffle le vent

Émotion d’un soir de printemps.

Donc, Nakahara, sans tarder: son oeuvre n’est pas très importante, quelques dizaines de poèmes, raison de plus pour l’emporter partout.

Les jardins au Japon. Il y a deux versants distinct dans l’idée du jardin au Japon. Des jardins qui sont intouchables, conçus pour le regard et la distance, et dans lesquels jamais on ne marche ; parfois, on doit les contempler derrière une vitre : c’est un exercice de distanciation. Et des jardins conçus pour que le corps s’y déplace, entraînant dans ses pas le regard sous différents angles, tandis que les agencements se recomposent: parcours d’orientation. Les deux étonnantes formules font unité dans la découverte, et l’enchantement qui s’en exhale. Malgré que ce ne soit qu’ouvrage de l’homme, la nature y est dominante de l’esprit. Celui-ci s’agenouille, et s’apaise.

Exposition: centenaire du surréalisme. Au centre Pompidou, allons voir – vite, avant qu’il ne ferme pour des années – l’exposition du centenaire du surréalisme. Cent ans, déjà ? malgré une scénographie médiocre, qui complique la contemplation plus qu’elle ne la sert, un beau et juste panorama de cette étrange doctrine esthétique qui continue de chuchoter ses vérités renversées. Des œuvres connues et d’autres à découvrir. Acheté à la boutique un petit volume (Poésie NRF) de Roger Gilbert-Lecomte, que je ne connaissais pas. « La Vie l’amour la Mort le Vide et le Vent ».  Notez les majuscules. Encore un qui n’est pas mort vieux – décidément, « l’hécatombe des rossignols » que chante Aragon, a du vrai chez les poètes qui ont fâcheuse tendance à se consumer très vite. Et bien, Gilbert-Lecomte, tout surréaliste qu’il fut, a produit entre poésie fulgurantes, des haikais très authentiques.

L’aube- chante l’alouette

Le ciel est un miroir d’argent

Qui reflète des violettes.

Mais on trouve aussi dans ce petit volume, cette tranchante vérité, qui fouille très loin :

« Pourquoi écrivons-nous ? Nous ne voulons pas écrire, nous nous laissons écrire »

                                                 (Prose du grand jeu).

Le deuil emprunte au principe d’une rivière. Il y a une source, puis un flot, puis un estuaire ; et un sens, qui ne revient pas. Dans cette lenteur, tout se lisse peu à peu. Même le regret de l’être en allé, laisse un sillage, avec une impression d’épice au souvenir qui redevient vivant. On ne disparaît jamais vraiment tant qu’on peuple la mémoire de ceux qui restent.

Et pour rester sur la douceur de septembre, ce mois si doux qui passe si vite, ce rayon tendre de Claude Roy :

Je me tresse un bonheur comme un panier de jonc

-et j’y mets un grillon, une nuit de septembre

-le ciel bien lessivé par un matin tout blond

Une fille endormie qui se mélange à l’ombre.

                                               Claude ROY – A regret.

Bientôt dans « Les cahiers d’Alceste » (enfin peut-être).  D’ici la dix-huitième et si je ne suis pas plus paresseux qu’aujourd’hui, vous livrerai une chronique pour vous donner l’envie de littérature africaine, et trois nouveaux caractères sur le thème (à peu près) de l’humilité. Et des choses nouvelles, que je n’ai pas idée aujourd’hui, de vous les écrire.

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

             https://www.lescahiersdalceste.fr/

                              (ceci est le lien vers le blog, pour rappel)

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…hervehulin6@gmail.com

 

©hervéhulin2024

 

L’acier du ciel fond sur les toits
Un fard délavé dégouline
Sur les clowns tristes des façades
Les nuages sourient d’un ancien désarroi
Et la pluie succède à la bruine
Même les cimes sont malades

Où va la lumière ? La rumeur
De l’uniformité atone
Se perd aux angles des dédales
Quelle lumière ? Dans l’humeur
De la mélancolie qui sonne
Revient le soir blanc qui s’affale
Plus le vent et l’espace

La chair du ciel a perdu ses
Contours depuis si longtemps
Et dans la nausée des nuages
Qu’effeuillent les vents délacés
Les yeux sur le cœur on attend
L’éclaircie au cœur nu et sauvage

Gouaches épaisses
De pierrots aimantés vers l’antre du métro
Que la vision folle délaisse
Sur les cubes sages des coupoles vagues
Ça veut rêver autre chose Une innovation ?
Plus rien ne va C’en est trop
Tristesse du ciel Chagrin clair Plus les larmes
Mais arrêtons la plainte et reprenons le charme.

 

 

©hervéhulin2024

Voici  un authentique entrepreneur, un homme qui prend des risques et qui n’est pas sans rien faire, et c’est Arsène. Voici dont un vrai libéral. On peut dire de lui qu’il ira loin, mais il a déjà parcouru bien de ce chemin que la vie dévoile comme on s’y aventure. Arsène considère que tout investissement – d’argent, de temps, de relations- est juste par son principe. Il adore le mouvement mais rejette l’oisiveté, honore le profit et déteste l’assistance. Arsène est un gagnant. Qui lui donnerait tort, de nos jours ? Il est pour l’entreprise et le capital, hostile au partage et à la solidarité dont il affirme que c’est la dictature des faibles et des inaptes. Seul le travail et la valeur font la fortune. Sans doute nourri de son succès, et assourdi par son propre mouvement, Arsène n’aime pas les modestes de la société, et n’a pas de mots assez sévères pour les distancés, les exclus, les précaires et les pauvres, qui ne sont  -tout le monde le sait – que des invertébrés accrochés à leur rocher. Souvent, on le voit s’agacer ou s’emporter quand ces êtres réduits, à la vie confisquée par le sort, encombrent devant ses pas la chaussée qu’il emprunte. Plus les années passent et plus il est intransigeant pour ceux-là. Plus son succès l’élève dans cet ordre social qu’il vénère, plus ceux qui restent en bas l’exaspèrent. Mais qu’on ne lui reproche rien de cette mauvaise obsession, ce n’est là qu’un détour; jadis, on l’aura deviné, Arsène fut pauvre, jusqu’à un soudain virage du sort et toute ces foules de misère sont autant de spectres qui le pourchassent de les avoir oubliés. Lui seul les voit qui le hantent et le pourchassent, mais il ignore qu’on le sait.

 

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C’est un devoir de s’étonner quand l’âge avance vers l’ombre, même si l’ombre semble en apparence encore lointain. Hommes fatigués, qui vous croyez l’esprit fourbu et le corps lointain, étonnez-vous des choses familières, celles que cent fois vous avez croisées et embrassées. Toujours le printemps attend de nous émerveiller : nous lui devons bien cela.

 

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Les cahiers d’Alceste. Le blog littéraire d’Hervé Hulin. Lettre d’information N°16. 

«  Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
 Les moyens d’exercer notre philosophie »

(Molière – Le Misanthrope, V,1)

Dans cette seizième lettre d’Alceste, que se passe-t-il? 

Comme une brume flottante, l’imaginaire du Japon et ses habitants extraordinaires. Jacques Dupin, ou la théorie de la poésie pure. Un peu de musique – et de poésie, et de nostalgie – sous la face cachée de la lune. La symphonie pathétique, et l’aspiration au malheur, comme une vapeur qui nous entoure…

Faut-il donc parler aussi de cette méchanceté et de la haine de l’autre, qui dans un vaste élan de servitude, font tellement sociétéces jours-ci?

Donc, d’abord quelques moralités de circonstances, alors que l’esprit d’ignorance et de revanche semble emporter les suffrages.

« Le régime de l’état ainsi transformé, rien nulle part ne subsistait de l’esprit ancien; tous, oubliant la liberté, attendaient les ordres du prince, sans craindre le présent »

Tacite, Annales, Livre I, IV

Souvent, c’est ainsi. Tacite est un photographe. La ruée vers l’obéissance, pourvu qu’on ait l’ordre. On s’y croirait, regardons autour de nous. Mais d’où vient que les Français ont de nos jours, si peu de goût pour la démocratie ? Qu’ils l’ont délaissée, avec l’effort de ses exigences, pour ces fantômes: de l’ordre et encore de l’ordre, et moins d’immigration, bien sûr, cause de tout ce désordre, puisqu’on vous le dit.

Nostalgie ou énergie du Japon. Le Japon – Ja-Pon- c’est étonnant comme ce nom sonne enfantin -est une terre rêveuse en toute circonstance, que l’intensité vivante de ses villes ne sait effacer. On y est saisi de l’esprit d’ordre et de calme, qui irrigue positivement toute la société et lui imprime un esprit de sourire jusque dans ses détails oubliés. La politesse n’y est pas une convention de société; mais une exigence d’humanité sur laquelle se construit tout l’édifice des relations humaines.  Tout n’y est pas luxe, mais calme et volupté, d’une certaine façon. En tout cas, tout y est propre, tout y est en place, apprêté avec gentillesse, et voilà une belle signature de civilisation. Une société sans animosité est donc possible.

Ce qui doit nous épater, et nous laisser quelque enseignement, c’est ce goût de la contemplation. La fleur qui orne un vieux mur et le passant qui se presse vers le sanctuaire répondent de concert à ce même impératif. Les jardins, là-bas, ne sont pas conçus pour la promenade; mais pour la seule contemplation. On en voit même qu’on ne peut approcher, immaculés derrière une large vitre. Le beau est à disposition du regard, et non l’inverse.

Du roman japonais. A propos de regard…De cette étrange nation – que personne ne le prenne mal – on reconnaît surtout la poésie, et sa traduction alchimique de l’intimité par le biais de la miniature (Haikus et Tankas).Et pourtant…Dans la littérature japonaise, le roman est un phénomène récent; en gros, le début du XXe siècle. D’emblée, c’est la facture occidentale qui est adoptée. Soseki sera un des premiers ; puis viendront d’autres, dont on retiendra Fukunaga (La fleur de l’herbe), Ooka (La dame de Musashino) ou encore Nakamura (L’été). Pourquoi citer ces noms, plutôt que Tanizaki, ou Kawabata, au génie supérieur ? Les trois précédents se sont nourris du roman français, traducteurs dès la première moitié de leur siècle, de Nerval, Stendhal, Flaubert, Proust. Dans un contexte d’appétence puissante des lecteurs nippons pour la littérature occidentale de roman, et française en particulier. Ils y ont saisi et cristallisé ce balancement continu de l’intériorité vers la société où se fonde le mystère de la littérature. Car là-bas, tout est ainsi : une palpitation de l’intime, éclairée d’un horizon intérieure où se nouent les sentiments sans jamais se libérer au grand jour. L’écriture imprime plus qu’elle n’exprime. Merveilleux, comme la beauté des mots se joue de la distance des océans, des îles et des langues.

Jacques Dupin. Le corps clairvoyant.

« L’immobilité devenue
Un voyage pur et tranchant »
(Saccades)

Aura-t-on déjà pu recevoir une telle densité de sens et de parole en si peu? Une telle invention en si peu de mots ? Dupin est savant, un savant Faustien qui ne se contente jamais de ce qu’il sait et va chercher plus loin des vérités nouvelles, prêt à toute sorte d’invention à cette fin. Son verbe est à la fois noué et fluide, au service d’une forme de micro-narration exclusivement poétique. «Le corps clairvoyant » est un livre qui vous capte, qu’on emmène avec soi et qui ne vous quitte pas. Un de ces livres-compagnons, qui sont les plus précieux des livres.

« J’extrais demain
L’oubli persistant d’une rose »

(Proximité du murmure )

Ici, c’est la micro-éruption d’une sorte de haiku (décidément, le Japon…) qui soulève la grâce du paradoxe. Dupin déclarait – je ne sais plus où, désolé- que la poésie procédait « d’une demande incessante de vérité ».

« Dans la nuit ravinée reconstruire sa danse
Le geste de la forêt
A la brisure du récit l’abandon de la vague
A son comble décimée
Quand plonge l’oiseau de mer, le vérificateur des marées
Il plonge
Dans ce qui s’écrit, sasn elle, 
Par un saccage sans mesure
Et le feu dont elle est l’enfance (…)
Rien qui ne nous sépare mieux
Et brûle plus clair
Il plonge, J’écris
Elle efface à grande eau matinale
Le savoir qu’une nuit ravinée
Avait imprimée sur ses reins
Étant ici venue pour trahir
N’étant qu’une lame d’air
Dans l’air
Affilée »

(Le lacet)

On admirera avec un réel plaisir de lecture la sinuosité du sens. Mais quel sens, direz-vous, dans cet écheveau de mots et d’image ? Pas évident, c’est sûr…Relisez bien ; ce n’est que la construction du poème, dite de l’intérieur. C’est un grand du siècle, Dupin, un peu dans l’ombre de Char et Bonnefoy. Mais il a son langage.

« Lire l’Ukraine. » C’est une initiative de l’Institut Ukrainien, qui a créé ce site ce site pour faire connaître la littérature ukrainienne et ses auteurs.On ira s’y promener, et peut-être acheter de la lecture pour penser à ce peuple en guerre – qui a le goût de la démocratie, qui continue à écrire des livres pendant qu’un autre peuple, qui lui, ne l’a jamais eu, a pour projet de la détruire et lui faire payer ce goût. Allons-y: https://fr.ui.org.ua/lire-lukraine

Nostalgie sur la face cachée de la lune. Roger Waters aura beaucoup compté pour certains de ma génération, mais il vieillit mal ; parfois, ça arrive aux rock star…Le voici qui réenregistre Dark Side of The Moon. Cinquante ans après. Et pourquoi donc ? Parce que, dit-il (un entretien dans Rolling Stone il y a quelques mois) c’est lui qui à l’époque (donc 1973) a tout fait, tout écrit, tout composé et il est temps de le dire gna gna gna. Les autres ne comptèrent pour rien (les autres, c’est-à-dire, Pink Floyd tout entier, excusez du peu). Dévasté qu’il est par son ego douloureux, personne ne le croit. Alors, ce Dark Side remanié, que vaut-il donc ? Serait-il donc infiniment supérieur à la version légendaire que nous avons tous vénérée? Je ne sais plus quelle revue avait estimée qu’un foyer sur cinq dans l’hémisphère Nord possédait au moins un exemplaire de DSOTM. C’est dire…Et bien non, c’est un peu pauvre, un beau son, des harmonies séduisantes, mais musicalement faible. Rien que la voix traînante, qui ne chante plus, d’un vieil homme qui effleure des sons magnifiques. Or, dans les textes rajoutés, qui hantent toute la durée de l’écoute, il y a de belles choses. On y(re)trouve cela:

« The memories of a man in his old age
Are the deeds of a man in his prime
For life is a short warm moment
And the death is a long and cold rest (…)
And everyone still on the run”

On comprend mieux. Ce sont des paroles d’une ancienne chanson (Obscured by clouds, 1972) qu’il nous ressert ici, le vieux Roger, mais en mode parlé sur le célèbre battement cardiaque de Speak to me. On devient indulgent pour ce vieil homme qui eut naguère, on peut le dire, du génie. Face à la mort, un regard en arrière et voilà tout. La nostalgie d’un autre temps, comme s’il était possible de réenregistrer le passé pour le redessiner, pour revenir en arrière. Ah… La nostalgie, comme ce serait doux de ne la savourer que lorsqu’on est jeune. La face cachée de la lune, c’est peut-être cela: dissimulés au soleil, les regrets de ce qui aurait pu être dans la jeunesse, et ne l’a pas été.

La symphonie pathétique, et l’agonie de la République. Quel rapport?

Nous sommes toujours fascinés par le désastre et son harmonie en clair-obscur. L’ultime symphonie de Tchaïkovski est tellement populaire, surjouée et sur enregistrée; elle est sans doute, la musique du malheur d’une âme en laquelle chacun peut se reconnaître. Le désastre, nous le fixons, immobile et voluptueux, comme captés par la spirale de l’eau qui se vide au fonds du lavabo. Ils vont voter de concert, les humiliés et offensés, dont la vie est confisquée par le caprice du capital. L’instruction qui leur a été refusée, ou qui les a dépassés, laisse une plaie béante d’où suinte une fureur rentrée qui les magnétise vers l’abîme.

Les indignés auront toujours des raisons de s’indigner, les pauvres de contester leur pauvreté, les opprimés d’être opprimés. Mais il y a de nos jours et sous leur atmosphère opaque, tant de rancœurs et mauvais penchants, qu’il faudra bien trouver des coupables en France au malheurs des uns. Ne nous leurrons pas ; ces coupables seront toujours les mêmes, n’est-ce pas ? Ceux-là y verront une revanche dont l’esprit furieux depuis si longtemps a tout balayé de l’esprit de tolérance, et du goût de l’humanité. Ils sont devenus méchants. Ils en sont pathétiques.

Pourtant, rien, dans les lois qui s’annoncent, ne va en leur faveur. Ce sera du malheur, encore et encore; malheur des âmes déçues et coupables, mais aussi, malheur à celui qui bientôt, n’aura pas la peau ou les cheveux qui conviennent à l’ordre nouveau de ces vainqueurs, celui qui rasera les murs dans la rue, qui devra taire sa prière, ou son accent vocal. Ils ont voté, ils voteront encore. Voulue par le peuple, voici venue la fin de la République, une fin qui passe comme le souffle de l’adagio lamentoso qui conclut, fusionné dans le silence, la Symphonie Pathétique. Pour mémoire, on se souviendra que Tchaïkovski s’est suicidé – un simple verre d’eau corrompue des germes du choléra – sitôt achevé son chef d’œuvre.

Allons, cessons-là cette plainte; voici une citation plus heureuse et tournée vers l’espérance, il nous en faut.

“Dans la nuit noire
Tôt ou tard Va briller un espoir
Et germer ta victoire.”

        (Françoise Hardy, Contre vents et marées)

Quelle douceur, ces mots glissent comme naguère la soie de sa voix…Je pense à vous, Alceste, et votre penchant final pour le désert. Molière avait compris la folie de ce monde, si fiévreuse, et pourtant si inspirante. J’ai commis cela il y a quelques temps déjà:

« Je suis las des foules et du cri des cités,
Des savoirs et des pleurs, du fracas des empires !
Rongé par sa gloire, ce vieux monde excité
M’est lointain comme un soir dont la rougeur expire… »

Départ (Envie d’Alceste)

Ah… Relisez donc le poème en entier. mis en ligne l’année dernière. Partir pour échapper au monde. Mais où? Un désert, n’importe où, avec des fleurs, si possible.

Un éclair de maître, pour finir:

« Rien qui m’appartienne
Sinon la paix du coeur
Et la fraîcheur de l’herbe »

                                      Issa Kobayashi

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. A bientôt, si on nous le permet encore.

Les Cahiers d’Alceste,

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

 

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La sensation de bien-être que provoque la pluie sur les feuilles, la surprise d’une odeur aigre-douce saisie dans la rue, le bruit doux d’un moteur dont la rumeur s’efface lointaine derrière la ville, ont une cause lointaine que nous ne connaîtrons pas sitôt passé l’instant de cette intimité. Mais restera l’effleurement d’une familarité heureuse, un sentiment de reconnu pour émerger de toute la gamme des secrets que nous avons ignorés en nous comme autant de vérités dont le sens et la portée nous restaient indistinct, comme l’effet d’un langage dont on croyait ignorer la syntaxe et les codes élémentaires alors qu’un rien de passage aura suffi à nous en rendre le verbe parfaitement audible ; le monde s’ouvre alors à nouveau, animé d’une myriade de minuscules connexions qui font soudain que tout ce qui paraissait anodin, médiocrement invisible, trop quotidien pour nos aspirations, est à nouveau resplendissant.

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Il n’est pas de vérité sans secret, qui dort à l’abri du sens et du message ; rien de vrai qui ne soit d’abord le jeu d’un terme inconnu, un  éclat dénué de mouvement mais resté invisible ou inaudible à la conscience formatée de nos cerveaux modernes. Nous apprenons, nous ignorons puis oublions et retrouvons enfin des choses parfois lumineuses, parfois transparentes. Ce qui était mystérieux hier devient soudain élémentaire, et sous-terrain, soudain aérien. Nos ancêtres voyaient dans l’éclair,  les marées, les saisons, un mystère dont la clé, hors de portée des mortels, était possédée seulement par des dieux jaloux. Voilà tout, nous savons que la conscience est une caverne qui ne cesse d’être inexplorée ; mais nous ne savons toujours rien de son âge géologique, sa substance minérale, et de l’orientation de son tunnel. La vérité est ce miracle qui permet de toucher la matière du mystère qui alors, s’évanouit pour renaître ailleurs.

 

 

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Théodule ne croit pas que le Christ ait pu ressusciter au troisième jour, et même marcher sur l’eau ; c’était une époque de superstition et de grande fièvre mystique. Il ne croit pas que l’homme ait véritablement marché sur la lune ; ce sera plutôt un habile montage de cinéma, qui permet aux masses de rêver d’un avenir meilleur. Qu’un chien soit capable de retrouver son maître à cent kilomètres par l’odorat. Et que les escargots changent de sexe avec la pluie.  Il ne croit pas non plus aux vertus préventives des vaccins, ni à l’homéopathie, et encore moins à la médecine traditionnelle chinoise ; pour tout dire, il ne croit pas à la psychanalyse. Tout cela n’a pas de sens, sauf à endormir les anxieux. Et encore moins aux capacités excitantes de la caféine, comme à celles plus discrètes mais recherchées, du ginseng. A lui, tout cela ne fait aucune sorte d’effet. Il ne croit pas non plus que la consommation de haricots occasionne des flatulences ; d’ailleurs, lui-même n’en mange jamais, et il souffre pourtant de ballonnements chroniques.

Mais voici que son journal du jour lui est apporté. Il se précipite sur l’horoscope, et appelle son épouse pour lui faire partager la nouvelle : on a découvert des traces du yéti vers un des plus lointains sommets de l’Himalaya.

 

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Dans le flot des déclinaisons romanesques du récit homérique, il n’avait pas été entrepris encore d’écrire la chute de Troie du seul point de vue des femmes. Historienne, romancière et passionnée par les mythes grecs, Nathalie Haynes n’en est pas moins journaliste. Et c’est un peu avec cet œil -là qu’elle nous emmène sur un versant discret de la guerre de Troie. A la recherche de vérités inaperçues encore.

Avec le récit homérique, les femmes sont très présentes,  aussi souvent au premier plan, qu’à demi-muettes, à l’image d’Hélène. Très peu aura été décrit de leur souffrance. Les hommes sont morts, victimes de leur violences ; les enfants aussi. Les femmes troyennes sont esclaves, c’est leur sort : accablées par un destin dans lequel elles n’ont aucune part, elles endurent et attendent. Les voici rassemblées sur la plage, couverte des cendres de la cité, ; du sang de leur peuple, de leurs époux, de leurs enfants, de leurs parents ; attendant que leurs maîtres viennent faire leur choix et les emporter comme autant de parts de butin. Mais les Grecques aussi : Pénélope, docile mais lucide, qui manigance sa survie plus qu’elle n’attend cet époux légendaire qu’elle a si peu connu. Hélène impose sa sensualité aux hommes, dont pas un n’ose la regarder en face. Iphigénie, ensanglantée avant d’avoir vécu ; Clytemnestre, figée dans sa révolte intérieure et si patiente. Mais les divinités aussi, sont femmes, et pas forcément – mais on le savait déjà -de la meilleure nature. L’explication de la pomme d’or remise par Paris à Aphrodite, contre Athéna et Héra, est savoureuse et très ironique – invention absolue de l’écrivain, là on sort du mythe récupéré, et on entre dans la littérature. Et les hommes dans cette affaire ? Les mâles, les guerriers, les glorieux…Ils ne sont pas heureux pour autant, broyés par leur destinée de héros qui ne les laissent pas vivre pour autant: ils ont tellement peur de mourir. Même Achille.

Souvent le phrasé de la narration, très fluide, est tragique bien sûr, mais en accusant des variantions plaisantes à la lecture : parfois plutôt lyrique , avec des détours de bavardage, ou de fureur rentrée ; mais toujours saisi de nostalgie, et prenant le sens du tragique comme on prend celui du vent. Ce chœur grec exclusivement femme exhale ainsi un dérangeant lamentoso, que nourrit le récit en alternance continu des personnages, à la troisième personne, ou à la première, dans toutes ces voix sonne le même timbre. Dans la douleur des mères endeuillées ou des épouses captives – Andromaque est les deux à elle seule, la plus pathétique – c’est bien une lucidité supérieure sur la condition humaine qui se dessine et laisse le lecteur songeur sitôt tournée la dernière page.

Et pourtant, ce destin qui les tourmente leur confère une force durable derrière les siècles qui passent. En quoi donc des êtres vaincus restent les invaincues ?Elles sont fières et leurs voix intérieures restent intactes. Ce sont elles qui tiennent la parole, au-delà des siècles. Elles restent, la tête droite et le regard lointain, de vivants modèles du genre humain.

 

Nathalie Haynes. Les invaincues. Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Manon Malais. Edition Michel Lafon. 412 pages.

 

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Sitôt la première heure évanouie

Les rayons honorent

La vapeur intime des mots

Dans la prairie incolore

Tandis qu’à midi les feuilles transforment le soleil

Délié dans sa buée qui expire

 

Images de saisons semblables

De courbes et de fleurs blanchies

Écoutons le son des vibrations sous le sable

Des silences précieux et du givre fertile

Images du vent

En noir et blanc

 

Sitôt la porte relâchée

L’espace s’émeut Le mur est pâle

Un courant d’air sursaute

Et pose un semblant de rime sur

L’existence d’un rideau

Où l’espoir respire

Er respire

Et respire

 

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Dans cette quinzième lettre , le printemps, la littérature pour tous, le bonheur, Rétif de la Bretonne, des étoiles et de la poésie, encore et toujours. Amis lecteurs, dont l’afflux étonne depuis quelques jours (plus de 4000 visites en une semaine, quelle ruée confidentielle!), profitez bien.

Printemps. Les esprits antiques et leurs poètes, imprégnés de la finitude de l’existence, avaient un sens inné de l’idée de renaissance. Le printemps est un moment d’instabilité précieux: voilà pourquoi il aura toujours l’effet d’un charme, au sens que la magie donne à ce terme.La sensation à peine ressentie d’une tiédeur dans l’air, que l’on aime familière, sait redonner espoir et une humeur meilleure. Le printemps atténuera de son seul sourire, la peine et le regret des morts. Il substitue une transfiguration familière, plus apaisante comme passent les années, et que d’autant de printemps se substituent aux hivers. L’âme, en veilleuse depuis novembre, soudain frémit à nouveau: les deuils s’estompent; le bonheur peut recommencer, et l’espérance que la vie soit belle.

 Atelier Mathieu Simonet. Ecriture pour tous. Curieuse et passionnante expérience que cet atelier d’écriture animé par Mathieu Simonnet le 21 mars. Simonnet consacre une énergie quasiment planétaire à multiplier les envies d’écrire pour tous. Il part du principe que toute écriture est légitime; dès lors, la publication devient un phénomène mineur et complètement dissocié de l’acte. Nous avons tous le droit d’écrire, et en plus, nous avons tous des choses à dire. C’est une idée belle qui fait son chemin, poussée en avant par la (jolie) mode des ateliers d’écriture. Tout le monde écrit, on est tous amateur, dans le double sens du mot. Publier, c’est vrai, à quoi bon? L’écrit doit-il en toute circonstance, être opposable à la foule? Ecrire est tellement jouissif. Ecrire rend heureux.

Dans l’atelier Simmonet, l’esprit ainsi délesté travaille donc en liberté. Liberté contrainte, par le temps imparti: celui laissé à l’inspiration est limité à celui d’une chanson – ça vaut ce que ça vaut, mais on fait avec-mais il faut bien reconnaître que la contrainte aiguise le verbe, et aide à aller le chercher dans les recoins. Au final, c’est un moment agréable et bien amusant. Chacun est heureux de ce qui s’écrit, et voilà tout. On en sort bien, avec soi-même.

De sa vie et celle des autres. Mais une limite au point de vue précédent s’impose. Faut-il donc sans cesse ne raconter que sa vie pour être un écrivain de ce siècle? Regardons les programmes des ateliers d’écriture, et, par glissement, les devantures des librairies. Il faut parler de sa vie, à tout prix, si possible en souffrance – un inceste, une rupture, une violence, un deuil, ou plusieurs, un exil, tout ça à la fois, c’est encore mieux -L’intimité déchiffrée semble devenue la matière littéraire première de notre temps- comme au moyen-âge, les chevaliers, ou dans l’antiquité, les dieux et les héros. Mais écrire dans l’ombilic de soi-même, certes, mais sans écrire pour les autres?…Quand on écrit, qu’a-t-on à exprimer pour l’autre? Trop d’écrivain(e)s d’aujourd’hui n’ont rien d’autre à transmettre que leur vie. Avec talent parfois (Ernaux) ou parfois, sans (Angot).

Et voilà que grâce au magnétisme d’internet, je trouve enfin « Monsieur Nicolas » dans la vieille et unique édition de la Pléiade (ah, qu’il est doux de trouver enfin un introuvable livre qu’on attendit longtemps)… Rétif de la Bretonne ne raconte que sa vie, probablement nourrie d’affabulations que personne ne croit, mais qui font littérature.On n’est pas obligé, bien sûr, d’affronter les trois mille pages de ce Nicolas-là. Mais en parlant de soi à chacune de ces pages, Rétif, graphomaniaque compulsif, à travers les siècles, nous livre avec bien de l’image ce qu’était la vie au XVIIIè: comment les enfants jouaient, se passait la journée, comment le désir venait et repartait, ce qu’on mangeait, ce qu’on cachait des sentiments, les mots qu’on prenait pour dire les choses quand de nos jours, on en prend d’autres pour dire les mêmes… Il a deux obsessions, Rétif, qui font le flot de cette somme: le sexe et l’écriture. Le reste n’est que décor et mise en harmonie. Pourtant, il le dit dans son prologue, il n’est alors que le troisième auteur de tous les temps à entreprendre l’histoire de sa vie (après Saint-Augustin et Rousseau). S’il savait ce qu’est devenue cette étrange manie de nos jours…Du plus intime de sa personne, dans une narration submergée de détails en tout sens, il nous montre que c’est possible: en parlant de lui-même, il nous parle du monde; or, de nos jours, les autres ne parlent que d’eux-mêmes comme s’ils étaient le monde.  Parfois tourmenté, son récit reste toujours heureux.Même quand la vie ne l’est pas chaque jour, la littérature, elle, le reste à chaque phrase.

Jean Giono et les étoiles. Jolie découverte de lecture que cet ouvrage, peu connu il me semble, de Giono: « Traversée sensuelle de l’astronomie ». Rien que le titre vous emporte vers la délicatesse des étoiles. Dans cette méditation d’un mode fluent, le corps épouse l’infini du cosmos à chaque page. A force d’invoquer sa finitude face à l’immensité spatiale, nos sens sont appelés par le prisme d’un verbe quasi magique, à gagner la dimension des étoiles.

« L’univers n’est pas séparé en deux parties: nous d’un côté et de l’autre côté, le reste, nous sommes l’univers et sa passion est notre passion ».

A chaque ligne, chaque propos, Giono réussit à façonner un lien entre la vie – la nôtre, c’est à dire notre humble matière – et l’ordre des étoiles: c’est une clé de sagesse, cette fameuse sagesse dont la distance nous désespère parfois. La lecture de la « Traversée » nous trace un cheminement du corps vers l’infini des astres.

« Au delà de Mars, près de nous, quelqu’un de notre famille est mort.Nous mourrons. Dans les espaces et le temps que le soleil gonfle, les débris du soleil tournent déjà autour de lui.(…) L’idée de notre transformation nous est intolérable; pour assurer sa durée, la matière doit être amoureuse d’elle-même ».

A-t-on souvent lu un tel émerveillement? Une telle densité dans l’expression de l’infini? On contemple les étoiles, comme un fil d’aplomb suspendu au plafond, et un peu de sagesse nous vient, enchantement béni d’une neige fragile.

Alicia Galienne. A découvrir, la poésie juvénile et tragique en même temps, d’Alicia Galienne (NRF, Poésie Gallimard; « L’autre moitié du songe m’appartient »). Alicia a beaucoup écrit avant que sa jeunesse ne s’achève: elle savait que sa vie ne dépasserait pas celle-là, à cause d’une affreuse maladie dégénérative comme la cruauté de la nature sait parfois l’inventer.

« Non Rien ne m’est interdit

Car je détiens le rêve

entre mes mains pleines de ciel

car j’ai conquis les oiseaux

tout au dessus de l’eau

Où je marche la nuit »

            (in « La mort du ciel »)

Chaque ligne est comme brûlée de l’envie de vivre. Elle écrivait tous les jours, avec une inspiration soutenue, et sans doute, pressée. On y trouve de l’authenticité, un verbe original, souvent mature -normal, quand la mort vous talonne -délicatement ourlé, parfois, d’inexpérience. Pour exprimer sans fard et sans peur le vertige du vide final qui approche.

« Faire le vide

Se retenir d’espérer

Oublier son regard

Deviner l’emprise du silence 

sur soi-même »

            (in « Douceur de nuit »)

Et puis, il y a l’amour, obsédant mais discret, qui transparaît ça et là dans les poèmes.

« Cette nuit pour toujours nous appartient

Nous anges ou démons sans permission

Qui nous volons à chacun l’amour

Où avons-nous appris à vivre sans permission? »

             (in »Deauville »)

Alicia est morte à vingt ans, un triste matin de Noël. Lisez « L’autre moitié du songe..« , lisez tout. A la fin du recueil, une postface pleine de tendresse de son illustre cousin, Guillaume.

De  la magie des rituels. Deuil, Printemps, Sagesse. Pour moi ce printemps n’aura pas été joyeux, mais le prochain le sera probablement. D’ailleurs, il continue de faire froid et gris, cette année. Et le coeur s’en ressent. Proche de ce que Francis Jammes appelait « Le deuil des primevères ». Mais des mots et des gestes familiers, partagés, suffisent parfois à renverser la donne. Chaque instant de splendeur est une résurrection. La doucereuse mélancolie d’un ciel  inversé.

De « La traversée sensuelle des étoiles« , cette phrase incroyable, ode à l’humanité, qui redonnerait (presque) envie de croire au genre humain:

« L’homme vit dans des grandeurs libres. Dans tout ce que nous faisons, il faut tout faire pour l’homme.Il ne faut rien faire pour tout ce qui n’est pas, exactement et sans équivoque, l’homme ».

Merci, Jean Giono.

Il est possible, si l’humeur mienne ne change pas, que je vous parlerai dans la prochaine lettre, du voyage au Japon, et d’écrivains d’Afrique.

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous. Allez lire les « lamentations de l’errant« , ou de l’esthétique du poème comme une fin en soi…

Les Cahiers d’Alceste,

Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

 

Hermodore vous dira qu’il a la passion de l’information. Est-il journaliste? Il vous le dira peut-être. Il est vrai qu’il diffuse bien des choses. Pourtant, il sort rarement de chez lui mais Internet et les réseaux lui font explorer le mode et toutes ses vérités cachées. Il investigue, découvre des histoires, est dénonce des mensonges. Professionnel convaincu de l’information, il n’a jamais eu de carte de presse. Libre, n’appartient à aucun journal. Solitaire, connaît les autres et leurs détours. Immobile devant son écran, il voyage plus que ces agités du système grand public et bien-pensant en flux dominant…Il dénonce et il accuse des maux qu’il découvre ainsi.

Car voyez-vous, si Hermodore se joue des angles morts et sait en dévoiler les secrets, c’est qu’il évolue avec aisance dans des eaux de différentes sortes, profondes et de surface, claires et saumâtres. Ses deux moitiés de cerveau sont poreuses à tous égards, et en font cette étrange chimère si courante de nos jours. C’est un assemblage qui le rend sympathique et le rend unique et commun à la fois. Un corps de loutre plutôt agile, pour plonger sous la surface, des mains palmées pour nager partout, et un large bec pour fouiller la vase ; et pour seul orifice à l’arrière du corps, un cloaque polyvalent. C’est grâce à cette unique physiologie qu’Hermodore vous dira combien il est convaincu d’être indépendant absolument.

©hervéhulin2024

 

Pourquoi ai-je si peu vécu ?

Sable mobile sous l’eau pure

Pour les névés des aubépines

Où s’exténuent l’ordre et l’éveil

Pour la torpeur floutée de l’aube

Où nul moment se renouvelle

Et l’extase et l’insomnie

Pour les distances hors-échelles

De l’enfant jamais revenu

Voilà pourquoi si peu vécu

Ai-je donc déjà tant vécu ?

Dans l’antique jardin les bourgeons

Restaient bourgeons Mais renonçaient

Aux années discontinuées

Dans la clandestinité qui ont dévoyé

Ce songe nu au cœur du cercle

Et caresser l’espoir des marges

Comme la pluie qui passe et brûle

Sur la cendre d’avoir vécu

Pourquoi ai-je si peu vécu ?

Le front posé sur ces matins

L’instant semblait moins imparable

Les jours suivants les jours s’essoufflent

Et rien ne sait restituer

De l’hiver le pâle flambeau

Ai-je donc tant vécu ?

Les minéraux se sont lassés

De ces aspérités faciles

Cette absence en cheminement

Qui relie le cœur à l’étoile

Pourquoi ai-je si peu vécu ?

De l’iris le pétale hanté

Effleure le sol et le flot

Lumière es-tu si pâle

D’avoir si peu vécu

Pourquoi ai-je donc tant vécu ?

Témoin du contre-jour

Pour l’étoile dessous l’obscur

Et l’innocence dans l’eau pure.

 

©hervéhulin2024

À se complaire dans l’attraction des puissants, on en subit les grandeurs et les servitudes. Vous êtes ami avec l’un depuis vingt ans, mais le voici qui tombe bien bas par une affaire d’argent, d’impôt ou de vilaines mœurs : happé par l’appel d’air et sitôt effondré au creux de l’indignité, vous n’avez su rien voir venir, vous dira-t-on, et qu’il ne fallait surtout pas vous approcher si près d’une personne aussi peu recommandable.  Vous êtes aussi ami avec cet autre depuis six mois, tout autant inquiété : à peine son avocat a-t-il fait annuler un mauvais jugement, que vous serez encensé d’avoir pour fréquentation une personne aussi avisée. Mais ne vous leurrez pas : celui qui s’en tire vous laissera loin derrière, quand celui qui sombre vous emporte avec lui. Ce sont là des amitiés bien difficiles, pourvu qu’elles soient sincères.

 

©hervéhulin2024

Seule l’ignorance primitive inspire l’invention constante d’autres vérités que celles qui nous sont évidentes. Il suffit d’écouter celui qui se vante d’avoir compris, ou découvert, ou prouvé que les choses vraies qu’on lui sert ne le sont pas, et qu’elles ne servent qu’à dissimuler, parce qu’elles effraient les puissants, les bien-pensants, et les marchands, celles qui le sont vraiment. Que nous dit-il, ce libérateur de la pensée, qui sait regarder à travers les murs pour nous révéler le monde tel qu’il est ?  Qu’il ne sait pas pourquoi, qu’il ne voit pas comment, qu’il ne comprend pas du tout ce qu’on lui dit, ce qu’on lui montre, ce qu’on lui chante. Et le voici qui nous fabrique par déduction et par un infaillible instinct des coupables secrets d’autrui, un nouveau tissu de vérité qu’il substitue facilement, à tout ce qu’on lui a appris. Il ne sait pas pourquoi, mais il y a bien quelque chose qui cloche dans la taille des chambres à gaz, qu’il ne voit pas comment on aurait pu envoyer des hommes sur la lune à l’époque des téléphones à fil et de la télé en noir et blanc, il ne comprend pas comment une pandémie peut si vite gagner l’humanité et si tôt disparaître qu’on ait injecté quelques substances dans des millions de veines. Il ne comprend rien de ce qu’il voit, mais connait tout de ce qu’il ne peut voir.

 

©hervéhulin2024

Ne parlez pas aux jeunes des difficultés de leur âge. La plupart est peu disposée à en entendre les couplets, qu’elle aura déjà cent fois écoutée : que leur fait votre compassion, quand vous avez de loin passé l’époque des recherches d’emploi, des angoisses aux lendemain d’examen, des solitudes douloureuses et de l’abysse du chômage ? Leur nature les porte autant à la fierté que celle de leurs aînés… Vous voulez ouvrir une porte, et faire entrevoir un cheminement meilleur que celui tracé par ces années malaisantes ? Évoquez donc le poids des âges et la vieillesse qui monte, son cortège sombre de faiblesses et de maladies, représentez-leur ce qu’il en est de voir partir ses amis et tous ces instants heureux avec eux réduits à de simples souvenirs, tracez donc, avec la précision de l’expérience, la finitude du temps qui vient ; mais surtout, en toute circonstance, n’oubliez pas de dire ce qu’est la sensation d’avoir beaucoup vécu,  son inégalable goût de cerise, et l’écho harmonique de la mémoire illuminée… Alors, vous aurez su parler aux jeunes, les éclairer utilement sur la vérité de l’existence, et quand bien même un sur cent vous aura écouté, croyez que celui-là, pour les temps qui s’ouvrent à lui,  sera bien devenu sage.

 

©hervéhulin2024

Une famille, traversée de ruptures et déchirements, œuvre à la réconciliation, jusqu’à en perdre le souffle. Mais cette famille est dédoublée en deux branches qui s’ignorent. L’une, oubliée sur une grande partie du roman, est une famille éloignée de ses racines africaines. L’autre, au premier plan, est au contraire, enfermée dans ses racines africaines. On pourrait penser avoir entre les mains un Nième livre sur l’identité et la recherche des racines etc. C’est cette dualité, ainsi que la formidable capacité de l’auteur à retracer les douleurs intimes, qui en fait l’éclat incroyablement humain.

A la première page, un homme meurt en silence. En l’espace d’une soirée, la vie sereine de la famille Sai s’écroule : Kweku, le père, tombe doucement dans son jardin, face contre terre, et meurt. Comme dans les films, sa vie défile devant ses yeux et notamment son regret : avoir fait éclater la cellule familiale en abandonnant sa femme et ses enfants. Jadis chirurgien ghanéen extrêmement respecté aux États-Unis, il a subi une injustice professionnelle criante. On lui reprocha une erreur tragique dans une opération – à tort ou à raison ? Le lecteur ne sait pas et peu importe : c’est le sort qui frappe.

Ne pouvant assumer cette humiliation, il aura abandonné à Boston, sa ravissante épouse nigériane, et leurs quatre enfants. Il s’enfuit, accablé par cette indignité, pour ne plus jamais revoir cette famille aimée. Il tente de refaire sa vie au Ghana, pays natal ; mais laquelle de ses deux vies aura été la plus juste et heureuse ?

Il laisse ainsi un double cercle familial tourmenté. Dans le vide abyssal que laisse cette absence, la tension enfouie des secrets remonte et tourmente la famille. Dorénavant, Olu, le fils aîné, est tourmenté par l’obsession de vivre la vie que son père aurait dû avoir. Les jumeaux, la belle Taiwo et son frère Kehinde, l’artiste renommé, voient leur adolescence bouleversée par une tragédie qui les hantera longtemps après les faits. Sadie, la petite dernière, jalouse l’ensemble de sa fratrie. Mais l’irruption d’un nouveau drame les oblige tous à se remettre en question. Les expériences et souvenirs de chaque personnage s’entremêlent dans ce roman d’une originalité irrésistible et d’une puissance éblouissante, couvrant plusieurs générations et cultures, en un aller-retour entre l’Afrique de l’Ouest et la banlieue de Boston, entre Londres et New York. On cherche le bonheur et on espère la joie de vivre, mais chacun pleure beaucoup.

Chacun porte en lui une part de cette innocence qu’a blessée la mort du père. Les retrouvailles vont cristalliser les heurts, les non- dits, les tensions, les manques, les absences, les attentes des uns et des autres. Puis, autour du rituel des funérailles, les cercles fusionnent et l’apaisement survient.

Les séquences chronologiques sans cesse intercalées entre présent et passé compliquent un peu la narration. Ainsi, le parcours de chaque personnage permet une démultiplication rétroactive des détails de leurs vies. Pour le lecteur, ce lacis ne facilite pas toujours l’attention.  Ce qui est intéressant dans l’écriture de Selasi, c’est bien la façon habile dont elle entremêle l’identité familiale avec les blessures intérieures ; là est l’unité de son roman. Tayle Selasi écrit là un roman ambitieux, dont le très beau titre dit tout. Un grand roman, africain, sur le regret des vies inaccomplies, comme la perte de l’enfance et son émerveillement si bref, devant le drame des adultes.

Tayse Selasi. Le ravissement des innocents. Traduit de l’anglais (Ghana) par Sylvie Schneiter. Éditions Gallimard. 432 pages.

 

©hervéhulin2024

Chrysante est fier de sa promotion. Celle-ci, dit-il, le valorise. A ses amis, Il représente sa position comme on le fait d’un moment de théâtre. A sa famille, il parle de ses responsabilités, de son nouveau bureau, de ses notes de frais. Il déclame et s’agite, il est tourbillon et référence en même temps ; il dit comment les jeunes viennent lui solliciter conseil, les moins jeunes prennent exemple sur lui ; les seniors y voient à nouveau avec nostalgie leurs espérances de jeunesse. Il raconte souvent d’un air nonchalant ses exploits.

Ce matin encore, nous dit-il, il a sauvé le comité directeur de l’effondrement qui menaçait. Tout y était routine et plus de vingt personnes y parlaient en même temps sans jamais s’entendre. Mais notre Chrysante qui pendant deux longues heures n’avait point parlé, intervient. Voici qu’il s’élève au-dessus des rangs ; très vite, la cohérence de son discours, le resserrement de ses arguments captent l’attention de tous comme d’un seul homme. Les esprits lassés se réveillent. On se nourrit de son verbe, de sa compétence. On loue son excellence. Les décisions pertinentes seront alors prises sous cet éclairage sans appel. Il raconte tout cela d’une traite, l’air nonchalant et satisfait.

Sitôt la réunion finie, auréolée de sa gloire quotidienne, il sort, longe son couloir, jusqu’au bout. Il regagne son espace de travail à lui seul dédié, à côté du photocopieur, à la droite des lavabos. Il a trente exemplaires à produire. Personne n’approche, lui seul sait manipuler la reprographie. Chrysante rêve d’un vrai bureau pour lui seul.

Croire que c’est le travail exercé qui nous donne notre principale dignité est d’un usage répandu. Il est en quelque sorte l’étalon qui fixe le prix de votre personne. C’est un piège délicieux dont les liens sont appréciés, jusqu’à ce le tour du vent change.

 

©hervéhulin2022

Cléobule est ouvrier, ou postier, ou infirmier mais peu importe, vous le connaissez. C’est un homme souriant, plutôt d’humeur avenante. Il déploie sitôt qu’il parle cette faconde heureuse et ce peu d’instructions dans ses propos et ses références qui est pour beaucoup, et pour le grand malheur de celui-ci, la signature du peuple.

Ses opinions sur la société, les lois et les gouvernements, sont consolidées. Il est pour le peuple, pour la fin des puissants et la fin du capitalisme. Pour le partage des richesses, car les grands groupes et leur patrons sont des criminels, leurs biens doivent être rendus à tous et mis en commun, en production et en consommation. Il est pour un gouvernement commun qui assure avec autorité l’intérêt général et protège les pauvres avec rigueur et l’appui de lois très fermes.

Mais il est aussi contre des décideurs abstraits et mous, se sent loin de ces hommes politiques et ces élus décadents, contre ces journalistes vendus au système, contre ces migrants qui nous parasitent, contre l’idée d’un pays mélangé voire remplacé, contre les juifs qui nous surveillent, contre ces musulmans qui nous effraient, et contre tous ceux qui cherchent à nuire à l’homme blanc hétérosexuel de souche chrétienne de cinquante ans. Il est hostile à ce pays qui ne ressemble pas assez à celui de ses arrières-grands-parents.

Car notre curieux Cléobule est convaincu d’être peuple. La preuve qu’il est vraiment peuple, vous dira-t-il, est qu’il est peu allé à l’école, n’a jamais voyagé hors de sa banlieue, est fier de ne jamais lire un livre, et de gagner très peu sa vie, avec ou sans travail. Mais encore de sa sueur, ou d’avoir les mains abîmées. Tout cela est d’une bonne marque de fabrique. C’est sa ligne bien à lui, dont il ne déviera pas. D’où lui vient donc cette furieuse conviction ? Cela fait quarante ans au moins que ces puissants qu’il déteste, lui ont inculqué cette si basse image du peuple, et cette vérité : convaincu d’être peuple parce que tout en bas, détestant tout ceux qui sont plus hauts que lui, et ne disposant de la connaissance de rien ni du goût d’autre chose, Cléobule ne changera jamais rien à la pyramide des choses, pour le grand bénéfice de ceux qui ont tant de mépris pour lui.

©hervehulin2023

Amusements terribles des sondages.On les acceptent comme jadis, les oracles…

50% des français seraient favorables au rétablissement de la peine de mort; sondage effectué à l’occasion de la disparition de Robert Badinter.

24% seraient favorables à la mise en place d’un gouvernement militaire d’exception.

15% des 15-24 ans n’ont jamais vu une courgette.

Quel peuple étonnant nous sommes, mine de rien.

 

 

Liste de choses simples mais brèves, qui ne devraient pas s’enfuir parce qu’elles laissent une impression physique du bonheur:

Marcher dans l’odeur douceâtre de décomposition des feuilles mortes, loin des sentiers reconnus de promenades.

Le crépitement de l’enveloppe qu’on déchire comme on sait qu’elle annonce une nouvelle agréable, qui va sans doute changer le cours des choses.

L’arc-en-ciel des derniers sanglots d’un petit enfant qui a beaucoup pleuré, mais à présent presque consolé.

Un peu de rose , haut dans le ciel matinal, avant que le soleil n’arrive.

Le glissement de l’écriture avec un stylo plume de belle qualité.

La lumière sur les feuillages à hauteur d’homme, après la pluie.

Au petit matin, une brume odorante entre les arbres qui s’efface comme le soleil arrive

Les quelques mesures dernières d’une symphonie puissante -Beethoven – comme s’annonce l’ovation joyeuse, une part entière de la musique entendue.

 

©hervéhulin2024

 

 

 

 

 

Chaque instant de vie heureuse est une résurrection, chaque souvenir partagé avec ceux qu’on a aimés, tous ces moments d’enfance heureuse, chaque moment de joie jamais oublié, le souvenir d’un printemps, le rire d’un enfant, un flocon de neige qui se pose sur l’eau, une floraison soudaine qu’on n‘attendait pas, un regard nouveau sur un paysage habituel, tout cela exalte l’énergie de la vie, c’est une victoire sur cette mort qui nous guette chaque jour. Un peu de sable qui s’efface, un rameau d’acacia qui frémit, et voilà, c’est la vie qui a gagné.

I

Indice conoscopique8/10.

 

Le 28 janvier, deux activistes se revendiquant du groupe Riposte Alimentaire ont jeté de la soupe sur La Joconde, au Louvre. Les militantes ont expliqué que cette action visait à promouvoir « le droit à une alimentation saine et durable ».

Cette « campagne de résistance civile française » vise «à impulser un changement radical de société sur le plan climatique et social », a expliqué le collectif, dans un communiqué.

En parallèle, le collectif Riposte Alimentaire a appelé à « rejoindre les agriculteurs dans leur lutte », aux côtés de nombreuses organisations écologistes telles que Greenpeace, Alternatiba ou encore Les Soulèvements de la Terre.

Il est certain qu’après une action si foudroyante pour les consciences, le changement radical attendu est imminent; la cause a avancé, et l’humanité va manger mieux.

L’humanité dit merci aux jeteurs de soupe. La Joconde, elle, a gardé intact son énigmatique sourire.

 

©hervéhulin2024

Que dit-on de Ménophile, qui est universellement détesté dans son pays ? Que c’est un homme sans doute brillant, mais sans coeur, très peu intéressant pour qui apprécie les échanges d’esprits, que c’est même un caractère trop ambitieux pour être fréquentable, qu’il en est dangereux sans doute et détestable à force de mentir, car ce genre de personnes n’existe que dans ses mensonges; on dira aussi  qu’il est par nature peu enclin à satisfaire à une morale élémentaire, un manipulateur, avec un penchant certain pour la transgression, si ce n’est la délinquance; les gens comme lui n’ont pas de conscience, sinon il ne serait pas à la place qu’il occupe; c’est un dangereux, voire criminel, il faut le dire, il devra un jour rendre des comptes, devant la justice, devant les foules, il mérite les pires punitions, c’est un odieux et abject, à la fin.

Qu’a donc commis notre Ménophile pour subir un tel procès? A-t-il emprisonné des innocents, détourné à son profit des sommes destinées aux indigents et aux miséreux, a-t-il plutôt privé de soins des malades qui s’en sont trouvé condamnés, dévalisé des vieilles dames sans défense? A-t-il exterminé pour son plaisir des espèces protégées et rares, déporté des populations civiles, dirigé un camp d’extermination, ou plusieurs même? A-t-il enfin dévoré des enfants vivants, brûlé Rome pour son agrément, et avec, des foules innocentes?

Rien de tout cela. Nous sommes en France, et Ménophile n’a rien fait d’autre qu’en présider la République.

 

©hervéhulin2024

Bien sûr, la littérature a survécu au XXe siècle. Survivra-t-elle au XXIe, à la folie fiévreuse des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle, et de tout ce qu’on ne connait pas encore mais que les dérives de l’humain cerveau vont nous pondre dans les années qui arrivent ? Aura-t-on encore le goût des livres, de les lire et les écrire dans un monde à 50°C, dominé par des gouvernements régressifs et autoritaires ?

En tout cas, bientôt un quart de siècle qu’il est entamé, le XXI, et il y a toujours de quoi lire, et du génie dans les lots sur tous les continents. Sans doute trop d’ailleurs, car le foisonnement de publications inutiles, au contenu autocentrés sur les drames intérieurs et la victimisation des uns par les autres, finiront peut-être par nous épuiser. On ne sait plus trop où sont les Virgile, Shakespeare et Proust de ce siècle déjà fatigué avant d’avoir vécu vingt ans, mais surnagent encore des talents, et surtout, l’envie de littérature. Ce qu’on peut noter, et c’est un motif de satisfaction pour tous les amateurs, c’est que jamais la production littéraire n’aura été aussi diversifiée. Écrire n’est plus toujours un acte d’élite, c’est un peu le prix à payer, mais du coup, c’est fou ce que les livres ont envahi nos vies. On écrit, on publie sur toutes sortes de matière, sous toutes les formes, toutes les langues, et on traverse ainsi toutes les littératures, de toutes les langues, les continents, les genres et les sujets.  Renonçant à la rationalité des causes et des effets, méfiante de tout ce qui est apparent, la conscience chavire et l’intelligence fatigue. L’imaginaire y a une part bien plus importante qu’aux siècles précédents, et pourtant, les livres résistent, comme d’inextinguibles témoins des beautés de l’esprit. Boudeuse et fiévreuse, la littérature semble avoir un peu délaissé le vieux continent, pour aller inspirer les Amériques, et faire palpiter l’Afrique. Peu importe du moment qu’on écrit de belles œuvres, qu’on les traduit, puis qu’on les lit, des œuvres dont beaucoup vivront encore dans les siècles.

Voici donc quelques ouvrages de notre temps, qui devraient rester un peu dans la mémoire.

  1. Ian Kershaw- Hitler- 2000. Commencer notre XXIe siècle par ce nom maudit ne doit pas effrayer. Cette monumentale biographie est un livre majeur, indispensable pour essayer de comprendre. Kershaw pose d’emblée la formulation la plus exacte de l’énigme Hitler : Pourquoi Lui ? On y voit de près toutes les facettes du personnage-titre, débile mental, volubile maladif et thaumaturge surpuissant, qui asservit tout ce qu’il touche. Force est de constater qu’au terme de ce millier de pages archi-documentées et multi-référencées, il n’y a pas une réponse unique et surtout, rationnelle. Il faudra vivre avec cet abîme de la conscience. Mais il n’y a pas une seule page de ce monument qui ne soit pas passionnante. N’ayez pas peur, on termine cette lecture avec plus d’humanité qu’on y est entré.
  2. Yann Martel- L’Histoire de Pi-2001. Si vous n’avez pas idée de l’expérience très vive que peut procurer la traversée des océans, sur un radeau, en compagnie d’un tigre, lisez Pi. A la suite du naufrage d’un cargo transportant, outre sa famille, les animaux d’un parc zoologique, c’est l’épreuve que traverse ce jeune garçon. On est bien sûr saisis de cette aventure, dont il est difficile de se détacher. Un conte à plusieurs niveaux de lectures, onirique, symbolique, métaphysique, psychanalytique, ou tout simplement le plaisir de lire une fable à tiroir, le tout animé d’une narration parfaite, tel est Mais d’ailleurs, Pi a-t-il vécu, ou rêvé ? Ce qu’on vient de lire, c’est la vie vraie, ou la réalité espérée d’un songe ? Allez savoir. Une forme d’éloge de la fragilité de l’homme, qui nous dit simplement que parfois, on peut essayer de lui faire confiance pour assurer son destin. A noter que beaucoup de lecteurs sont persuadés qu’il s’agit d’une histoire vraie. Magie de la littérature.
  3. Dan Simmons- Ilium- 2003. Iliade transposée dans un univers de science-fiction, bon, on pourrait croire que c’est simpliste. Cet étonnant transfert procède d’une inventivité fulgurante. Un lointain (ou pas) système solaire, après qu’un virus (nommé Rubicon) a anéanti l’humanité (bon débarras…). Des êtres étranges et évidemment surnaturels ont pris la place des dieux grecs, ce qui ne changent pas grand-chose pour les mortels. Une cervelle géante et immonde qui envahit le cosmos, des néo humains falsifiés par des nanotechnologies qu’ils gardent pour eux, et des androïdes abandonnés par les précédents, mais passionnés de littérature : ceux-ci ont l’obsession de recomposer la vie sur terre dans la stricte conformité aux grandes œuvres littéraires (Homère, Proust…). Il y a aussi des érudits (pour la plupart, d’anciens universitaires humains morts mais ressuscités, (les scholiastes) qui sont envoyés dans ce théâtre fou pour garantir la conformité de ce qui se passe aux textes qui en sont la référence. L’un d’eux est le personnage central et narrateur du roman, et accessoirement, malgré sa médiocrité physique, l’amant d’Hélène de Troie. Voilà, tout ce roman ne se résume pas, mais se lit fiévreusement.Et en plus, en le lisant, on relit l’Iliade avec un regard nouveau, qui fixe rigoureusement le cadre de la narration. Jusqu’à ce que tout dérape, évidemment. Allons-y, c’est génial, affolant, et érudit en même temps. (A lire du même auteur : Olympos- la suite d’Ilium mais moins réussie-).
  4. Robert Silverberg- Roma Aeterna- 2003. C’est un roman uchronique, qui va nous raconter comment l’empire romain n’a jamais disparu, ou plutôt, à quoi ressemblerait l’histoire si etc. En général, les romans uchronique se situent sur une époque particulière, un siècle, une guerre etc. Silverberg nous déroule à sa façon deux mille ans d’histoire continue de cet empire, qui avance, évolue, traverse des crises et des conflits, mais survit. Pourquoi donc, comment est-ce possible ? Le christianisme y est inconnu, ne serait-ce que parce que les Juifs n’ont jamais réussi à quitter l’Égypte des pharaons. Donc, point de Judaïsme non plus. Quelques siècles plus tard, un envoyé spécial de l’Empereur élimine un prophète d’Arabie avant qu’il ait eu le temps de commencer son prêche et de fonder l’islam. Voilà donc un espace dégagé pour que se reproduise et prospèrent les religions non-monothéistes. En outre, les successions de Caracalla et de Théodose sont très différentes de notre histoire, ce qui occasionnent une série de conséquences en chaîne, les vikings ont bien découvert l’Amérique (beaucoup plus au sud, vers le Mexique), mais reviennent faire part de leur découverte, si bien que Rome y envoie ses légions etc. La technologie évolue plus lentement que dans notre continuum. Vers l’an 2650 A.U.C. (Ab Urbe Condita : depuis la fondation de la Ville), qui correspond à la fin de notre XIXe siècle, le téléphone existe et l’automobile fait son apparition. Ce n’est pas un récit historique, ni un roman ; mais un enchaînement de nouvelles où Silverberg développe à chaque fois une période particulière de cette Histoire parallèle. Lecture assez étonnante, qui nous montre bien par quelle horlogerie discrète l’histoire est ce qu’elle, ou comment il s’en faut de peu qu’elle soit autre chose.
  5. Philip Roth-Le complot contre l’Amérique- 2004. A l’heure où on peut s’interroger sur la fiabilité du lien qui attache l’Amérique à la démocratie, ce roman prend une valeur insoupçonnée. Nous sommes dans une uchronie inquiétante : les Etats-Unis sont présidés par Lindbergh, proches et alliés ou presque du nazisme. Les autorités y mènent clairement une politique antisémite et les juifs y sont menacés. Il y a bien sûr un secret qui sous-tend un tel revirement, mais là n’est pas le principal. Ph. Roth savait mener comme nulle autre ce genre de narration, qui nous éloigne et nous rapproche en même temps de nos peurs. Un complot en effet, ou comment tout simplement, l’antisémitisme survient toujours quand on le croit ailleurs.( A lire du même auteur : Némésis-Pastorale américaine)
  6. Jared Diamond – Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie – 2005. Diamond entreprend avec beaucoup de pédagogie à partir d’exemples choisis sur plusieurs civilisations ou ethnies, à différentes époques, (Ile de Pâques, Pitcairn, Anasazis, Mayas, Vikings, …) d’expliquer avec rationalité leur effondrement par une pluralité de facteurs. Sa théorie isole ainsi plusieurs processus récurrents à chaque effondrement : une évolution climatique (tiens…tiens…), un bouleversement économique, dont les causes peuvent elles-mêmes être très diverses selon les cas, (rupture des flux commerciaux vitaux, perte de la production, crise agricole…) une incapacité d’adaptation à ces changements, totale ou partielle.  Mais le sous-titre est très éclairant : il n’y a pas de fatalité : ce sont bien les sociétés et leurs gouvernances défaillantes, qui décident de leur fin, ou, au contraire, d’en stopper le mouvement. C’est analytique, prospectif et très inspirant. Après avoir lu les 700 pages passionnantes de cet essai, vous ne verrez plus sombrer votre civilisation de la même façon, c’est sûr.
  7. Chimananda Ngozie Adichie- L’autre moitié du soleil- 2006. Au Nigéria, ce sont les femmes qui portent la littérature, et Adichie en fait plus que sa part. A travers le regard de la jeunesse, le regard d‘un enfant et ses deux sœurs aînées, c’est la dévastation de la guerre du Biafra sur une famille aimante arrachée à l’unité de son quotidien. L’autre moitié du soleil c’est celle d’un soleil d’espoir, à l’est de l’Afrique, qui a cru à la liberté d’un état nouveau. On commence avec l’euphorie de l’indépendance et la fierté joyeuse d’une grande nation ; et on s’achemine vers le cauchemar de la guerre civile et la terrifiante famine, et ses enfants « aux bras d’allumettes » dont l’image encore hante notre conscience. Et le souvenir honteux de notre silence. Un livre incontournable de la littérature africaine, si moderne, si universelle.
  8. Régis Jauffret- Microfictions I, II, et III- 2007-2022. Sur ces trois volumes, mille cinq cents histoires courtes (deux pages grand maximum), toujours inspirées par les défauts du genre humain : cynisme, méchancetés, envies et jalousies, mais aussi parfois, innocence et naïveté. Elles donnent toute un message ou une morale différente, et ne se ressemblent jamais. A la première personne, mais aussi d’autres personnages en silhouette opposées au narrateur. Pourtant, il y a bien une continuité dans ce fourmillement, et on pourrait y deviner le fil d’un roman en continu, dont le thème serait l’impossibilité de l’homme à être heureux. Régis Jauffret, dont on doit admirer ici la discipline d’écriture, observe le genre humain contemporain comme un entomologiste scrute l’existence minuscule des insectes. C’est original et jubilatoire, mais c’est surtout une forme nouvelle, et joliment moderne, dans la littérature romanesque.
  9. Haruki Murakami – 1Q84- 2009-2010. Murakami est un écrivain universel bien plus que japonais. Avec lui nul exotisme oriental, mais de la littérature qui épouse les contours du monde entier. On ne doit pas se laisser impressionner par les trois volumes de cinq cents pages, car la lecture en est très addictive, et portée électriquement par des personnages incroyables : une tueuse à gage-masseuse qui soulage les douleurs, un prof de mathématique écrivain qui ne publie rien, un maître de secte inquiétant et élégant, une jeune fille quasi autiste et autrice d’une œuvre géniale mais incompréhensible, une vieille dame, un ethnologue, un garde du corps etc. C’est un monde dédoublé (plus que parallèle) avec deux lunes dans le ciel, qui tient lieu de cadre à cette longue et captivante histoire. Le titre est une référence évidemment au roman d’Orwell : l’action se passe en 1984 ; une des deux protagonistes, Aomamé, expérimente cette année-là une réalité déformée qu’elle nomme elle-même 1Q84 ; d’autres personnages feront le même constat plus loin dans le récit. A la différence du roman d’Orwell, la menace ne provient pas d’un Big Brother central, mais de personnages surnaturels et maléfiques, les « Little People » qui font entendre leur « voix » par l’intermédiaire de la secte des « précurseurs » et de leur Gourou, pour pénétrer dans la pensée des gens sans que ceux-ci en aient conscience. C’est déroutant et passionnant, la lecture avance toute seule, irriguée par l’invention fourmillante de l’écrivain ; c’est avant tout un roman d’immersion, outre le fait d’être une œuvre majeure de ce siècle commençant, et qui en pointe tous les dangers. Allez-y, plongez, vous ne regretterez rien de vos heures de lecture, et vous verrez comme le reste du monde vous indiffèrera…
  10. Umberto Eco – Le cimetière de Prague – 2010. Eco, on sait avant la première page, que ce sera un montage savant et tout en équilibre. D’ailleurs, Eco ne se revendiquait pas comme écrivain, mais comme sémioticien. Le récit part du journal d’un faussaire, Simon Simonini, lequel se trouve perturbé par l’irruption d’une sorte de double intrusif qui va l’assister à rédiger ses mémoires. Ce Simonini déteste tout : les juifs, les femmes, les francs-maçons, les étrangers, les démocrates etc. Il est surtout doué pour le mensonge, talent qu’il va mettre au service de tous les complots et manipulations de la fin du XIXe siècle et début XXe. Car pour ce triste sire, tous les malheurs du monde s’expliquent : c’est la faute des juifs. Ainsi cheminant dans les paradoxes de sa haine, Simonini érige logiquement l’antisémitisme en complot ultime. Ce livre, il faut le dire, n’a pas vraiment une thématique très grand public, et bon nombre de lecteurs se lasseront peut-être de sa polyphonie. Mais à l’heure où le complotisme est roi, où tout le monde invente ses torrents de contre-vérités en toute liberté (vaccins, reptiliens, finances, Q-anon, État profond, on en passe…) l’érudition d’Eco vient éclairer de sa sagesse les ressorts intérieurs de la bêtise et la méchanceté de l’homme dans les systèmes de société devenus trop complexes pour la raison, et y trouve, bon an mal an, dans une formule romanesque savante, une explication littéraire.
  11. François-Xavier Fauvelle – Le Rhinocéros d’or- 2013. Ce livre d’histoire est une somme de trente-quatre essais consacrés chacun à un thème, une région ou une époque données, couvrant une grande partie de l’histoire de l’Afrique sur une longue période qui correspond, peu ou prou, à notre moyen-âge occidental. C’est une révélation de ces temps secrets, dont on ne connaît rien…Ainsi donc, ce continent a une histoire ?…Bien sûr, la documentation qui a permis cette reconstitution est fragmentaire- l’auteur le reconnaît sans difficulté -mais la lecture file bien, toute en souplesse comme se déroule ces épisodes d’un continent qui reste mystérieux, et magique. Le titre est déterminé par la découverte stupéfiante, en 1932, d’une minuscule statuette de rhinocéros, en or modelé, qui a lui seul, révèle l’existence d’un royaume puissant mais disparu en Afrique du Sud, comme une métaphore de la réappropriation de son passé par le continent africain tout entier.
  1. Boualem Sansal- 2084- Si vous voulez vivre ce qu’est le cauchemar d’une dictature religieuse universelle, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un régime islamiste qui n’aurait plus aucune limite ni libre arbitre devant sa terreur, lisez 2084. Bien sûr, le mot Islam n’est jamais écrit, mais personne ne sera dupe du modèle visé. Il n’y a plus beaucoup de trace d’humanité et d’humanisme dans cette société écrasée sous les commandements religieux, ou l’esprit ni la culture ne sont même plus l’ombre d’un souvenir, et la terreur si dense qu’on n‘y fait plus très attention. Car à force d’obéir, il n’y a plus que le vide. Heureusement, et c’est la leçon de ce livre puissant, du vide naît toujours l’espoir. On ne sort pas de cette lecture complètement indemne, mais en chérissant un peu plus notre fragile liberté.
  2. Yves Bonnefoy – L’écharpe rouge -2016. Un homme vieillissant met de l’ordre dans ses archives et découvre une enveloppe vide dont l’adresse porte la mention de Toulouse. Il se souvient alors d’une ombre dans une maison, portant une écharpe rouge. Défilent ensuite d’autres images et souvenirs : comme un collage surréaliste, les images s’ajustent les unes aux autres : Yves Bonnefoy, dans cet ultime ouvrage, s’interroge sur les origines de sa vocation, et, du lecteur, en fait le témoin. À partir de textes anciens, inachevés, et retrouvés, dont la finalité et le sens lui semblent oubliés, il va recomposer un puzzle, pour en faire une œuvre unique, majeure et dernière. Tous les registres de la création poétique sont invoqués : précipité de l’inconscient, énigme fondatrice, mémoire et codes secrets de son monde intérieur. Ce texte magique offre une réflexion sur le silence et la poésie, comme un point d’orgue à l’œuvre d’un des plus grands poètes français du siècle passé.
  3. François Mitterrand – Lettres à Anne- 2016. Oubliez l’homme de pouvoir, le chef d’État, le manœuvrier politique et tous les clichés semés depuis des décennies sur le personnage. Découvrez un homme amoureux, un écrivain doué, qui écrit ces lettres en puisant uniquement dans l’intimité de ses sentiments ; aucun souci de paraître, ou tout simplement d’être publié, de « faire » littérature. Mille-deux-cent-dix-huit lettres, rédigées dans le secret d’une intimité indicible, pour clamer l’amour et le bonheur d’être amoureux, sur trente-trois ans d’existence. La face cachée de la lune, en quelque sorte, mais étonnamment rayonnante. Lisant ces lettres, on pense avec compassion à toutes les femmes qui n’auront jamais eu la chance de recevoir une seule lettre d’amour comme une seule de celles-ci.
  4. Richard Powers- L’arbre monde- 2018. Après des années de vie en ermite dans la forêt à étudier les arbres, une jeune botaniste fait la découverte du siècle : les arbres ne sont pas ce que l’on croit, car ils communiquent entre eux. Toute l’évolution s’en trouve bouleversée et la relation élémentaire de l’homme à la nature. La trajectoire de plusieurs personnages – psychologue, photographe, étudiant…- alimentent ce roman symphonique autour de ce thème, pour converger vers les séquoias millénaires de Californie où se joue le sort de l’humanité. Powers situe cette éco fiction à des niveaux métaphysiques étonnamment accessibles, en passant au crible tous les aspects de l’aveuglement humain face à la ruine programmée de la nature.
  5. Sylvain Tesson- La panthère des neiges- 2019. Il n’y a pas d’histoire dans ce récit, rien que l’esprit de contemplation. L’espace, et l’altitude, et la blancheur des cimes. Et aussi, une attente irremplaçable, celle d’une vision qui ne se découvre qu’à ceux qui la méritent. Le léopard des neiges est une des plus belles créatures vivantes, mais si peu visible à ceux qui la cherchent…Le félin mystérieux, caractérisant l’éloignement du monde comme une discipline, est ici un idéal, devant lequel l’être humain redevient, pour une fois, modeste. Tesson a parfaitement saisi cette évanescence, et met son écriture lyrique au seul service de ce merveilleux fantôme, avec justesse et dépouillement. Un songe dans la neige et la brume, les mots qui vont avec.
  6. Mohammed Mbouga Sarr- La plus secrète mémoire des hommes- 2021. Avec une énergie de narration tourbillonnante, de récits enchâssés en mise en abîmes décalées, ce livre incroyable nous remue tout au long de sa lecture. Il n’est question que de littérature, à partir d’un roman devenu mythique, puis disparu (« le labyrinthe de l’inhumain ») dont la quête est le ressort du roman. Celui-ci se déploie à travers un siècle d’histoire du XXème siècle et ses malédictions (les boucheries de la Première guerre mondiale, la Shoah, la colonisation et son sillage, le racisme, n’en jetez plus), confrontant vérités et illusions. Mais ce roman touffu, difficile parfois, à la chronologie sinueuse, est avant tout un conte kaléidoscopique sur la littérature, la liberté d’invention de l’écrivain, la toute-puissance de la critique, et le piège de la gloire. Prix Goncourt 2021, mérité, et, pour une fois, attribué à un livre durable dont on parlera encore dans cinquante ans.
  7. Shuzo Numa- Yapou, bétail humain- 2022.Alors ça, ça ne ressemble à rien – je sais, on l’a déjà dit ici plusieurs fois, mais là, vraiment…On ne sait même pas qui a écrit sur plus de trente ans ce curieux roman, qui ne se déroule qu’en trois jours. Parabole de la déshumanisation de la société moderne, qui a particulièrement frappé le peuple japonais : des individus, dans un monde futur luxueux auprès duquel celui d’Huxley semble une comptine pour enfant, sont transformés en objet du quotidien, tout en gardant une part de conscience de leur sort. Ils servent ainsi de bidets, de stylo, de fauteuil, d’aspirateurs, au service d’une élite oisive, exclusivement de race blanche, dominée par les femmes. Dans cette souffrance rentrée, mais finalement, pleinement acceptée, et ce déferlement de masochisme, on pense à Sade. C’est une façon littéraire unique d’illustrer talentueusement l’incroyable capacité de soumission du peuple Japonais, dans son histoire jusqu’à la dictature militariste qui a mené cette civilisation si délicate, au désastre. Après tout, notre temps est celui où pour la première fois, on a décidé qui était humain, et qui ne l’était pas ou plus. Au-delà, c’est un avertissement face à l’appétit sans limite de notre matérialisme. De ce monument douloureux, publié dans son intégrale seulement en 2023, on n’est pas sûr encore de l’identité de(s) auteur(s).

 

A SUIVRE…

 

©hervéhulin2024

Le blog de littérature amateure, contemplative, et misanthropique d’Hervé Hulin.

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« J’ai renoncé à croire que les années soient nouvelles et puissent apporter un bonheur qui est désormais derrière moi. Mais cela ne me fait pas désirer moins vivement que soient heureux ceux que j’aime. On ne connaît pas son bonheur.On n’est jamais aussi malheureux qu’on croit ».

Marcel Proust. Correspondance (lettre à Lionel Hauser 31 décembre 1917)

Et voici (encore) une nouvelle année dont la perspective s’ouvre au regard. Les Romains dédiaient le premier jour de l’année à Janus, dieu païen des portes et des commencements, qui avait deux visages : l’un vers l’avant, l’autre vers l’arrière. En cela, ami et amant de Bellone, divinité de la guerre et de la diplomatie. Le mois de janvier lui doit son nom.

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Janvier est un mois étrange, en effet à deux têtes. Il est chargé de nostalgie de l’année qui vient de mourir. Et il porte, dans son froid et ses nuits encore précoces, des espérances pour ce qui vient. 2024 sera difficile, nous dit la planète. Finalement, chaque année ressemble bien à celle qui la précédait, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive, vieillissant et regrettant, et comme soudain elle apparait ancienne, qu’on la juge, bien d’autres années après, délicieuse.

Meilleurs vœux à Janus, donc et à nous-mêmes sous son regard. Souhaitons-nous de ne pas être tristes ou déçus ou désenchanté au cours des douze mois qui viennent ; ce sera déjà une grande force d’accomplir ce simple vœu. Un peu de sagesse et de beauté, et juste ce qu’il faut de force pour préserver la petite flamme au bout du temple. Bon courage à tous.

  1. Bien lire pour bien vivre : une ou deux centaines de livres pour vivre mieux et devenir moins idiot etc : L’Intégrale, enfinOn sera d’accord, ou on passera son chemin de ce blog : vivre sans lire est d’un ennui mortel, et les livres sont les meilleurs amis du genre humain. Il y a quelques mois, une précédente « Lettre » d’Alceste vous gratifiait d’un florilège de plus de « cent livres à lire pour être heureux ». Vous avez été nombreux (enfin, relativement, à l’échelle de la fréquentation élitiste de ce blog, c’est-à-dire une poignée) à en consulter les rubriques. Bonne nouvelle : j’y ai porté une légitime mise à jour car trop de lectures décisives y manquaient. Donc, plusieurs introduction d’auteurs et ouvrages. Sophocle, Flavius Josèfe, Gan Bao, Dumas et Tolstoï (ces deux derniers, lus pour la première fois de ma vie cet été…), Jünger, Oé, Attali, trois grands esprits du XXe siècle Une curiosité : Mazo de la Roche, pour les amateurs de lecture d’endurance (seize volume, quand même). Et en plus, le XXI siècle, une quinzaine de livres marquants. Allez-y. Vous ne serez pas forcément d’accord avec tous mes choix. Mais je le répète, ce ne sont pas des sélections discrétionnaires. Ce ne sont que quelques rencontres que j’ai faites, que j’ai lues et qui m’auront un peu façonné.
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Et selon la règle, un seul ouvrage par auteur cité. Le titre initial était quelque chose comme « Cent livres environ pour essayer d’être plus heureux etc ». Ce titre, somme toute, n’est pas judicieux. D’abord parce qu’il y a plus de cent livres déclinés. Ensuite, parce que certains de ces livres (la plupart même) parlent de bien d’autres choses que de ce bonheur qui nous assoiffe. Mais la lecture même de ce qui est tragique rend meilleur quelque chose en nous. L’essentiel est de se sentir un peu moins idiot aujourd’hui que la veille.

  1. Le centième caractère publié, et moi, et moi… Mais pas le centième écrit…Il y a quelques temps, un centième caractèrea été publié sur les Cahiers.On est certes loin des sept-cent-soixante-cinq de La Bruyère, mais ce n’est pas fini. J’ai encore certains de ces apologues en réserve, sans doute pas encore assez affinés, mais on aura remarqué que la cadence de publication s’est atténuée. On pourrait croire que l’inspiration ralentit, mais en fait c’est le manque de temps. J’ai été assez mobilisé depuis quelques semaines par le travail d’un atelier d’écriture animé par Philippe Villain : le sujet ? « S’écrire », tout un programme. On peut juger inutile –autant que certains le jugent de la psychanalyse – de creuser en soi pour y trouver le gisement qu’on ignorait. Toujours est-il que la recherche de soi-même par l’écriture constitue une belle école de style. Car on s’aperçoit vite que l’exercice majeur est plutôt dans les mots qu’il faut ajuster à soi, que dans le contenu de ce qu’on va dire. On pouvait aussi penser qu’écrire sans relâche le caractère des autres, observés avec l’attention obsessionnelle d’un entomologiste, sans avoir écrit son propre caractère, interrogeait. D’ailleurs, pour ceux qui le souhaitent, il y a déjà, dans un des caractères publiés, mon portrait. Si, si…Mais lequel donc ? Cherche et creuse, ami lecteur, mais je me réserve la solution.
  2. René de Ceccatty et un millénaire. J’ai eu l’occasion récemment de retrouver du fonds de la bibliothèque, un ancien ouvrage qui a eu de l’influence (positive) sur moi. Il s’agit de « Mille ans de littérature japonaise », co-signée naguère (en 1982 je crois) par René de Ceccatty et Ryoji Nakamura. Anthologie de contes, récits, poèmes…Acheté jadis chez un bouquiniste, ce livre m’a éclairé et donné le goût de la littérature japonaise, que mes chroniques de lecture vous restituent de temps à autres. Un ami commun nous ayant mis en relation (qu’il en soit ici remercié), R. De Ceccatty, auteur raffiné et subtil traducteur des auteurs japonais et italiens entre autres (Soseki, Pasolini…) m’a fait la gentillesse d’une dédicace. En remettant ce livre à la surface des émotions de lecture passées, j’ai ainsi, dans le cœur de son auteur, « fait revivre après quarante ans ce livre qui a tant compté» …

C’est très juste, cette émouvante formulation, toute en intériorité et en transparence : les livres revivent chaque fois qu’on les lit, et nous font revivre instantanément les émotions qu’ils nous ont données et qui dormaient en nous, jusqu’à ce qu’on rouvre la page. C’est sans doute un peu de cela que j’avais pressenti en engageant le travail de mon vaste florilège des deux cents livres-ou-je-ne-sais-plus-combien-peu-importe (voir ci-dessus), pour vivre moins idiot etc (l’intitulé change à chaque fois, vous aurez remarqué…).

Retrouver dans les phrases, les mots et l’invention des autres, ce temps qui n’est jamais absolument perdu. A ceux qui, pauvres de jugement, vous demanderont à quoi ça sert d’écrire des livres et plus encore de les lire, dans un monde d’abrutis, nous sauront ainsi quoi répondre. Je pensai à ces offrandes fleuries dans les lieux les plus communs à Bali, qui ont pour objet de faire le lien de bienvenue entre les gens. C’est rien, quelques fleurs, une douceur, mais c’est là, sur une pierre ou un pas de porte. Il en est ainsi des livres anciens, des offrandes dont le souvenir nourrit l’esprit et à chaque page tournée, souhaite la bienvenue.

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  1. Jean Sénac. « Un Cri que le soleil dévore ». Cet entretien avec R. De Ceccatty fut aussi l’objet d’un échange sur un auteur que je ne connaissais pas, Jean Sénac. Un poète français mais se revendiquant algérien, croyant (chrétien) mais libertaire, communiste mais modérément révolutionnaire, indépendantiste contre la France, homosexuel et mort assassiné. Belle édition au Seuil qui regroupe sous ce titre magnifique (ci-dessus) des notes et des poèmes. La poésie de Sénac est peu cérébrale, plutôt narrative, d’un formalisme pragmatique qui en facilite la lecture. C’est souvent chantant comme Aragon. Passionné par Verlaine, Sénac s’en fait l’écho et sait en reprendre ce ton musical et aérien. Ceci nous donne une bien agréable poésie.

« A travers nous le temps se nie
Le froid du cœur nous a séduit
Plus rien de ce soleil
Ne peut mordre la pluie
Ce sont des paroles sans sel
Que je répète à bout de peur
L’éternité sur ton sourire est brève
Et l’amour sans l’amour
Est un vide bruyant » 

Voilà, ce n’est pas Mallarmé mais ça coule doucement comme une eau de fontaine. Et ça se lit enchâssé dans son journal, entre des considérations sur la vie, la guerre, les repas entre amis, et ce métier d’enseigner qu’il aimait tant. Étrange parti pris, cependant, de l’éditeur de nous donner les textes (journal et poèmes) avec les ratures. Mais ce n’est pas grave.

5. Fascination du désastre. On n’a pas tellement ici l’habitude de reprendre les propos d’un Président de la République, en l’occurrence l’actuel. Mais j’ai trouvé pertinente sa formulation, lors d’une récente conférence de presse sur la montée irrépressible de l’extrême-droite un peu partout. Il a évoqué une forme de « fascination du désastre», et pour une fois depuis bien longtemps, je serais d’accord. Les sociétés politiques s’affolent et se ruent vers l’animosité et la répression (qui viendra vite, ne nous leurrons pas). On s’apprête à (ré)élire aux États-Unis, plus ancienne démocratie complète du monde, un homme probablement fou. Et cela fera école ailleurs…Les humiliés, les négligés, les offensés, y voient une forme de revanche, avec la certitude infantile d’être le moment venu, forcément, du bon côté du manche. La rupture sera violente, très différente de ce qu’ils imaginaient ; ces malfaisants seront au pouvoir d’ici peu, puisque c’est ce que veut le peuple. Mais ce sont les faibles, ceux-là même qui l’auront voulu, qui seront les moins immunisés et les plus ébranlés. Tout réapprendre du désastre, parmi ce qu’ils auront ruiné, sera leur expiation.

« Car à l’instant même du désastre il faut d’abord apprendre le nouveau visage de ceux qu’on aimait. Il faut en image fermer ces yeux Qui regardaient si bien en face, Croiser ces bras Qui distribuaient De si beaux gestes, Clore ces lèvres dont les paroles Savaient si bien Nous réchauffer. Et le visage nouveau Nous blesse durement au cœur.»

                                  Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes.

Arrêtons ici la politique, c’en est assez pour aujourd’hui.

  1. Annonces sur les Cahiers d’Alceste. 

Donc, très bientôt, amis lecteurs, sur les Cahiers, un florilège des livres à lire et que j’ai lus et que je vous propose de lire si ce n’est déjà fait, élargi au XXIe siècle et enrichis sur les siècles déjà en ligne. Allez chercher les mises à jour sur leste si cela vous dit. Je vous ferai découvrir sur les Chroniques, une trilogie d’autrices (?) africaines (Ghana-Afrique du Sud- Éthiopie); et d’autres Caractères encore, que m’inspirent aisément la folie ambiante et le déclin des rationalités autour de nous. Et peut-être un long poème, si ma paresse accepte de décliner un peu…Mais qui donc aspire au repos devant la fièvre des mots ?

Meilleurs voeux encore une fois pour 2024. Pour commencer l’année, contemplons des fleurs et la mer, oublions quelques temps nos semblables humains.

Une image contenant plein air, eau, fleurir, fleur Description générée automatiquement

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous.  Je rappelle d’ailleurs que ce « ci-dessous » (titre en bleu = les Cahiers d’Alceste, donc…) est le lien vers le site du blog, où vous trouverez un tas de choses jolies et intéressantes, puisque certains ne l’avaient pas saisi ainsi.

Les Cahiers d’Alceste,

A bientôt. Et n’oubliez pas vos bienveillants commentaires…

hervehulin6@gmail.com

A bientôt.

 

©hervéhulin2024

(extrait de « Seconde leçon de paysages »)


                                                     

I

Je suis le voyageur apaisé par sa course
Voici quarante années que j’ai pris ce chemin
De l’horizon craintif la distance m’est douce
Mon âme de la terre imite les confins

Pas après pas j’avance et le temps avec moi
Souriant s’est changé en complice distant
Je regarde le sud je fixe le noroît
Je nomme à mon humeur les astres existants

Ainsi toujours errant loin du pays natal
J’ai si souvent prié pour que le jour ne cesse
Que le temps sur ma peau ralentit sa caresse
Comme un dernier vaisseau dont faiblit le fanal

II

Comme un arbre en hiver qu’argente le grésil
Je capte la lueur qu’un fleuve peut cacher
Douceur amère de l’exil
Sans l’obsession vécue de sa destination
Un rivage inventé me suffit pour marcher

Et les songes sont neige où le vent se  partage
Les pas illisibles sont frêles primevères
Senteur des fleurs d’automne Essor des oies sauvages
Dans la saulaie enfuie s’enivre l’éphémère

III

Embarcadère si seul dans la buée du soir
Que le monde est construit de fragiles figures
Dont seul le sable fin bâtit l’ordre et l’épure
Et ma trace est tissée d’invisibles miroirs

Mes larmes au réveil changées en papillon
Du ciel j’anticipe le sillon sidéral
Du trèfle à peine né l’avenir virginal
Et des jours silencieux la tragique moisson

A la nuit je fais don de la suée de ma peau
J’entends pleurer la grive et le temps moins sévère
Sur cet accord reprend cet arpège ternaire
Comme une étincelle dont la brume est l’écho

Vous les pluies O mes sœurs aux méandres si clairs
Vos murs d’argents gorgés d’une arche de tendresse
En frayant  vos escadres libèrent la promesse
D’orages bienveillants dont mon cœur est l’éclair

IV

Je connais le silence et je connais l’espace
Je perçois les contrées qui séparent les mers
Et je comprends l’hiver comme un avenir vert
Je devine du jour le demain qui s’efface

Mais que sais-je en cela du nom des paysages
Bijoux  du clair de lune Offrande d’un naufrage
Où vont ces saisons qui ne cessent jamais
Ces flots inutiles ces marées immanentes

Ces lémures lassés et ces spectres dociles
Les secrets des amants ou le nom des ancêtres
L’étreinte de soi-même et cette force d’être
Et le soir est en moi ce fœtus invisible

V

Et l’aube en vacillant exhale un trait de miel
La clarté prend refuge où s’avance la pluie
Je m’endors sans prier sous les temples du ciel
Bientôt s’effacera cette arche inaccomplie

Comme le jour capté sous l’étain blanc des flaques
Renvoie au ciel moqueur un éclat vivifié
Mon œil garde en lui-même une espérance opaque
Que nul songe au soleil ne soit plus sacrifié

Mais sous ce nom secret que le soir seul prononce
Je reconnais le trait d’un archer qui me charme
Toujours la nuit imprime une lourde réponse
Je suis le vieil errant et nul n’entend ma larme

VI

Mais le pays qui passe en moi reste gravé
Alors qu’en s’éclairant le nuage s’entrouvre
Il me fait don d’un pacte où l’espace est sacré
Ainsi toujours en moi les lointains se retrouvent

Animal je suis l’ombre au matin qui résiste
Sans élan avéré que cet effleurement
Minéral je deviens un roi en son gisant
Sans parole qu’un souffle au soir volé Si triste

La lumière offre un fruit aux lents vergers du jour
La vie laisse en partant sa plus royale esquive
Le monde est un secret du plus parfait amour
Mais rien ne chante autant que l’éclat de l’eau vive

VII

Souvent le plus beau songe enfante un pur mensonge
Comme une ondée révèle un mystérieux  versant
Quand l’herbe de la nuit sur ces pentes s’allonge
J’entends sourdre en mon âme un étrange océan
Et dans mon cœur vaincu par ce dieu qui le ronge
Ce soleil rouge et noir dont la nuit prend le sang

 

©hervéhulin2024

Indice conoscopique:8/10.

Marx Zuckerberg, inventeur de Facebook, a décidé de se reconvertir dans la production de viande bovine (si si…attendez, ce  n’est pas encore ça…) et justifie cette reconversion par l’envie de produire « une viande de qualité, la meilleure au monde, » pour les gourmets carnivores.

Bon.

On fera remarquer qu’il a déjà produit tant de boeufs avec Facebook qu’il démarre avec du stock, sans limite. C’est plutôt de la boucherie en gros…

©hervéhulin2024

Indice conoscopique: 9/10.

 

Michel Onf… ex-philosophe, abonné au conotron, intervient pour remettre les points sur les I à propos du réchauffement climatique.

Comme on s’y attend, ça vole haut.

 » La Terre est sur un axe qui vibre. Qui produit des différences d’exposition à la lumière qui produisent des ensoleillements différents. Peut-on arrêter d’imaginer que la mobylette ou la voiture est la cause (sic) des perturbations climatologiques » ( Le Figaro, 16 janvier 2024)…

Apparemment, il n’y a pas que l’axe de la terre qui branle…Peut-on arrêter d’imaginer que notre Onf… cesse de dire des conneries?

 

©hervéhulin2024

Futhi Ntshingila a grandi en province, à Pietermaritzburg,  et vit et travaille à Pretoria, où elle exerce comme journaliste . Son travail porte sur les femmes qui sont à la périphérie des sociétés, et son roman est emblématique de sa vocation.

Le titre, issu d’un poème de l’auteur gallois Dylan Thomas est explicite sur le thème. Mvelo est , au début du roman, une gamine d’humeur joyeuse, très attachante, assez mature, qui montre plein de qualité pour affronter la vie sociale difficile d’Afrique du sud. Elle vit seule avec sa mère, Zola –allusion au caractère social très sombre du roman ? – dans le bidonville de Mkhumbane, près de Durban. Le sort va malmener cette jeune fille avec acharnement, et la trame du roman suit le parcours de survie du personnage. En soi, ce choix n’est pas forcément original Forcément, le lecteur aura dans les premières pages la sensation de se confronter une fois de plus avec un lourd mélodrame à tendance africano-misérabiliste. mais force est de constater que le roman est plutôt réussi, loin des clichés possibles de ce type de trame, grâce à une  narration assez fluide, et une qualité d’invention des personnages qui les rend très vivants au lecteur attentif. La trajectoire optimiste qui ouvre le roman bascule très vite, après quelques pages d’exposition, quand Zola apprend sa contamination au VIH ; sa fille, peu de temps après se retrouve enceinte à la suite à un viol -d’un ecclésiastique évidemment, tout puissant, pervers et intouchable car ecclésiastique justement. Mais ce n’est pas fini, la dégringolade. Puis, une fonctionnaire à demi-alcoolique vient notifier à Zola et Mvelo qu’elles ne peuvent plus compter sur l’aide versée par l’État. Voilà la mère mourante et son enfant famélique renvoyées à la rue, la rue vorace de l’effroyable Durban. Mvelo n’ira plus à l’école. On est saisi par l’odeur de la paraffine, la fumée des bougies, l’odeur des rues abandonnées à la pauvreté. On découvre ces  monstres de ténèbres qui perdent leur pouvoir au contact de la lumière, les « oncles » et les « testeuses de virginité…La spirale s’engage vite, dans le tréfonds d’une société sans pitié dont on redoute les détours ; pauvreté, maladie, violence, malnutrition, trahison, injustice.  Tout est sombre et suffocant. Mais pas complètement : alors Zola raconte à sa fille une histoire marrante – il est question d’un salon de coiffure et des tentatives désespérées d’une cliente pour arborer une chevelure blonde – puis on éclate de rire. Et voilà ; de l’amour, de l’humour, de l’intelligence, voilà l’exorcisme contre l’accablement. La lumière ne meurt jamais complétement à qui sait l’apercevoir. Dans le souffle de la mère qui meurt, ces mots à sa fille : « Promets-moi que tu ne feras aucun mal à la vie qui grandit en toi ». Pas mal…

Car malgré les vicissitudes de la vie, elles gardent l’envie, tout simplement l’envie, de vivre face à un destin aussi sadique. Il ne fait pas bon être une femme noire et pauvre dans cette Afrique du Sud, où l’apartheid aboli a laissé un sillage d’injustice révoltante. Mvelo va petit-à-petit perdre son innocence, bien sûr. Mais elle gagnera en clairvoyance. C’est une plongée dans la tourmente, ou quelques éclats d’espoir mince permettent petit à petit de douter de la mort absolue de la lumière, et de rêver au constant renouveau du jour. L’énergie enragée que les deux femmes jettent éperdument contre ce destin ravageur secrète au fil des pages un peu de souffle vital. En renfort, toute une série de figures complémentaires, outre la mère blessée à mort, mais aimante et fidèle , un beau-père lointain mais qui saura lui donner de l’affection, une avocate féministe un peu dissipée – métis amérindienne – mais qui lui montrera le chemin, une grande tante sévère mais accueillante, un vagabond mystérieux mais solidaire, un couple bienveillant et altruiste, mais un peu téléphoné, il faut bien le dire, et les autres.

Risquons un lieu commun, fort approprié, en disant que c’est un magnifique plaidoyer pour la vie. Certes, mais pas la vie spirituelle ou intérieure ; non, la vie sociale, l’existence commune qui rend les hommes solidaires et indispensables les uns aux autres. Mvelo ne sort pas des eaux sombres parce qu’elle est solide et déterminée etc. Elle surmonte les calamités que produit cette société mauvaise parce qu’autour d’elle, il y a tous ces personnages qui s’aimantent positivement les uns aux autres.

C’est un roman un peu rageur, sans exotisme, mais surement pas un livre de guerre. La littérature sud-africaine est féconde depuis longtemps, y compris pendant les temps honnis de l’apartheid, mais elle a le plus souvent été blanche et masculine – hormis l’œuvre de Nadine Gordimer. On apprendra avec intérêt que Ntshingila a fait des études en résolution des conflits. Elle aura sans doute exploité cette part de connaissance dans la dynamique de son roman, car il est bien question de conflits, sociaux, intérieurs, ethniques…
Est-ce une Afrique malgré tout heureuse que nous décryptons dans cette lecture ? On peut aussi voir le roman sous ce prisme.  Pour se donner du coeur devant la nature humaine. Avec ce roman  Futhi Ntsinghila, avec urgence et sensibilité dans son écriture, donne enfin une voix colorée aux héroïnes invisibles de son pays, maltraitées par la vie, la société et les hommes mais courageuses, obstinées.  Et résilientes, car s’agissant de littérature, on peut lâcher avec satisfaction ce mot si grave.

 

Futhi Ntshingila . Enragé contre la mort de la lumière.  Traduit de l’anglais  par Estelle Flory . Edition Belleville. 197 pages.

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Luc Ferry, (Europe1, 16 janvier 2024) qui fait ici son entrée au conotron, mais on se demande pourquoi seulement maintenant et pas avant, vu ses habitudes oratoires, bon, mais peu importe, Luc Ferry donc s’interroge sur la quête de jouissance immédiate de la jeunesse:

« Dans l’histoire des guerres, les gens acceptaient de mourir pour la nation.Le Chemin des dames, par exemple, 400 000 gamins vont mourir. Aujourd’hui c’est inimaginable ».

Bravo… Belle philosophie…Il est certain que pour mobiliser la jeunesse sur de vraies valeurs non-consumériste, le carnage du Chemin des Dames, c’est tentant. Ah…Que la jeunesse est décevante…

 

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Tout dans notre époque fait de sorte que le genre humain s’acharne à ronger les lignes qui le protègent de son inhumanité. Il est commun de nos jours, il est même de bon ton pour briller et se faire reconnaitre, de dénier une part d’humanité à ceux qui n’ont pas la chance d’être semblables. Partout, protégés d’une nouvelle impunité, dans nos médias, nos plateaux, nos colonnes, des esprits pauvres mais de grande notoriété s’attachent à étendre le domaine de la méchanceté et réduire celui de la compassion.

C’est ce fameux diariste qui consacre des pages à compter les juifs dans les organigrammes des stations de radio de télévision ou les ours des grands journaux ; sitôt interpellé sur ce travers, il s’offusque et se défend « comment, quoi, que me veut-on ?  En quoi compter des gens de telle ou telle communauté serait-il antisémite ? Je n’ai rien dit de méchant ni de nuisible, je compte et je constate, et voilà tout ».

Cet illustre polémiste enfin, le plus en vue sans doute, le plus méchant, évidemment, à son tour va s’en prendre à ces enfants sans titre ni droits, ceux-là qui dorment dans la rue et cumulent, à toutes les misères de la faim, de la violence, de l’accablement, celle de ne pas être français ; il les traite sur une heure de grande écoute, de délinquants, d’assassins, de violeurs, de nuisibles de malfaisants, car ils le sont sans exception, ajoute-t-il, tous, tous, tous… Alors, que nous dit-il, à son tour contesté ? « Ce sont là des vérités, je ne fais que des constats, tout le monde le sait et le peuple se reconnaît dans mon propos ; je m’honore des condamnations qui me sont opposées ».

Et enfin, cet autre, là, inculte à en mourir mais si bien parvenu à la gloire d’une grande audience, qui s’interroge si l’invasion contemporaines des punaises de lit ne serait pas le fait de ces migrants qui, toujours survenant de lointains et chauds pays, n’ont pas les justes notions d’hygiène que notre civilisation nous a inculqués par les siècles ; le voici donc à son tour mis au ban plutôt mollement par une mineure partie de l’opinion, et que nous dit-il ? « Arrêtons-là cette chasse à l’homme à mon encontre. Pourquoi donc un journaliste devrait-il se justifier des questions qu’il pose ? N’attaquez pas ma liberté, et voilà tout ».

On perd son humanité à détester une part de l’humanité. D’autres mauvais esprits viendront sur cette ligne et y ajouteront leurs mots et leurs morsures, sans crainte. Et les esprits meilleurs se tairont, lassés et accablés. Ainsi voici notre temps tel qu’il est, sans vigilance ni conscience.

 

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Indice conoscopique: 8/10

 

Décret du 11 janvier 2024 relatif à la composition du Gouvernement

« Le Président de la République,
Vu l’article 8 de la Constitution ;
Vu le décret du 9 janvier 2024 portant nomination du Premier ministre ;
Sur proposition du Premier ministre, chargé de la planification écologique et énergétique,
Décrète :
(…)
Article 1
(…)
Mme Rachida DATI, ministre de la Culture ;
(…)
Le Président de la République réunira l’ensemble des membres du Gouvernement pour un Conseil des ministres qui se tiendra le vendredi 12 janvier à 11h00. »

Quelle magie! Voilà, pas besoin de littérature sur ce point. Accès au Conotron garanti.

 

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De Damis, dit-on, encore un qui a bien réussi. On l’a connu à la peine en toute sorte de chose. Lui qui naguère avançait si laborieusement dans ses propres affaires, le voici qui court et se rue dans les succès, dans la fortune. Avec ce progrès tout en lui change de ses manières et ses vues. Des mots nouveaux, des pensées inédites font sa marque à présent. Il veut qu’on le voie, et clame chaque fois qu’il le peut « où sont mes gens », ou encore « que de dépenses aujourd’hui » ! Il soupire, et se plaint fort de ce qu’on ne trouve plus personne pour bien faire le ménage ou repasser les chemises…Il ne dit plus chez moi mais « dans ma demeure » …Il ne parle plus de son métier, mais décline souvent sa « profession » ; il ne s’agit plus d’évoquer son travail dans les conversations, comprenez-bien, mais de « ses responsabilités », voire de sa « réussite » … Désormais, il dit « dans ma position », mais plus jamais de « à ma place ». Tout ceci résonne fort, car il est ainsi façonné à présent, le langage de Damis. Vous verrez qu’avant peu, le moment venu, il n’évoquera plus son sort, mais « son destin », et ne parlera plus de sa tombe, mais de son mausolée.

 

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Pyrame a la chance d’être riche – riche, vraiment, comme vous n’en avez pas idée-  et chaque jour le gratifie de cette situation. Il jouit de tous les biens possibles, sans avoir vraiment l’occasion de travailler ou de craindre le lendemain. Mais pour lui, être heureux de son sort, ce qui est la moindre des choses, ne le rend pas incurieux du sort des autres.

Souvent, il s’interroge sur ce que serait la vie sans cette fortune que le ciel lui a destinée. Ce questionnement est sans réponse car il ne connait pas d’autre situation que la sienne. Comment savoir, se dit-il, ce qu’est le travail, et d’aller chaque jour par un métro bondé, retrouver le même bureau, un atelier, un commerce… D’avoir une tâche à accomplir, qu’on n’aura point choisie, dans un temps limité peut-être, ou encore de la répéter tous les jours… D’attendre un salaire chaque mois, et de s’en servir pour acheter toutes ses choses nécessaires que lui, Pyrame, ne sait pas acheter car ce sont ces gens qui s’en chargent ; mais aussi, toutes ces choses moins utiles, ces choses belles et agréables et qui coûtent tellement plus que celles qui sont nécessaires. Et à propos de nécessaire, c’est quoi cette nécessité dont on parle tant, dont l’idée le questionne un peu, elle aussi, et dont il ne saisit pas la vérité?

Tourmenté de ces questions, Pyrame prend une décision. Sortant de ses domaines, s’éloignant de ses terres, il va à la rencontre des gens, s’introduit dans un café d’un quartier peuplé de gens qui travaillent :  royal, il salue et offre la tournée.

Il est accueilli en conséquence. Le voilà qui parle, et comme souvent on ne dit que ce qu’on sait faire, il parle bien de lui. Pendant deux heures, il ne parle que de ses grandioses propriétés, de ses luxueuses villas à l’étranger, de ses appartements immenses comme des terrains de football à Londres, New-York et Milan ; de la bourse, des actions et placements que ses légions d’agents assurent pour lui, de ses avoirs financiers stockés aux émirats, au Panama et dans bien d’autres contrées dont ces gens ne connaissent sans doute pas la place sur une carte, ni même le nom ; des innombrables fondations et hospices qu’il a fondés sur toutes les terres émergés du globe. Il parle avec couleurs des casinos, des jets, de palaces et de jeunes femmes aux charmes onéreux. Il en oublie même de demander à son auditoire ce qu’il était venu entendre. Puis, joyeux du bilan de sa vie ainsi arrêté grâce à l’attention de ces gens, il s’en retourne sur son orbite. Et il se dit que ces gens véritables sont bien modestes, qui ont si peu de choses à lui dire sur leur sort.

Jamais il ne saura, Pyrame, que de ces gens véritables,  aucun ne l’aura cru, aucun ne l’aura estimé, aucun ne l’aura écouté. Car l’indifférence des humbles reste la première veine de la sagesse.

                     ©hervehulin2023

Dans cet empire de brouillard où tant de vérités nous sont enfouies, nos esprits ont besoin en tout instant de comprendre, savoir, et découvrir, et c’est ainsi que Thrason est indispensable à notre gouverne affaiblie. Car Thrason est réputé très savant, doué de toutes sortes de sciences; on le sollicite sans se lasser.

Vous interrogez-vous sur la perspective du chômage dans le pays, noyé que vous êtes dans les chiffres que tant de sources assènent sans répit, ainsi que des données réelles de l’immigration ? Thrason vous dira en quelques mots ce qu’il faut croire et ne pas croire, comme la situation va évoluer et comment ce que vous entendez doit être pris pour inexact ; on vous ment, ces chiffres, à lui, et ses faits sont vrais. Les étrangers sont plus nombreux qu’on ne le croie.

Doutez-vous de la vertu médicale des vaccins ? on vous ment aussi. Sur cette question si obscure, Thrason saura vous apporter l’éclairage suffisant, en vous donnant, par ses explications appuyées, les clés utiles pour vous faire une opinion neuve et purifiée de tant de fumées. Les vaccins sont dangereux.

Vous voilà donc si près de renoncer à vous faire une opinion ferme sur la véritable évolution du climat ? Vous n’êtes pas seul dans ce marasme. On vous ment toujours, Quand tant de choses entendues vous égarent l’esprit en tout sens, Thrason encore…De quelques mots simples contre les mensonges des puissants, avec trois images à peine, il saura vraiment vous donner, en toute vérité, le vrai sens des choses véritables qui ont trait aux nuages et au soleil. Le climat de la planète n’est pas si chaud que cela.

Que ferait-on sans Thrason ? Que verrait-on du monde ? Il sait tout, il explique tout. D’où tient-il toutes ses lumières ? De lui-même, et cela suffit à prouver sa science. Thrason n’est ni économiste, ni médecin, ni scientifique, ni journaliste, ni même notaire ou danseuse d’opéra. D’où vient donc qu’il sait tout?  Car Thrason ne sait rien, mais devine tout; il découvre bien des vérités qui nous semblent cachées. De tout ce qu’il dit, de tout ce qu’il affirme, ce qu’il suggère, qu’il déduit, argumente ou soutient, aucune source n’existe ailleurs que dans sa tête.

Toute votre confiance en lui vient de ce qu’il invente tout ce qu’il dit. C’est parce qu’on sait bien cela,  qu’il est devenu indispensable.

 

Ce genre d’esprit sait que vous vous lassez des vérités connues; n’est-il pas normal qu’il vous en propose d’autres plus secrètes?

 

©hervehulin2023

Imaginons. Un terrible fléau contamine l’ensemble du genre humain, et réduit en si peu de temps cette masse de milliards qui se bousculent sur toute la surface de la planète à une simple paire d’individus. Voici nos deux ultimes parmi les hommes, errants sans se connaître ni se reconnaître sur cette terre dévastée et soudain déserte. Que peuvent-ils devenir ? N’en doutez pas. Si ces deux-là se rencontrent, ils ne se tendront pas la main ; leur différence les démarquera très vite l’un contre l’autre. Pour un geste d’humeur, un point d’orgueil, un pan de mur ou un détour de chemin, une simple pomme ou la queue d’un âne, une peau trop sombre pour l’un ou trop pâle pour l’autre,  ils disputeront de tout cela, s’en détesteront d’autant, en viendront aux mains, se détruiront le plus absolument possible, chacun dans sa faiblesse haïssant l’autre de ne pas avoir voulu renoncer ni s’accorder pour sauver l’humanité.

 

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Ne voyez-vous avec quelle ferveur Chrysante sert toujours Théramène de si près ? Il est en toute circonstances, à le précéder, pour s’assurer que le chemin est libre, sans encombrement ni saleté devant les pas de son illustre ami ; que la porte est ouverte, que la chaise est tirée. Il se penche encore et lui ôte sa veste. Il se charge de ce que la voiture soit garée sans souci. Au restaurant, il est encore là, vérifie que la commande passée est la bonne, que c’est bien le bon vin et le bon plat, et le bon menu et le bon prix, se lève et va sermonner jusqu’au fond des cuisines. Il se fait voir et revoir tout près de Théramène, il parle et rit à voix forte, démontre sa connivence à force moulinets, et met la main sur l’épaule, s’esclaffe à nouveau, pour peu qu’on ne l’ait point encore remarqué, changeant le ton sonore de son rire, tantôt grave, tantôt aigu, criard et efféminé en même temps pour être certain d’avoir été entendu. Passionné d’être utile à celui dont il a fixé le sillage, il ne voit rien que sa mission. Sa vie n’est plus qu’une antichambre fermée de cette réussite qu’il n’a pas. Mais demandez à Théramène qui est Chrysante : il ne saura vous répondre, et jurera ne l’avoir jamais vu. Car à force de ramper toujours plus bas pour servir un bien plus puissant que lui, le pauvre Chrysante, toute substance perdue, est devenu invisible.

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Chacun nourrit sa superstition du mépris de celle des autres. Celui-ci rit des gens qui croient aux ovnis mais reste persuadé dans ses nuits, que des fantômes vivent dans les arbres ; cet autre vilipende en faisant rire à leurs dépens ceux qui voient une réincarnation après la mort, mais s’est très tôt persuadé qu’il avait un don pour deviner l’avenir ; en voici encore une qui rit quand on lui assure qu’en vérité la terre est plate mais garde la conviction que les gouvernements agissent en secret pour remplacer leurs peuples par d’autres peuples de races moins nobles et moins onéreuses. Et un ou une autre, là encore, qui aura – combien de fois dans sa vie ? – parfaitement vu des phénomènes volants mystérieux traverser les nuits solitaires ; mais ce qui le fait plier de rire, ce sont les convaincus d’une vie après la mort, qui parlent aux esprits autour d’une table, où qui dialoguent avec des animaux morts. Et là-bas, on a toutes les preuves sur les réseaux, que nos civilisations sont envahies peu à peu d’êtres reptiliens qui volent notre apparence, que les pyramides ont été bâties par des non-humains il y a trente millénaires, qu’on nous cache une mystérieuse momie inca à trois yeux et six doigts ; mais comme on rit quand on nous dit que l’homme a marché sur la lune. Comment aurait-il pu y aller, puisque la terre est plate, en vérité ? C’est ainsi, plus le monde avance et plus ceux qui le peuplent entassent des Pères-Noel dans leur placards ; car plus la bêtise prolifère, plus s’enfle l’orgueil d’être plus clairvoyant que son voisin sur les vrais secrets de l’univers.

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Au sommaire de cette treizième lettre (eh oui, déjà…): de l’hiver et de l’automne, Pascal Quignard, Voyage en Algérie, le Fou (d’amour) Majnoun et son flot de centaines de poèmes monothématiques, Louise Glück et Couperin…Aragon, un peu.

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois.

Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes.
L’hiver s’est abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à l’horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes

                                                                     Guy de Maupassant. Des vers.

Maupassant n’est pas un poète notoire, là n’est pas son génie premier, on le sait. Mais là, ce texte -trouvé en naviguant – bien qu’un peu académique, pourtant très maîtrisé, fait mouche; mature comme du Vigny. L’hiver est là.

Le retard. Cela faisait déjà un moment que je ne vous avais pas livré ma lettre, je l’avoue (depuis fin août). Désolé pour le retard. Mais ceux qui lisent ces « cahiers » savent bien qu’Alceste n’est pas entré en léthargie pendant ce temps. Ah… la théorie du retard…Ce n’est qu’un jeu de mortel, voilà tout, et la vanité d’un peu de temps dépassé. L’hiver est là, et il faut attendre que ça s’en aille. Bientôt les jours s’allongeront aux premières heures des soirées. Mais alors, il faudra bien se dire que du temps a passé, et des jours sont consumés qui ne reviendront plus.

A propos du temps qui va. En lisant ses « heures heureuses », et sans doute effet de l’âge, j’ai perçu soudain  comment Pascal Quignard m’accompagne depuis longtemps. Depuis le début des années 80, Apronenia et ses notes de buis. Le temps va, donc, et les lectures restent. Que nous dit-il, l’austère Pascal?

« Si le temps stricto sensu est défini par ce retard que prend, du soleil à la terre, la lumière qui éclaire son chemin après qu’elle l’a effectué, ce laps de temps si mystérieux qui se creuse dans l’espace et qui se décolore, ce pli qui s’efface, cet étrange délai qu’accuse toujours plus mystérieusement la poussée qui la porte (…) c’est aussi que le point de distension du temps est son seul référent, et non pas l’instant ou maintenant se maintiendrait. Le temps est l’irrattrapable de ce retard. » 

Pascal Quignard. Les heures heureuses. XXIV. 

Rien ne sert de courir…Le temps est son propre retard… Quignard, c’est toujours intelligent, parfois précieux, mais toujours intelligent. La phrase épouse parfaitement son contenu, elle est bâtie comme du Bossuet.

Mais s’il nous parle si bien du temps, que n nous dit-il de l’espace, alors?

« L’espace, c’est là où s’étend le temps après son implosion.(…) C’est du temps effondré dans la nuit que traverse une lueur (…) qu’on recherche du bout des yeux comme le font les fleurs ».

                                    In « les heures heureuses », XL

Belle acuité. Le temps qui s’effondre, comme un vieux sable, nous ouvre l’espace. Seul un esprit solitaire peut ainsi voir les choses, en les contemplant derrière les lignes.

Écrire dans le style de. Dans le jeu des ateliers d’écriture, c’est un passage classique d’écrire « dans le style de ». Ce fut ainsi qu’il fallut écrire comme Christine Angot, que je n’avais jamais lu. Pourquoi pas. C’est actuel, et personnalisé. Un passage vite fait à la bibliothèque, et hop, emprunté deux titres, un peu au hasard.  (« Quitter la ville « et « Partie du cœur »). Pendant ce temps, j’avais commencé la lecture des « heures heureuses » de Quignard. La comparaison, qui vient magnétiquement à l’esprit du lecteur, est cruelle (cf. supra, le temps etc.). Chez Angot, on est vite lassé -enfin, « on » c’est moi en tout cas – de cette écriture bousculée, hachée, pleine d’animosité, au vocabulaire pauvre, à la syntaxe inutilment malmenée, lassé de cette écriture si névrosée. On se réfugie alors dans la phrase si délicatement apprêtée, de Quignard. La différence d’altitude vous donne un délicieux vertige.

Novembre. A propos de Quignard (encore…), je me suis découvert une détestation partagée avec lui, de novembre. Novembre est le mois le plus laid, celui qui n’a rien à dire que sa médiocrité, il commence avec la hantise des morts, et s’achève dans l’indifférence de sa nuit.

« Je déteste, novembre. Novembre et veule, pourrissant, pesant, glissant. Presque aveugle. Il est sombre. Il est assombrissant. Aussi grisâtre que le bec des freux. Il est aussi âpre que le cri qu’ils poussent dans les labours noirs. Il n’existe pas de mots assez sales pour nommer novembre. »

In « Les heures heureuses » XXXI

Un voyage en Algérie. Un peu de soleil, donc, en plein novembre derrière la Méditerranée, et l’orée du grand désert. On en parlait depuis longtemps, on l’a fait. Pays étonnant de secret, dont les autorités cherchent à conserver leur chasse gardée. Le résultat : une vaste contrée, lumineuse et rayonnante dont le délabrement matériel ne peut dissimuler les beautés, et, par-dessus tout, l’incroyable bonté de ses habitants. Les couches de l’histoire et ses civilisations s’entremêlent avec une aisance déconcertante : berbère, romaine puis byzantine, arabe, ottomane, européenne …

Une sorte de mélancolie traverse les ruines romaines de Timgad comme les architectures – fatiguées- Art-Déco d’Oran. Partout un foisonnement généreux d’humanité. Bien sûr, on restera désolé devant ces paysages et ces vestiges majestueux mais transformés en poubelles. Et peu de touristes. Certains diront que c’est tant mieux. Je ne le pense pas. Le tourisme est avant tout partage et recherche de l’autre. Il est dommage que des mondes si émerveillant en soient privés, par l’obstruction de leurs dirigeants, et contre l’impatience de leur jeunesse. Et quelle jeunesse, qui de toute part, peuple les rues et les paysages. Enfin, ce peuple si disert et expansif est francophile. Un jeune homme rieur à Constantine nous a adressé un joyeux et péremptoire « Allah est français ! ». Si vous le dites… Ce sont nos vilains « identitaires » (on ne dit plus « xénophobes », vous l’avez remarqué…) qui vont être étonnés. (Ah, imaginons la tête d’Eric Z… saisi de cette la révélation !). Vive les Algériens !

Poésie. El Majnoun : « le Fou ». Alors ça, amis de la poésie, c’est à lire et plus vite que ça.

Sous ce nom (le Fou, ou le Fou de Laylâ : Majnûn Laylâ) se cache un jeune homme dont on ne sait pas grand-chose (évidemment). L’histoire nous dit qu’au désert d’Arabie, dans la seconde moitié du VIIe siècle, (donc, avant l’islam) circulent des poèmes chantant un amour parfait et impossible.

Il y a bien longtemps, le beau Qaïs, fils d’une illustre famille de Bédouins, tombe éperdument amoureux de sa cousine Leïla. Le jeune homme est poète et ne peut s’empêcher de chanter son amour pour Layla à tous les vents .Mais chez les Bédouins, seuls les pères règlent les mariages. Le désir crié par Qaïs est une ombre sur leur autorité, et cette union est refusée. Dès lors, tout s’enchaîne : le mariage forcé de Laylâ, son départ au loin, très loin, le désespoir de l’amant poète…Alors la légende enflamme l’histoire, et nous parle d’un jeune homme qui chante encore son amour, des années durant ; il désespère, sombre dans la folie, va vivre avec les bêtes du désert, puis meurt, d’épuisement et de douleur.

Consolons nous d’aimer, âme trop généreuse
surmontons cette soif, ce mal qu’elle nous fait
Pleure sur ta douleur, pleure, puis reconnais
d’un long éloignement les suites bienheureuses

                                 (230)

Sa souffrance devient si célèbre que d’autres poètes se substituent à lui, et continue de chanter l’amour de Layla, tant et si bien qu’on ne sait plus lesquels des plus de trois cents poèmes sont ceux de Majnoun, le fou, ou de ses disciples ; leurs auteurs, sous divers noms, se veulent, d’une tribu à l’autre, les meilleurs dans le genre pour avoir vécu cet amour.

Dieu me guérisse de Layla, ou si je l’aime
De la louer, de rester pris en ses filets
Que savent si bien. tendre au coeur tous ses attraits
Et de ce mal qui dure autant qu’amour lui-même

                            (219)

Aragon y fait largement référence, dont l’exergue du fou d’Elsa est un extrait (réécrit) de Majnoun.

« J’ai partagé le melon de ma vie
et comme au sourd le bruit et le silence
les deux moitié en ont même semblance
prends la sagesse ou choisis la folie »

Mais qui fut Majnoun ? Homme de chair et de sang, ou personnage inventé, il fixe au poème un unique sujet : l’amour dans toutes les variations possibles. On songe à Pétrarque, évidemment. Ou à Aragon.

C’est un recueil fabuleux, dans lequel on erre, s’émerveille, et dont on sait qu’on y reviendra souvent. Il convient de saluer la traduction royale d’André Miquel, rimée et versifiée s’il vous plaît.

Adieu Louise Glück. C’est lassant, ces poètes qui s’éteignent, comme ça, sans prévenir. Un(e) poète qui meurt, c’est toujours une éternité qui s’interrompt. C’est de moi et ça vaut ce que ça vaut. J’aime bien Louise Glück, que j’avais découverte comme beaucoup d’autre. à l’annonce de son Nobel. Les oeuvres exclusivement poétiques nobélisées sont rares. C’est une poésie « neutre » sans émotion, très descriptive et narrative, qui vous laisse flotter sitôt le livre refermé, une idée de noir et blanc savant.

Mais attendre pour toujours est-il toujours la réponse ?
Rien n’est toujours la réponse
La réponse
Dépend de l’histoire
Quelle erreur de vouloir la clarté
Plus que tout Qu’est-ce qu’une simple nuit
Spécialement une comme celle-ci,
Maintenant si près de s’achever ?
De l’autre côté il pourrait y avoir 
n’importe quoi
Toute la joie du monde, les étoiles pâlissantes
le lampadaire devenant un arrêt de bus

                                ( Nuit sans lune)

C’est cette étrange mixage de distanciation et d‘ironie qui embrasse le monde en sa totalité dérisoire qui fait la force calme de cette poésie, essentiellement américaine.

Un vol d’oiseaux quittant le flanc de la montagne
Noir sur fonds de soirée printanière
Bronze au début de l’été
Se levant sur la vierge surface du lac

                               (Parabole du vol)

Au-revoir, Louise Glück.

Le centième caractère publié. Mais pas le centième écrit…Il y a quelques temps, un centième caractère a été publié sur les Cahiers. J’en ai encore en réserve, sans doute pas encore assez affinés. C’est étonnant comme ces petites fantaisies vous occupent et vous inspirent ; ça vient tout seul, il suffit de regarder autour de soi les affaires agitées des hommes et de leurs mondanités. Et voilà tout.

Un peu de musique. Il faut écouter et réécouter « Les ombres errantes », de François Couperin, dans l’admirable version pour piano de Iddo Bar-Shaï. Le piano, cet instrument fabuleux n’existait pas quand Couperin composa sa suite légendaire pour le clavecin. Et pourtant, ça sonne admirablement. Classique et moderne, ça scintille comme la neige. Ecouter chaque pièce, l’esprit tourné vers son titre, toujours ciselé comme un poème: « les ombres errantes« , « les barricades mystérieuses«  »double du rossignol » »l’engageante » etc etc.

Annonces sur les Cahiers d’Alceste. J’ai remarqué que je digressais souvent des annonces que je fais et dont l’objet ne vient pas, car j’en fais autre chose. Donc, modérons en les effets. Juste des ajouts prochains sur mon anthologie personnels des X… livres à lire pour être heureux; pour le reste, aller voir et c’est ainsi que vous verrez…Je prépare aussi quelques chroniques de lecture, sur des africains et des japonais. Il y a un long poème qui arrive, aussi, un  texte de coeur et de miroir.

     

Et pour conclure Aragon, en hommage au Fou Majnoun, cette strophe:

 

Comme à l’homme est propre le rêve
il sait mourir pour que s’achève
Son rêve à lui par d’autres mains
Son  cantique sur d’autres lèvres
Sa course sur d’autres chemins
Dans d’autres bras son amour même
Que d’autres veuillent ce qu’il sème
Seul il vit pour le demain

(in: Le Fou d’Elsa- Zadjal de l’avenir)

Toujours musical, Aragon, et juste ce qu’il faut d’ancienne tournure dans le langage.

Allez, ne faiblissons pas, et croyons fervemment à la littérature amateure. Très beau Noël à tous et toutes, et n’oublions pas ceux qui n’en auront pas.

En attendant, rendez-vous sur les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous.

Les Cahiers d’Alceste,

Et n’oubliez pas

1. d’aller lire ou relire « Les dormeurs »

2. vos bienveillants commentaires…

hervehulin6@gmail.com

A bientôt.

 

©hervéhulin2024

 

 

 

 

 

Voici Amphion, qui est banquier, qu’on regarde de loin comme il sort de ses bureaux, et qu’on déteste et fustige; car il vit sans humanité, on le sait bien, comme tous ceux de cette mauvaise famille. Ces gens-là n’ont pas d’âme et sont trop dévoués à leur gain. Il commet chaque jour des transactions furieuses pour amasser plus de fortune et se faire plus puissant, plus riche encore, pour mettre à genoux des entreprises, coller à la rue des familles entières, ruiner des lignées et des cités, et certainement déchiqueter des patrimoines centenaires. Partout où son argent s’amasse, fleurit le malheur. Ce sont des nuées d’Amphion qui chaque jour sur terre font les indigents plus indigents…C’est une personne à fuir. On n’en voudra ni pour gendre ni pour ami.

Mais qu’il traverse la rue, s’approche, sourit comme il vous tend la main, et oubliant juste une fois les faillites et les actions, on l’invitera à dîner.

 

©hervéhulin2024

Allons Théramène, respirez un peu, sortez donc un moment de votre bureau, de vos charges et vos réunions ; voyez comme le temps est généreux aujourd’hui, ouvrez la fenêtre, et non, plutôt la porte, et passez-y pour sortir dans la rue. Délaissez un instant seulement, vos tracas et votre carrière. Sentez-vous un peu d’air ? Quittez donc le lieu de votre travail, reculez encore ; ôtez donc cette cravate et votre veste de costume. N’êtes -vous pas mieux ainsi, ne sentez-vous quelque chose changer déjà ? Non, pas encore… Allez jusqu’au bout de la rue, mieux encore, changez de quartier, et laissez là votre carte de crédit, vos clefs de voiture, et tous ces apprêts qui font votre position. Sortez de la Ville, prenez un train, oubliez toutes vos affaires, continuez jusqu’à la campagne… Ne distinguez-vous rien autour de vous ?  Reculez encore, vous dis-je…D’une manière radicale, négligez vos projets, votre immobilier, votre hiérarchie : celle-ci vous oubliera vite, croyez-moi. Déchargez-vous de tous ces poids qui ont imprimé leur ligne sur votre peau, dans votre vie. Ne restez pas là, traversez la mer, puis l’océan, gagnez d’autres territoires, lointains, nouveaux, insoupçonnés. Vous voici aux antipodes…Que voyez-vous alors, que sentez-vous à présent ? Toujours rien ? Cheminez encore, envolez-vous, et à travers les nuées, regardez le sol, les collines et les champs, et les villes et les bâtiments, comme tout cela est petit. Mais ce n’est pas assez ; allons, Théramène, ne cessez pas cet élan, vous atteignez à présent les étoiles et les immensités de l’espace. Contemplez ainsi ce minuscule fourmillement qu’est devenue votre société. Alors, que dites-vous, là ? C’est bien cela : dans cette nudité nouvelle qui vous saisit et vous délivre, vous retrouvez enfin – au vu lointain de ce qu’il en reste – la sensation de votre humanité.

 

©hervehulin2023

 

Reiko Kruk-Nishioka est née en 1935 à Isahaya dans le département de Nagasaki. Après avoir travaillé pour la télévision au Japon, elle arrive à Paris en 1971 et crée l’atelier Métamorphose, (spécialisé dans le maquillage d’effets spéciaux). Son parcours créatif fait apparaitre une dimension littéraire qu’on pourrait juger mineure ; mode, parfums, décors et costume d’opéra et de cinéma. Ce n’est pas un écrivain à proprement parler. Les libellules rouges » sont d’ailleurs seul le roman qu’elle a publié.

Mais c’est un témoin. Elle est une Hibakusha : une survivante qui assume la nécessité de la transmission.  On est sûr, avec ça, qu’elle aura quelque chose à dire de poignant sur un thème tragique aussi rabâché.

Au soir de sa vie, c’est l’enfant qu’elle a été, saisie dans le tourbillon tragique de la guerre et de la bombe atomique, qui raconte. C‘est un roman –un peu -, c’est un témoignage vécu – beaucoup. Lequel des deux, doit primer sur l’autre ? Peu importe.

La narration s’étend sur l’année 1945, au rythme des saisons. Reiko, dix ans, vit dans la banlieue de Nagasaki. Rieko a des rêves et des plaisirs d’enfant qui peuplent des journées en apparence paisibles. Du Japon au pôle nord, les enfants ont souvent les mêmes songes, et les mêmes peurs. C’est la magie de cette période de la vie, et ce qui fait l’universalité dans le genre humain.

À côté de son village, un centre d’entraînement aéronautique de l’armée japonaise, instruit de très jeunes pilotes sur les rudiments du vol. On est encore loin de l’apprentissage du combat aérien. Ici, ce sont de tout petits biplans, de couleur rouge, que Reiko, captivée comme le sont les enfants dans leur émerveillement voit parfois s’élever et s’éloigner vers les hauteurs, en bourdonnant, comme de petits insectes. Les cadets sont jeunes, presque des enfants. Reiko les contemple, les approche. Elle va se lier avec l’un d’entre eux, un jeune prince à l’écharpe blanche, qui –songe ou réalité ? – l’emmène un jour faire son baptême de l’air personnalisé dans un de ces curieux petits avions.

Elle contemple plus qu’elle ne comprend ce monde adulte, éclairé de mystères, de codes étranges et de chose inavouables aux enfants que génère la guerre. L’ombre se resserre comme les mois avancent. On voit bien que les petits avions rouges sont de moins en moins nombreux à s’élever dans le lointain, leur bourdonnement s’estompe : l’inclinaison des évènements ne changera pas son cours. Ils disparaissent les uns après les autres jusqu’à ce que ne subsiste dans le ciel d’été qu’un grand silence. D’abord, ils avaient appris à voler ; puis, au fil de la guerre et de ses désastres, ces jeunes gens ont appris à s’envoler sans retour, car l’heure est au destin des kamikazes. Il n’y a plus rien pour arrêter l’ennemi, et les autorités japonaises sont à ce point aux abois qu’elles envoient au casse-pipe des gamins et des biplans d’école sur les cuirassés américains.

A force d’interroger ce monde un peu énigmatique, sa violence se révèle soudain. Ce ciel bleu et vide, c’est la bombe atomique qui, un matin d’été, sans prévenir, va le remplir : à vingt kilomètres de chez elle, Reiko voit un nuage s’élever dans le ciel. On suppose vaguement, chez les adultes, que c’est la répétition de ce qui s’est passé à Hiroshima quelques jours auparavant. Mais tout le monde ignore ce que sont ces nouvelles flammes de l’enfer… La cousine Ryoko, la copine de jeu du même âge, a perdu ses parents dans cet holocauste, (la petite fille a vu l’horreur de cette mort) puis ce sont les cheveux qui tombent, et la marque du drame, pour la vie. Puis, la paix enfin survenue, viennent les troupes d’occupation et, sous le prisme de l’enfance trahie, un regard teinté d’humour sur ses étranges humains que sont les américains, vainqueurs et maladroits dans ce monde en ruine.

Ce récit est d’un genre hybride, entre souvenirs et roman : on pourra trouver le style parfois un peu pauvre, mais irrigué d’une forme d’ingénuité qui en fait la poésie. Tantôt c’est à la première personne, tantôt à la troisième. Le récit est très linéaire, sans apprêt ni figure.  Les illustrations (encre et aquarelle) qui parsèment les pages sont à la fois tourmentée et gracieuses, comme cette histoire.

Au final, c’est un réel plaisir de lecture. Kruk-Nishioka n’entend pas faire œuvre de littérature majeure, mais rapporter le regard d’une enfant sous la plume d’une grande dame désormais âgée et qui a beaucoup vécu, de l’orient à l’occident. C’est un écrit qui porte la force inimaginable du témoignage direct de ce que si peu de personnes, de nos jours, peuvent encore affirmer avoir vu. Ces libellules dont la silhouette rouge s’élève et s’évanouit peu à peu, c’est l’enfance qui s’en va, consumée par la laideur du monde et ses folies meurtrières. On sera attentif à la très belle préface de Fréderic Mitterrand, qui resitue ce personnage rare qu’est Reiko Nishioka dans son parcours esthétique et multiculturel. La lecture des Libellules rouges ne sera peut-être pas pour chaque lecteur l’occasion d’une révélation littéraire éblouissante ; mais elle procurera un juste sentiment d’authenticité, éclat vif, que nous reconnaissons tous sans distinction d’histoire ou de continent, de la nostalgie de l’enfance.

 

Reiko Krul-Nishioka. « Les libellules rouges ». Traduit du japonais par Patrick Honoré. Préface de Fréderic Mitterrand. Illustrations de l’auteur. Edition Globe. 208 pages.

 

©hervehulin2023

Léandre est fort aimable, chacun vous le dira. Il est doux, bienveillant dans ses jugements, et toujours respectueux des propos d’autrui. Comment se fait-il donc que les gens le détestent ? Son père ne l’a jamais aimé et même l’a rejeté, comme on le fait d’un être indigne. Sa mère est indulgente avec lui, mais elle le dévore de ses exigences inlassables. Et aussi de ces maladies, de ces faiblesses. Sa sœur ne le supporte pas. Ces enfants, déjà grandis, l’ignorent et sont près de l’oublier : ils maintiennent à présent avec lui la plus longue distance qu’il leur est possible. Léandre a des amitiés qui ne durent jamais, quand elles ne se terminent pas très mal. Il est naturellement porté vers des gens avenants :  il s’en trouve souvent déçu ou trahi. Partout dans sa vie, ce ne sont que des tensions et des ruptures. Tous l’évitent, la plupart le dénigre ; il les exaspère tous les jours. Pourquoi donc tous ces gens détestent-ils Léandre, quand lui ne recherche que leur meilleur sentiment ? La vérité est souvent aveuglante ; si ce pauvre Léandre insupporte autant l’univers, c’est parce qu’il ne se supporte pas lui-même, et tout le monde le sait sauf lui.

Dans la faute supposée de l’autre, chacun peut renoncer à la face cachée de sa propre faute. Grâce à ce miroir inversé, la tentation est pressante, de dénoncer le mal imaginaire qu’on voit partout ; c’est toujours l’autre qui est coupable de ce que l’on ne sait pas voir en soi.

L’époque fournit des moyens miraculeux de juger et condamner celui ou ceux que l’on ne connaît pas, selon des causes qu’on ignore, et sur des faits dont on ne sait rien. Des armées invisibles d’experts, de juges et de ministres anonymes s’inventent sur les réseaux dont le fléau déferle au service de l’intérêt de chacun, cet intérêt qui se confond si souvent avec la haine de l’autre, cette haine qui n’est que sécrétée que par le vide de ses causes.  Rien n’est à craindre de ces arrêts, nul recours contre cette justice, plus de règle de droit opposable, chacun dicte dans une liberté sans horizon, son verdict aux autres; ces autres qu’on ne veut pas reconnaître. Ainsi, par la seule entropie des indignations imbéciles dans un lieu qu’on ne connaît pas et qu’on ne saurait situer sur une carte, on peut faire brûler une maison, assassiner un professeur ou un édile, soulever une foule fanatique. Ce passe-temps ne pesant d’aucun coût, n’exigeant nulle comptabilité, nul ne s’en privera.

 

Vous voyez comme Oreste est doué, et comment il aligne des vertus rares mais élémentaires à la conduite des affaires importantes dont il a la charge. Il aura appris bien des choses relevées dans ses écoles si grandes et grâce ses études si longues.

A présent le voici aux manettes de hautes responsabilités. Il sait déployer ses talents pour épouser sans faiblir le poids des décisions. Vous nous dites comme il est clairvoyant et comme il devine sous quel angle agir ? Un tailleur dispose des mêmes qualités, le saviez-vous, qu’il applique à ses tissus dont il trace les coupes au millimètre. Oreste, ajoutez-vous, lui, connaît le prix des choses, et grâce à une sage expertise de l’économie, combien coûte chaque action qu’il arrêtera ou dont il sera saisi. Assurément, mais tout autant que le boulanger, qui sait ce que vaut sa farine et son sel, puis compte chaque sou pour faire son pain et le revendre au prix convenable. Oreste, soutenez-vous, fait immédiatement le lien entre des causes de flux contraire, et connaît les interférences qui les agite ou les oppose, pour décider en quel sens les faire passer plutôt que tel autre ; certes, on ne saurait le dédire de cela, mais un électricien en sait plus que lui encore sur ces affaires de flux et de courant, et en fournit le produit pour moins cher. Mais Oreste, lui, a appris dans une université américaine – de Californie, le saviez-vous? – la façon secrète dont les causes animent des conséquences, et entraînent selon un ordre discret, des énergies et des mouvements dans des directions peu visibles, à qui n’en connaît point la mécanique. Justement, en parlant de mécanique, il s’agit bien du métier des mécaniciens, et n’importe lequel d’entre eux en sait plus qu’Oreste sur ces mouvements qui ne sont mystérieux que si on ne les fabrique pas. Mais voici Oreste, qui après une rude journée de réunions, va faire son marché. Toute sa science ne lui permet pas de connaître le prix des pêches, et il paiera bien plus qu’il ne convient à un mauvais marchand.

Oreste n’est pas inutile à la société, dont il connaît mieux que d’autres le sens et l’intérêt ; mais tout ce qu’il sait se retrouve ailleurs en des termes bien plus simples. Quant aux autres, leur savoir n’est pas moins noble; mais séparés de l’intérêt général, ces gens-là sont aveugles. Isolés, chacun de ces savoirs reste vain pour l’intérêt général : partagés, tous ces talents sont une idée du bien commun.

 

©hervéhulin2023

 

I

Comme un essaim noyé par un soleil pluvieux
Le silence esquisse sa blanche parenthèse
Et soudain rayonnant quand le jour se fait vieux
Se fond dans la nuée des heures qui s’apaisent
Tandis que leurs reflets renaissent sous les yeux
Le silence esquisse sa blanche parenthèse
– L’âme du ciel est évasive-

O volupté simple dans le fil droit des âges
Vivre en vain veut s’éteindre où la flamme s’agite
Les dormeurs si obscurs derrière leurs visages
Effacent les chaînes de l’envie éconduite
Et des passions perdues l’inlassable poursuite
O volupté simple dans le fil droit des âges
Autant d’heures inoffensives-

Tout entier absorbés dans ces embrassements
Les dormeurs dérivent sous un vent libéré
Leur voilure invisible a déjà oublié
Du jour et son effort les rayons harassants
L’âme au creux de l’ombre va se réfugier
Comme un feu absorbé dans ses embrassements
 – Oiseau voleur es-tu en veille ?-

Seul le cœur éclaire la raison qui s’endort
Dans l’abîme entrevu aux distances majeures
Où tant d’estuaires s’ouvrent dans un flot d’or
Mais si le miracle vibre ainsi dans les corps
Où donc de nos âmes nous attend la demeure ?
Dans l’abîme entrevu aux distances majeures
– Les peaux nues baignées de vermeille-

Comme neige un sommeil gris, l’abîme se fond
Sous la ligne d’argent d’un soir mélancolique.
Nous dormons. La vie passe et enfin, nous dormons…
La nuit délacera tous ces masques tragiques
Et nous redeviendrons de pâles embryons,
Sous la ligne d’argent d’un soir mélancolique.
 – L’humain est vivant cimetière –

Si la nuit aveugle parle aux astres éteints
Ruinant de l’éveil le cycle et le carcan
C’est tout un univers éploré qui se plaint
Souffle et couleurs mêlés dans l’eau d’un même instinct
Le temps se transfigure en capricieux volcans
Ruinant de l’éveil le cycle et le carcan
-La lune est fidèle ouvrière ! –

Comme un pétale enfui d’un halo de senteurs
Colore ce versant ombragé de la vie
Une vapeur bleutée de lave inassouvie
Embrase la clarté tranquille des dormeurs
Jusqu’au rivage oblique où danse un soir de pluie
Comme un pétale enfui d’un halo de senteurs
-Battement d’ailes Argent d’étoile ! –

Mais alors que le cœur ne bat plus qu’indistinct
L’alcool pourpre du corps s’exhale en cent matins
Nous dormons Les ailes de l’insomnie balayent       
Les amers du cerveau où la raison faseye
L’aube est ténébreuse dans ses draps de satin :
L’alcool pourpre du corps s’exhale en cent matins
– Ombre et soleil, sauvages voiles ! –

II

Hypnos enfant survole et surligne l’espace
Son regard ne dort pas il ne s’endort jamais
Son cercle halluciné dans la nuit qui se lasse
S’épuise à se chercher Qui pourrait l’en blâmer ?
Le dieu trismégiste sous ses paupières fauves
Incendie nos songes dans ses tièdes alcôves
 – La pluie passe sur les gisants –

Les dormeurs naviguent, hautains et voyageurs,
Accostant leur royaume aux mouvantes frontières.
Là où le seuil a soif, où faiblit la lumière,
Résonne en murmurant un tourbillon d’orages
Que n’apaiseront ni le sommeil ni les âges.
Mais où dort donc le pays des dormeurs ?
 – Combien d’anges et d’océans ? –

III

Des hommes sans regard l’étincelle diaphane
Vacille et se change en forêt
Hiver secret des mots Neige cachée des sens

Dans ce vertige dont ne cesse la transe
Un rayon émane
Un vieux et gros soleil entend remuer sa panse
Comme un cerveau hanté d’un sablier qui dure
Loin du désert et des tortures

La surface appuyée succombe
Médiane en transparence
Et dans un renversement vertical
Devient nuit soudaine

Juste sous l’angle abstrait des paupières closes
Se régénère en vain l’invention de l’éveil
Dans le signal tremblant d’un frisson de roses
Des mots forgés d’argent se teinte de vermeil
Mais aucun son ne porte Au seuil voilé des limbes
Le dieu blanc passe et va, insomniaque, et triomphe
Versant dans l’abstraction des abîmes qui gonflent
L’élixir résurrectionnel du sommeil

A ce point du flux et de l’espace
(déroulement de l’invisible)
L’opacité se retourne
Et redevient surface

L’optimiste sommeil, problème inconsistant
Noie ses flux et son chant O berceuse pareille
Aux zigzags empourprés de l’hésitante abeille

Brulant son sillage d’orient à occident
Un triangle inconscient stabilise la voie
Des champs de chimères tourmentées d’oiseaux pâles

L’horizon alourdi de tant de nuits vidées
Transgresse le poli affolé du miroir
Le sommeil s’est enfui au pays des dormeurs

Dans le cercle d’un sort jamais rompu il sème
L’inintelligible halo de son pollen
Chargée de fleurs vieilles et de lustres fantômes
L’insomnie se retourne enflée de laudanum

IV

Car chaque fois que nous dormons
De la mort le sillon inachevé appelle
Cet élan alangui d’une pâme éternelle
Comme un ultime éclair au bout de l’abdomen
L’arc-en-ciel et la flamme éblouie du noème
Et nous – les initiés, les éveillés – vivons !

 

 

©hervéhulin2023

Clélie est parisienne et ne vit que pour les réseaux. Cette passion la démultiplie dans un rayonnement de relations virtuelles. Tous les jours, elle envoie un trait, une image, quelques verbes, une maxime de son cru. Le temps qu’il fait, le dimanche qu’elle a passé, le cinéma qu’elle a aimé, les chaussures qu’elle a achetées. Parfois, des inscrits lui répondent. Ils lui disent la même chose, et en signent la portée, en aimant, souvent, ou désaimant, parfois.

Un matin, Clélie, juste avant le travail, photographie d’une minuscule terrasse, son café noir et son croissant. Elle poste un commentaire, qui ne dit que cela, comme il fait bon, un matin de printemps, déguster un café noir et un croissant sur une terrasse; et elle ajoute, dans une intuition éclair : c’est l’esprit de Paris. Cela, donc, et rien de plus.

Et voilà, ça part, et ça circule. La formule plaît. Et elle plaît vraiment, et re-plaît encore : de partout arrivent en flots soutenus les aimants sur son adresse. En deux jours, elle est notoire, en quatre, elle est célèbre. Sa phrase incarne à elle seule, dit-on, tout le sens d’une époque, toute l’âme de son temps, la merveille de Paris. Elle y a tout saisi, en une poignée de mots. Quel œil, quelle vérité en si peu de choses ! Clélie est illustre soudain et, propulsée influenceuse majeure. Tant de jeunes lui demandent conseil. On parle d’une émission de téléréalité, on parle d’une entrevue télévisée avec la Maire de Paris, et qui sait, le Président… On parle d’un magazine. Sa popularité déferle sur les esprits jeunes et simples. Les semaines avancent, et l’été vient.  L’esprit de Paris…

Toute à son succès, électrisée et transformée, Clélie sait qu’on l’attend encore. L’opinion des amis et les foules de guetteurs attendent d’elle une nouvelle opinion. Ils ne savent quoi, mais ça doit advenir. Un soir de chaleur, à la même terrasse, elle envoie, la photo d’un verre de vin rosé glacé et trois olives. Et elle commente : et maintenant, voici l’été sur Paris.

Que n’a-t-elle pas dit là… Cent mille réponses se ruent dans la seule nuit qui suit. On la désaime en masse. Quoi, voilà tout ce qu’elle peut dire des merveilles de Paris, de la splendeur de l’été. D’autres ajoutent que dans une ville où tant de gens dorment dehors, il y a d’autres choses à glorifier qu’un coup à boire… Décidément, ce pauvre hère n’a rien à dire qu’elle n’a pas déjà rabâché. L’été sur Paris, le rosé et les olives, quelle pauvreté de ton et de propos. Clélie, blessée, titube, mais entend défendre son opinion. Oui, envoie-t-elle, la robe du rosé est bien la couleur de l’été à Paris. Et la foule invisible et sans tête à force d’en avoir cent-mille, se déchaîne. Quelle nullité, quelle imbécillité, quelle médiocrité ! Comment la jeunesse en est-elle arrivée là ! Du rosé!

Clélie n’écrira plus rien, n’enverra plus rien, ne notera plus rien. Elle se couvre le visage en sortant dans la rue, sait comme on rit d’elle à son travail, qu’elle redoute de perdre au premier tremblement. Ah ah, le café, et le rosé… Elle n’ose plus prendre le métro, de crainte qu’on ne la reconnaisse. Elle évite ses voisins, et sent bien une pesanteur et des silences dans les repas de familles. Elle n’envoie plus rien sur les réseaux. Elle ferme un jour son compte.

Alors on l’oublie, et plus tard, elle tiendra une librairie très en vue, dans une agréable ville de province.

 

©hervehulin

Pyrame est de figure joyeuse et d’esprit rieur. Il plaisante sans cesse, mais sans excès, ce qui en fait une agréable personne. On dit de lui qu’il est amusant. Ses amis, on ne les compte plus. Mais en fait, loin de cela et face à lui-même- son âge qui vient, ses souvenirs qui vont- Pyrame est très seul et tout l’angoisse ; il est souvent las de devoir amuser pour exister.

Ariste n’est pas aimable, et souvent cassant face à une femme ; sévère avec les humbles, distant vis-à-vis de ses pairs, il ne semble pas aimer la distraction ni la comédie. Il est peu appréciable dit-on, de l’avoir en face de soi. La vérité pourtant n’est pas cela. C’est un timide, Ariste. Il a si peu de choses à dire en société, qu’il apparaît souvent mutique; il craint tant les autres et leur aisance qu’il se doit de les distancer. Mais tournez-le sur lui-même, sitôt seul, il est alors doux et très attentif à son chat.

Césonie compte les sous tout le temps, elle compte, elle compte encore. Mieux vaut ne pas être reçu à sa table, elle finirait par vous présenter l’addition. Mais de Césonie aussi vous ne voyez pas la juste face ; malgré son joli salaire; elle est pauvre et manque de ressource. Ce que vous ne voyez pas, c’est qu’elle dépense fiévreusement son argent pour des riens qui rabaissent sa vie. Incapable de garder la moindre économie, elle aime tant à donner aux autres ce qu’elle ne possède pas. Et passe sa vie à compter ce qui reste pour elle.

Pour obéir aux commandements d’une vie minimale en société, on est parfois obligé de donner de soi une autre face que celle que la nature a imprimée au fonds du cœur.  Cesser de jouer ainsi un rôle, qui n’est jamais vraiment choisi, pour rester visible de la société et de ses lois étranges.c’est n’être que la moitié de soi-même. L’avers sans le revers.

 

©hervéhulin2023

Les Cahiers d’Alceste.  Le blog de littérature amateure, contemplative, et misanthropique d’Hervé Hulin ;

« J’aimerais être capable de suivre du regard le tracé d’un papillon qui virevolte au-dessus d’un buisson de lavande (…), rester immobile, en paix, avec le papillon, est au-dessus de mes forces. Quel est l’usage le plus juste du temps ? Celui qui nous convient, celui qui allume le bonheur en nous. « 

                    Yannick Haenel.  » Le tracé du papillon, « In Charlie Hebdo » N° 1619.

A l’ordre du jour de cette douzième lettre ? Le florilège des lectures d’Alceste et des cent cinquante (ou plus) livres à lire pour se sentir moins vide ; les femmes poètes prennent la tête ; et à quoi bon écrire ou inventer le beau dans ce monde pourrissant ? Et aussi, de la vertu des éléphants.

Cent-cinquante livres (au moins) pour vivre un peu mieux etc. On y arrive, bientôt achevé. Que pensez-vous, ami lecteur si occasionnel, de mon panthéon littéraire personnel ? Ceux qui ont la curiosité de consulter le site des « Cahiers » auront vu que le parcours touche à sa fin, puisque j’ai mis en ligne il y a quelques semaines le volet (monumental) du XXe siècle. Quelle époque, comme disait l’autre, que ce fabuleux siècle de littérature !

On n’aura pas toujours saisi à quel point ce siècle en effet a été foisonnant. Ce fut le temps d’une mondialisation sans limite de la littérature, et l’avènement définitif du roman comme axe central de la création, et au delà, comme langage universel. Sélectionner – uniquement dans mes seules lectures – une cinquantaine de livres dans cette forêt aura été une gageure tortueuse. Un cortège de géants. On commence avec Soseki et London. Proust, Aragon, Joyce, Kafka. Et connaissez vous Ashebe, Isegawa et Numa? Allez voir, donc, ne restez pas là…

Ce ne sera pas le dernier volet; je vous promets un florilège pour le XXIe, mais pas avant la rentrée. D’autant plus que je vois déjà pointer de nécessaires mises à jour sur les volets déjà publiés. Eh oui, la lecture, ça ne s’arrête pas…

« Ai-je été un homme ou un crétin ? » s’interrogeait Saül Bellow sur son lit de mort. Si, dans quelques décennies probables, les livres, les bibliothèques, et les écrivains ont disparu, dévorés par les nouvelles morales et les réseaux sociaux, au moins, dans ce silence nouveau, j’aurais écrit cela, quelques-uns l’auront lu, nous aurons partagé.

Poésie vivante et palpitante. Sasha Thomas, dont je vous avais invités à apprécier le recueil « Eaux et carêmes», a organisé une lecture semi-publique – parterre d’auditeurs choisis – le 10 juin dernier au café « L’Écritoire » (Paris 5e). Beau moment de partage, inauguré par un « orage » poétique (traduction : lecture à plusieurs voix d’un texte, en mode non simultané). Et j’y ai même entendu ma voix, sur de jolis mots («…Les langues déforment le rideau liquide/ Le chant convoque l’orage et force la main des tempêtes/ A soulever la noce » – in « Noce » pp 5 et s).

La poésie à voix haute est différente de celle qu’on lit d’une voix intérieure: elle captive et sonne.

Heureux aussi d’avoir retrouvé au Marché de la Poésie le lendemain, Marilyne Chaumont, pour la dédicace de son si beau recueil « Dans l’épaisse forêt des jours » (Ed. L’Arbre). C’est aérien, ocellé de contre-jours comme un sous-bois, toujours écrit dans la grâce. Parfois, un air de Verlaine :

Il y a dans mon cœur
Et depuis si longtemps
Un poème qui meurt
Sous le cri des passants

Il cogne dans mon cœur
Depuis l’éternité
Ce poème qui pleure
Depuis l’éternité

                  (Le mendiant)

J’adore ceci, également :

Les larmes sont gelées pendant que l’or des branches
Agite un carillon grelottant de lumière
Hier il a neigé les figues étaient blanches
Sans savoir tu défais le lange de ta mère

 

                 (Le bâillon)

Et parfois, le recueil s’assombrit d’une douleur résurgente :

L’horloge sonne-t-elle ? Je l’ignore
Je pense à mon enfant qui s’est perdu
Aux joues rouge sang du lavoir

                 (Le lavoir)

Lydie Dattias, enfin. « J’aimerais mieux mourir que de douter des anges » : poésie absolue de ce vers. De Lydie Dattias, j’ignorais jusque-là l’œuvre et l’existence. « Le livre des anges » (Coll. Poésie Gallimard) notamment, rayonne d’une écriture fébrile et cérébrale, nourrie de répétitions et d’enchâssements qui évoque un peu Péguy. Chaque vers est phrase complète, et le texte prend un effet de stances délicat, parfois à la limite de l’hypnotique.

Mon sang est un vitrail illustré par l’azur
Les lys blancs se pressaient autour de ma pensée
Et mon âme trempée dans le sang de l’azur
Plus tendre que la nuit au cœur du lilas blanc
Mon cœur martyrisé par sa propre douceur.
                (Mon sang est un vitrail)

C’est très intérieur, et d’une beauté pudique.

Sasha, Marilyne, Lydie… Comme le clamait un ancien poète décalé du XXe siècle, Jean-Marc Reiser : « Vive les femmes !».

La fin de l’Oeuvre et le silence. Xavier Dolan, à qui beaucoup de connaisseurs et cinéphiles prêtent du génie, a annoncé récemment son souhait de cesser de faire du cinéma. Dolan ne voit plus de sens dans l’acte de créer. « Je ne comprends pas à quoi ça sert de s’efforcer à raconter des histoires pendant que le monde s’écroule autour de nous. L’art est inutile, et se consacrer au cinéma une perte de temps ». Voilà qui est tranché.

C’est LA question, même si toute forme d’art ne « sert » à rien : à quoi bon produire quelque chose de beau, quand l’effondrement du monde rend vain l’idée même d’une humanité ? Est-ce donc le beau qui donne du sens au Monde, ou le Monde au beau ? Je n’en sais rien.

Rimbaud eut tout réglé de cette affaire avant d’avoir vingt ans. Sibelius taira sa musique – sauf quelques murmures- plus de trente ans avant sa mort. Toujours, nous rêvons d’accomplissement, de merveilles et de poèmes, d’inventions de toute sorte qui vont sortir les hommes de leur torpeur facile, et apaiser leur médiocrité.Et puis un jour vient qui pose cette question fatale: pourquoi accomplir cela, encore et encore? Ce n’est pas le talent, réel ou espéré, qui fera la réponse. C’est bien le sens de cette activité étrange. Pourquoi donc, quand l’humain reste incapable de civilisation durable? A quoi bon, à quoi bon donc?

Ah… l’envie d’un vaste désert et son repli loin du monde.Mais plus le monde s’enlaidit de la folie des hommes, plus il faut y injecter de belles choses, comme une infinitésimale pénicilline. Les mots, les notes, les couleurs, si cela est bien choisi, la recherche permanente du lieu et de la formule, suffisent à donner du sens à cette fragile existence. Car « Vivre affligé, tel est notre seul destin » (Homère- Iliade, XXIV) .

N’aspirons jamais au repos sur l’envie de beauté qui nous saisit et nous rend humains.

 

Le mystère du 45 rue de la Folie-Méricourt. Je passe souvent devant cette adresse étrange et ses curieuses enseignes. Les termes en sont ainsi choisis pour étonner. Quel est ce lieu, de quel mystère est-il consacré?

Le passant est interpellé, il va s’interroger, et prendre le mot « poésie » en pleine face. Le but est celui-là, imprimer l’idée de poésie – idée simple, somme toute -dans le pas d’un quotidien qui va.

Les métiers affichés valent le détour. Les noms évoquent une bande dessinée, journal « Spirou » ou du genre… Amusant. Un jour peut-être pousserai-je la porte du 45 rue de la Folie-Méricourt. Mais ne perdra-t-on pas, une fois l’inconnu transgressé, un peu de l’éclat poétique ainsi inventé sur la rue ?

L’Ombre qui vient. Edwy Plenel, a publié récemment un sonore « Appel à la vigilance : face à l’extrême-droite». Que nous est-il arrivé, interroge-t-il ? Les obsessions de l’extrême droite occupent dans le champs médiatique la même place dominante que celles d’extrême gauche dans les années soixante-dix. Elles sont à l’offensive, ont envahi la société en toute facilité, et devenues le centre de gravité du médiatique. Peu de voix s’élèvent pour mettre les justes mots sur la situation. On ne dit plus fasciste, ni raciste, ni xénophobes pour désigner ces gens-là qui n’ont plus de limite ; ce qui était obscène il y a vingt ans est désormais le langage courant de ces gens-là. Il faut dire patriote, identitaire, illibéral etc.

Edwy Plenel a le mérite de replacer le sujet et de remettre à l’équerre le sens des choses. Il dit les mots. Ces gens-là sont des fascistes, sont des racistes. Ce sont des méchants et des mauvais : ces gens-là considèrent que tous les hommes ne se valent pas et n’ont pas les mêmes droits. Lisons, relisons cet excellent petit livre, animé d’une écriture efficace et vive. Citation : Plenel stigmatise « l’installation à demeure dans l’espace public des idéologies xénophobes, racistes, identitaires, rendant acceptables et fréquentables les forces politiques qui promeuvent l’inégalité des droits, la hiérarchie des humanités, la discrimination des altérités. Quand avons-nous baissé la garde ? Quelle est la responsabilité des journalistes et des intellectuels dans cette débâcle ? Comment, au nom de la liberté de dire, de tout dire, y compris le pire et l’abject, la scène médiatique est-elle devenue le terrain de jeu d’idées et d’opinions piétinant les principes démocratiques fondamentaux ? ». Voilà de la grande vérité, dont on perd l’habitude.

Entendez l’Appel. Méditons sur ce qui nous attend. Il est encore temps. Moins nous le lirons, plus vite il sera interdit quand ceux-là qu’il dénonce seront -un jour- au pouvoir.

                               (Edwy Plenel. Appel à la vigilance- Face à l’Extrême Droite. Ed.  La Découverte, 134 pages).

Rencontre avec Ganesh, le dieu éléphant. De retour d’Indonésie, avec cette petite effigie qui donne envie de toujours sourire. Maître de la connaissance et de l’éducation, Ganesh transmet les choses de l’esprit. Il trône dans l’innocence de son corps d’enfant, l’œil malin, tout en exhalant la puissance débonnaire de l’éléphant. C’est sa tête d’éléphant (d’Asie) qui en fait une divinité. Il est l’intelligence des choses, mais regardez comme cette petite statue se prend élégamment la tête, comme inquiète devant l’inanité du genre humain.

Il nous inspire une esthétique parnassienne, et une envie de forme finie

Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;
Et creusant par derrière un sillon sablonneux,
Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

                          Charles Leconte de Lisle – « Les éléphants » Poèmes barbares (1862)

Bien que dans un style compassé qui l’éloigne aujourd’hui des lecteurs, il saisit bien le calme puissant de l’éléphant, l’impassible Leconte de Lisle.  (« Il guide au but… »C’est bien vu). Curieuse idée que de faire un poème sur ce gros animal. Mais on la comprend mieux en observant un tant soit peu cette statuette.

Annonces: quoi de neuf bientôt sur les Cahiers d’Alceste? Je vous avais promis dans la dernière lettre des chroniques de lecture africaines, mais je me suis plutôt consacré à mon florilège   – qui vous livrera bientôt le XXIe siècle, avec une vingtaine de références -et du coup, vous n’avez rien vu. Donc, je vous envoie bientôt mes commentaires sur l’étonnant Sosa Boy, de Ken Saro-Wiwa, (Nigéria, encore… Quel pays d’écrivains !). De la guerre et de l’enfance. Je vous parlerai aussi bientôt de libellules rouges : un roman japonais d’une femme qui n’est pas écrivain mais puisant dans ses souvenirs, s’en sort magnifiquement.

De la poésie, aussi. Enfin, Les dormeurs, sorte d’Ode au sommeil de mon cru. Un ancien premier ministre de la Ve République affirmait, comme une fierté, lire tous les soirs un poème pour s’endormir. De la poésie comme un comprimé de sommeil… Pauvre homme, qui se pensait cultivé. J’ai un peu pensé à lui en achevant mes « dormeurs », noème long et statique, à lire sans doute un peu ivre de bon vin, que j’enverrai bientôt- sitôt parachevé…

Et sur le Conotron, rubrique appréciée de mes quelques lecteurs, on parlera d’expertise et de moutons.

En attendant, continuons avec les éléphants. Ils ont en eux la force et le rythme lent des poèmes. Et la rondeur de Ganesh, qui fait tant de bien au contemplateur.

    

« Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs ;
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,

Vont au pays natal à travers les déserts. »         

Charles Leconte de Lisle – « Les éléphants » (suite) Poèmes barbares (1862)

Et bien sûr, Adieu à Milan Kundera, qui est sorti du chemin. gardons et regardons cette citation, comme un trait de feu:

« Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l’univers descend comme une pluie tiède. »

C’est très beau, et très juste.

En attendant, les cahiers d’Alceste, c’est toujours par ici et ci-dessous.

Les Cahiers d’Alceste,

Et n’oubliez pas – O timides lecteurs – vos bienveillants commentaires…

hervehulin6@gmail.com

A bientôt.

©hervehulin

 

 

La lumière est douce au linteau du temple
Quand sous la ligne le pas du silence
Lâche son voile nuptial puis danse
Dans ce cercle que cent astres contemplent

Combien d’étoiles ont ainsi viré
Au gré des brises aux jeux sinueux
Combien d’aurores captées dans les yeux
De ces migrateurs si tôt chavirés

C’est un reflet c’est un soupir,
Une lumière qui ruine sa trace
Et dans l’âme un reflet qui s’efface
Qu’aucun temple ne fera revenir

©hervehulin2023

 

A l’Orient le soleil décline
Comme un vieux maître fatigué
L’obsession de regagner sa ligne
Emporte les jours et les années

D’un trait simple du haut vers le bas
Les narcisses au bord du chemin
Aveuglent d’étoiles faciles
La droite qui s’éloigne du trait

Tourmentée d’un effet de grâce
Comme la sterne perd son cap
Souvent je contemple cet axe
De l’astre qui va et revient

La nuée se coule avec le plomb
Visitant la terre et ses diamants profonds
J’ignore encore quelle est la droite qui me tient.
Et pour l’éternité je fixe le plafond

 

©hervéhulin2023

Criton sait compter, et sait le faire savoir. Mieux, il aime cela. Il vous raccompagne en voiture, joyeux de vous rendre service : il vous donne non seulement le prix du véhicule, mais aussi le montant exact de l’essence consommée. Il apporte des chocolats d’une maison de grande notoriété ; il a pris soin d’en laisser le prix collé sous le ballotin. Il vous invite chez lui, et très vite, vous connaissez le prix du vin, du rôti, du tapis, du café et du canapé sur lequel il vous le sert. Il part en vacances très loin, et inévitablement, quand il vous montre les photos, vous savez instantanément quel sont les montants du billet d’avion, de la location avec piscine, de l’assurance, il vous fournit en plus les ratios des dépenses jour par jour et parviendra même à vous donner le prix d’une heure de soleil ou d’un mètre cube de bonheur. Au restaurant, il sera très heureux de vous inviter avec faste, et croyez-le, ne lésinera pas sur la qualité ; mais il aura calculé le montant de l’addition avant même que vous ayez commandé et vous la notifiera, tout en sourire. Il est ainsi, Criton : c’est un gestionnaire. N’allez pas croire qu’il est malade. Le mental de Criton n’est pas excessivement avare ; il est désespérement comptable, ce qui est plus triste. Il vit simplement avec son temps, ce temps où tout se vend, tout s’achète, tout se compte, tout a un prix, même les mots qu’on emploie pour désigner ce prix, ou éviter d’en parler.

 

©hervhulin2023

Un trait d’or aveuglé tremble sur la fenêtre
Les traces d’encre disparaissent
A peine empourprée l’aube pointe
Là-bas s’achève une caresse
Les secrets de la nuit éteinte
Nous imposent ce choix entre la chose et l’être
Fièvre adoucie chaque jour
Brûlure d’un triste velours
Rougi sous la plaie et la lèvre
Où déjà solaire le zéphyr se relève

J’espère du plein-jour le rayon somptuaire
Rêvons un peu rêvons encore
C’est là l’ultime sanctuaire
Des dieux fragiles que le jour neuf ignore
Voici le dur diamant que le moment éclaire
Le métal et son or L’oiseau et son orgueil
Revoici l’astre fou qui grossit à vue d’œil

Vite quelques fleurs d’ellébore
Vivants prenons garde à l’aurore
Enfant Je m’émerveille aux pièges de sa traîne

À nouveau les hommes vivent
Rêvons un peu sans plus agir
Rêvons de vin et d’apparences
Flammes faciles les jours se suivent
Dans l’écheveau des évidences
J’entends le rire sourd du chaos à venir

Derrière l’aube vient l’été
Dans la houle stressée des blés
Les coquelicots se consument
Leur volage rougeur essaime
Quand un seul soupir les dénude

Chaque jour sur la terre
Sur sa circonférence entière
Condamne chaque lendemain
À se dévorer de chagrin
J’imagine fleurir des éblouissements
De superbes aveuglements
Sous l’aurore toute entière
Irriguée d’orageux réveils
Des forêts d’astres fous et de nouveaux soleils
De soleils champignonnant
Prenons garde au matin trop blanc

L’astre levant face à la route
Joue sa partition de splendeur
Soudain dans le rétroviseur
Un deuxième soleil s’ajoute
La chaleur d’un éclair fait fondre
L’idée de la terre si ronde
Et dans le souffle qui met fin à toute aurore
Toutes les larmes du monde enfin s’évaporent.

 

©hervéhulin2023

On relève dans les pensées de notre époque, bien plus souvent le projet de se distinguer du mouvement général des esprits, que celui d’y contribuer. Les idées nouvelles ne sont plus celles qui éclairent un sujet, ou répondent à une énigme, ou apportent une vérité nécessaire mais celles qui rompent une tendance. Celui qui énonce un propos qui n’avait jamais  été encore entendu paraît soudain devenu un sage. Et son idée, moderne. Ce sera tant mieux si ce même propos n’aura pas captivé plus d’une minute d’attention. Ainsi, plus aucune philosophie  ne peut se constituer sur des arguments et s’établir durablement dans le champ cultivé des esprits, pour en infuser avec progrès la pertinence des idées et préserver quelques conséquences dans ce siècle qui saigne.

 

©hervehulin2023